Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 151)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

François Orantius, livre 5 sur les lieux catholiques,

[Hugo Etherianus], du retour des âmes de l’enfer,

[Catharinus], livre sur la vérité du purgatoire.

CONTROVERSE (p.53 pdf latin)

DE L’ÉGLISE SOUFFRANTE

LIVRE PREMIER

LE PURGATOIRE

CHAPITRE 1 : Le mot “Purgatoire”

On trouve trois choses dans les Écritures auxquelles on attribue la purgation des péchés, et qui pourraient être appelées purgatoires.

1)La première. Le Christ lui-même, de qui saint Paul dit (Hébreux 1, 3) : « faisant la purification des péchés. » Et saint Jean-Baptiste (dans Jean 1, 29) : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Mais, ce n’est pas de cela dont nous parlons, car nous n’avons pas coutume d’appeler le Christ purgatoire, et il est &hors de controverse qu’il soit le &purgeur des péchés.

2) En second lieu, les tribulations de cette vie, dont parle en toute clarté Malachie (3, 2-3) : « 2Qui pourra soutenir le jour de son avènement, et qui pourra soutenir sa vue ? Car il sera comme le feu qui fait fondre les métaux, et comme la lessive des blanchisseurs l’herbe des foulons.3Il s’assoira comme celui qui fond et qui épure l’argent ; il purifiera les fils de Lévi, et il les rendra purs comme l’or et comme l’argent, et ils offriront des sacrifices au Seigneur dans la justice. » Car, comme l’explique correctement saint Jérôme, il s’agit ici de la tribulation qui précèdera le jour du jugement, pour purger les péchés des fidèles. Et Jésus (Jean 15, 2) : « Tout sarment qui ne porte pas en moi de fruit, il l’enlèvera, et tous ceux qui portent du fruit, il les purifiera pour qu’ils en portent davantage. » Ce n’est pas de ce purgatoire que nous parlons, puisqu’il est hors de toute controverse, et puisque toutes les tribulations de cette vie ne sont pas toujours des purgatoires. Car, beaucoup de justes connaissent de grandes afflictions non pour les purifier, mais pour les former à la vertu, et les éprouver, selon ce que dit l’Ecclésiastique 27, 6 : « La fournaise éprouve les vases, et la tentation les hommes justes. » Beaucoup d’injustes sont aussi affligés non dans le but de les purifier, mais pour commencer les peines de leur damnation.

3) On appelle,en troisième lieu, purgatoire le lieu où, comme dans une prison, sont retenues les âmes, après cette vie, pour y être &purgées, afin que, une fois purifiées de la moindre tache, elles puissent entrer dans le ciel, là où n’entre rien de &pollué. Et c’est là-dessus que porte la &discussion controverse.

CHAPITRE 2 : Les erreurs sur le purgatoire

Nombreuses sont les erreurs sur le purgatoire, et plusieurs se contredisent les unes les autres. La première est de ceux qui ont écrit contre le purgatoire, comme Aerius, qui, au témoignage d’Épiphane (hérésie 75) et de saint Augustin (hérésie 53), a enseigné qu’il ne fallait pas prier pour les défunts. Car, il s’ensuit ou qu’ils n’ont pas besoin de prières, ou qu’ils ne peuvent pas être aidés, l’un et l’autre répugnant au purgatoire, du moins à celui que prêche l’Église. Les Waldenses ont publiquement nié le purgatoire, comme Guido Carmelita le rapporte (dans sa somme sur les hérétiques), et saint Antonin (IV. part. tit. 11 [ou “tit. II”] chap. 7, §. 2 de sa somme théologique). Les apostoliques enseignèrent la même chose, selon saint Bernard (sermon 66 sur les cantiques), et les Waldenses sont peut-être des fils des apostoliques, car ils partagent les erreurs qu’on leur attribue, et les époques ne sont pas fort éloignées. En effet, la secte des Waldenses est née environ en 1160, selon la chronique de Trithemius, vers 1170, selon Guidon (dans sa somme, chapitre 1) et Reynerius, qui vécut avant les années 300. Voir son témoignage à la fin du livre de Claude Caussordius, contre les Waldenses. Les apostoliques sont un peu plus anciens, car ils sont apparus au temps de saint Bernard, qui mourut en 1153. Et les Waldenses ont voulu être appelés apostoliques, parce qu’ils imitaient la pauvreté des apôtres. (On peut le voir cela dans leur histoire racontée par Emilius, livre 6, par les gestes des Francs, et par l’abbé Uspergenses, dans la chronique de l’année 1212)

Enseignèrent aussi la même chose que les Waldenses, à la même époque, Henri et Pierre Bruis, contre lesquels a écrit saint Bernard (épitre 240) et Pierre de Cluny, dans son épître à tous les évêques. Les albigeois ont ensuite enseigné la même chose, eux qui n’enlevaient pas seulement le purgatoire, mais l’enfer, au témoignage de saint Antonin (4, part. tit. XI, chap 7, §. 5). Bernard de Luxembourg attribue le même enseignement aux Wiclefistes et aux Hussites, mais peut-être faussement, car le concile de Constance ne leur reproche rien de tel, ni non plus Thomas Waldensis. Énée Sylvius qui, parmi les erreurs des Hussites, énumère celle-là aussi (dans son origine des Bohémiens, chapitre 35), semble confondre les Hussites avec les Waldenses.

La même chose est attribuée aux Arméniens et aux Grecs, par Guidon le carmélite (dans sa somme des hérétiques). Et bien que les Grecs aient affirmé au concile de Ferrare (session 1) qu’ils ne niaient pas le purgatoire, mais le feu seulement, et qu’ils estimaient qu’il était rempli de ténèbres et plein de souffrances, il est quand même crédible qu’ils soient au moins suspects de cette hérésie. Car, saint Thomas, dans son opuscule contre les Grecs, réfute aussi cette erreur, et prouve que le purgatoire existe. Et cette erreur a été condamnée dans la session ultime du concile de Florence, un concile qui n’a condamné que les erreurs des Grecs, ou dont on suspectait les Grecs.

Ensuite, Luther et tous ses successeurs, même répartis en différentes sectes, se sont cependant mis d’accord sur le rejet du purgatoire, bien que Luther ait souvent varié là-dessus. Car, au début, il admettait le purgatoire de la discipline catholique. Car, dans sa dispute de Lipsique [disputatione Lipsiaca] , qui nous a été conservée, il dit : « Moi qui crois fortement, j’oserais même dire, qui crois plus que les autres, je sais que le purgatoire existe, et il m’est facile de persuader que l’Écriture en fait mention. »

Il continua ensuite à admettre le purgatoire mais en y mêlant beaucoup d’erreurs. Sa première erreur. On ne peut pas prouver le purgatoire dans l’Écriture Sainte. La seconde. Les âmes du purgatoire ne sont pas sures d’être sauvées. La troisième. Les âmes du purgatoire peuvent mériter et démériter. La quatrième. Les âmes du purgatoire pèchent constamment, en ayant horreur des peines, et en recherchant le repos. La cinquième. Les âmes qui sont libérées par les suffrages de l’Église sont moins heureuses que si elles avaient satisfait par elles-mêmes. Ces cinq erreurs font partie des articles condamnés par le pape Léon X.

À la fin, il rejeta complètement le purgatoire et les suffrages pour les défunts, et déclara qu’il n’y avait pas de purgatoire après cette vie, mais seulement pendant la vie, et au moment de la mort. Car, selon Luther, s’il reste encore quelque chose à purger, l’horreur que cause la mort, et la peine de la mort le purgent. C’est ce qu’il a enseigné dans son livre sur l’abrogation de la messe privée. Il déclare là qu’il vaut mieux nier complètement le purgatoire plutôt que croire aux apparitions d’âmes que raconte saint Grégoire le Grand, et aux suffrages pour les défunts. Et dans son livre sur les Waldenses, sur l’eucharistie, il dit : « Quand vous niez le purgatoire, les messes pour les défunts, les veilles, les monastères, et tout ce qui a été mis sur pied par cette imposture, je le prouve moi aussi par toutes sortes de choses. »

C’est cette dernière position de Luther que suivent tous les hérétiques de notre temps. Les luthériens rigides comme les centuriateurs, (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 470, et la centurie 4, chapitre 4, colonne 304), les luthériens mous comme Philippe (cf. ibid., chapitre de la satisfaction) et Brentius (dans les confessions de Wirtemberg, chapitre du purgatoire. Les Zwingliens enseignent la même chose, d’après Cochlaeus [Cochlaem] (dans ses actes de Luther), année 1526. La même chose Bernardin Ochinus (dans son dialogue sur le purgatoire), Jean Calvin (livre 3, Institutions chapitre 5, §.6). Il dit là que « le purgatoire est une conception satanique, qu’il évacue la croix du Christ, qu’il impute à la miséricorde de Dieu un mépris insupportable, qu’il pervertit et renverse notre foi. »

Pierre le martyr [in c. III. I. ad Corinth. duo dicit.] (dans son commentaire sur 3 aux Corinthiens deux dit : « Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas un purgatoire, ce n’est sûrement pas un dogme de foi. Il dit ensuite qu’il n’est pas probable qu’un purgatoire existe. Ensuite, les anabaptistes trinitaires (livre 2, chapitre 1, dans les livres qu’ils ont édités récemment, en 1567), affirment que Luther a posé le fondement de la réforme de l’Église quand il a rejeté le purgatoire, les messes, et autres choses semblables. Le fondement de tous les luthériens est d’avoir enlevé la satisfaction, et la distinction entre le péché mortel et le péché véniel. Une fois posé ce fondement, il s’ensuit nécessairement qu’il n’y a pas de purgatoire.

Il ne manque pas non plus de théologiens qui soutinrent le purgatoire au point de ne reconnaitre, après cette vie, que des peines purgatives. C’est ce que pensa Origène, qui, à tous les impies et aux démons, promet, à la fin, le salut, comme le rapporte Épiphane, dans sa lettre à Jean de Jérusalem, et saint Augustin ( au livre 21, chapitre 17, de la cité de Dieu). Il ajoute là l’opinion d’autres auteurs qui ne reconnaissaient, pour tous les hommes, que des peines purgatives. Et dans le même livre (épître 21, chapitre 13), il dit que les platoniciens furent de la même opinion, et il le prouve par ces vers de Virgile, VI Eneïde : « Et quand, à la fin, la vie cesse avec la lumière, le mal ne te quitte pas au complet, et toutes les pestes corporelles ne sortent pas immédiatement. On reste longtemps attaché de plusieurs façons aux choses concrètes. Ils sont donc exercés par des peines, et ils expient les anciens maux par des supplices. »

Nous lisons cela dans les œuvres de Platon, car dans le Phédon et le Gorgias, il décrit trois genres d’hommes qui sont appelés en jugement après la mort. Le premier. Ceux qui ont vécu avec piété et justice, et ceux-là sont transférés immédiatement dans les îles des bienheureux. L’autre. Ceux qui ont commis des péchés curables. Ils ont des peines à subir pendant quelque temps, jusqu’à ce que leurs fautes soient guéries. Le troisième. Ceux qui ont commis des péchés irrémissibles, et ceux-là sont rejetés pour être punis pendant l’éternité, leur supplice ne servant pas à eux, mais aux autres, en leur donnant un exemple. Virgile n’a sûrement pas ignoré cet enseignement quand il écrit dans l’Énéïde : « Il est assis, et il demeurera éternellement assis le malheureux Thésée. Et le misérable Phlegias les avertit tous et atteste d’une forte voix parmi les ombres : apprenez la justice par cet avertissement, et ne méprisez pas les dieux. » Mais que cela suffise.

Toute la dispute est répartie en dix chapitres.Nous montrerons d’abord qu’il y a un purgatoire. Qu’il faut le tenir de foi. À quelles personnes il convient, à tous les justes et à tous les pécheurs, ou seulement à quelques-uns. De l’état de ceux qui sont dans le purgatoire : sont-ils, oui ou non, surs de leur salut ? Peuvent-ils mériter ou démériter ? Le lieu du purgatoire. Sa durée. Sa peine : quelle est-elle, et à qui est-elle infligée ? Du remède de la peine. De la sépulture des corps.

CHAPITRE 3

Preuves de l’existence du purgatoire tirées des textes de l’Ancien Testament.

Le premier passage est celui du 2ème livres des Machabées, chapitre 12, v.42 et s. Après avoir raconté que Judas avait envoyé à Jérusalem 12000 drachmes d’argent à être dépensés en sacrifices pour les morts, l’auteur ajoute : « C’est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les morts, pour qu’ils soient purifiés de leurs péchés. » On peut conclure de ce texte d’abord, que les morts, après cette vie, peuvent être purgés de leurs péchés, et qu’il y a donc un purgatoire. Ensuite, que les sacrifices et les prières des vivants sont profitables aux défunts. Troisièmement, que tous les reliquats du péché ne sont pas expiés par la mort, comme l’enseigne Luther. Car, ceux pour lesquels Judas demande de prier étaient morts de mort violente, et pour la religion. Mais il croyait qu’ils n’étaient pas encore complètement &purgés. Quatrièmement. Un homme peut mourir pieusement et saintement, et avoir quand même quelque dette à payer, ou pour des péchés véniels non remis pendant la vie, ou pour une satisfaction non complète de péchés mortels pardonnés. Car, l’Écriture dit que ceux pour lesquels Judas a demandé de prier s’étaient endormis pieusement. Cinquièmement. Et cela, est de foi.

Les adversaires ont coutume de nous répondre :

1) que ce livre n’est pas canonique, car, à la fin, l’auteur demande de lui pardonner s’il a erré en quelque chose. « Donc, dit Brentius, nous devons lui pardonner d’avoir erré en louant les suffrages pour les morts. »

2) Ensuite, parce que cette partie ne peut pas être canonique (« pensant saintement et pieusement à la résurrection, car s’ils n’avaient pas pensé que ceux qui tombaient ressusciteraient, il aurait paru superflu et vain de prier pour les morts ») puisqu’elle contient l’erreur de ceux qui pensent que les âmes meurent et ressuscitent avec le corps. Car, autrement, il ne serait pas superflu de prier pour les morts, même s’ils ne ressuscitaient pas. » Ochinus ajoute que cette petite partie du texte sert à réfuter le purgatoire plutôt qu’à le prouver. Car, s’il y avait un purgatoire, il ne serait pas vain de prier pour les morts même s’il n’y avait pas de résurrection, car cette prière servirait à les libérer des peines du purgatoire.

3) Troisièmement, parce que cette conclusion : « sainte donc et salutaire est cette pensée… » ne semble pas convenir historiquement. Elle n’a peut-être été qu’une annotation marginale, violemment introduite dans le texte.

Quatrièmement, parce qu’il n’est fait aucune mention du purgatoire dans ce texte, mais seulement de la résurrection. Car, on dit que Judas a commandé de prier pour les morts parce qu’il pensait saintement et pieusement à la résurrection.

Cinquièmement. Parce que Judas a commandé d’offrir des prières et des sacrifices pour ceux qu’on savait être morts en état de péché mortel. Car, au même endroit, on nous raconte qu’on a trouvé, sous les tuniques de tous ceux qui ont été tués, des choses offertes aux idoles qu’ils avaient usurpées contre la prohibition expresse du Deutéronome 7 : « On trouva, sous les tuniques des défunts, des dons faits aux idoles qui étaient à Jamniam, ce que la loi interdit aux Juifs. » Il est donc manifeste que, à cause de cette faute, tous étaient tombés. Donc, ou ce fut par superstition que Judas a fait cela, ou il n’a pas prié pour leurs âmes, mais seulement pour se consoler eux-mêmes.

Sixièmement. Du fait qu’on a prié et qu’on a fait des sacrifices pour eux, on ne peut pas conclure qu’il y a un purgatoire, car ceux pour qui on priait pouvaient tout aussi bien être enfer. Et ils ont pu prier et sacrifier pour montrer leur estime et leur intention de se souvenir d’eux, ainsi que pour se consoler.

Septièmement. Ce texte de l’Écriture ne présente ni une loi ni in décret, mais seulement l’exemple d’un seul homme que nous ne sommes pas tenus d’imiter, comme nous ne pouvons pas imiter tous les exemples donnés par l’Écriture. Ne nous contredit pas le fait que soit loué l’exemple de Judas, car, dans le même livre (2 Macc 14), on a loué aussi l’exemple de Razia qui s’est tué.

1) Je réponds à la première objection que les livres des Maccabées ne sont pas canoniques chez les Juifs, mais qu’ils le sont chez les chrétiens. L’église universelle, en effet, lit ces livres à la messe, et les lisait autrefois, comme il appert de la lettre de Pierre de Cluny contre les petrobrusiens. Et il avait pourtant été décrété par le concile 3 de Carthage (chapitre 47) qu’aucun livre ne soit lu dans l’église sous le nom de livres divins à moins d’être canonique. De plus, Innocent I l’énumère parmi les livres, en citant le concile de Carthage 3, (canon 47, ex pontificibus), dans son épitre à Exuperium, (chapitre ultime ex Patribus). Saint Augustin (livre 18, chapitre 36, la cité de Dieu), dit : « C’est l’Église qui considère les livres des Maccabées comme canoniques, ce ne sont pas les Juifs. »

Ces témoignages nous permettent de considérer comme un mensonge impudent ce qu’Ochinus dit du purgatoire dans son dialogue : « Que ce soient des apocryphes les synodes de Laodicée et de Carthage le manifestent. Je dirais même plus. Ils n’ont été mentionnés pas aucun des saints docteurs qui tinrent les catalogues des saints livres. » Pour connaitre facilement son mensonge, qu’on lise le troisième concile de Carthage qu’évoque Ochinus, saint Innocent, au lieu cité, saint Augustin (au livre 2 de la doctrine chrétienne, chapitre 8), Gélase, dans son décret sur les livres canoniques, promulgué dans un concile de 70 évêques, saint Isidore (livre 6 des étymologies, chapitre 1), et les autres pères cités par nous dans le livre 1 sur la parole de Dieu, chapitre 15.

Pierre le martyr répond (dans chapitre 3, 1 Corinthiens) que ce livre a été reçu par l’Église et saint Augustin non dans le canon des livres qui servent à confirmer les dogmes, mais de ceux qui sont utilités pour l’édification morale. Et il le prouve ainsi. Saint Augustin (livre 2, chapitre 23, contre l’épitre de Gaudence), dit que ce livre n’a pas une autorité égale à celle que possèdent les livres sur la loi, les prophètes et les psaumes, mais qu’il est quand même utile si on le lit sobrement. C’était aussi ce qu’affirmait saint Cyprien : ces livres ne valent pas pour prouver des dogmes.

Mais c’est avec perfidie que se comporte Pierre le martyr, car saint Augustin était tellement persuadé que ces livres valaient pour confirmer des dogmes que (au livre 1, chapitre 1, sur les soins à donner aux morts), c’est à ce livre qu’il demande un argument pour prouver qu’il faut prier pour les morts, ce qu’il considère comme un dogme de foi. Le même Augustin enseigne la même chose quand (dans son livre sur les hérésies, chapitre 53) il place Aerium parmi les hérétiques, parce qu’il niait les prières pour les défunts. Et (dans le livre 2, chapitre 23 contre Gaudence) il ne dit pas que, dans l’Église, ces livres ne sont pas semblables aux livres sur la loi, les prophètes et les psaumes, mais chez les Juifs : « Et cette Écriture qu’on appelle les Maccabées, les Juifs ne la considèrent pas comme ils considèrent la loi, les prophètes et les psaumes. Mais, elle est reçue par l’Église non sans utilité, si on la lit ou on l’écoute sobrement. » Ce texte fait apparaître l’insigne fourberie du martyr. Du fait que saint Augustin dit qu’on doit les lire ces livres sobrement, il ne faut pas en conclure qu’ils contiennent des erreurs. C’était surtout à cause des exemples donnés par ceux qui se tuèrent, qui sont racontés dans ce livre, mais qui ne doivent pas être imités. Le Genèse elle-même, il faut la lire sobrement, pour ne pas penser qu’on puisse imiter l’exemple donné par le patriarche Judas quand il perpétra un inceste.

Pierre le martyr a du être induit en erreur en prenant Ruffin pour Cyprien. Car, cette explication du symbole est de Ruffin, non de Cyprien. C’est la préface qui nous l’indique, car son auteur nous dit qu’il est originaire d’Aquila, qu’il a été baptisé et éduqué à Aquila. Et, au même endroit, il parle de l’hérétique Photin, qui vécut cent ans après Cyprien. Et là où il énumères les livres sacrés, il parle de Donat, de Manès, d’Arius, d’Eunomius , et d’autres hérétiques qui ont vécu bien après saint Cyprien. Il ne faut pas s’étonner que Ruffin pensât que ces livres n’étaient pas canoniques, car, pendant un certain temps, ils firent partie de ces livres sur lesquels on eut quelque doute, et qui, par après, ont été reçus par l’église universelle comme canoniques. À la preuve, je réponds que l’auteur ne demande pas de pardon pour des erreurs, mais pour son élocution, comme saint Paul s’excuse de son manque d’éloquence.

Au deuxième argument, je réponds. La sentence de ce livre semble inepte parce qu’on n’observe pas que, chez les Juifs, on ait l’habitude de traiter en une seule question la résurrection et l’immortalité de l’âme, si vraiment c’étaient deux choses distinctes. Car, chez les Juifs, ceux qui en niaient une niaient aussi l’autre, comme les Sadducéens; et ceux qui en professaient une, professaient aussi l’autre, comme les Pharisiens (Actes 22). Et non sans raison, car, comme l’âme raisonnable est vraiment la forme du corps, et donc une vraie partie de l’homme, il n’est pas vraisemblable que Dieu ait voulu que l’homme vive perpétuellement sans son corps. Voilà pourquoi le Seigneur (Matt 12, 32), voulant prouver la résurrection aux Sadducéens, cite ce texte de l’Écriture : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob ». Et il ajoute : « Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » C’est de ce texte qu’il a conclu que les morts ressusciteraient.

Cet argument ne permet pas de conclure à moins de présupposer que la résurrection des corps et l’immortalité de l’âme soient vues comme une seule et même question. Car, on pourrait autrement, nier la conclusion. Car Dieu sera le Dieu des vivants même si les morts ne ressuscitent pas, puisque les âmes continuent à vivre. C’est pour une raison semblable que saint Paul a dit aux Corinthiens (1 Corinthiens, 15, 32) : « En quoi cela me profite-t-il si les morts ne ressuscitent pas ? Mangeons et buvons, car nous mourrons demain ». À moins qu’il ne présuppose que les âmes sont mortelles si les corps ne ressuscitent pas, il ne peut rien conclure. Car, si l’âme est immortelle, même si les corps ne ressuscitent pas, il est très profitable de jeûner et de bien vivre, puisque ces choses serviront à acquérir la gloire de l’âme. L’Écriture, dans les Maccabées, parle donc de la même manière que saint Paul, et présuppose la même chose. Elle veut dire ceci : si les morts ne ressuscitent pas, il s’ensuit que les âmes sont mortelles, et qu’il est donc superflu et vain de prier pour les morts, à moins qu’on espère une résurrection.

Au troisième argument je dis que dans le texte grec, il n’y a pas de particule. Voici ce que nous y lisons (traduction en latin) : « Ensuite, considérant que pour ceux qui se sont endormis pieusement est promise une excellente grâce, ce fut donc une pensée sainte et pieuse de faire une expiation pour les morts, pour qu’ils soient purifiés de leurs péchés. » Mais le sens est tout à fait le même. Et on peut rejeter la version latine sans rejeter la grecque. Ce n’est pas une chose inhabituelle aux historiens de cueillir parmi les actions humaines ce qui mérite d’être imité, et qui favorise les bonnes mœurs.

Au quatrième, je dis qu’il n’était pas nécessaire de faire une mention expresse du purgatoire, quand on peut facilement en déduire l’existence d’après ce qui est raconté. Et quand on dit que Judas a prié pour les morts en pensant saintement et religieusement à la résurrection, on ne veut pas nous faire entendre que Judas a prié pour qu’ils ressuscitent. Le sens est plutôt le suivant : quand il pensait religieusement à la résurrection future, et qu’en conséquence, les âmes étaient immortelles, et craignant que les âmes de ses soldats, à cause d’un certain péché, ne soient punies dans l’autre siècle, il a ordonné à ses soldats de prier pour eux et d’offrir des sacrifices à leurs intentions, pour qu’ils soient purifiés de leurs péchés, comme il est clairement dit à la fin du paragraphe.

Au cinquième, je dis que ou leur péché a été véniel, parce qu’ils ignoraient la prohibition de la loi, et que ce n’est pas pour honorer les idoles qu’ils acceptèrent leurs offrandes, mais seulement par cupidité; ou il a été mortel, et, à l’heure de leur mort, les soldats se sont repentis de leur péché, lequel leur fut remis relativement à la faute, selon le psaume 77, 34 : « Quand tu les tuais, ils te cherchaient, et ils retournaient à toi. » Ou, du moins, c’est ce que Judas a pensé. Autrement, l’Écriture ne dirait pas qu’il avait estimé que ceux qui s’étaient endormis pieusement, avaient une grâce qui leur était réservée. Ajoutons, à la fin, que leur état était au moins incertain, et qu’il état permis de prier pour eux, même s’ils étaient damnés.

Au sixième, je dis que nous ne raisonnons pas ainsi : ils prieront pour eux, ils sont donc dans le purgatoire. Mais, ils prieront pour des défunts, ils estimeront donc qu’il puisse se faire qu’ils soient dans le purgatoire. Ou bien : l’Écriture loue la prière pour les péchés des défunts, il y a donc un purgatoire dans l’autre vie. Car, autrement, on prierait pour rien, et l’Écriture errerait en faisant la louange de cette prière. Qu’en ce passage, on loue la prière pour l’expiation des péchés, et non pour montrer son affection humaine, on le comprend par le fait que l’occasion de cette prière fut le péché des morts découvert dans leurs vêtements, comme l’histoire le rapporte. Et c’est expressément pour cela que Judas à envoyer 12000 drachmes à offrir en sacrifice. Pour les péchés des morts. Et, plus bas, pour qu’ils soient purifiés de leurs péchés. Ajoutons que s’il n’y avait pas de purgatoire, il conviendrait de pleurer pour montrer son affection, mais non de prier pour eux. Car à quoi servirait une prière pour des gens qui n’en ont pas besoin, ou qui ne peuvent pas en recevoir du soulagement ?

Au septième je réponds que l’argument n’est pas tiré de l’exemple d’un seul homme, mais en partie du rite antique et solennel de l’Église de l’Ancien Testament, et en partie du témoignage infaillible de l’écrivain sacré. Que ce fut là un ancien rite de l’Église de l’ancien testament, nous le constatons par les paroles mêmes du texte : « Tous ceux qui étaient avec Judas s’étaient tournés vers la prière. » Et ensuite : « une fois faite la collecte », c’est-à-dire que chacun apportant quelque chose, on a réuni une grosse somme d’argent, qui a été envoyée à Jérusalem, au nom de tous, afin d’offrir des sacrifices pour les morts. Et cela, c’est un grand argument.

Mais il est d’autant grand pour prouver la foi catholique qu’il est tiré des paroles de l’Écriture sainte, louant la prière pour les pécheurs morts comme étant sainte, pieuse, et religieuse. Ne vaut pas du tout la comparaison avec la louange donnée à Razias qui s’est tué. Car, comme saint Augustin le démontre (au livre livre 2, chapitre 23, contre l’épitre de Gaudence), Razias est loué pour avoir agir fortement et virilement, non parce qu’il a agi pieusement et saintement. Et si on veut prouver ce fait par l’auteur du livre, il faudra plutôt dire que, pour faire ce qu’il a fait, Razias a eu, tout comme Samson, une inspiration particulière, et un précepte de Dieu (livre 1 chapitre 21, cité de Dieu). Il est préférable de penser cela plutôt que dire que l’auteur sacré a erré. En plus de ce texte, il y en a d’autres qui donnent une preuve qui n’est que probable, mais dont les saints pères se sont quand même servis.

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