Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 16)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les trois citations qu’on nous objecte ne nous réfutent en rien. Car, nous reconnaissons que les saintes Écritures apportent aux fidèles une grande consolation, comme l’enseigne saint Paul dans sa lettre aux Romains, 15, quand elles sont lues aux personnes instruites, et quand elles sont expliquées aux ignorants. Et c’est avec raison que saint Paul préfère, pour l’instruction du peuple, cinq mots compréhensibles à mille mots en langue, car une exhortation que tous peuvent comprendre, même si elle est brève, est préférable à un long discours qu’on ne comprend pas. Mais ce n’est pas par ces cinq mots, psaume, doctrine, apocalypse, langue, interprétation, que l’on peut comprendre les Écritures, mais par cinq dons gratuitement donnés. Car, un peu avant, dans ce même chapitre, l’apôtre parle ainsi des dons : « Si je venais à vous en parlant en langues, de quel profit vous serais-je si je ne vous parle ni en révélation, ni en science, ni en prophétie, ni en doctrine ? ».

Par langue, on entend le don des langues, par doctrine, le don d’enseigner ce qui se rapporte aux mœurs ou à la foi de l’Église. Par l’apocalypse, le don de la révélation, Car, souvent Dieu a révélé des choses à ceux qui étaient assis dans l’Église. Par interprétation, il entend le don d’expliquer les Écritures, et de les traduire d’une langue à l’autre, lequel don est souvent appelé prophétie par saint Paul. Par psaume, il entend le don gratuitement donné de psalmodier, comme saint Jean Chrysostome l’explique correctement, le don de composer des cantiques spirituels, et de chanter dans l’Église avec modération. Le sens est donc le suivant. Puisque, dans vos réunions et assemblées, vous pouvez exercer tous les dons de langues, de révélations etc,, voyez à ne rien faire par ostentation, mais tout pour l’utilité et l’édification.

La cinquième objection est celle de Kemnitius. Le Christ a prêché en langue vernaculaire. Les apôtres, au jour de la pentecôte, ont proclamé les grandeurs de Dieu en plusieurs langues différentes, et plus tard, quand ils se sont séparés pour aller évangéliser tous les peuples, ils parlèrent dans les langues de chacun de ces peuples. Il faut donc avoir la parole de Dieu dans les différentes langues. Car, si on ne contamine pas la parole de Dieu en la prêchant dans des langues vulgaires, pourquoi la contaminerait-on en l’écrivant en langue vulgaire ? Je réponds que cette objection ne permet de rien conclure. Car, si on peut conclure de la prédication à l’écriture, pourquoi n’ont-ils écrit qu’en grec cette parole qu’ils prêchaient dans toutes les langues ? C’est avec raison qu’on prêche la parole dans la langue parlée par le peuple, parce que la prédication comprend une explication que tous peuvent facilement saisir. Or quand on écrit, on ne fait qu’écrire, et tous n’en comprennent pas le sens. De la même façon, il ne convient pas de raisonner ainsi. Les mères donnent aux enfants du pain réduit en miettes, même mâché d’avance. Elles peuvent donc le leur donner entier et solide, parce que c’est le même pain. On ne peut pas non plus argumenter ainsi : la parole de Dieu présentée par les ministres est expliquée dans une exhortation; elle peut donc être écrite en langue vulgaire sans explication.

La sixième objection est celle de Kemnitius. Saint Jérôme atteste avoir traduit les Écritures dans la langue slave. Les Écritures ont été autrefois traduites dans la langue chaldéenne, qui était alors la langue du peuple, et ensuite, dans la langue grecque, quand elle fut la langue commune. Et les apôtres se sont servis de cette traduction. Elles ont été ensuite traduites dans la langue latine, quand celle langue devint la langue commune. Et le Christ, sur la croix, a cité l’Écriture en syriaque. Il n’y a donc rien qui empêche des les traduire en langue vulgaire. Je réponds d’abord que nous ne nions pas qu’il soit possible de traduire les saintes Écritures en langue vulgaire, mais qu’il ne faut pas permettre à tous indistinctement de lire les Écritures en langue vulgaire. Saint Jérôme a-t-il vraiment traduit les saintes Écritures en langue slave ? Je l’ignore. Mais s’il l’a fait, il ne l’a pas fait pour que ces Écritures soient lues telles qu’elles dans l’Église, mais pour la consolation de ceux qui pouvaient les lire sans danger, comme cela se fait chez nous de nos jours. Mais l’édition chaldaïque n’est pas tant une traduction qu’une paraphrase, et elle n’eut jamais une grande autorité auprès des catholiques.

Ce qu’il rapporte de la traduction en grec joue en notre faveur. Car les Écritures n’ont pas été traduites en grec; elles ont été composées en grec, non parce qu’elle était la langue parlée par tous les peuples, mais la plus commune. Car il est certain que la langue du roi Ptolémée dans laquelle elles furent traduites n’était pas la langue du peuple. Je dis la même chose de la langue latine. Elle fut traduite en latin parce que le latin était la langue commune dans tout l’Occident, même si pour certains, elle était encore une langue vulgaire.

Venons-en maintenant aux paroles du Christ. Même si Épiphane dans son hérésie 69, qui est celle des Ariens, estime que le Christ en croix a parlé tantôt en hébreu, tantôt en syriaque, il est plus probable que quand il dit : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », il ait parlé en hébreu, comme dans le psaume 21, Il n’y avait pas de raison pour que le Christ dise d’abord les paroles de David en hébreu, et passa ensuite à la langue syriaque. C’est pourquoi quand saint Jérôme, dans le livre des noms hébraïques, traite de ce passage, il ne dit pas, contrairement à son habitude, que ce sont des mots syriaques, mais il écrit les paroles prononcées par Jésus avec des lettres hébraïques (mots hébreux), et il l’écrit ainsi en lettres latines : eli, eli lamma azabthani, ce qui est sûrement hébreu.

Érasme, à qui Kemnitius doit beaucoup, enseigne, en annotant ce passage que Jésus a dit ces mots en hébreu. Ajoutons qu’il aurait dit en syriaque : « hil, hil, lemana sebactani ». C’est ce que nous avons en grec et en latin, pour pouvoir prononcer plus facilement ces mots, comme nous disons Isaïe et non Jejasahu, Ezechias et non Irmejahu, Jérémie et non Irmejahu, Assuerus et non Achascueros. Nous faisons la même chose pour tous les mots hébreux difficiles à prononcer.

La septième objection de Kemnitius. Saint Jean Chrysostome encourage souvent les laïcs à lire l’Écriture. C’est tout comme s’il permettait la lecture en langue vulgaire. Et comme Kemnitius ne cite aucun passage, nous pouvons quand même signaler quelques-uns de ses textes. Dans son homélie 9 sur son épitre aux Colossiens, il dit : « Écoutez vous tous, les séculiers, je vous en supplie. Achetez-vous des bibles, les remèdes de l’âme. Si vous n’êtes intéressés à rien de tout cela, faites au moins l’acquisition du nouveau testament, des actes des apôtres, des évangiles… ». Il dit la même chose dans son homélie 2 sur saint Matthieu, dans sa préface à l’épitre de saint Paul, dans l’homélie 3 sur 2 aux Thess, dans l’homélie 10 sur Job, et l’homélie 3 sur Lazare.

Les paroles que saint Jean Chrysostome exprime dans ses sermons, il faut toujours les comprendre dans son sens à lui, et tenir des circonstances où il se trouvait quand il les a prononcées. En son temps, les hommes étaient friands de pièces de théâtre, de spectacles, de toutes sortes de fictions, et ne lisaient jamais les saintes Écritures, même ceux qui étaient capables de le faire, Pour les arracher à leur inertie, et secouer leur paresse, il les exhortait constamment à lire les saintes Écritures, non parce qu’il voulait que tous, même les illettrés, les lisent, mais pour que les lisent ceux qui pouvaient le faire avec fruit. Car il savait comment se comporter envers ceux qui avaient besoin de plus d’instruction. Qu’il en ait bien été ainsi, on peut le démontrer par plusieurs citations. Trois suffiront.

Dans son homélie 4 sur Lazare, il dit : « Il ne peut pas arriver que quelqu’un obtienne le salut éternel s’il ne s’emploie pas constamment à la lecture spirituelle ». S’il fallait prendre ses mots à la lettre, qui ne voit qu’il dit une fausseté manifeste ? Quoi donc ? Ceux qui n’ont pas étudié les lettres ne peuvent pas être sauvés ? Il s’agit donc ici d’une hyperbole, Il ne faut pas prendre ces mots au sens strict. Dans l’homélie 15 sur le Genèse, il dit : « Il n’est permis de jurer ni dans une chose juste ni dans une chose injuste ». Et dans son homélie 17 sur saint Matthieu : « Quoi donc ? Si quelqu’un exige de toi un serment, et t’impose l’obligation de jurer, que la crainte de Dieu soit pour toi plus forte que toute nécessité ». Il semble donc qu’il ne faille en aucune façon jurer, alors qu’il est certain que c’est un acte religieux et bon de jurer dans une chose juste et nécessaire. Mais saint Jean Chrysostome avait recours à ces figures littéraires dans ses sermons, parce que son peuple était adonné sans mesure aux serments, comme on le voit dans son homélie 9 sur les actes des apôtres, et en d’autres endroits du même auteur.

Et voici la dernière objection. Il y a 600 ans, le siège apostolique accordait aux Moraves le droit de célébrer les offices divins en langue slave. Et, de nos jours, les Ruthins, les Arméniens, les Égyptiens, les Éthiopiens et d’autres célèbrent les offices divins dans leurs propres langues. Je réponds que le cas des Arméniens ou d’autres semblables nous touche moins que celui des Luthériens, des Anabaptistes, des Calvinistes qui lisent publiquement les saintes Écritures en allemand, en français, en anglais, ou en polonais. Car, on ils sont des hérétiques ou des schismatiques, et nous savons très bien que la plupart d’entre eux agissent différemment, comme nous l’avons démontré plus haut. S’il y en a quelques-uns parmi les catholiques qui agissent ainsi, comme les Maronites en Syrie, ils ne célèbrent pas, il est vrai, les divins offices en hébreu, en grec ou en latin, car ces langues sont disparues dans ces contrées même chez les érudits, mais ils les célèbrent dans une langue qui n’est pas celle de la langue du peuple. Les Maronites, en effet, parlent en langue arabique, mais célèbrent les saints mystères en langue chaldéenne. Et ceux qui se servent de la langue syriaque ou arabique, utilisent le syriaque et l’arabique érudits, non populaires. Les Grecs font la même chose. Ils ne disent pas les offices religieux dans langue grecque parlée par le peuple, mais dans la langue grecque érudite.

Au sujet de la Moravie, je réponds. On peut trouver une juste cause pour expliquer qu’il fallait alors agir ainsi. C’est que, comme le rapporte Énée Sylvius dans son livre de l’origine des Bohémiens, au chapitre 13, tout le royaume s’était converti en même temps, et on ne pouvait pas trouver de prêtres capables de célébrer en latin. Le pape a donc jugé qu’il était préférable d’avoir des cérémonies en langue populaire plutôt que rien du tout. Par la suite, au fur et à mesure que se développait l’éducation dans le pays, et que l’on trouvait des prêtres capables de célébrer en latin, il a paru préférable de laisser tomber la langue slave, et d’adopter la coutume de l’Église, comme le font en notre temps les catholiques moraves.

Que cela suffise pour les éditions des saintes Écritures.

fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin, docteur de l'Eglise Catholique Romaine : JesusMarie.com, France, Paris, juillet 2017.

Saint Robert Bellarmin Les Controverses de la Foi Chretienne contre les Heretiques de ce Temps

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Saint Robert Bellarmin

Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps

Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos. télécharger

Tome 1 : Les règles de la foi : trois controverses générales :

1ere Controverse : la parole de Dieu, écrite ou conservée par la tradition, l. IV

2eme Controverse : le Christ chef de toute l’Eglise, l. V ;

3eme Controverse : le souverain pontife, son vicaire ici-bas, l. V.

pouvoir spirituel et son pouvoir temporel.

1ere Controverse : la parole de Dieu, écrite ou conservée par la tradition, l. IV (4 livres).

livre 1 : Les livres sacrés et les livres Apocrypes (20 chap.)

livre 2 : Les Différentes éditions (16 chap.)

livre 3 : L'interprétation de la Parole de Dieu (10 chap.)

livre 4 : La parole de Dieu non écrite, la Tradition (12 chap.)

livre 3 L’interprétation de la Parole de Dieu

CHAPITRE 1 les Écritures : faciles à comprendre ou besoin d’une interprétation ?

CHAPITRE 2 Réponses aux objections des adversaires

CHAPITRE 3 Présentation de la question du juge des controverses, et discussion sur les sens des Écritures

CHAPITRE 4 On apporte des témoignages de l’Ancien Testament en faveur de la position des catholiques

CHAPITRE 5 On prouve la même chose avec le nouveau testament.

CHAPITRE 6 On prouve la même chose par la pratique constante de l’Église

CHAPITRE 7 On prouve la même chose avec des témoignages de pontifes et d’empereurs.

CHAPITRE 8 On prouve la même chose avec les témoignages des Pères

CHAPITRE 9 On prouve la même chose à l’aide de la seule raison

CHAPITRE 10 Solution des difficultés

29 mars 2017 à 17:23

LIVRE 3 L’interprétation de la parole de Dieu

L’Écriture n’est pas claire, par elle-même, au point de pouvoir suffire, sans explication, à mettre un terme aux controverses.

CHAPITRE 1 les Écritures sont-elles par elles-mêmes claires et faciles à comprendre ou ont-elles besoin d’une interprétation ?

Dans ce troisième livre qui porte sur l’interprétation des divines Écritures, j’ai le goût de commencer par la question suivante : les Écritures sont-elles par elles-mêmes claires et faciles à comprendre, ou ont-elles besoin d’une interprétation ? Martin Luther, dans sa préface à un article condamné par le pape Léon, s’exprime ainsi : « Il faut tenir cette sentence avec l’Écriture pour juge. Ce qui ne pourrait se faire si nous n’accordions pas, en toute chose, la primauté à l’Écriture, comme l’ont fait les Pères. Car elle est elle-même ce qu’il y a de plus facile à interpréter, de plus certain et de plus clair, celle qui, par elle-même, prouve et qui juge toutes choses ». Il affirme là que l’Écriture est plus claire que tous les commentaires des Pères. Il enseigne la même chose dans son livre du serf arbitre, et ailleurs.

Voyant qu’on pouvait lui objecter : d’où viennent donc les controverses si le sens de l’Écriture est si clair, il proposa deux échappatoires. D’abord, même s’il y a des obscurités en certains endroits, la même chose est redite plus loin en toute clarté. Ensuite, bien que le sens de l’Écriture soit très clair par lui-même, il est obscur pour les orgueilleux et les infidèles, à cause de leur cécité et leur cœur dépravé ». Brentius en ajoute une troisième dans son livre contre Pierre a Soto. Bien qu’elle soit parfois obscure parce qu’elle est écrite dans des langues étrangères, l’hébreu et le grec, son sens est quand même transparent. Cette affirmation est manifestement fausse, car l’Écriture elle-même témoigne de sa difficulté et de son obscurité, dans le psaume 118 : « Donne-moi l’intelligence, et je scruterai ta loi ». La même chose : « Je dessillerai mes yeux, et je contemplerai tes merveilles ». Et encore : « Illumine ta face sur ton serviteur, et enseigne-moi tes justifications ». David connaissait certainement toute l’Écriture qui existait alors; il savait lire l’hébreu, et n’était ni superbe ni infidèle. Saint Jérôme a donc eu raison d’écrire à Paulin, en commentant ce passage : « Si un si grand prophète avoue des ténèbres d’ignorance, de quelle nuit d’ignorance ne penses-tu pas que nous sommes entourés, nous des enfants, et des nourrissons ? »

De plus, saint Luc nous rapporte que Jésus expliquait les paraboles à ses disciples qui comprenaient certainement la langue hébraïque, puisqu’ils étaient des Hébreux, et qui n’étaient ni infidèles ni superbes. Dans les actes des apôtres, 8, nous voyons un eunuque de la reine d’Éthiopie qui était familier avec les Écritures hébraïques, et qui les lisait attentivement. Il était simple, pieux et humble, comme l’enseigne saint Jérôme dans son épitre à Paulin sur les études scripturaires. Et pourtant, quand Philippe lui demanda s’il comprenait ce qu’il lisait, il répondit : « Comment le pourrais-je à moins que qu’on m’en montre le sens ». Saint Pierre dit dans sa deuxième épitre, que, dans les épitres de saint Paul, il y a des choses difficiles à comprendre, que les ignorants et les instables détournent de leur sens. Notez que l’Apôtre ne dit pas qu’il y a des choses difficiles à comprendre pour les ignorants et les instables, mais difficiles tout court. Car, saint Augustin, qui n’était certainement ni ignorant ni instable, avoue (dans son livre de la foi et des œuvres chap 15 et 16) avoir de la difficulté à comprendre le passage suivant : « Si quelqu’un sur-construit par-dessus le fondement ». Et il ajoute que c’est un de ces passages que saint Pierre considérait difficiles à comprendre.

En plus du témoignage de l’Écriture, on peut avoir recours au consentement unanime des anciens Pères pour montrer la même chose. Saint Irénée, au livre 2, chap 47. Après avoir dit que dans les choses naturelles et créées, plusieurs choses nous sons inconnues, il ajoute : « Si donc, parmi les créatures, certaines sont proches de Dieu, et d’autres nous sont connues, quel mal y a-t-il si, dans tous les écrits sacrés qui existent, nous en comprenons quelques-uns avec la grâce de Dieu, et nous en remettons d’autres à Dieu, non seulement en ce siècle, mais dans le futur, pour que Dieu enseigne toujours, et que l’homme apprenne toujours les choses divines ? »

Origène, dans son livre 7 contre Celse : « Ceux qui ont eu à cœur de scruter l’Écriture ont pu en découvrir le sens, bien que, à la vérité, elle soit obscure en plusieurs endroits ». Il dit la même chose dans son homélie 5 sur le Lévitique, présentant comme comparaison les hosties dont une partie était mangée par les prêtres, et une autre brûlée pour Dieu. Il dit la même chose dans son homélie 12 sur l’Exode : « Jour et nuit il faut prier pour que vienne l’agneau de la tribu de Juda, et qu’il daigne ouvrir le livre scellé ». Au sujet de saint Basile et de saint Grégoire de Naziance, Ruffin dit ceci dans le livre 2 de son histoire, chap 9. « Tous deux nobles, tous deux licenciés d’Athènes, deux amis personnels, deux collègues dans l’épiscopat, après avoir mis de côté tous les livres séculiers des Grecs, ils ne consacrèrent tout leur temps qu’aux livres de la divine Écriture, Ils en recherchèrent le sens non de leur propre présomption, mais en suivant les écrits des anciens qui faisaient pour eux autorité, c’est-à-dire ceux qui avaient reçu de la succession apostolique leur règle d’interprétation. »

Saint Jean Chrysostome, le seul que les hérétiques ont coutume de nous opposer, dit dans son homélie 40 sur Jean : « Scrutez les Écritures. Jésus, en effet, n’invitait pas les Juifs à une simple lecture des Écritures, mais à une investigation studieuse. Car, il n’a pas dit : lisez les Écritures, mais scrutez les Écritures. Les livres sacrés, on le sait, requièrent une extrême diligence, car ils parlent des plus grandes choses sous forme d’ombres, plutôt que comme elles sont réellement. C’est pour cela que Jésus ordonne de creuser en profondeur, pour que nous puissions découvrir ce qui se cache. On ne creuse pas pour trouver ce qui se trouve à la surface et qu’on aperçoit du premier coup d’œil, mais ce qui est comme un trésor profondément enfoui. Celui qui cherche ce genre de chose ne le trouvera que s’il y apporte une extrême diligence et un dur labeur ». De même, l’auteur de l’œuvre imparfaite, dans l’homélie 14 sur saint Matthieu, présente deux raisons pour lesquelles les Écritures sont obscures. La première parce que Dieu a voulu qu’il y en ait qui soient des maîtres, et d’autres des disciples. La deuxième, parce que si elle était claire, elle serait plus méprisée qu’utile.

Saint Ambroise, dans son épitre 44 à Constance : « L’écriture divine est une mer. Elle a en elle-même des sens profonds, l’altitude énigmatique des prophètes… » Saint Jérôme, dans son épitre à Paulin sur les études scripturaires, enseigne au sujet de l’enseignement, qu’on ne peut pas apprendre les Écritures sans maître, et nommant un après l’autre tous les livres de l’Écriture, il montre qu’il se trouve dans tous beaucoup de grandes difficultés. Il dit la même chose dans sa préface aux commentaires de l’épitre aux Éphésiens : « Je ne n’ai pas, depuis mon adolescence, cesser d’interroger ou de lire des savants au sujet de choses que je ne connaissais pas, et je n’ai jamais eu que moi-même pour maître. Pour cette même raison, je suis ensuite allé à Alexandrie, pour aller voir Didyme l’aveugle, et l’interroger sur toutes les choses qui me semblaient douteuses. » Et, dans son épitre à Algasia, à la question 8 : « Toute l’épitre aux Romains est enveloppée de trop grandes obscurités ».

Saint Augustin, dans le livre 2, chap 6 de la doctrine chrétienne écrit : « De nombreuses obscurités et ambiguïtés font trébucher ceux qui lisent témérairement, et les font comprendre de travers. Dans certains passages, ils ne trouvent pas ce qu’ils supposent faussement. Certaines paroles sont si obscures qu’elles engendrent une épaisse noirceur. Je ne doute pas un instant que tout cela ait été divinement prédisposé par Dieu pour dompter l’orgueil par le labeur, et sortir l’intelligence de la torpeur, car on méprise aisément les choses qu’on comprend trop facilement ». Il dit la même chose dans le livre 12, chap 14 sur la confession : « Elle est admirable la profondeur de tes paroles, qui parait superficielle et agréable à tes enfants. Mais elle est d’une profondeur admirable. Sa compréhension suscite l’horreur, l’horreur de l’honneur, et la crainte de l’amour. » Et dans l’épitre 3 au numéro 137 : « La profondeur des lettres chrétiennes est telle que, chaque jour, je fais des progrès en elles, bien que, depuis mon enfance jusqu’à mon extrême vieillesse, je ne m’efforce d’apprendre qu’elle, en lui consacrant beaucoup de temps, beaucoup de travail, et le meilleur de mon intelligence ». Et, dans l’épitre 119, numéros 55, chap 21 : « Dans les saintes Écritures, les choses que je ne sais pas sont plus nombreuses que celles que je sais ».

Saint Grégoire, dans son homélie 6 sur Ézéchiel, livre 1 : « Elle est d’une grande utilité l’obscurité des livres saints, parce qu’elle stimule l’effort, pour que la fatigue saisisse et la persévérance comprenne ce que l’oisiveté ne peut pas percevoir. Elle a aussi un autre avantage. Si elle était trop facile à comprendre, on la mépriserait, parce que dans certains passages obscurs, on éprouve d’autant de joie à trouver qu’on a ressenti de fatigue en cherchant. » Ces pères comprenaient certainement ces phrases, et ils n’étaient ni infidèles ni superbes, et pourtant, ils avouent franchement que les Écritures offrent de grandes difficultés. Je pense que cela suffit pour rabattre la témérité et la vanité de Luther et de Brentius.

Il ne manque pas d’autres raisons, en plus de ces autorités. Car, dans les Écritures, il y a deux choses à considérer : ce qui est dit, et la façon dont on le dit. Si tu considères ce qui est dit, il te faut nécessairement confesser que les Écritures sont très obscures, car elles traitent de mystères sublimes, comme de la divine Trinité, de l’Incarnation du Verbe, des sacrements célestes, de la nature des anges, de l’opération de Dieu dans les esprits humains, de la prédestination éternelle et de la réprobation, et d’autres choses mystérieuses et surnaturelles, qu’on ne peut investiguer sans une longue étude et un grand labeur, et non sans le péril d’une très grave erreur. Certes, si l’étude de la métaphysique est plus difficile et plus obscure que toutes les autres disciplines naturelles, du fait qu’elle traite des causes les plus hautes, comment la sainte Écriture ne pourrait-elle pas être plus obscure encore, elle qui traite de choses encore beaucoup plus hautes ? Et que dire du fait qu’une grande partie de l’Écriture contient des prophéties portant sur les choses futures, et des oracles chantés ? Rien n’est, certes, plus difficile et plus obscur que cela.

Si nous considérons la façon de parler, nous trouvons des difficultés de toutes sortes. En premier lieu, il y a plusieurs choses dans les saintes Écritures, qui, à première vue, semblent se contredire. Comme par exemple, Exode 20 : « Moi, je suis un Dieu jaloux, visitant les péchés des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et quatrième génération. » Et, ce passage d’Ézéchiel : « Le fils ne portera pas l’iniquité du père, mais l’âme qui a péché, c’est elle qui mourra ». En second lieu, il y a des paroles et des phrases ambigües, comme dans l’évangile de saint Jean 8. Les Juifs demandent : « Toi, qui es-tu ? » Et Jésus répond : « le Principe ». En grec, le texte est encore plus obscur, car le mot principe (tèn arkèn) est mis à l’accusatif. En troisième lieu, il y a des phrases incomplètes, comme aux Romains 5 : « Comme par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et ainsi, la mort a passé dans tous les hommes, dans lequel tous ont péché », et tout ce qui suit. Dans toute cette période, il n’y a pas de verbe principal. Quatrièmement, il y a des phrases contradictoires, comme dans le Genèse 10 : « Ceux-ci sont fils de Sem selon les parents, les langues et les régions de leurs peuples. » Mais, on ajoute tout de suite au début du chapitre 11 : « La terre était alors d’une seule langue, et ils utilisaient les mêmes mots ». Cinquièmement, il y a des idiotismes hébraïques, comme dans le psaume 88 : « son trône est comme le jour du soleil ». La même chose dans le psaume 118 : « Mon âme est dans mes mains toujours ». Et beaucoup d’autres. Sixièmement, il y a les figures de style : les tropes, les métaphores, les allégories, les hyperboles, les ironies, et autres semblables.

Se présente à la fin le témoigne lui-même de nos adversaires, qu’ils sont forcés de rendre à la vérité, bon gré mal gré. Car, si l’Écriture était si claire, comme ils le prétendent, pourquoi Luther et les luthériens ont-ils écrit tant de commentaires ? Pourquoi ont-ils fait tant de traductions différentes ? Il est certain qu’Osiander, dans la réfutation de l’écrit que Philippe avait édité contre lui, témoigne que vingt phrases sur la justification ont été traduites différemment par les seuls Confessionistes. Et Luther lui-même, dans son livre contre Zwingli et Oecolampadus ne nous a-t-il pas légué ce passage : « Si le monde durait plus longtemps, il sera de nouveau nécessaire, à cause des diverses traductions de l’Écriture qui existent maintenant, pour conserver l’unité de la foi, de recevoir les décrets des conciles, et de nous y réfugier ». Et quel besoin avons-nous, je le demande, de tant de traductions de l’Écriture, si elle est si facile et si claire ? Ne sont-elles pas clairement en guerre les unes contre les autres ?

Luther affirme dans la préface de assertion artic suor, que, par elle-même, l’Écriture est très facile à comprendre et qu’elle est très claire. Et dans son livre du serf arbitre, il se vante de ne trouver aucune difficulté dans l’Écriture, et qu’on ne pouvait lui apporter aucun passage qu’il ne puisse pas interpréter facilement. Et pourtant, il dit dans sa préface des psaumes : « Je ne voudrais pas que personne ne me voie comme quelqu’un qui, parmi les plus doctes et les plus saints, ait pu comprendre et enseigner le psautier en toutes ses parties dans son sens légitime. Il suffit d’en avoir compris quelques-uns, et en partie. L’Esprit s’est réservé beaucoup de choses qui font de nous d’éternels disciples. Il en montre beaucoup pour allécher, et il en laisse beaucoup à la réflexion. » Et plus bas : « Je sais que c’est le propre d’une témérité fort impudente d’oser prétendre avoir saisi le sens d’un seul livre de l’Écriture dans toutes ses parties ». Et dans le livre des Conciles, page 12 : « Il y a vingt ans, j’ai été forcé de mépriser les commentaires des Pères, quand on devait lire les Écritures dans les écoles, et de chercher avec sueur le sens véritable et naturel de la phrase ».

Brentius dans son proléogomène contre Pierre à Soto : « Ils imaginent que l’Écriture est obscure et qu’elle a besoin d’interprétation ». Et plus bas, il dit : « L’Écriture n’est obscure que pour les impies et pour les incrédules; elle ne l’est pas pour les pieux et les croyants ». Et dans sa confession de Wirtemberg, au chapitre de l’Écriture sacrée, il parle ainsi : « Ce n’est pas une chose obscure que le don d’interpréter l’Écriture ne vienne pas de la prudence humaine, mais du Saint Esprit. Car l’Esprit saint est infiniment libre. Il n’est pas non plus lié à une certaine sorte d’hommes, mais il distribue ses dons aux hommes selon son bon plaisir ». Je te le demande à toi aussi, Brentus, pourquoi le don d’interprétation est-il nécessaire si, comme tu le disais un peu avant, l’Écriture n’a pas besoin d’interprétation ?

Martin Kemnitius, dans son examen de la session 4 du concile a écrit : « Dieu a voulu que, dans son Église, soit le don d’interprétation, lequel comme le don de parler en langues, de guérir et de faire des miracles, n’est pas commun à tous ». Et, plus bas : « C’est avec reconnaissance et révérence que nous utilisons les travaux des Pères qui ont donné d’utiles explications à beaucoup de textes de l’Écriture ». Votre père Luther s‘est montré très reconnaissant envers les travaux des Pères quand, dans son livre sur le concile, à la page 52, il écrit que dans leurs commentaires, les Pères ont donné du charbon à la place de l’or ». Ne répugnent pas moins à Luther les auteurs des Centuries, qui sont pourtant de rigides luthériens, car ils écrivent dans la centurie 1, livre 2, chap 4, col 52 : « Les apôtres savaient que les Écritures ne peuvent pas être comprises sans le Saint Esprit, et sans un interprète ».

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