Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 148)
Nous le démontrent aussi les anciens pontifes comme Urbain 11, Pascal, 11, Eugène 111, et beaucoup d’autres, ainsi que des conciles généraux, comme celui du Latran, de Lyon, de Vienne, et d’autres qui ont déclaré la guerre aux mahométans. Saint Bernard et d’autres saints prédicateurs ont poussé les chrétiens par leurs prédications enflammées, à se mettre sur le sentier de la guerre, et ont confirmé leurs paroles par des miracles, comme saint Bernard l’indique modestement lui-même dans son livre sur la considération. Luther ne nie rien de tout cela. Mais il évoque trois autres raisons qui le font penser qu’il ne faut pas faire la guerre aux Turcs.
La première. Il semble que la volonté de Dieu ait prescrit que nous soyons punis par les Turcs, comme par un fouet. Or, il ne nous est pas permis de résister à la volonté de Dieu. Il prouve cette assertion dans son article 4, par le recours à l’expérience, qui démontre clairement que nous n’avons, jusqu’ici, tiré aucun profit des pénitences infligées par les Turcs. Mais cette première raison ne vaut pas grand-chose. Car, même si c’est la volonté de Dieu que nous soyons punis par les Turcs, ce n’est pas la volonté de Dieu que nous ne résistions pas aux Turcs. Elle veut plutôt que nous leur résistions. Car Dieu ne permet pas que les Turcs se déchaînent sur nous pour nous exterminer, mais pour que nous nous convertissions. Or, nous sommes amenés à la conversion quand nous résistons aux assauts des Turcs, quand nous peinons pour résister, et quand, en peinant, nous reconnaissons notre propre faiblesse, et quand, par la suite nous revenons à Dieu de tout notre cœur, et nous implorons son aide. De plus la guerre des Turcs est pour nous un fléau, comme la peste, la famine, l’hérésie, les péchés. Personne n’est, pourtant, assez dépourvu d’entendement pour penser qu’il ne faut pas chercher des médicaments contre la peste, qu’il ne faut pas cultiver la terre, ni résister à l’hérésie.
Il n’est pas vrai, non plus, ce que Luther dit, que l’expérience enseigne que nous n’avons remporté aucun avantage dans la guerre contre les Turcs. Car, pour omettre un grand nombre de victoires remportées sur les Turcs, il est certain que quand la guerre a été portée sur le territoire de la terre promise, Jérusalem, par un succès remarquable, fut récupérée par les nôtres, où régnèrent des chrétiens pendant 88 ans, et récupérèrent aussi d’autres villes. Et cela jusqu’à ce que s’élèvent entre les princes chrétiens des rivalités, comme cela se passe maintenant. Car les Turcs remportent plus de victoires à cause de la discorde des nôtres, qu’à cause de leur supériorité militaire.
Et Luther fut une des causes principales de cette discorde. C’est ce que Jean Cochlaeus raconte dans ses actes de Luther, en l’an 1526. La Hongrie périt, parce que, au lieu de penser à ce que demandait le bien commun, les Allemands appelés en renfort par le roi De Hongrie préférèrent obéir à celui qui prêchait alors contre la guerre des Turcs. La guerre a au moins ceci de bon qu’elle empêche les Turcs de nuire autant qu’ils le voudraient. Et si jusqu’à présent nous ne leur avions pas résisté, ils auraient déjà tout conquis.
La deuxième cause. La tribulation et la persécution sont plus utiles pour l’église que la victoire et la tranquillité. Voilà pourquoi, dans son sermon sur le mariage, il reproche à l’église sa coutume de prier pour la paix et la tranquillité, plutôt que de demander des tribulations. Nous répondons que la tribulation et la persécution sont certes utiles, mais qu’elles sont périlleuses; qu’il ne faut pas les demander, mais les tolérer, quand on ne peut pas faire autrement. Voilà pourquoi Jésus nous ordonne de dire dans le notre père (Matth 6) : « et ne nous induisez pas en tentation. » Et, dans 1 Timothée 2, l’apôtre ordonne de prier pour les rois, pour que nous puissions mener une vie paisible et tranquille. Il ne faut donc pas les demander, mais les tolérer quand on ne peut pas faire autrement. Et saint Augustin (livre 10, chapitre 29 des confessions) dit : « Les misères doivent être tolérées, non aimées, ni désirées, ni demandées. »
La troisième cause est celle qui semble être la principale : la haine du pape. Luther poursuivait le pape d’une telle haine qu’il désirait voir les Turcs occuper tous les royaumes de la chrétienté, pour que, de cette façon, soit éteint le nom du pape. Que cela ait été son désir, nous ne faisons pas que le supposer, mais nous le tirons de ses propres paroles. Car dans son livre à la noblesse germanique, (chapitre 25), il écrit : « Il n’y a jamais eu de meilleur régime que celui des Turcs, eux qui sont gouvernés par les lois de l’Alcoran. Ils n’ont rien, chez eux, qui soit plus honteux que chez les chrétiens, qui sont régis par le droit canonique et le droit civil. » Et, dans l’article 34, il dit que le pape et les évêques sont pires et plus jouisseurs que les Turcs; et qu’il est faux de se battre « pour les pires turcs contre les meilleurs turcs. » Et, dans une certaine épitre, il dit contre deux commandements impériaux : « Je prie tous les pieux chrétiens de ne les suivre en aucune manière, ni de rejoindre l’armée, ni de donner quoi que ce soit contre les turcs, alors que la Turquie est dix fois plus prudente, plus honnête que ne le sont nos princes. » Par ces paroles, que disait-il d’autre qu’il fallait aider les Turcs contre les chrétiens ?
Mais cette position contient une telle absurdité et une telle impiété que Luther lui-même, sans avoir pourtant rien perdu de son ardeur belliqueuse, a écrit plus tard exactement le contraire. Car, voici ce qu’il écrit dans son livre sur la visite de Saxe : « Quelques prédicateurs téméraires crient haut et fort qu’il ne faut pas résister aux Turcs. C’est un discours séditieux qu’on ne doit ni tenir ni tolérer. Les puissances sont donc tenues de résister aux Turcs, eux qui non seulement désirent saccager les provinces, violer et tuer les femmes et les enfants, mais aussi abroger et enlever les droits des provinces, le culte de Dieu et tout bon ordre dans la société. C’est pour ces choses surtout que les princes doivent se battre. » Et, au même endroit : « Il serait plus tolérable à un homme bon de voir la mort de ses fils que des les voir entichés des mœurs des Turcs. Car, en Turquie, ils ne connaissent ni ne cherchent à connaître rien en fait d’honnêteté. »
CHAPITRE 17
Il n’appartient pas à un magistrat de porter un jugement sur la religion.
La cinquième question porte sur le rôle du magistrat politique dans une cause religieuse. Il y a trois erreurs à ce sujet. La première. Ceux qui attribuent trop de choses aux magistrats, comme Brentius (dans les prolégomènes), Philippe (dans les lieux, chapitre sur la magistrature), et d’autres qui veulent que les rois ne soient pas seulement des gardiens et des défenseurs de la religion, mais aussi des juges et des magistrats. Car, ils disent que c’est à eux, en tant que membres principaux de l’Église, qu’il appartient de juger les controverses de la foi, de présider les conciles généraux, de constituer des ministres et des pasteurs, et d’autres choses semblables.
Contre cette erreur nous avons beaucoup disserté dans les controverses sur le souverain pontife et les conciles, où nous avons montré que les rois tenaient le premier rang parmi les chrétiens, en tant qu’hommes chrétiens, c’est-à-dire en tant que citoyens d’une cité terrestre, non en tant que citoyens des saints et domestiques de Dieu, ou en tant que membres de l’Église. Car le premier rang ce sont les évêques qui le détiennent, et principalement le souverain pontife. Le deuxième, ce sont les prêtres qui le tiennent, et le troisième les diacres et les autres ministres ecclésiastiques. Le dernier est occupé par les laïcs, parmi lesquels figurent aussi les princes et les rois.
Voilà pourquoi saint Jean Chrysostome (homélie 83 sur Matthieu) dit, en parlant aux évêques : « Si un chef quelconque, si un consul, si celui qui est orné d’un diadème, s’avance indignement, repousse-le, et retiens-le, car, tu as, toi, une plus grande puissance que lui. » Et le pape Gélase (dans son épitre à l’empereur Anastase) : « Tu sais, dit-il, fils très clément, qu’il t’est permis de présider au genre humain dans tout ce qui se rapporte aux choses terrestres, mais, comme un vrai dévot, courbe ton front devant ceux qui président aux choses divines, et attends d’eux les moyens de ton salut, en recevant les sacrements divins, dans les dispositions requises. Reconnais que tu dois te soumettre à l’ordre de la religion, plutôt que d’y présider. Sache donc que pour ces choses tu dépends de leur jugement, et qu’eux ne doivent pas être régis par ta volonté. » De plus, c’est à Pierre et aux évêques que le Christ a remis le gouvernement de l’Église, non à Tibère et à ses préfets; et pendant 300 ans, c’est sans princes chrétiens, à l’exception de Philippe, que l’Église a été gouvernée par les seuls évêques et prêtres. Voir le reste dans les lieux cités.
CHAPITRE 18
La défense de la religion appartient au magistrat
La seconde erreur est celle de ceux qui, à l’opposé, enseignent que les rois doivent s’occuper de l’état et de la paix publique; doivent n’intervenir en rien dans la religion, mais permettre à chacun de penser et de vivre comme il le veut, pourvu qu’ils ne troublent pas la paix publique. Furent partisans de cette erreur les païens qui approuvaient toutes les religions, et admettaient toutes les sectes des philosophes, comme saint Augustin le dit (livre 18, chapitre 51 de la cité de Dieu). C’est ce qui a fait dire à saint Léon le grand (sermon sur les apôtres Pierre et Paul) : « Cette cité, ignorant l’auteur de son origine, au moment où elle dominait presque toutes les nations, approuvait les erreurs de toutes les nations, et pensait avoir établi une grande religion, parce qu’elle ne rejetait aucune fausseté. » Et Themistius le philosophe, comme le rapporte Socrate (livre 4, chapitre 27 de son histoire), s’efforçait de persuader l’empereur Valentin que la variété des sectes était agréable à Dieu, parce qu’on le prie de manières différentes, puisqu’il est difficile de savoir quelle est la meilleure. De même l’hérésiarque du nom de rhéteur, chez Augustin, dans son livre sur les hérésies (chapitre 72) enseignait que « toutes les sectes étaient vraies ».
Quelques siècles après, les Allemands ont demandé et obtenu cette liberté, en l’an 1526, quand les princes de l’empire de Spire se sont réunis. Et on rapporte qu’on demande maintenant la même chose dans les Flandres. Ils ont quatre arguments principaux à présenter. Le premier, la foi doit être libre. Le deuxième. Elle est un don de Dieu. Le troisième. L’expérience montre qu’on n’obtient rien en forçant quelqu’un. Le quatrième. Les chrétiens ont toujours toléré les Juifs, alors qu’ils sont des ennemis du Christ. Mais cette erreur est très pernicieuse, et les princes chrétiens sont tenus de ne pas permettre à leurs sujets cette liberté de croyance, mais de faire tous leurs efforts pour que soit conservée la foi que les évêques catholiques, et surtout le pape, enseignent devoir être tenue.
On le prouve d’abord par l’Écriture. Proverbe 20 : « Un roi qui s’assoie sur la chaise du juge dissipe tout mal par son regard. » De même : « Le roi sage dissipe les impies. » On ne peut nier que le mot impies signifie ici hérétiques. De même, dans le psaume 2 : « Et maintenant, rois, comprenez, instruisez-vous, vous qui jugez la terre, et servez le Seigneur dans la crainte. » Saint Augustin (épitre 50) : « Le roi sert Dieu autrement en tant qu’homme qu’en tant que roi. En tant qu’homme, il le sert en vivant dans la fidélité à Dieu; en tant que roi, il le sert en prescrivant des lois saintes, en prohibant les contraires, et en les sanctionnant avec la vigueur qui convient. Comme le roi Ezéchias le servit, en détruisant les haut-lieux et les temples des idoles. Comme le servit le roi Josias en faisant la même chose. Comme le servit le roi des Ninivites, en forçant toute la cité à apaiser le Seigneur. Comme l’a servi Darius, en donnant à Daniel le pouvoir de détruire l’idole. Comme a servi Nabuchodonosor en interdisant, par une loi terrible, à tous les habitants de son royaume, de blasphémer Dieu. Qui, étant sobre d’esprit, dira aux rois : ne vous souciez pas de savoir par qui est soutenue ou combattue l’Église de votre Seigneur ? Ça ne vous regarde pas de savoir quels sont ceux qui, dans votre royaume, veulent être religieux ou sacrilèges. Car, on ne peut pas leur dire non plus : Il ne vous appartient pas de savoir qui, dans votre royaume veut être pudique ou impudique »
De plus, dans le nouveau testament, (apocalypse 2), on reproche à l’ange de Pergame d’avoir avec lui des gens qui soutiennent la doctrine des Nicolaïtes, et à l’ange de Thyatyre d’avoir permis à Jézabel de séduire son peuple. On déduit de ces textes qu’est nuisible un mélange d’hérétiques et de catholiques. A Romains 16, on ordonne aux chrétiens de s’éloigner des hérétiques. Galates 5 : « Puissent-ils être coupés! » Tite 1 : « Insiste fortement pour qu’ils soient saints dans la foi ! » On peut donc conclure de tous ces textes que les rois, qui sont les nourriciers de l’Église, (Isaïe 49) ne doivent pas permettre cet amalgame.
On prouve, en deuxième lieu, par les témoignages des pontifes et des empereurs. Saint Léon le grand (épitre 75 à l’empereur Léon) écrit : « Tu dois, empereur, te rappeler sans cesse que le pouvoir royal t’ a été confié non seulement pour gouverner le monde, mais surtout pour apporter de l’aide à l’Église, pour que, en réprimant les audaces néfastes, tu défendes ce qui a été bien statué, et rétablisses ce qui a été renversé. » Le pape Anastase 11 (dans sa lettre à l’empereur Anastase) écrit : « Voilà ce que je suggère surtout à ta sérénité. Puisque les errements des Alexandrins sont parvenus à tes pieuses oreilles, puisses-tu, par ton autorité, ta sagesse et tes mandements divins, les faire retourner à la foi catholique et véritable. » On trouve des choses semblables dans les écrits du pape Grégoire (livre 9, épitre 60 au roi d’Angleterre, et livre 11, épitre 44 à l’empereur Léonce, de du pape Agathon, dans sa lettre à Constantin 1V.
De plus, les pieux empereurs furent du même avis. Théodose a, au sujet de la sainte trinité et de la foi catholique, enlevé radicalement à tous les peuples la liberté de croire, que certains princes avaient accordée, et a ordonné à tous de croire de la façon dont le pontife romain enseigne qu’on doit croire. Dans son oraison funèbre, saint Ambroise loue Valentinien junior pour avoir fermement résisté à ceux qui voulaient rétablir l’antique liberté religieuse, pour qu’il soit de nouveau possible d’offrir des sacrifices aux dieux. Semblablement, Martien (au même C. L Nemo) interdit sévèrement à quiconque d’oser remettre en discussion ce qui a été défini par les conciles des évêques. Constantin le grand, au commencement de son règne, accorda la liberté de religion à tous, comme il appert de l’histoire d’Eusèbe (livre 10, chapitre 5), mais, plus tard, il ordonna de fermer les temples des idoles, comme Optatus le rapporte (livre 2, contre Parmenius. Ce que ces fils Constant et Constantin ont imité, comme le rapportent saint Augustin (dans son épitre 166, et Ruffin, livre 10, chapitre 5). Et Constantin a menacé de l’exil tous ceux qui n’acquiesceraient pas aux définitions du concile du Nicée.
On en trouve trois qui ont accordé la liberté de croire. Jovien, qui a été sévèrement averti par le concile d’Antioche de ne pas mêler les catholiques avec les hérétiques, comme le rapporte Socrate (livre 3, chapitre 21.) L’empereur arien Valens accorda la liberté de religion à tous les hérétiques et à tous les païens, comme l’écrit Theodoret (livre 4, chapitre 22 de son histoire). Ensuite, Julien l’apostat, qui a permis la liberté religieuse dans le but de détruire le christianisme. Car, voici ce que dit saint Augustin (épitre 166, ou 165) : « Julien, déserteur et ennemi du Christ, accorda aux hérétiques la liberté de perdition, et rendit les basiliques aux hérétiques, et les temples aux démons, croyant, dans son envie de l’unité de l’église dont il s’était sorti, qu’il pourrait proscrire le nom chrétien de la terre, s’il accordait la pleine liberté aux dissensions sacrilèges. »
On prouve la même chose, en troisième lieu, par des raisons. La première. Les pouvoirs temporel et spirituel de l’Église ne sont pas des choses séparées les unes des autres, comme le sont, par exemple, deux royaumes politiques, mais deux choses annexées l’une à l’autre, de façon à ne faire qu’un seul corps. Ils sont plutôt unis ensemble comme le corps et l’âme dans un seul homme, le pouvoir spirituel étant comme une âme et le temporel comme un corps. C’est du moins de ce qu’enseigne saint Grégoire de Naziance dans son discours au peuple troublé par la peur. Le pouvoir temporel doit donc servir le pouvoir spirituel, le protéger le défendre contre les ennemis, et, comme le dit saint Grégoire (livre 2, épitre 61), « familiariser le terrestre avec le spirituel ». Or, cette liberté est mortelle à l’église, car le lien de l’Église est la confession d’une seule foi, (Éphésiens 4, une seule foi), et la dissension dans la foi est la dissolution de l’Église. Les princes ne doivent donc, en aucune façon, permettre cette sorte de liberté, s’ils veulent accomplir leur devoir.
Deuxièmement. Quand, chez les Juifs, la vraie religion florissait, les rois ne pouvaient pas permettre la liberté de religion. Les rois chrétiens, à bien plus forte raison, ne peuvent pas, non plus, la permettre. Car l’église ne doit pas être moins ordonnée que la synagogue. On prouve l’antécédent par un texte du Deutéronome 17, où on ordonne de tuer, par sentence d’un juge, ceux qui n’obéissent pas au prêtre. Et, au chapitre 18, les pseudos prophètes doivent être exterminés de la même manière. La même chose est mise en évidence par les exemples que présentent saint Augustin dans ses épitres sur Ézéchias, Josaphat, Josias, et les autres rois pieux, qui détruisirent les haut-lieux et les temples d’idoles, et punirent sévèrement les idolâtres, et obligèrent le peuple à suivre le culte du vrai Dieu. Qu’un peu avant les temps chrétiens aient été permises diverses hérésies, comme celles Saducéens qui niaient la résurrection, il ne faut pas s’en étonner outre mesure, car la synagogue approchait alors à sa fin, et n’avait plus de vrai roi juif, qui veillerait sur elle, mais un Iduméen, Hérode. Les pontifes n’y pouvaient rien.
Troisièmement. La liberté de croire est pernicieuse même pour un bon règne temporel, ou pour la paix publique, comme nous le montre d’abord saint Grégoire (livre 4, épitre 32) où il dit que la tranquillité de la république civile dépend de la paix de l’Église. Par la raison. Car là où sont conservées la foi et l’obéissance à Dieu, là aussi sont conservées la foi dans le prince et l’obéissance qui lui est due. Car la foi elle-même enseigne et exige cela. Inversement, les dissensions dans la foi enfantent les dissensions dans les âmes et dans les volontés. Car, tout royaume divisé contre lui-même périra. Notre époque le prouve surabondamment, et les preuves seraient superflues.
Quatrièmement. La liberté de croire est pernicieuse à ceux-là mêmes auxquels elle est concédée. Car, la liberté de croire n’est rien d’autre que la liberté d’errer, et d’errer dans la chose la plus périlleuse de toutes. Car la vraie foi ne peut être qu’une. Donc, la liberté de s’éloigner de cette foi est la liberté de ruer dans les brancards de l’erreur. Il n’est pas permis aux brebis la liberté de vagabonder sans guides dans les montages, ni à un bateau de naviguer sans gouvernail, ou quand souffle n’importe lequel vent. De la même façon, la liberté de croire n’est pas concédée aux peuples, après qu’ils aient adhéré à l’unique vraie foi. On répondra aux arguments dans la question suivante.
CHAPITRE 19
On ne peut pas réconcilier les catholiques avec les hérétiques
La troisième erreur est celle de Georges Cassandre, dans son livre sur le devoir d’un homme pieux, où il enseigne que les princes devraient trouver le moyen d’établir la paix entre les catholiques, les luthériens, et les calvinistes. Mais, entre temps, jusqu’à ce qu’ils le trouvent ce moyen, ils doivent permettre à chacun sa propre foi, pourvu que tous acceptent l’Écriture et le symbole des apôtres. Car, ainsi, tous sont de vrais membres de l’Église, même s’ils diffèrent d’opinion dans les dogmes particuliers. Les pacifistes du passé enseignèrent la même chose, comme l’empereur Zénon. Voir à ce sujet Évagre (livre 3, chapitres 14 et 30.) De même Appelles, qui, d’après Eusèbe (livre 5, chapitre 13) enseignait qu’il ne fallait pas discuter des mystères de la foi, et qu’il suffisait de croire dans le crucifié. Ce qui est une erreur manifeste, et c’est contre elle que, parmi les docteurs catholiques, a écrit Jean de Louvain, contre l’hérésiarque Jean Calvin.
On peut facilement réfuter cette proposition. Car, tout d’abord, il est impossible de réconcilier de cette façon les catholiques, les luthériens et les calvinistes, car, nous n’entendons pas le symbole lui-même de la même façon. Par exemple, l’article : « il est descendu aux enfers » est interprété de différentes façons. Nous croyons, nous, que l’âme du Christ, séparée de son corps, est descendue, selon sa substance, dans les limbes des pères. Les hérétiques, eux, veulent que descendre dans les enfers ne signifie rien d’autre qu’être enseveli. D’autres enseignent qu’il a souffert les tourments de l’enfer. De même l’article : « je crois dans la sainte église », est compris de différentes façons. Ainsi que la communion des saints. Car, il y a des controverses pour chacun des sacrements. Nous interprétons aussi très différemment la rémission des péchés. Mais Cassandre insiste. Il suffit que nous reconnaissions tous que le symbole est vrai, et que nous le recevions tous.
Arguments contraires. Le premier. Le symbole est un, et la foi ne réside pas dans les mots, mais dans le sens. Nous n’avons donc pas le même symbole si nous lui donnons différents sens. De plus, si les mots du symbole suffisaient, aucun hérétique n’aurait été justement condamné. Car, les ariens, les novatiens, les nestoriens, recevaient presque toutes les paroles du symbole, mais ils ont été rejetés par l’Église parce qu’ils leur donnaient un différent sens.
Le deuxième. Le fondement de Cassandre est faux, car les luthériens, et les calvinistes, ne peuvent pas porter le nom de vrais membres de l’église, même s’ils entendaient le symbole dans le même sens que nous. Car, en plus de la foi, sont requises à la pleine participation de membres, la soumission à l’autorité légitime de l’Église établie par le Christ, et la communication avec les autres membres. L’église, en effet, est un seul corps visible dont ne peut pas être dit membre celui qui est séparé de la tête et du corps. Aerius entendait, certes, le symbole dans le même sens que les catholiques, mais parce qu’il n’a pas voulu se soumettre à l’évêque et communiquer avec les autres membres, il est rangé parmi les hérétiques dans les catalogues d’Épiphane et d’Augustin. Et saint Cyprien (livre 4, épitre 2) dit que Novatien est en dehors de l’Église, parce qu’il ne voulait pas se soumettre au pontife Corneille, même s’il n’avait introduit aucune hérésie.
Troisièmement. Cassandre parle comme si, entre les luthériens, les calvinistes et les catholiques, les dissensions ne portaient que sur des cérémonies ou des rites humains. Or, il y a plusieurs dogmes d’une grande importance qui nous séparent, dont on ne voit pas la trace dans le symbole, et à cause desquels aucune paix ne peut être espérée entre catholiques et luthériens. Car, par exemple, nous disons, nous, que la messe est un culte très divin rendu à Dieu. Ils disent eux, que c’est une horrible idolâtrie. De même, c’est un signe de piété pour nous d’honorer les saints; c’en est un, pour eux, d’impiété, etc.
Quatrièmement. Les saints pères nous ont enseigné de conserver inviolés non seulement le symbole de la foi, mais aussi tous les dogmes de foi, même les plus minimes, et de ne jamais accepter qu’ils soient modifiés pour accommoder les hérétiques. Saint Paul dit aux Galates que, jusqu’à maintenant, il n’a jamais voulu céder aux faux frères. Autrefois les ariens demandaient aux catholiques de laisser tomber un mot qui ne se trouvait ni dans l’Écriture, ni dans le symbole, ou de changer une seule lettre, à savoir de dire omoiousios au lieu de omoousios; et que s’ils le faisaient, ils procureraient la paix. Les catholiques ne le voulurent pas, et les empereurs jugèrent qu’il était néfaste de changer quelque chose dans ce qui avait déjà été défini; et que, si quelques-unes de leurs sanctions avaient été allégées, ce n’était pas dans l’espérance d’une paix future, car il ne peut pas y avoir de paix chez ceux qui ne connaissent pas les droits de la paix. Voir Theodoret (livre 2, chapitre 17 et 19, ou tripar livre 5, chapitres 21, et 33). Et c’est dans le concile d’Arménie que la vérité de cette assertion apparut clairement. Car, quand les catholiques les moins futés furent trompés par les ariens, et décrétèrent de rejeter le mot omoousios, les ariens se mirent partout à crier victoire. Et non contents d’avoir enlevé consubstantiel (omoousios), et de l’avoir remplacé par semblable en substance (omoiousios), ils finirent pas adopter le mot aterousios, différent en substance, comme le rapporte Theodoret (livre 2, chapitre 21 de son histoire).
Voici ce que répondit saint Basile au préfet de l’empereur Valentin qui lui demandait de céder au temps, et de ne pas souffrir que soient affligées tant d’églises à cause d’une petite subtilité dogmatique : « Ceux qui sont nourris par les paroles divines ne peuvent supporter la corruption de la moindre syllabe des dogmes divins, et sont prêts, au cas échéant, à embrasser toutes les sortes de mort. » Voir Theodoret (livre 4, chapitrer 17 de son histoire). C’est de la même constance que furent dotés Eustathius et Sylvanus qui, lorsque l’empereur les menaçait de l’exil s’ils ne rejetaient pas le mot omoousios, répondirent : « Tu as le pouvoir de punir, mais nous n’avons pas, nous, celui de détruire les statuts des pères » Voir l’histoire tripar, livre 5, chapitre 24.
Ensuite, le pape Gélase dans l’épitre à Euphémianus, à un hérétique qui lui demandait de faire des concessions, c’est-à-dire de l’exempter de certains points de doctrine catholique, le pape s’est finement moqué de cette demande : « Quand tu dis que nous devons être condescendant, est-ce parce que vous montrez que vous êtes prêts à descendre ou que vous l’avez déjà fait ? D’où descendez-vous, et où descendes-vous ? Je vous le demande. D’un lieu supérieur à des gens placés en bas ? Mais c’est de la communion catholique et apostolique à l’hérésie et à la damnation, que vous êtes tombés. Vous le savez, et vous ne le niez pas. Mais croyant demeurer dans un siège supérieur, vous condescendez à nous inviter à aller de bas en haut. Notre condescendance envers vous consiste à vous demander de monter de l’hérésie à la foi. »
Cinquièmement. On ne peut pas être libre de croire dans un dogme quelconque, car c’est pour la même raison qu’on doit être libre de croire dans tous les dogmes, ainsi que dans ceux qui sont contenus dans le symbole des apôtres. Car une est la règle de la foi indubitable, et, dans tout ce qu’on croit, certaine est la parole de Dieu expliquée par l’Église. Si donc je crois à l’église qui me transmet le symbole des apôtres, que je ne sais être des apôtres que parce que l’Église me le certifie, pour la même raison, je devrai croire dans l’invocation des saints, parce que l’église me le dit. Or, si je ne peux pas croire cela, je pourrai, pour la même raison, croire que le symbole des apôtres n’est pas des apôtres.
Sixièmement. Cette opinion de Cassandre est nouvelle, et il est le premier à l’avoir inventée, comme lui-même le confesse. Elle doit donc être suspecte. Car, comme l’enseigne bellement Vincent de Lérins dans son opuscule contre les nouveautés profanes, le nouveau ne peut pas ne pas être suspect, car la vraie foi est unique et très ancienne. Septièmement. Cette opinion ferait de la vraie église une église occulte et invisible, remplie de ses seuls adulateurs et simulateurs. Car, Cassandre dit qu’à la vraie église sont requises deux choses : la foi dans le Christ, et la paix parmi les hommes. Et il en déduit que les catholiques et les luthériens qui se considèrent comme des ennemis ne font pas partie de l’Église, mais ceux-là seuls qui sont en paix avec tous.