Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 146)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Aux paroles de l’apôtre (1 Corinthiens 6) : « le délit (delictum) est en vous », je dis, d’abord que le mot grec èttèma ne signifie pas un péché, mais une imperfection, et c’est ainsi que l’explique Theodoret. Je dis ensuite que si délit signifie péché, comme l’expliquent saint Jean Chrysostome et saint Ambroise, ainsi que saint Augustin (dans enchiridion chap 78, et dans le livre 2, le sermon du Seigneur sur la montagne, chapitre 15, et dans le sermon 24 sur le psaume 118) je dis donc que le délit est appelé péché non parce qu’il est un péché en soi, mais parce que la plupart du temps il n’est pas privé de péché, ou par rapport à la fin, quand on a un litige à cause de l’avarice, ou par rapport au moyen, quand on se dispute avec haine, rancœur, menaces, ou par rapport à l’injustice, quand on y mêle des fraudes, ou par rapport à un scandale, comme cela arrivait aux Corinthiens dont les litiges étaient un objet de scandale pour les païens. Je dis, en troisième lieu, que les jugements ne sont pas blâmés à cause du juge, mais à cause de ceux qui avaient un litige. De sorte que même si c’était un péché de se disputer, ce n’en était pas un de juger. Car la décision d’un juge met fin aux litiges, ce qui est une bonne chose.

CHAPITRE 13

Il est permis à un prince chrétien de punir par le glaive les perturbateurs de l’ordre public.

On le prouve d’abord, par les Écritures, car dans la loi de nature, dans celle de Moïse, et dans la loi évangélique, nous avons des préceptes et des exemples de cette chose. En Genèse 9, Dieu dit : « Quiconque répandra le sang humain, aura, lui aussi, son sang répandu. » Ces paroles ne prétendent pas être une prédiction, car des prédictions de ce genre sont souvent fausses, mais une direction et un précepte. Voilà pourquoi la paraphrase chaldaïque traduit : « Celui qui répandra le sang devant témoins, son sang sera répandu de par la sentence d’un juge. » Genèse 38 : Judas a dit : « Faites-la venir pour qu’elle soit brûlée. » Là, le patriarche Juda, en tant que chef de famille, condamna une femme adultère au supplice du feu. »

Dans la loi de Moïse, on trouve plusieurs préceptes et exemples. Exode 21 : « Celui qui frappe un homme avec l’intention de le tuer mourra de mort. » Moïse lui-même, Josué, Samuel, David, Élie, et d’autres saints hommes ont tué. Matthieu 26 : « Celui qui se sert du glaive périra par le glaive. » On ne peut entendre ces paroles correctement que de la façon suivante : tous ceux qui commettent un meurtre injuste doivent être condamnés à mort par le juge. Jésus fait un reproche à Pierre non parce qu’une défense juste soit illégitime, mais parce qu’il ne voulait pas tant se défendre ou défendre son maître que de venger l’injure faite à Dieu, alors qu’il ne détenait pas encore l’autorité publique, comme l’expliquent saint Augustin (traité 112 sur saint Jean), et saint Cyrille (livre 11 sur Jean, chapitre 35.) Et puis Romains 13 : « Si tu agis mal, crains ! Car il ne porte pas un glaive sans raison. Il est, en effet, le ministre de Dieu. » L’apôtre dit qu’un glaive est donné aux princes par Dieu contre les criminels. Or, si dans l’Église se trouvent des criminels, pourquoi ne pourraient-ils pas être frappés par le glaive ?

On le prouve, en second lieu, par le témoignage des pères. Innocent 1 (épitre 3, chapitre 3 à Euxiperius). On lui avait demandé : est-il permis à un magistrat, après le baptême, de se servir du glaive contre les coupables. Et il avait répondu : « il lui est tout à fait permis. » Saint Hilaire (canon 62, ou dans le chapitre 26 sur Matthieu), dit qu’il est permis de tuer dans deux cas, « si quelqu’un détient le poste de juge, et si quelqu’un se sert du glaive dans une juste défense ». Saint Jérôme (chapitre 22 de Jérémie) : « Punir les homicides, les sacrilèges, et les luxurieux ne s’appelle pas une effusion de sang, mais le ministère des lois. » Saint Augustin (livre 1, chapitre 21 de la cité de Dieu) : « N’ont pas péché contre le précepte qui interdit le meurtre ceux qui agissant au nom du pouvoir public, punissent les scélérats par la peine capitale. »

On le prouve enfin par la raison. Car, à un prince bon à qui revient de veiller sur le bien commun, il appartient d’empêcher que des parties qui existent pour le tout, le corrompent. Et s’il ne peut pas conserver toutes les parties dans leur intégrité, il doit amputer une partie, plutôt que permettre que le tout périsse. Comme les cultivateurs qui coupent des branches qui nuisent à l’arbre ou à la vigne; et comme un médecin qui ampute des orteils ou des pieds des diabétiques pour que le corps puisse continuer à vivre.

Au raisonnement des anabaptistes tiré de Matthieu 5, (œil pour œil), il y a deux réponses. Une première. Parce qu’elle était donnée à des hommes imparfaits, la loi ancienne permettait la soif de vengeance; et se contentait de prescrire qu’elle ne soit pas plus grande que l’offense. Non pas que demander la vengeance soit une chose légitime, mais parce que c’est un moindre mal de la demander modérément qu’immodérément. Mais le Christ, qui a formé des hommes plus parfaits, a retiré cette permission. C’est ce qu’explique saint Augustin (sermon sur la montagne livre 1, chapitre 35, et dans son livre contre Adamante, chapitre 8,) Saint Jean Chrysostome fut du même avis, ainsi que saint Hilaire dans leurs commentaires de ce passage.

Mais, comme dans le Lévitique (chapitre 19), est prohibée la vengeance « Tu ne chercheras pas à te venger. » Et comme nous lisons dans l’Eccles, chapitre 28 : « Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance de Dieu. », il serait plus juste de répondre avec saint Thomas, et saint Bonaventure, et d’autres commentateurs des sentences (sentence 3, dist 30) : « quand le Seigneur dit : vous avez entendu qu’il a été dit par les anciens : œil pour œil, il ne réprouve pas cette loi, et n’interdit pas au magistrat d’infliger la peine du talion, mais il condamne une interprétation dépravée qu’en donnaient les pharisiens, et il interdit aux hommes privés le désir et la demande de la vengeance. Car Dieu, dans l’Exode (21) et dans le Lévitique (24) a établi une sainte loi qui permet aux magistrats d’infliger aux scélérats la peine du talion.

Les pharisiens en ont conclu qu’il était permis aux personnes privées de réclamer la vengeance. Et de ce que la loi disait : « tu aimeras ton ami », ils en ont conclu qu’il était permis de haïr ses ennemis. Le Christ enseigne que ces choses sont des corruptions de la loi, et qu’il faut aimer même ses ennemis, et ne pas résister au mal, mais devoir plutôt être prêts, si besoin est, à présenter l’autre joue à celui qui en a frappé une. Que le Seigneur parle des hommes privés, on le voit par ce qui suit : « Moi je vous dis de ne pas résister au mal, mais, quelqu’un te frappe sur la joue gauche… »

Il faut observer que quand il dit de ne pas résister au mal, il n’interdit pas la juste défense, mais la réplique. » Car, le Christ commande de ne pas frapper celui qui te frappe, comme Theophylacte l’enseigne correctement. On dit qu’il frappe celui qui frappe pour nuire, non celui qui frappe pour se défendre. En somme, ce n’est pas la défense qui est prohibée, mais la vengeance, selon ce que dit saint Paul (Romains 12) : « Ne vous défendant pas, très chers », c’est-à-dire : ne vous vengeant pas. Car, c’est ce que nous avons dans le grec : ekdikountes, d’où il suit : « Mais donnez lieu à la colère, comme il est écrit : à moi la vengeance, c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient. » Mais la vindicte n’est pas totalement prohibée, si elle est réclamée par un juge légitime, et pour une bonne fin, ou parce qu’on espère amender le malfaiteur par cette peine, ou parce qu’il n’y pas moyen de le réprimer autrement, et de freiner la malice de celui qui continuerai t à nuire s’il jouissait de l’impunité. La seule vindicte qui est prohibée c’est celle que les hommes privés veulent exercer de leur propre chef, et celle qu’ils demandent à un juge avec l’intention de nuire à leurs ennemis, et de donner satisfaction à leur rage et à leur haine.

CHAPITRE 14

Il est permis à des chrétiens de faire parfois la guerre

Cette dispute compte trois parties. Une première. On démontrera qu’il est permis à des chrétiens de faire parfois la guerre. La seconde. On exposera les causes d’une juste guerre. La troisième. À cause de Luther, on prouvera que les chrétiens ont raison de prendre les armes contre les Turcs. C’est une vieille hérésie, celle des manichéens, qui veut que, de par sa nature, la guerre soit illicite. Et en conséquence, ils considéraient comme des impies les pères de l’ancien testament qui ont fait la guerre, comme Moïse, Josué, David, les Macchabées, les Juges, et tous les autres. C’est ce que rapporte saint Augustin (livre 22, chapitre 64, contre Faustus.)

Quelques auteurs de notre siècle ont exhumé cette ancienne hérésie. D’abord, Érasme, à plusieurs endroits et surtout dans ses annotations aux chapitres 3 et 22 de Luc. Au cours d’ une longue dispute, il soutient que « la guerre est un des maux que l’on tolère; qu’elle a été permise aux Juifs de l’ancien testament, mais qu’elle a été interdite aux chrétiens par le Christ et les apôtres ». Cornelius Agrippa (dans le livre sur la vanité des sciences, chapitre 79) affirme que l’art de la guerre a été interdit par le Christ. Il a été suivi par Jean Ferus (livre 4 de son commentaire sur saint Matthieu), dans son explication du chapitre 26 : celui qui se servira de l’épée périra par l’épée.

Les anabaptistes enseignent la même chose, comme le témoigne Melanchton (dans les lieux théologiques, chapitre du magistrat). On attribue le même enseignement à Jean Oecolampadius, Alphonse a Castro au mot bellum. Ce qui me surprend beaucoup, car son collègue Zwingli approuva la guerre au point de périr en combattant dans un combat. Et de même Calvin (livre 4, chapitre 20 des institutions) Melanchton, ainsi que tous les autres hérétiques de notre temps, ont enseigné par la parole et par l’exemple qu’on doit se battre.

Quant à nous, nous constatons que l’Église a toujours enseigné, par la parole et par l’exemple, que la guerre n’est pas illicite de par sa nature; qu’il est permis non seulement aux Juifs mais aussi aux chrétiens de faire la guerre, à condition que soient respectées les conditions que nous avons énumérées. Et c’est ce que l’on prouve par le témoignage de l’Écriture. Juges 3 : « Ces nations sont des nations que le Seigneur a abandonnées, pour se faire connaitre en Israël, à eux et à tous ceux qui n’ont pas connu les guerres des Chananéens, pour que, par la suite les fils d’Israël apprennent à faire la guerre à leur ennemis, et soient rompus aux combats. » Ces paroles n’indiquent certainement pas une simple permission, mais une volonté arrêtée de Dieu. De même 1 Rois 15 : « Voici ce que dit le Seigneur des armées : je me souviens de tout le mal qu’Amalech a fait aux Israélites. Va, maintenant, et frappe Amalech, et ravage tout ce qui lui appartient. Ne l’épargne pas ! » Ici, aussi, ce n’est pas une permission que nous voyons, mais un précepte, et tout l’ancien testament est plein de choses semblables.

De même, dans Luc 3 : « Les soldats interrogeaient saint Jean-Baptiste en disant : « Et nous, que ferons-nous ? » Et il leur répondit : « Ne faites de tort à personne, ne faites pas de calomnie, et contentez-vous de votre paye. » Les anabaptistes disent, selon Melanchton, que saint Jean-Baptiste a permis la guerre aux Juifs parce qu’ils étaient imparfaits, et que le Christ avait de loin enseigné autre chose. Or, saint Jean Baptiste préparait la voie au Christ. Il ne devait donc pas permettre ce que le Christ était sur le point d’abolir. Et ces soldats eux-mêmes n’ont pas pu se servir de cette permission, puisque le Christ est venu, la même année pour interdire la guerre, selon eux. Et de plus les gens auraient pu penser que le Christ et son précurseur ne s’entendaient pas entre eux, ce qui est de la plus grande absurdité.

Érasme répond autrement. Il a dit cela aux soldats non pour qu’ils vivent bien en mettant en pratique son enseignement, mais pour qu’ils vivent moins mal. Et c’est ce que Thophylactus semble comprendre aussi. Mais c’est le contraire qui est vrai, car saint Jean-Baptiste avait dit juste avant : « Faites de dignes fruits de pénitence, car tout arbre qui ne fait pas de bon fruit, sera jeté au feu ». Voilà pourquoi les publicains et les soldats repentants demandèrent à saint Jean Baptiste quel était ce bon fruit, et ce qu’ils devaient faire. Donc, ou le saint a induit les soldats en erreur, ou ils peuvent se sauver s’ils observent ce qui leur a été enseigné.

A Théophylacte, je dis deux choses. La première. Il n’a pas dit que la guerre était un mal, mais il n’a fait, selon lui, qu’exhorter les foules qui étaient innocentes à faire de bonnes actions, et à communiquer leurs biens aux autres. Les publicains et les soldats qui n’étaient pas capables de cette perfection, et qui ne pouvaient pas faire un bien surérogatoire, il les a exhortés à s’abstenir du mal. Car Theophylacte pensait que donner une tunique à qui n’en pas, quand on en a deux, était un acte de conseil et de surérogation. Autrement, il ne dirait pas que les foules étaient innocentes, ni ne verrait là une distinction entre le bien et la mal, car si c’est un précepte de ne pas retenir deux tuniques, les retenir serait un mal.

La deuxième. Je réponds que Théophylacte n’explique pas bien ce texte. Car il donne le nom de foules innocentes à ceux que Jean a appelés races de vipères, et à qui il a dit : « faites de dignes fruits de pénitence. » Et de plus, retenir deux tuniques c’est retenir du superflu, comme l’explique saint Jérôme (quest 1 à Edibia). Il dit là que c’est un péché de retenir du superflu. Ensuite, en Matthieu 22, le Seigneur enseigne qu’il faut payer le tribut à César. Or il est certain que le tribut n’est pas donné aux rois pour d’autres fins que pour nourrir les soldats qui défendent le pays. C’est ce que l’apôtre Paul explique aux Romains 13 : « Vous leur payez des tributs parce qu’ils sont les ministres de Dieu, et qui le servent en cela » C’est-à-dire qu’ils punissent par le glaive les perturbateurs de la paix. C’est bien ce qu’il avait dit juste avant : « Ce n’est pas sans raison qu’ils portent un glaive, car ils sont les ministres de Dieu, les vengeurs de la colère de Dieu. »

On le prouve ensuite par l’exemple des saints qui ont fait la guerre. Car, si la guerre était un mal, les saints ne l’auraient certes jamais pratiquée. Dans l’ancien testament, nous lisons qu’ont été louangés pour avoir fait la guerre Abraham, Moïse, Josué, Gédéon, Samson, David, Josias, et les Macchabées. Dans le nouveau testament, (Matthieu 8), quand le centurion dit au Christ : « J’ai des hommes sous mes ordres, et je dis à l’un va et il va, et à l’autre viens et il vient », le Seigneur a loués sa foi, mais il ne lui donna pas l’ordre d’abandonner l’armée. Actes 10 , on dit du centurion Corneille qu’il est « un homme juste et craignant Dieu ». Et cela à un point tel qu’il a mérité de voir un ange. Mais, pourtant, quand saint Pierre lui enseigna la voie du salut, il ne lui a pas dit d’abandonner l’armée.

Et ensuite, après l’ascension du Seigneur, il y a toujours eu des chrétiens dans l’armée, quelques-uns d’entre eux étant très saints et très agréables à Dieu, qui combattaient même sous les ordres de princes païens. C’est ce qu’enseigne Tertullien dans son apologétique, chapitre 5. Il rapporte là un miracle insigne (celui de la pluie) obtenu par des soldats chrétiens qui faisaient la guerre en Allemagne sous Mac Aurèle. Ces soldats chrétiens n’auraient certainement pas fait la guerre si la guerre était un mal, ou si ce n’était pas une action qui plaisait à Dieu au point de mériter un grand miracle. Voir l’historien Eusèbe (livre 8, chapitre 4, et livre 9 chapitre 10) . Saint Basile enseigne aussi, dans son sermon de louanges sur les 40 mille martyrs, qu’il y a eu plusieurs saints dans les armées des empereurs païens. Saint Grégoire de Naziance raconte la même chose (discours 1 contre Julien, passé le milieu). De plus, Constantin, Theodose, Valentien, Charlemagne, saint Louis, saint Maurice avec son armée de Thébains, et d’autres saints rois chrétiens, tous ces rois chrétiens ont tous fait la guerre, et aucun évêque ne le leur a jamais reproché. Théodose consultait l’abbé Jean sur l’issue de la guerre, comme saint Augustin le rapporte (livre 5, chapitre 26 de la cité de Dieu).

On le prouve, en troisième lieu, par le fait que Dieu a souvent aidé des guerres justes, ce qu’il n’aurait jamais fait si la guerre était mauvaise en soi. Car on peut permettre des maux, mais on ne peut pas apporter de l’aide à leur exécution. Genèse 14. Abraham avait battu quatre rois avec seulement 318 soldats. Melchisédech lui dit alors : « Que soit béni le Dieu très haut, par la protection duquel les ennemis sont entre tes mains. » Exode 17. À la prière de Moïse, Dieu donna la victoire aux Hébreux contre Amalech. En Josué 10, le soleil s’est arrêté pendant que bataillait Josué, et le Seigneur faisait pleuvoir du haut du ciel de grosses pierres. Dieu tua plus d’ennemis par les pierres que les soldats avec leurs lances et leurs glaives. 2 Macch 10 : « Des anges sous forme de cavaliers militaient pour les Hébreux. » Et au chapitre 15, nous lisons que Dieu ne donne pas la victoire selon la puissance des armes, mais il lui plait de la donner aux plus dignes.

Dans la vie de Constantin (livre 9) et dans son histoire (livre 9) Eusèbe raconte que Constantin a remporté des victoires dans les combats avec l’aide Dieu au moyen de miracles éclatants. Theodoret (livre 5, chapitre 24 de son histoire) raconte que saint Jean et saint Philippe ont combattu visiblement contre les ennemis, et dans le livre 5, chapitre 24, il atteste que des anges ont combattu dans le camp de Thodose junior contre les Sarrasins. Socrate raconte la même chose (livre 7, chapitre 18). Au sujet de Clovis, voir Grégoire de Tours (livre 2, chapitre 30 de son histoire des francs). Saint Augustin (livre 5, chapitre 23 de sa cité de Dieu) rapporte que l’armée d’Honorius a remporté contre les Goths une incroyable victoire par un miracle divin. Et il ajoute qu’on peut montrer un grand nombre d’exemples de ce genre.

On le prouve, quatrièmement, par la raison. Il est permis à un état de défendre ses citoyens contre les ennemis internes de la paix, en les tuant, en leur infligeant différents supplices. Il sera donc permis aussi, quand on ne pourra pas procéder autrement, de défendre les citoyens par la guerre et les armes contre les ennemis externes. Car pour que les citoyens soient conservés à leur république, il est nécessaire que soient vaincus tous les ennemis autant externes qu’internes. Et comme il s’agit là d’un droit naturel, il n’est pas croyable que l’évangile l’ait supprimé.

On le prouve aussi par le témoignage des pères. Tertullien (apologie, chapitre 22) : « Nous naviguons nous aussi avec vous, nous combattons avec vous, nous labourons avec vous, et nous faisons du négoce avec vous. » Saint Grégoire de Naziance dans son discours sur la paix : « Il est permis, selon les circonstances, de livrer la guerre conformément aux lois, et en d’autres temps, nous devons tendre vers la paix qui est plus divine et sublime. » Saint Jean Chrysostome (homélie sur l’évangile des noces de Cana, Jean 2, et d’autres) : « Je suis soldat, dis-tu, et je ne puis pas être pieux. Le centurion n’était-il pas soldat ? Son état de militaire lui a-t-il nui en quelque chose ? » Saint Ambroise (sermon 7) : « Ce n’est pas se battre qui est un délit, mais c’est se battre pour la gloire qui est un péché. » Et (dans le livre 1, chapitres 40 et 41), il fait entrer parmi les vertus la force militaire, et il prouve, par plusieurs exemples, qu’elle n’a pas manqué aux nôtres. De même, dans son oraison sur la mort de Théodose, il recommande fortement Theodose pour sa grande vertu militaire.

Saint Augustin (épitre 5 à Marcellin) : « Car si la discipline chrétienne criminalisait toutes les guerres, à ceux qui demandaient un conseil de salut on aurait plutôt dit, dans l’évangile, de rejeter les armes, et de quitter l’armée. Mais ce qu’on leur a dit, c’est : ne faites de tort à personne, ne faites pas de calomnie, contentez-vous de votre salaire. Ceux à qui il a commandé de se contenter de leur salaire de soldat, il ne leur a certainement pas interdit le service militaire. » Et dans l’épitre 205 ou 207 à Boniface : « Ne pense pas qu’aucun soldat ne peut plaire à Dieu. » Il enseigne la même chose dans le livre 22 contre Faust, chapitre 74, et les chapitres suivants, et dans le livre 6 des questions sur saint Jean, question 10.

Saint Grégoire (livre 1, chapitre 72 de son épitre à Gennadius : « Comme le Seigneur a fait briller, en cette vie, par l’éclat de vos victoires votre excellence dans les guerres contre les ennemis, il faut que vous manifestiez la même vivacité d’esprit et de corps pour faire obstacle aux ennemis de l’église. » Et, au chapitre 73 : « Si une telle prospérité dans les exploits guerriers de votre excellence ne venait pas du mérite de la foi, de la grâce de la religion chrétienne, il ne faudrait pas s’en étonner outre mesure, mais comme, avec la grâce de Dieu, vous prévenez les futures guerres non par une perspicacité charnelle, mais plutôt par des prières, il s’ensuit que, à notre grand étonnement, votre gloire ne procède pas d’un conseil terrestre, mais descend comme un don du Dieu très haut. »

Saint Grégoire de Tours (livre 5, chapitre 1, de son histoire) : « Puissiez-vous o rois vous exercez dans les guerres qu’ont livrées vos parents, pour que, heureux de la paix que vous leur apportez, vos peuples vivent sous votre virile protection. » Saint Bernard (dans le sermon aux militaires, chapitre 3) : « Que les soldats du Christ livrent, en toute sécurité, les combats de leur Seigneur, sans craindre de pécher en se battant contre les ennemis, et sans craindre le danger en les tuant, puisqu’il faut ou infliger la mort ou recevoir la mort pour le Christ. Il n’y a en cela aucun crime, mais plutôt le mérite d’une grande gloire. »

Mais on nous objecte les Écritures. Deutéronome 32 : « À moi est la vengeance, c’est moi qui rétribuerai. » Je réponds que la vindicte qu’exercent les personnes publiques peut être correctement appelée vengeance de Dieu. Car elles sont les ministres de Dieu, et elles le servent en agissant ainsi. Voilà pourquoi après avoir dit à la fin du chapitre 12 aux Romains : à moi la vengeance, et c’est moi qui rétribuerai, saint Paul ajoute au début du chapitre 13 : « Si tu as mal agi, crains, car ce n’est pas sans raison qu’il porte le glaive, car il est le ministre de Dieu, le vengeur de la colère de Dieu pour celui qui agit mal. »

Ils ajoutent cet autre passage d’Isaïe 2 : « Ils transformeront leurs glaives en charrues, leurs lances en faux, aucun pays ne lèvera le glaive contre un autre pays, nul ne s’entraînera à la guerre. » Choses prédites, selon eux, pour le temps des chrétiens. Je réponds qu’en ce passage, est prédite une paix universelle au moment de la naissance du Christ, comme l’explique saint Jérôme, et nous savons tous que c’est au temps d’Auguste que cette paix est survenue. Le mot ultra ne signifie pas pendant l’éternité, mais pendant une longue période. De plus, même si cette prophétie ne s’était pas réalisée, on ne pourrait rien en conclure. Car Isaïe n’interdit pas la guerre, s’il y a des ennemis qui nous attaquent. Mais il prédit un futur où il n’y aura plus d’ennemis. Donc, tant qu’il y a des ennemis, il faut faire la guerre. On peut aussi dire qu’il a été prédit que le règne du Christ serait un règne pacifique, dans la mesure où il n’est pas de ce monde, ni n’a cure des choses terrestres. Et c’est en cela qu’il se distingue du règne judaïque, qui a été affermi et conservé par la guerre et les meurtres.

Ils nous objectent ensuite ces paroles de Jésus en Matthieu 5 : « Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui l’autre. » Et : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Et Matthe 26 « Celui qui se sert du glaive périra par le glaive. » Saint Paul dit des choses semblables dans son épitre aux Romains : « Ne rendant pas mal pour mal à personne, et ne vous vengeant pas vous-mêmes, mes très chers. » Je réponds que ce sont les mêmes arguments qu’a opposés aux chrétiens Julien l’apostat, comme saint Grégoire de Naziance le rapporte dans son premier discours contre Julien, un peu plus loin que le milieu.

Nous répondons que toutes ces choses sont soit des préceptes, soit des conseils donnés à des homes privés. Car le Seigneur ou saint Paul n’a pas prescrit au juge de ne pas punir celui qui commet une injustice envers quelqu’un, mais il a prescrit à chacun de supporter patiemment les injustices. Or, la guerre se rapporte à la justice publique, non à la vindicte privée. Et comme l’amour de l’ennemi auquel tous sont tenus n’empêche pas le juge ou le bourreau de faire son travail, il n’empêche pas, non plus, les rois ou les soldats de faire le leur.

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