Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 152)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le deuxième passage est de Tobie 4, 18 : « Dépose ton pain et ton vin sur la sépulture du juste, et n’en mange pas et n’en bois pas avec les pécheurs. » Ce texte ne peut pas avoir un autre sens que celui les commentateurs lui donnent à l’unanimité, à savoir : organise un festin, et appelle les fidèles pauvres, afin que, après avoir reçu l’aumône, ils prient pour l’âme du défunt. C’est de là qu’est née cette coutume qui exista, autrefois dans l’église, et qui continue encore aujourd’hui, que la parenté fasse un banquet pour le défunt, qu’on envoie de la nourriture aux pauvres et aux religieux, afin qu’ils prient pour l’âme du défunt. Saint Jean Chrysostome (homélie 32 sur saint Matthieu) : « Pourquoi après la mort des tiens, convoques-tu les pauvres ? Pourquoi supplies-tu les prêtres de vouloir bien prier pour eux ? »

Ne vaut rien, non plus, le commentaire de Munster, qui voit le mot sépulcre dans les bouche des pauvres justes, parce qu’il est écrit, au psaume 5, 11 : « leur gorge ouverte est un sépulcre. » Pour que le sens soit : « Mets ton pain dans la bouche des justes pour qu’ils ne meurent pas de faim ». Mais cette explication est fausse. D’abord, parce que l’Écriture n’appelle jamais la bouche du juste un sépulcre. Elle ne donne ce nom qu’à la bouche du pécheur, d’où s’exhalent les odeurs fétides des vices. Ensuite, parce que, dans ce chapitre, il recommandait, en de longues paroles, les pauvres vivants, et est passé, ensuite à la recommandation des morts, comme le sens littéral lui-même le laisse entendre.

Le troisième texte vient de 1 Rois (à la fin). Nous y lisons que les habitants de Jabes Galaas, après avoir entendu parler de la mort de Saül, jeûnèrent pendant sept jours. Et, dans 2 Rois 1, David jeûna et pleura à la mort de Saül et de Jonathan, et des autres soldats qui avaient été tués. C’est ce qu’il fit aussi pour Abner (2 Rois 3). Bien que ces choses semblent avoir été faites en signe de douleur et de tristesse, il est quand même crédible qu’elles ont été faites surtout pour aider les âmes des défunts, comme Bède l’expose à la fin de son commentaire sur le livre 1 des Rois. Cela, nous le tirons de deux choses. La première. Il serait irrationnel de jeûner pendant sept jours en signe de douleur et de tristesse. La deuxième. De ce que David (2 Rois 12) ait jeûné et prié pour son enfant, quand il était malade; et que quand il eut entendu qu’il était mort, il mit un terme à son jeûne. Ce fait nous montre qu’il avait coutume de jeûner pour obtenir quelque chose de Dieu. Après la mort de l’enfant, il ne jeûna plus, car il savait que l’enfant ne reviendrait plus à la vie, et qu’il n’avait donc pas besoin de suffrages. Se rapporte à cela la sollicitude des patriarches qui désiraient être enterrés dans la terre promise, (Genèse 47 et 50), pour participer aux prières et aux sacrifices qui y seraient offerts.

Le quatrième texte est le psaume 37, 1 : « Seigneur ne me reprends pas dans ta fureur, et ne me corrige pas dans ta colère. » Bien qu’on puisse donner à ces mots diverses interprétations, saint Augustin l’explique ainsi : comme être repris par Dieu dans sa fureur c’est être damné pour toute l’éternité, être corrigé dans sa colère c’est être puni sévèrement après cette vie, une correction qui mène à un amendement. Voilà pourquoi il ajoute : « Dans cette vie, purge-moi, rends-moi tel que par mon amendement, je n’aie plus besoin du feu purificateur. » C’est de cette façon aussi que l’expliquent Bède, Harmo [Haymo], Denys le Chartreux, et d’autres.

Le cinquième texte est le psaume 65,12 : « Nous avons passé à travers l’eau et le feu, et Dieu nous en a fait sortir pour nous conduire dans un lieu rafraîchissant. » Ce passage peut avoir plusieurs sens mais Origène (homélie 25 sur les Nombres) et Ambroise (sermon 3 sur le psaume 36, et sur le psaume 118) voient dans le mot eau le baptême, et dans le mot feu le purgatoire : « Par l’eau pour que soient lavés les péchés, par le feu, pour qu’ils soient brûlés. »

Le sixième texte est d’Isaïe 4,4 : « Le Seigneur purgera les péchés des fils et des filles de Sion, et il purifiera leur sang par l’esprit du verdict et l’esprit de la combustion » Saint Augustin applique ce passage aux peines du purgatoire (livre 20, chapitre 25, la cité de Dieu).

µLe septième est d’Isaïe 9,18 [p.59 pdf latin, col., non traduit, à ajouter]

Basilius

Le huitième texte est celui de Michée 7,8-9 : « Ne te réjouis pas, mon ennemie, car si je suis tombé je me relèverai. Je porterai la colère du Seigneur tant qu’il jugera ma cause. Il m’amènera dans sa lumière, et je verrai sa justice. » Saint Jérôme (dans le dernier chapitre sur Isaïe) enseigne qu’on a coutume d’attribuer ce texte au purgatoire. Et la glose ordinaire explique que « et je porterai la colère du Seigneur » s’applique au purgatoire.

Le neuvième passage est de Zacharie 9,11 : « Et toi, dans le sang de ton testament, tu as fait sortir les vaincus du lac dans lequel il n’y a pas d’eau. » Car même si ce texte est souvent interprété comme se rapportant à la libération des patriarches des limbes, il convient, cependant, beaucoup mieux à la libération des âmes du purgatoire que le Seigneur a amenées avec lui, quand il y descendit après sa mort. D’abord, parce que le mot vaincus leur convient davantage. Ensuite, parce que, dans le purgatoire, il n’y pas l’eau de consolation qui se trouvait dans les limbes des pères : « Ici, il est consolé » (Luc 16.) Voilà pourquoi saint Augustin (dans sa lettre 99 à Évodius, et dans le livre 42 de la Genèse, chapitre 33) soutient que, quand il descendit dans les enfers, le Christ a rendu visite non seulement aux patriarches, mais même aussi à ceux qui souffraient dans l’enfer, c’est-à-dire dans le purgatoire, et en a libéré un grand nombre.

Le dixième texte est celui de Malachie 3, 2-3 : « Il siégera là comme un feu constant et purgera les fils d’Israël. » Origène (homélie 6 sur l’Exode), saint Ambroise (psaume 36), saint Augustin (livre 20, chapitre 25 de la cité de Dieu), et saint Jérôme dans son commentaire de ce passage, voient dans ce texte le purgatoire. Et bien que cette peine purgative ne soit pas celle dont nous parlons, car celle-là purgera les vivants, et nous parlons nous de la peine des morts. Ce texte se rapporte quand même à la peine du purgatoire, car une tribulation très grave précédera, et le feu descendra ensuite et purgera rapidement tous les reliquats de péchés des hommes justes. Parce que, comme le note saint Irénée, (à la fin du 5ème livre), l’Église qui est sur terre sera rapidement emportée vers son époux, et il n’y aura plus d’autre temps pour se purger, comme nous avons maintenant après la mort, avant le jugement.

CHAPITRE 4

On prouve le purgatoire par des textes du Nouveau Testament.

Le premier texte est celui de Matthieu 12, où le Seigneur dit qu’il y a un péché qui ne sera remis ni dans ce monde ni dans le monde à venir. » Car les pères ont déduit de ce texte que certains péchés sont remis dans le monde futur par les prières et les suffrages de l’Église. Comme saint Augustin (livre 21, chapitre 24 de la cité de Dieu, et livre 6, chapitre 5 contre Julien). Saint Grégoire (livre 4, chapitre 39 de ses dialogues), Bède (chapitre 3 de Marc), saint Bernard (homélie 66 sur les cantiques des cantiques) qui se contenta de ce texte pour réfuter cette hérésie. De même Pierre de Cluny (dans son épitre contre les pétrobrusiens), ainsi que Raban (livre 2, chapitre 44 de son institution des clercs), et plusieurs gloses.

Pierre le martyr nous objecte que cela a été dit par exagération. Je réponds que, de cette façon, nous pourrions aussi enlever l’enfer, et dire que c’est une exagération, quand il dit : « Allez au feu éternel. » De plus une exagération ne doit pas être inepte, comme quand on fait une répartition, et qu’à un membre rien ne correspond. D’autres disent que c’est une menace. Je réponds de la même manière. Et il y a en a d’autres qui disent que le Christ compare le péché contre le Saint Esprit aux péchés mortels graves, et aux blasphèmes contre le Père et le Fils. Donc, s’il voulait dire que des péchés pourront être remis dans le monde futur, il entendrait surtout les péchés avec lesquels il compare le péché contre le Saint Esprit. Or, cela est faux parce que seuls les péchés véniels nous sont remis dans l’autre monde. Je réponds que le Christ parle de la rémission parfaite, qui atteint sa perfection par la rémission de la faute et de la peine. C’est de cette façon que même des péchés graves sont remis dans l’autre siècle, car c’est là que se termine leur rémission.

Ils disent, en quatrième lieu, que le Christ semble vouloir dire que les péchés les plus graves seront remis dans le siècle futur, et dans ce siècle, seulement les plus légers. S’il avait voulu dire que d’autres seront remis là-bas, il n’aurait pas dit : ni dans ce siècle, ni dans le futur, mais il aurait dit, au contraire : il ne sera remis ni dans le futur, ni dans ce siècle, pour que la prière aille en augmentant. Je réponds que la prière augmente parce que dans le futur, il y un plus grand espace de temps pour effacer les péchés que dans ce siècle-ci. Et en suite, il place d’abord le siècle présent parce que c’est ici que commence la rémission des péchés, et c’est là-bas qu’elle se complète. Cinquièmement, Calvin objecte que le Seigneur parle de la rémission de la coulpe. Vous avez donc tort d’alléguer ce texte pour la rémission de la peine du purgatoire. Je réponds que, dans le purgatoire, sont remises aussi les fautes vénielles. Mais il est faux de dire que le Christ ne parle que de la faute, car voici quel est le sens : le péché contre le Saint Esprit n’est remis ni dans ce siècle ni dans le futur, ni quant à la faute, ni quant à la peine, alors que les autres péchés sont remis dans ce siècle quant à la faute, et dans l’autre siècle, quant à la peine, comme les mortels. Ou bien : et ici et là quant à la faute, et quant à la peine, comme les véniels.

Sixièmement, Calvin enseigne que, par dans ce siècle et dans le siècle futur, il veut dire que dans ce jugement et dans le futur rien n’est remis, et ainsi, il n’est fait aucune mention du purgatoire. Au contraire. Quels seront donc ceux dont ne seront pas remis les péchés dans ce siècle, mais au jour du jugement ? Ne sont-ce pas ceux qui n’ont besoin que de la purgation de fautes vénielles, ou qui ne seront débiteurs que de la seule peine ? Car ceux qui décèdent dans la justice ne sont certes pas absous de leurs péchés au jour du jugement.

Septièmement, Pierre le martyr nous fait l’objection suivante : d’une négation ne suit pas une affirmation, en bonne dialectique. Il n’est donc pas permis de tirer cette conclusion : le péché contre le Saint Esprit n’est pas remis dans le siècle futur; donc, d’autres péchés y sont remis. Exemple. On ne peut pas dire : le roi Philippe n’est pas le roi des Vénitiens, donc un autre est le roi des Vénitiens. Et Ochinus confirme. Car le Christ aurait pu dire : ce péché n’est remis ni dans ce siècle ni dans l’enfer; mais nous n’aurions pas pu en conclure que des péchés sont remis dans l’enfer.

Je réponds que ce que nous déduisons des paroles du Seigneur ne se fait pas selon les règles de la dialectique, mais selon la règle de la prudence, car, autrement, nous ferions parler le Seigneur pour ne rien dire. Il dirait des inepties s’il disait : « ce péché n’est remis ni dans ce siècle ni dans le siècle futur », si dans le futur rien n’est remis. Comme parlerait pour ne rien dire celui qui dirait que le roi d’Espagne ne t’absoudra pas, ni dans un palais d’Espagne, ni dans un palais de France. Il ne parlerait pas pour rien s’il disait : ni dans une salle d’Espagne, ni dans une salle du Brabant. Voilà pourquoi quand le Seigneur a dit (en Jean 19), « mon royaume n’est pas de ce monde », Pilate en a déduit qu’il était roi : « tu es donc roi ? » Le Christ n’a pas répondu qu’une affirmation ne découlait pas logiquement d’une négation, mais il approuva : « tu le dis, je suis roi. » Ne vaut pas non plus la comparaison tirée d’Ochinus, car le Christ ne pouvait pas dire : ni en ce siècle, ni en enfer, à moins qu’il ait voulu dire des inepties, car le siècle est un temps, et l’enfer un lieu. Ils ne s’opposent donc pas comme le présent et le futur. Et aussi, parce qu’il est évident pour tous que, dans l’enfer, il n’y a aucune rémission de péchés.

Huitièmement, ils nous objectent encore ceci. Ni dans ce siècle, ni dans le futur, c’est une expression qui signifie jamais ou éternellement, comme l’indique Marc (chapitre 3) : il n’aura pas de rémission éternellement. Et comme Pierre dit à Jésus : « Tu ne me laveras pas les pieds pendant toute l’éternité. » Je réponds qu’on ne doit pas entendre Matthieu par Marc, mais plutôt Marc par Matthieu, car il se sert de plusieurs mots. Il est évident que Matthieu a développé davantage son récit, et que Marc a fait comme un résumé de l’évangile de saint Matthieu. Marc ne donne pas, non plus, au mot : éternellement, le même sens que lui donne Pierre. Car Pierre aurait été stupide de dire : tu ne me laveras pas les pieds ni dans ce monde ni dans le monde futur, puisque, dans le futur, on ne lave pas les pieds. Jésus n’a pas dit une sottise non plus (ne seront remis ni dans ce siècle ni dans le futur). Pierre, lui, a employé le mot éternel pour indiquer la seule durée de cette vie terrestre, Marc, pour toute la durée de ce siècle et du futur.

Du reste, ou le Christ a dit comme le rend Matthieu, ou comme le rend Marc, ou d’une autre façon, Mathieu, sous la conduite du Saint Esprit a reproduit les paroles du Christ, et comme il l’a fait sans dire des sottises, il a indiqué que dans l’autre siècle, des péchés seront remis.

Neuvièmement. Ils disent que c’est une tournure hébraïque. Je réponds que cela est faux, et que l’hébraïsme est le mot de Pierre : éternellement. Car les hébreux disent souvent éternellement pour les choses temporelles, mais non : ni dans ce siècle, ni dans le futur. Ce n’est pas une phrase idiomatique. Le mot de Marc n’est pas non plus un hébraïsme; il est pris au sens propre.

CHAPITRE 5

Le deuxième texte (1 Corinthiens 3) où l’apôtre dit : « Il sera sauvé, mais comme à travers le feu. » Notons d’abord que ce passage de l’apôtre est un des plus difficiles et des plus utiles de toute l’Écriture. Il permet aux catholiques de soutenir deux dogmes ecclésiastiques, le purgatoire et les péchés véniels, contre les hérétiques et les fauteurs d’hérésies , dont le premier fut Érasme, qui, dans une annotation à ce passage, s’est efforcé de montrer qu’avec ce texte, on ne peut prouver l’existence ni du purgatoire ni des péchés véniels. Que ce texte soit très difficile, saint Augustin (chapitre 15 du livre de la foi et des œuvres) l’avoue : « Il faut réfléchir attentivement pour comprendre quel sens donner à cette phrase difficile de saint Paul : « si quelqu’un surédifie sur ce fondement, de l’or, de l’argent… » Et plus bas : «Il faut ranger ces paroles parmi celles que saint Pierre déclare difficiles à comprendre, et que les hommes ne doivent pas pervertir pour leur propre perte. » Et, au chapitre 16 : « J’avoue que je préfère être écouté par des auditeurs plus intelligents et plus savants que par la moyenne des gens » Il répète la même chose à Dulcitius.

Afin d’expliquer ce texte convenablement, parlons d’abord de la métaphore dont se sert l’apôtre. Ensuite, exposons et solutionnons les difficultés qui s’y présentent. Voici donc quelles sont les paroles de l’apôtre : « Selon la grâce de Dieu qui m’a été donnée, comme un sage architecte j’ai posé le fondement. Un autre a construit par-dessus. Chacun aura à répondre de la façon dont il construit. Car, personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, Jésus Christ. Si quelqu’un donc surédifie sur ce fondement, de l’or, de l’argent, des pierres, précieuses, du bois, du foin, de la paille, l’œuvre de chacun le manifestera. Le jour du Seigneur, en effet, le déclarera, car c’est dans le feu que cela sera révélé, et le feu éprouvera l’œuvre de chacun, et montrera ce qu’elle est. Si celui dont l’œuvre brûle souffre quelque dommage, il sera sauvé quand même, mais comme par le feu. »

Dans ce texte, l’apôtre fait la comparaison entre deux architectes, dont l’un, sur un fondement pierreux solide, construit une maison avec des matériaux précieux qui ne craignent pas le feu, comme l’or, l’argent, les pierres précieuses comme le jaspe, le diamant, et la pierre. Car, de l’or et de l’argent, on fait des feuillets de métal et des colonnes, comme nous le lisons du temple de Salomon. Avec de la pierre et du porphyre, on peut ériger des murs complets. Un autre architecte, sur le même fondement (pierreux et solide), érige une maison à la façon des pauvres gens, avec des solives et des perches, et la recouvre avec du chaume et de la paille.

Ayant en tête cette comparaison, imaginons que l’une et l’autre fassent l’expérience du feu. Nous constatons que la première ne subira pas grand dommage, ni son architecte, s’il se trouve à l’intérieur. Mais la deuxième prend feu instantanément, et sera consumée au complet en peu de temps. Et si l’architecte est à l’intérieur et veut sortir, il ne le pourra qu’à travers le feu. Il ne mourra pas dans sa traversée, mais sa barbe et ses cheveux n’en sortiront pas indemnes, à moins que ne se reproduise le miracle des trois enfants de Babylone. Voilà la comparaison dont se sert saint Paul, quand il dit : il se sauvera, mais comme à travers le feu.

Quant à la deuxième, cinq difficultés se présentent. La première. Que faut-il entendre par les constructeurs ? La deuxième. Que faut-il entendre par or, argent, pierres précieuses, bois, foin et chaume ? La troisième. Que faut-il entendre par jour du Seigneur ? La quatrième : que faut-il entendre par le feu qui, au jour du Seigneur, éprouvera l’œuvre de chacun? La cinquième. Que faut-il entendre par le feu dont on dit : il sera sauvé, mais comme à travers le feu ? Quand on aura donné une réponse à ces questions, le sens deviendra plus facilement compréhensible.

La première difficulté : quels sont les architectes qui construisent dessus ? Saint Augustin (chapitre 16 de son livre sur la foi et les œuvres, et dans l’enchridion chapitre 68, et ailleurs) estime que ce sont tous les chrétiens qui sont appelés architectes par l’apôtre, et que tous construisent, sur le fondement de la foi, des œuvres bonnes ou mauvaises. Il me semble que c’est aussi ce qu’enseignent saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylacte et Oecumenius, dans leurs commentaires de ce texte.

D’autres, en grand nombre, enseignent que l’apôtre n’entend par architectes que les docteurs et les prédicateurs de l’évangile, comme saint Ambroise et Sedulius dans leurs commentaires de ce texte. C’est ce que laisse entendre saint Jérôme (livre 2 contre Jovinien). C’est ainsi, aussi, qu’interprètent ce passage saint Anselme et saint Thomas, même s’ils ne rejettent pas la première interprétation. Pensent ainsi un grand nombre de docteurs récents, comme de Denys le Chartreux, Lyre et Cajetan. L’une ou l’autre explication est bonne, et l’une et l’autre servent à affirmer le purgatoire et les péchés véniels.

Mais la dernière est plus littérale, comme on le voit par les paroles qui précèdent et qui suivent. Car, il avait dit avant : « J’ai planté, Apollon a arrosé. » Et il ajoute tout de suite après dans la même veine : « Moi, comme un sage architecte, j’ai posé le fondement; un autre a construit par-dessus. » Et, au même endroit : « Celui qui plante et celui qui irrigue sont une seule et même chose. Et chacun recevra sa propre récompense selon son travail. Car nous sommes les auxiliaires de Dieu, vous êtes l’agriculture de Dieu, vous êtes la maison de Dieu. »

Il se compare là clairement, lui et les autres prédicateurs de l’évangile, à un agriculteur et à un architecte. Dans les versets suivants, il parle aussi des docteurs quand il dit : « Si quelqu’un parmi vous, semble sage, qu’il devienne fou pour être sage. » Et ensuite : « Que personne, donc, ne se glorifie dans les hommes, car tout est à vous, que ce soit Paul, Apollon ou Céphas. » Ce qui veut dire : ne vous glorifiez pas dans vos docteurs et dans vos prédicateurs, et ne dites pas : moi je suis un disciple de Paul, moi d’apollon. » Car, tous sont une seule et même chose, et tous travaillent pour vous. Donc, comme il avait dit : j’ai planté, Apollon a arrosé, il dit maintenant : j’ai posé le fondement en prêchant, d’autres ont construit là-dessus en enseignant les choses qui se rapportent à la vie et aux mœurs, et en expliquant plus au long les mystères de notre foi. Sur cette première question sont du même avis que nous Calvin, Pierre martyr et Ochinus.

µL’autre difficulté est un peu plus sérieuse. Car, il y a six explications différentes. Quelques-uns entendent par fondement la fraie foi, mais informe. Ils voient des bonnes œuvres dans les mots or, argent pierres précieuses. Par les mots bois, foin et paille, ils entendent les péchés mortels. C’est ainsi qu’interprète saint Jean Chrysostome, que suit Theohylactus. Mais ce sens ne peut pas être soutenu. D’abord, comme le dit saint Grégoire (livre 4, chapitre 39 des dialogues), ce sont plutôt les péchés mortels qui doivent être comparés au fer et au plomb. Ensuite, parce qu’il s’ensuivrait que serait vraie l’hérésie d’Origène qui enseigne que tous sont sauvés. Parce que l’apôtre dit : il sera sauvé comme à travers le feu.

Les Grecs répondent. Il sera sauvé, c’est-à-dire qu’il ne sera jamais consumé totalement. Comme par le feu, car il brûlera toujours. Cette réponse est forcée et comme tirée par les cheveux. Elle est surtout contraire à la façon constante de parler de l’Écriture. Car, dans l’Écriture, le mot salut n’est jamais pris en mauvaise part, mais toujours en bonne part. Comme les latins l’ont montré dans le concile de Florence, avant la première session. De plus, le mot « par » (ou à travers) ne signifie pas une demeure mais un passage. L’apôtre n’a pas dit : il sera sauvé, mais comme dans le feu, mais il sera sauvé comme par ou à travers le feu. C’est-à-dire, d’après cette image, sera sauvé celui qui échappe à la mort en passant par le feu.

Ensuite, du consentement unanime des docteurs. Car, c’est à l’unanimité que tous les Grecs et tous les Latins voient là des péchés véniels. Nous présenterons leurs avis dans la cinquième difficulté. Que personne ne pense que saint Jean Chrysostome ait nié le purgatoire ou les péchés véniels. Car, il enseigne souvent l’existence du purgatoire (surtout dans l’homélie 3 sur l’épitre aux Philippiens, et dans son homélie 69 au peuple d’Antioche). Dans l’homélie 24 sur Matthieu, il admet les péchés véniels, même s’il l’explique autrement pour réfuter l’hérésie d’Origène qui enseignait que les peines de l’enfer n’étaient pas éternelles, comme il appert de cette homélie.

La deuxième. Par le nom de fondement, on entend le Christ ou la prédication de la foi. Par les mots argent, or, pierres précieuses, on entend les explications catholiques. Par les mots bois, foin et paille, on entend les dogmes hérétiques. C’est ce que semble enseigner saint Ambroise, et même saint Jérôme (dans son commentaire d’Isaïe 5) : « Malheur à vous qui unissez une maison à une maison. » Et c’est aussi ce que pensent Calvin, Pierre martyr et Ochinus. Ils enseignent, en effet, que par bois, foin et paille on entend les traditions humaines et les commentaires qui militent contre la parole de Dieu. Cette opinion est moins défendable que la précédente. D’abord, parce que les hérétiques ne sont pas sauvés par le feu du purgatoire, mais sont damnés dans le feu éternel. Ensuite. Parce que les hérétiques ne construisent pas sur le fondement, qui est le Christ, si ce n’est en paroles. Car, n’importe laquelle hérésie parle magnifiquement du Christ, mais elle ne prêche pas le vrai Christ, mais un autre qui est le produit de l’imagination.

Cette opinion que nous réfutons n’est ni de saint Ambroise, ni de saint Jérôme. Car, saint Ambroise entend par bois, foin et paille les hérésies et les faux dogmes, mais formulés imprudemment, et soutenus sans opiniâtreté. Car, il dit que ces docteurs seront sauvés par le feu du purgatoire. Saint Jérôme, lui, parle ouvertement des hérétiques, mais selon l’opinion des autres, non selon la sienne, car il ajoute après avoir exposé cette opinion : « Certains l’entendent des hérétiques. »

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