Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 149)
Donc ne peuvent être membres de l’Église que des chrétiens occultes, et ceux qui avec les catholiques se disent ennemis des luthériens, ou avec les luthériens ennemis des catholiques. Car, les catholiques ne souffrent pas dans leur sein ceux qui favorisent les luthériens. Parmi les luthériens, même si, dans leurs provinces, ils permettent toutes les sectes, cependant, aucune secte ne supporte son sein les amis des autres sectes, comme la chose est bien connue. Donc, ces hommes pieux et pacifiques sont donc nécessairement fictifs et dissimulés, professant quelque chose avec leur bouche, et cachant une autre chose dans leurs cœurs. Ils sont semblables à Hérode qui était païen avec les païens, Juif avec les Juifs. Car, il construisit un temple à César, et un autre au vrai Dieu, comme Joseph le rapporte (livre 15, chapitre 13 et 14 des antiquités.
Ajoutons, ce qu’admet Cassandre, que ses collègues sont peu nombreux et occultes. Mais cela nous montre qu’ils ne peuvent pas constituer l’Église, car elle est manifeste et visible, puisque, par le Seigneur en Matthieu (5) elle est comparée à une ville située sur le sommet d’une montagne. De plus, la vraie église ne peut pas exister sans pasteurs, (Éphésiens 4). Or, ces hommes occultes n’ont pas de pasteur, ni ne peuvent en avoir, tant qu’ils demeurent occultes. Ils n’ont donc pas d’église.
CHAPITRE 20
Il faut abolir les livres des hérétiques
Il reste, enfin, la question de la peine des hérétiques que, après le jugement et la condamnation de l’Église, les princes politiques peuvent et doivent infliger.
Commençons par leurs livres, et montrons brièvement que c’est en toute justice qu’ils sont interdits et brulés. On le prouve, cela, d’abord, par la coutume antique et perpétuelle non seulement des chrétiens, mais aussi des païens. Valère maxime rapporte (livre 1, chapitre 1) que quand on découvrit, à Rome, des livres qui semblaient réduire la religion à rien, le préteur de la ville, de par l’autorité du sénat, les brûla en présence de tout le peuple. Marcus Tullius, Cicéron (livre 1, de la nature des dieux), rapporte que Protagoras abderite, parce qu’il avait écrit des livres nuisibles à la religion, fut, sur l’ordre des Athéniens, chassé de la ville et de la campagne, et que ses livres ont été brûlés, pendant que des orateurs les dénonçaient. Ensuite, au temps des apôtres, saint Luc rapporte (actes 19) que, après que plusieurs aient été convertis par les apôtres, des livres curieux et vains ont été apportés et brûlés devant tous. Et Clément (au livre premier des constitutions apostoliques), déclare que les apôtres avaient, au début, interdit aux fidèles les livres des Gentils et des faux prophètes. Eusèbe écrit aussi (livre 7, chapitre 6 de son histoire) que Denys, l’évêque d’Alexandrie, qui vécut autour des années 250, fut blâmé par les fidèles parce qu’il lisait les livres des hérétiques.
Dans les siècles qui suivirent, le zèle des fidèles contre les livres des hérétiques ne fit que croître. En effet, le concile de Nicée jugea que les livres d’Arius étaient dignes du feu, comme Nicéphore l’atteste (livre 8, chapitre 18). Et Constantin vit à faire exécuter ce décret en menaçant de la peine capitale ceux qui cacheraient les livres d’Arius, comme le révèle son épitre citée par Socrate (livre 1, chapitre 6) et par Nicéphore (livre 8, chapitre 25.) Socrate écrit (livre 1, chapitre 21) que Marcel d’Ancyre a été condamné parce qu’il n’avait pas voulu brûler ses livres pour les purger de leurs erreurs. Car on ne recevait pas à la pénitence les hérétiques avant qu’ils aient brûlé leurs livres.
À peu près à la même époque, Épiphane, au synode convoqué à Chypre, voulut que les livres d’Origène soient lus, comme le rapporte Socrate (livre 6, chapitre 9 de son histoire). Le synode permit aux seuls évêques de lire les livres des hérétiques, quand la chose s’avèrera nécessaire. Peu de temps après, quand l’hérésie de Nestorius fut condamnée au concile d’Éphèse, et ses livres interdits, l’empereur Theodose ordonna de les brûler, comme Liberatus le rapporte (au chapitre 10 de son bréviaire). Nous a d’ailleurs été conservée cette loi de Theodose condamnant les hérétiques. Environ au même temps, apparut la loi d’Honorius et de Theodose qui obligeait de brûler en présence des évêques, tous les livres des astrologues dans lesquels se trouvait quelque chose de contraire à la religion catholique. Pour une raison semblable, le concile de Chalcédoine a condamné les livres d’Eutychès, et les empereurs Valentinien et Martien les ont prohibés par une loi sévère. Ces livres personne ne devait les livre ou oser les conserver; et on devait les rechercher diligemment pour qu’ils soient tous brûlés, comme nous le montre le concile de Chalcédoine (actes, 3) et la loi qui a été conservée (L, quicumque, versets nulli, et omnes, canon sur les hérétiques),
À la même époque, saint Léon (épitre 91, à Turbius, chapitres 15 et 16), a interdit la lecture des livres de certains hérétiques. Il ajouta que seraient considérés comme hérétiques les évêques qui permettraient que les hérétiques logent dans les maisons des fidèles. Un peu après, le pape Gélase, dans un concile de 70 évêques, proposa (dist 15, canon sancta roma) un index des hérétiques, dont les livres ne doivent pas être lus par les fidèles. Un peu après, au 5ième, fut condamné le synode d’Anthyme, ainsi que ses livres. Et l’empereur Justinien imposa une grave peine, rien de moins que l’amputation des mains, pour ceux qui copient ces livres, et il ordonna que ces livres soient brulés partout. Nous avons encore cette constitution (synode 5 acte 1, et dans les novellis, constitution 42.)
Le bienheureux Grégoire (livre 14, chapitre 1 des Morales) rapporte que c’est sur l’ordre de l’empereur Tibère, que le livre d’Euthychès a été brulé, après que Grégoire ait convaincu son auteur d’hérésie. Et au synode 7 (acte 5), sont interdits et brûlés les livres des hérétiques; et le canon 9 excommunie ceux qui lisent les livres des hérétiques. Le concile de Constance, dans sa huitième session, confirme le décret du concile romain qui interdisait la lecture des livres de Jean Wiclef. Et le concile ordonna de composer un index des livres hérétiques, pour que tous connaissent les livres qu’on doit fuir et bruler. Il s’ensuit que la coutume de l’Église a toujours été semblable.
C’est un fait, il ne nous reste aucun des livres des anciens hérétiques. Comment donc ont pu s’évanouir tant de volumes de Valentin, de Marcion, d’Arius, d’Eunome, de Nestorius, de Pélage, et les autres que les saints pères ont réfutés ? N’est-ce pas là un nouvel argument en notre faveur ?
On le prouve par une deuxième raison.
Les colloques des hérétiques sont très pernicieux, et doivent donc être évités avec soin. Les livres sont donc encore plus nuisibles et contagieux et doivent être évités. Saint Paul (Romains, 16) : « Je vous prie de bien observer ceux qui font des dissensions et qui donnent de fausses interprétations à la doctrine que vous avez apprise. Car, par des douces paroles et des bénédictions, ils séduisent les cœurs des innocents. » 2 Timothée 3 : « Évite-les. » Tite 3 : « Évite l’hérétique. » Épitre de saint Jean : « Si quelqu’un vient vous voir sans présenter cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison, et ne le saluez pas. » Saint Irénée (livre 3, chapitre 3) : « Les apôtres et leurs disciples avaient une telle peur qu’ils ne disaient même pas un mot à ceux qui adultéraient la vérité. » Saint Cyprien (livre 1, épitre 3 à Cornelius) : « Que nos frères bien-aimés rejettent et évitent les paroles et les conversations de ceux dont le discours infecte l’âme comme un cancer. » Et plus bas : «N’ayez aucune relation avec ces gens-là, aucune familiarité, aucune conversation ! Nous sommes séparés d’eux dans la mesure même où ils sont des transfuges. » Saint Athanase (dans la vie de saint Antoine) : «Il n’a jamais fait cadeau de paroles amicales aux manichéens ou aux autres hérétiques, car il dénonçait ces amitiés et ces relations comme étant la perte de l’âme. Il détestait les ariens au point qu’il leur défendait à tous de monter jusqu’ à lui. » Et, à l’heure de sa mort, le même Antoine disait : « Évitez les venins des hérétiques et des schismatiques, suivez ma haine envers eux. Et sachez tous que je n’ai jamais eu une parole pacifique avec eux. »
Saint Augustin (épitre 62) : « Nous vous avertissons et nous vous commandons de fuir l’hérétique, de peur qu’il ne fasse tomber le faible et le petit, et que nous ne puissions plus ensuite le ramener dans le droit chemin. » Saint Léon (sermon 18 sur la passion du Seigneur) : « Évitez les entretiens avec les vipères d’hérétiques, car vous n’avez rien de commun avec eux, eux qui ne sont chrétiens que de nom. »
S’il faut éviter avec tant de soin les conversations avec les hérétiques, ne faut-il pas éviter plus encore leurs livres ? Car, un discours écrit dans un livre est bien mieux présenté, et est plus rempli d’artifices de toutes sortes que les paroles utilisées dans une conversation. Il est, en plus, toujours à la portée de la main. Les discours et les colloques sont rares, et les paroles prononcées s’envolent vite. Mais les paroles écrites dans un livre demeurent à perpétuité. Elles nous sont toujours présentes. Elles voyagent avec nous, et s’assoient avec nous dans la maison. Les livres se répandent facilement. Quelqu’un peut, par un livre, parler à presque toute la terre en même temps. Les livres pénètrent dans des villes et des maisons que l’auteur n’a jamais vues, et où il n’aurait peut-être pas la permission d’entrer.
L’expérience enseigne la même chose. Car, de vive voix, Jean Wiclef a perverti peu de personnes. Car, il n’enseigna qu’en Angleterre, et, en mourant, il ne laissa que peu d’héritiers de son erreur. C’est par ses livres qu’il a perverti toute la Tchéquie. Voir Cochlaeus dans son histoire des Hussites.
Mais on nous fait plusieurs objections.
La première. Il y a beaucoup de bonnes choses dans les livres des hérétiques, et il semble idiot, à cause de quelques mauvaises choses, de se priver de beaucoup de bonnes choses. Et on le confirme en disant que, s’il en était ainsi, beaucoup de livres de pères devraient être brulés. Et aussi parce que l’Église tolère les livres des Gentils, des Juifs, des Turcs, et des anciens hérétiques comme Origène, Tertullien, Eusèbe, Pélage. Je réponds qu’il ne faut pas nier la vérité, mais que ce n’est pas dans les livres des hérétiques qu’il faut la lire. Car, là, elle n’est d’aucun profit, mais elle est très nuisible. Saint Grégoire (livre 5, chapitre 11 des mémoires), écrit que c’est le propre des hérétiques de mélanger le vrai avec le faux, et le bien avec la mal. Car s’ils ne disaient que du faux et du mal, ils seraient rejetés par tous. S’ils ne disaient que du vrai et du bien, ils ne seraient pas hérétiques. Ils mêlent le bien au mal pour autoriser le mal par le bien, et pour cacher le mal par le bien. Voilà pourquoi le Christ et les apôtres ont interdit aux démons de dire la vérité. Pour que les Juifs n’acquièrent pas la vraie foi par eux, de peur que, par la suite, ils n’apprennent d’eux des faussetés. Lue 4 : « Le Seigneur ne permettait pas aux démons de dire : tu es le Christ, le Fils de Dieu. » Et actes 16, Paul a interdit au démon de dire : « Ces hommes sont les serviteurs du Dieu très-haut, qui vous annoncent la voie du salut. »
De plus, il ne convient pas de recevoir la vérité de ceux qui sont les ennemis de la vérité, les hérétiques. Comme l’écrit Gellius (livre 18, chapitre 3 sur les Lacédémoniens) : « Lors d’une réunion du conseil suprême de la république, un homme érudit et docte, mais malhonnête et vicieux, énonça la meilleure sentence, qui plut à tous, de sorte qu’il sembla pendant un certain temps qu’on dût agir d’après son avis. Mais ne pouvant souffrir que le meilleur conseil soit souillé par la turpitude de son auteur, ils choisirent l’homme le plus vertueux, pour que, au consentement de tous, ils proposent la même solution. Et cet avis fut changé en décret, sans faire aucune mention du premier qui l’avait proposé.
À la première confirmation tirée des écrits des pères, je réponds, d’abord, que les pères ne sont pas des ennemis de l’Église, et que leurs erreurs ne sont pas des hérésies, mais des défaillances humaines. De plus, les erreurs des pères sont des erreurs éteintes et mortes, qui ne peuvent plus nuire à personne. Car une erreur nuit quand elle est défendue avec acharnement. J’ajoute que les erreurs des pères ne furent pas détectées de leur vivant, autrement, eux, ou d’autres, en leurs noms, les auraient amendées; ou elles auraient été rejetées par l’Église. Mais, c’est après leurs morts, qu’on les a détectées et qu’elles ont été réprouvées par tous, comme eux aussi les auraient réprouvées s’ils avaient été encore en vie. Au sujet des erreurs des Gentils, je dis qu’on les tolère parce qu’elles ne nuisent plus, puisqu’elles sont des erreurs mortes. Car, il n’y a personne, aujourd’hui, qui ne rie des dogmes des anciens. On n’a jamais, non plus, entendu dire que des chrétiens aient été dépravés par les livres des anciens, qu’ils aient été convertis au paganisme, comme à chaque jour on en voit devenir hérétiques. Il est vrai que, au temps des apôtres, plusieurs combattaient les dogmes des païens. Clément écrit même que les livres des Gentils ont été interdits (livre 1, chapitre, constitutions ecclésiastiques.) Et pour la même raison, ces livres ont été prohibés par le concile de Carthage 4, (chapitre 15.)
Au sujet des livres des Juifs et des Turcs, je réponds qu’ils sont d’une meilleure condition que ceux des hérétiques. Car, ces gens-là sont ouvertement des ennemis du christianisme, et ne trompent pas avec le nom chrétien comme le font les hérétiques. Voilà pourquoi même les plus simples savent distinguer les dogmes des Juifs et des musulmans des dogmes chrétiens. Mais détecter des hérésies, seuls le peuvent des hommes très instruits. Il faut dire aussi que les livres des Juifs et des Turcs sont prohibés quand ils contiennent des blasphèmes contre le Christ, ou sont jugés pernicieux pour les chrétiens, comme le Talmud des Juifs. Au sujet d’Origène, de Tertullien, d’Eusèbe et de Pélage, je dis que leurs livres sont permis parce que leurs hérésies sont éteintes, et qu’ils ont de la valeur à cause de leur antiquité. Ajoutons, au sujet de Pélage, que nous n’avons rien sous son nom. Mais, sous le nom de Jérôme, combien de commentaires brefs sur chacune des épitres de saint Paul n’avons-nous pas, ainsi que sur le symbole faussement attribué à Damase. Et c’est dans une lettre à Démitriade (tome 4), que nous trouvons d’autres hérésies de Pélage.
Deuxième argument. Saint Paul (1 Thessal, 5) : « Ne méprisez pas les prophéties, éprouvez tout. Ce qui est bon, gardez-le ». Voilà quel en est le sens : « Si quelqu’une prédit des choses futures, ou interprète l’Écriture par la parole ou par l’écrit, ne faites pas la sourde oreille. Écoutez et lisez. Ce qui est conforme à la doctrine catholique, gardez-le, le reste, rejetez-le. Je réponds que l’apôtre parle des prophéties et des écrits quand on ne sait pas encore s’ils sont bons ou mauvais. Il ne veut pas qu’on les rejette avant de les avoir examinés. Mais, quand une chose a été soigneusement examinée, et qu’il s’est avéré qu’elle est mauvaise, il veut qu’on la rejette instantanément. Et tels sont tous les écrits qui sont prohibés par nous. C’est-à-dire qu’ils ont été prohibés après avoir été examinés et trouvés répréhensibles. Ensuite, même si l’apôtre écrivait à toute l’église, il ne veut pas que tout soit fait par tous, mais par ceux qui le peuvent, et à qui cela incombe en vertu de leur office. Exemple. Quand on envoie à une université certains articles pour être examinés, on ne les envoie pas à tous ceux qui sont dans l’université, mais seulement aux maîtres. De la même façon, quand l’apôtre ordonne d’examiner, en église, les prophéties et les interprétations scripturaires, il est certain qu’il ne veut pas que cela soit fait par les cordonniers et les cimentiers, mais par les évêques et leurs conseillers.
Ils tirent un argument des témoignages des pères de l’Église suivants : Denys d’Alexandrie, Theophile d’Alexandrie, saint Jérôme et Gélase. Quand on reprocha à Denys d’Alexandrie de lire les livres des hérétiques, (Eusèbe, livre 7, chapitre 6 de son histoire), il répondit avoir eu une vision qui lui disait : « Lis tout ce qui vient dans ta main. Ces choses t’aideront à tout expliquer et prouver. » Quand on reprocha à Theophile de lire Origène, il répondit, comme Socrate le rapporte (livre 6, chapitre 15 de son histoire) qu’il lisait pour conserver ce qui est bon, et rejeter ce qui est mauvais. Dans l’épitre à Alexandre et à Minerius, saint Jérôme dit qu’il lit les livres des hérétiques pour en retirer ce qui est bien, même s’il sait que quelques-uns le lui reprochent. Saint Gélase (dans le tome du lien de l’anathème), voulant prouver que le concile de Chalcédoine peut en partie être reçu, et en partie non, apporte, comme exemple, des livre écrits par des hérétiques, qui sont reçus en partie, et qui sont rejetés en partie. Et il ajoute : éprouvez tout, gardez ce qui est bon, rejetez ce qui est mauvais.
Au dernier, je réponds qu’il faut comprendre ainsi l’exemple de Gélase. Dans le concile de Chalcédoine, il y avait des choses bonnes et mauvaises. Quelques-unes qu’on pouvait accepter, d’autres qu’il fallait rejeter, comme dans les livres des hérétiques. Son intention n’est quand même pas qu’on puisse recevoir les livres des hérétiques à cause du vrai mélangé au faux, comme on reçoit le concile de Chalcédoine. Car autres sont les conciles des saints pères et autres les livres des hérétiques. Bien que la vérité inscrite dans les livres des hérétiques soi bonne, et doive être reçue si on la trouve ailleurs, voici quelles sont ses paroles : « Dans les livres des hérétiques, ne lisons-nous pas beaucoup de choses qui se rapportent à la vérité ? Devra-t-on réfuter la vérité parce qu’on réfute leurs livres où se trouvent de la perversité ? Ou devrons-nous recevoir leurs livres pervers parce que la vérité qui s’y trouve n’est pas niée par eux ? »
Aux autres, je réponds. Ces citations nous font voir qu’il y a toujours eu, dans l’église, la coutume d’éviter la lecture des livres hérétiques, car autrement, personne n’aurait fait de reproche à ces pères. Je dis ensuite que la lecture des livres hérétiques a toujours été concédée aux évêques, et à beaucoup d’autres. Il ne faut donc pas s’étonner si Denys et Theophyle, qui étaient patriarches, et saint Jérôme qui a toujours été considéré comme un grand érudit, pouvaient, de plein droit, lire tous les livres. Je dis enfin qu’il n’y a probablement jamais eu de loi universelle, mais seulement une coutume, interdisant la lecture des livres hérétiques, à l’exception des livres d’Arius. Mais, c’est maintenant une loi de l’église universelle à laquelle il faut obéir.
CHAPITRE 21
On peut imposer des peines, et même celle de la mort, aux hérétiques condamnés par l’Église.
Jean Huss (art 14, session 15 du concile de Constance) affirma qu’il n’était pas permis de livrer au pouvoir séculier un hérétique incorrigible, et de permettre qu’il soit brûlé. Luther enseigna la même chose (article 33). Ce n’est pas une nouvelle erreur, car les Donatistes l’enseignèrent autrefois, ainsi que Parmenianus, Petilien et Gaudence, comme l’atteste saint Augustin (livre 1, chapitre 7, contre l’épitre de Parmenius, livre 2, chapitre 10, contre l’épitre de Gaudence, chapitres 17 et 26, et l’épitre 50 à Boniface).
Les catholiques enseignent le contraire, et même aussi certains hérétiques. Car, après avoir publiquement imposé à Michel Servet le supplice extrême, et avoir été critiqué par certains hérétiques, Jean Calvin composa un livre dans lequel il démontra qu’il est licite de punir les hérétiques par le glaive. Benoit Aretius, dans l’histoire du supplice de Valentin Gentilis, affirme que ce Gentilis a été en toute justice condamné par le magistrat à cause de son hérésie. Theodore de Bèze enseigne la même chose, beaucoup plus au long dans son livre sur les hérétiques qui doivent être punis par les juges.
Nous montrerons donc, nous, que les hérétiques incorrigibles, et surtout les relaps, peuvent et doivent être rejetés par l’Église, et recevoir des peines temporelles des pouvoirs politiques, et même la mort. On le prouve d’abord par l’Écriture. L’ancien testament. Le Deutéronome, au chapitre 3, commande, avec la plus grande sévérité, que soient mis à mort, sans pitié, les faux prophètes qui persuadent d’adorer les dieux étrangers. Et, au chapitre 17, après avoir dit que, dans les choses douteuses on devait consulter un prêtre, il ajoute aussitôt : « Celui qui s’entêtera en refusant d’obéir au verdict du prêtre sera mis à mort par la sentence d’un juge. » Et, de nouveau, au chapitre 18, il ordonne de tuer un faux prophète. Et, dans les faits, c’est cette règle qu’ont observée Élie, Josias, et les autres qui tuèrent plusieurs faux prêtres (3 Rois, 18, et 4 Rois, 10 et 23.) Or, il n’y aucune différence entre nos hérétiques et les faux prophètes de ce temps. Ce ne sont pas seulement les saints rois et les prophètes qui condamnèrent à mort les blasphémateurs, mais même un Nabuchodonosor (Daniel 3). Il promulgua un décret voulant que quiconque blasphèmerait le Dieu de Daniel, le vrai Dieu, soit mis à mort et sa maison saccagée. Par ce décret, il rendait un hommage très mérité au vrai Dieu, selon saint Augustin (épitre 50, et ailleurs).
Dans le nouveau testament, nous avons d’abord Matthieu 18. L’ Église peut rejeter loin d’elle, comme des païens et des républicains, tous ceux qui ne veulent pas lui obéir, et donc permettre au pouvoir séculier de ne plus les considérer comme des fils de l’Église. Nous avons ensuite un texte de l’épitre aux Romains (13), dans lequel il est dit que le pouvoir séculier peut punir les scélérats par le glaive : « Car ce n’est pas sans raison qu’il porte le glaive, puisqu’il il est le ministre de Dieu et le vengeur de sa colère. » Ces deux textes nous montrent clairement qu’il est permis de séparer de l’église et de punir de mort par l’intermédiaire d’un juge séculier, les hérétiques qui, au jugement de tous, se rebellent contre l’Église, et sont des perturbateurs de la paix publique. De plus, le Christ et son apôtre ont comparé les hérétiques à ces choses qui, sans aucune controverse, sont repoussées par le fer et le feu. En effet, le Seigneur (en Matthieu 7) dit : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous en habits de moutons, mais qui sont, à l’intérieur, des loups rapaces. » Actes des apôtres 20 : « Je sais que, après ma mort, entreront des loups rapaces. » Par le nom de loups, il faut entendre les hérétiques , comme l’explique très bien saint Ambroise (dans son commentaire sur le début du chapitre 10 de saint Luc. Or, les loups rapaces il faut de toute nécessité les tuer, si on ne peut pas s’en débarrasser autrement, car la vie des brebis compte plus que la mort des loups.
De même, le Seigneur (en Jean 10) dit : « Celui qui n’entre pas dans la bergerie par la porte, mais par la fenêtre, est un voleur et un prédateur. » Par le nom de voleurs on entend ici des hérétiques et tous les séducteurs ou inventeurs de sectes, comme l’expliquent saint Jean Chrysostome et saint Augustin. Or, comment punit-on les voleurs et les prédateurs, la chose est bien connue. De même, dans 2 Timothée 2, l’hérésie est comparée à un chancre ou une tumeur, qui ne peut pas être guéri par des médicaments, mais qu’on doit extraire par le fer. Autrement, il se développe et corrompt tout le corps. Également, c’est par le fouet que le Seigneur a forcé les marchands à sortir du temple. Pierre (actes des apôtres 5) tua Ananie et Saphir parce qu’ils avaient menti au Saint-Esprit. Et Paul (actes 13) frappa de cécité un faux prophète qui cherchait à détourner un proconsul de la foi.
On le prouve, en second lieu, par les sentences et les lois des empereurs que l’Église a toujours approuvées. À la demande du concile de Nicée, Constantin 1 envoya en exil Arius avec certains de ses compagnons, comme le rapporte Sozomène (livre 1, chapitre 20 de son histoire). Il a aussi supplicié des donatistes, comme saint Augustin le rapporte (livre 1, chapitre 7 contre Parmenius, et dans son épitre 166 contre les donatistes.) Dans cette même lettre, il énumère un grand nombre d’empereurs célèbres qui portèrent des lois très sévères contre les hérétiques, et un seul, Julien l’apostat, qui les favorisa. Ensuite, Théodose, Valentinien, Martien, et les autres empereurs très religieux, promulguèrent des lois contre les hérétiques. Ils voulurent que leurs livres soient séparés des bons livres, et ils les punirent par l’exil, la flagellation, et le dernier supplice. C’est, en effet, ce qui est arrivé aux manichéens et aux ariens. Par leur dernière loi, Valentinien et Marcien ordonnèrent de tuer tous ceux qui tentent d’enseigner des choses dépravées, ceux qui les écoutent assidument, et ceux qui recopient leurs livres. Paul diacre (livre 16) nous rapporte que Justinien a édicté une loi qui rejetait tous les hérétiques hors des frontières de l’empire, leur allouant trois mois pour se convertir. Le même Paul diacre (livre 24) rapporte aussi que l’empereur Michaël a décrété la peine capitale pour les hérétiques.
On le prouve, en troisième lieu, par les lois de l’Église (chapitre ad abolendam, et chapitre excommunicamus, extra de hereticis, et de héreticis, et in sexto de hereticis, chapitre super eo). L’Église décrète que les hérétiques incorrigibles soient livrés aux pouvoirs séculiers, pour qu’ils soient punis par eux de la façon qui convient. Le concile de Constance dit la même chose dans la session 15, où il condamna la sentence de Jean Huss. Il livra au pouvoir séculier Jean et Jérôme de Prague, par lequel ils furent tous deux brûlés. Et ensuite, Léon X condamna les articles de Luther.
On le prouve, en quatrième lieu, par le témoignage des Pères. Saint Cyprien d’abord. (chapitre 5 du livre de l’exhortation au martyre). Après avoir rappelé que, dans le Deutéronome 13, on ordonnait de tuer les pseudos prophètes, il ajoute : « Si cela se faisait dans l’ancien testament, cela doit se faire beaucoup plus dans le nouveau. » Saint Jérôme, commentant Galates 5 : « Un peu de ferment corrompt toute la pâte », dit : « Il faut donc éteindre tout de suite une flammèche dès qu’elle apparait, et tenir le ferment loin de la pâte. Il faut rejeter les viandes faisandées, et éloigner loin de la bergerie l’animal infesté, de peur que toute la maison, la masse de farine, le corps et les animaux ne brûlent, ne se corrompent, ne pourrissent et ne meurent. Arius fut une étincelle, mais parce qu’elle n’a pas été éteinte tout de suite, elle a enflammé tout le peuple. »
Saint Augustin (livre 2, chapitre 5 des rétractations, et épitre 48 et 50 des rétractations). Il dit là qu’il a pensé, pendant un certain temps, qu’il ne fallait pas contraindre les hérétiques à adopter la vraie foi. Or, il prouve maintenant, par plusieurs raisons, que c’est une chose très utile. Mais, il excepte toujours la peine capitale, non parce qu’il pensait qu’ils ne le méritaient pas, mais parce qu’il lui semblait que cela convenait mieux à la mansuétude de l’Église. Et aussi parce qu’il n’existait pas encore de loi impériale qui obligeait de tuer des hérétiques. Car la loi quicumque canon de hereticis a paru après la mort de saint Augustin.
Que saint Augustin ait quand même pensé qu’il serait juste de tuer des hérétiques, c’est une chose évidente. Car, (au chapitre 7 de son épitre à Parmenius), il montre que si les donatistes étaient punis de mort, ils le seraient en toute justice. Et, (dans son traité 11 sur saint Jean), il dit : « Ils tuent les âmes, ils affligent les corps, causent des morts éternelles, et ils se plaignent de souffrir des peines temporelles ». Il dit là que c’est faussement qu’ils se plaignent d’être tués par les empereurs. Car même si c’était vrai, ils se plaindraient encore sans raison. Ensuite (dans l’épitre 50 à Boniface), il dit : « L’Église ne veut pas que soient tués les hérétiques. Cependant, comme la maison de David ne put avoir de paix que quand Absalon fut éteint, et que David se fit consolé de la mort de son fils par la paix de son royaume, de la même façon, quand la loi des empereurs entraîne la mort des hérétiques, l’Église sent sa douleur maternelle diminuer et se calmer par la libération de tant de peuples. »
Saint Léon (épitre 91, chapitre 1 à Turbius) : « C’est avec raison que nos pères pendant l’époque desquels cette hérésie néfaste se répandit, ont immédiatement partout réagi, pour que cette fureur impie soit chassée de l’Église universelle, quand les princes du monde ont, eux aussi, détesté cette folie sacrilège au point de frapper son auteur et ses disciples par le glaive des lois. Fut longtemps en vigueur une façon différente de voir et de procéder de la douceur ecclésiastique, qui satisfaite du jugement sacerdotal, fuyait les vindictes mortelles. Elle était quand même aidée par les constitutions sévères des princes chrétiens, dans le cas ceux qui ne recourent jamais à un remède spirituel , mais craignent un supplice corporel. »
Optatus Milet (livre 3), répondant à la calomnie des hérétiques qui supportaient aigrement que deux des leurs aient été tués par le préfet Macaire, écrit : « Vous voyez que c’est la même chose qui a été faite par Moïse, Élie et Macaire, car, chez tous, c’est d’un seul Dieu que provenait la vindicte. » Saint Grégoire (livre 1, épitre 71 à Gennadius, l’exarque d’Afrique.) Il le loue d’avoir poursuivi militairement les hérétiques avec un grand zèle, et il l’exhorte à continuer. Saint Bernard (sermon 66, dans les cantiques), écrit : « Il vaut mieux, sans aucun doute, qu’ils soient arrêtés par le glaive de celui qui ne le porte pas sans raison, plutôt que leur permettre d’entraîner dans leur erreur un grand nombre de croyants. Car, il est le ministre de Dieu, le vengeur de sa colère pour celui qui agit mal. Quelques-uns s’étonnaient d e les voir se diriger vers la mort non seulement avec résignation mais avec joie. Mais ce sont des gens qui ne réalisent pas la grandeur du pouvoir du démon non seulement dans le corps des hommes, mais aussi dans leur cœur, quand on lui a permis une fois de les posséder. »
On le prouve enfin par la raison naturelle. D’abord. On peut, en toute justice, excommunier les hérétiques, comme tous le reconnaissent. On peut donc les tuer. On prouve la conséquence, en disant que l’excommunication est une plus grande peine que la mort temporelle. Saint Augustin (livre 1, chapitre 17 , contre les adversaires de la loi et des prohètes), dit qu’être livré à Satan par l’excommunication est une chose plus horrible qu’être frappé par le glaive, être brulé vif sur un bucher, ou être dévoré par les bêtes. L’expérience enseigne qu’il n’y a pas d’autre remède. Car l’Église a cheminé pas à pas. Au début, elle ne faisait qu’excommunier. Elle ajouta ensuite une peine pécuniaire, puis l’exil. À la fin, elle fut forcée d’en venir jusqu’à la peine de mort. Car les excommunications, les hérétiques les méprisaient, et ils disaient que c’étaient des éclairs frigides. S’ils étaient menacés d’une peine financière, ils ne craignaient pas Dieu et n’honoraient pas les hommes, sachant qu’il ne manquerait jamais de sots qui les croiraient et qui les nourriraient. Si on les écrouait dans les prisons ou si on les exilait, ils corrompaient par des paroles leurs compagnons de bagne, et ils demeuraient longtemps en place par leurs écrits. Le seul remède efficace était donc la peine capitale.