Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 153)
La troisième. Par le mot fondement, on entend la foi vive. Par les morts d’or, d’argent et de pierres précieuses, on entend les œuvres de surérogation. Par les mots de bois, de foin et de paille, on entend le rejet des conseils et un attachement charnel aux biens de ce monde licite, mais qui apporte de la douleur lors de la perte des biens. C’est ce qu’enseigne saint Augustin (au chapitre 36 de son livre sur la foi et les mœurs.) Cette opinion est vraie en elle-même, mais elle ne convient guère à ce texte, à moins qu’on entende par attachement charnel des péchés véniels. Cet attachement charnel est bon ou mauvais. S’il est bon, pourquoi brûlerait-il comme de la paille ? S’il est mauvais, il a au moins en lui un péché véniel.
La quatrième est ce ceux qui voient dans l’or, l’argent et les pierres précieuses des œuvres bonnes, et dans le foin et la paille des péchés véniels, comme saint Grégoire (livre 4, chapitre 39 des dialogues. » et d’autres. C’est une bonne opinion, mais l’autre est meilleure.
La cinquième est de ceux qui entendent par or, argent et pierres précieuses, de bons auditeurs, et par foi et paille de mauvais auditeurs. Car les auditeurs sont l’oeuvre du docteur, et le docteur sera sauvé. Mais parmi les auditeurs, quelques-uns seront sauvés, d’autres ne le seront pas. C’est ce qu’enseignent Theodoret et Oecumenius. Mais saint Jean CHrystome les a réfutés, car cette explication blâme l’architecte lui-même, car c’est lui qui est dit construire sur le foin. Ce n’est donc pas seulement la faute et la peine des auditeurs.
La sixième, celle qu’on doit placer avant toutes les autres. Par le nom de fondement, on entend le Christ annoncé par les premiers prédicateurs, comme l’étaient les apôtres, ceux qui apportèrent l’évangile et la foi du Christ aux peuples qui n’en avaient jamais entendu parler. C’est bien ce que dit saint Paul : j’ai planté, et comme un sage architecte, j’ai posé le fondement. En effet, ceux qui ont été les premiers à prêcher la foi dans une région sont appelés apôtres. Par les mots or, argent et pierres précieuses, nous entendons la doctrine utile et salutaire des autres prédicateurs, qui enseignèrent à ceux qui avaient déjà reçu la foi; qui leur ont enseigné non seulement par la parole, mais par l’exemple, de façon à faire croitre leurs auditeurs, et les faire grandir dans la religion et la piété. Par les mots de bois, de foin et de paille, on entend une doctrine qui n’est ni mauvaise, ni hérétique mais l’enseignement curieux, inutile et superflu des prédicateurs qui prêchent au peuple catholique, mais sans fruit et sans utilité. Comme les premiers prêchaient avec un grand mérite, ces autres prêchaient non seulement sans mérite, mais non sans péchés véniels.
Cette explication a mon approbation pour trois raisons. La première. Parce que, ayant montré que les constructeurs sont les seuls docteurs, on voit la doctrine comme leur œuvre. La deuxième. Car cette explication se rapproche de beaucoup de celle des docteurs corinthiens. Car, ils étaient, plus qu’il n’est équitable, adonnés à l’éloquence et à la philosophie. Même s’ils en recevaient du secours, ils n’en perdaient pas moins le fruit de leurs prédications. Saint Paul leur reproche l’une et l’autre. La troisième. Il est facile d’expliquer ce texte si on tient compte que saint Paul a eu recours à trois images. La première, celle des agriculteurs qui plantent et arrosent, par laquelle il ne vise que les bons docteurs. La seconde. Celle des constructeurs sur un bon fondement, qui comprend non seulement de bons docteurs, mais aussi des mauvais. La troisième, celle des corrupteurs du temple, qui ne peut convenir qu’aux mauvais, à ceux qui sont parfaits dans le mal, comme les hérésiarques qui présentent des erreurs pour des vérités, et qui enseignent des vices pour des vertus. On ne dit pas de ceux-là qu’ils seront sauvés comme à travers le feu, mais que Dieu lesdispersera.
La troisième difficulté porte sur le jour du Seigneur. Quelques-uns entendent par le mot jour la vie présente, ou un temps de tribulation, pendant lequel sont séparés les bons des mauvais, comme l’expliquent saint Augustin (au chapitre 16 de son livre sur la foi et les œuvres), et saint Grégoire (livre 4, chapitre 39 des dialogues. » Cette interprétation ne semble pas correspondre à la pensée de Paul. D’abord, parce que, en grec, le mot jour est employé avec l’article (è èmera), ce qui exprime un jour particulier et défini, comme quand saint Paul dit (1 Timothée 4) : « Que le Seigneur me rendra en ce jour-là . » Et (1 Timothée 2) : « Je suis certain qu’il a la puissance voulue pour conserver mon dépôt en ce jour. » Deuxièmement, parce que, dans l’Écriture, le temps présent n’est pas appelé jour du Seigneur, mais notre jour; comme, à l’inverse, c’est le temps de l’autre vie qui est dit jour du Seigneur, et non le nôtre. Luc 19 : « Et dans ce jour qui est le tien, les choses qui te donnent la paix. » Luc 22 : « C’est votre heure. » Galates V1 : « Tant que nous en avons le temps, faisons le bien. » Psaume 74 : « Quand j’en prendrai le temps, je jugerai les justices. » Sophonie 1 : «Proche est le grand jour du Seigneur. » Joël : « Il viendra la jour du Seigneur, jour de ténèbres et de noirceur. »
Troisièmement. Ce n’est pas pendant le temps de la vie présente, que la valeur de l’oeuvre de chacun sera déclarée. Car les tribulations sont communes aux bons et aux méchants, aux justes et aux injustes. Quatrièmement. Parce que tous les docteurs voient dans ce jour le jour du Seigneur. Car, même si Augustin et saint Grégoire ont enseigné que ce jour peut se rapporter à la vie présente, ils enseignent, au même endroit qu’on peut l’entendre aussi du temps futur après la vie de cette terre. Car, comme le jour du jugement est double, le jour du jugement particulier, et le jour du jugement général, certains, comme Cajetan, veulent qu’on parle ici du jugement particulier. Premièrement, parce que, après ce jour dont parle l’apôtre, quelques-uns seront purgés par le feu, ce qui ne peut pas se faire après le jour du jugement dernier. Tous ceux qui émigrent avec des péchés véniels doivent attendre ce jour avant d’entrer dans le ciel. Troisièmement, parce que le texte grec n’a pas : sera révélé, mais est révélé. Le jour du jugement dernier n’est pas révélé, c’est donc du jugement particulier que l’on parle qui, à tous les jours, tantôt à l’un, tantôt à l’autre est révélé. Cependant, tous les anciens ont quand même vu dans ce jour le jour du jugement dernier, comme Theodoret, Theophylacte, Anselme et les autres. C’est cette opinion qui me semble la plus vraie, bien qu’aucune ne répugne au purgatoire.
D’abord, parce que, dans l’Écriture le jour du Seigneur signifie partout le jour du jugement dernier. Deuxièmement. Car, en disant en ce jour-là , on désigne un jour particulier pendant lequel les œuvres de tous les hommes seront éprouvées. Or, le jour du jugement particulier n’est pas unique, mais multiple; et ce n’est pas pendant ce jour que sont jugées les œuvres de tous les hommes. Troisièmement, parce que l’apôtre a dit : « Le jour du Seigneur déclarera ». C’est comme s’il disait : tout sera manifeste à tous, comme il le dit au chapitre suivant : « Jusqu’à ce que vienne le Seigneur qui illuminera les choses cachées dans les ténèbres, et manifestera les intentions des cœurs. » Or, cela ne se fera qu’au dernier jugement. Quatrièmement. Parce qu’il ajoute tout de suite après : « Parce qu’il sera révélé dans le feu. » Il dit que le jour du jugement révèlera dans le feu, parce que le dernier signe, et de tous les plus connus, sera la conflagration du monde. Et c’est pour cette raison que le jour du jugement est toujours associé au feu, comme dans le psaume 96 : « Le feu marchera devant lui. » Joël 2 : « Devant sa face, un feu vorace. » 2 Thessaloniciens 1 : « Dans la révélation de notre Seigneur Jésus-Christ du haut du ciel, avec les anges de sa force, dans une flamme de feu. » 2 Pierre : « Les éléments se liquéfient par l’ardeur du feu. »
S’il ne nous plait pas de voir, dans ce feu, du feu matériel, mais le jugement, comme l’expliquent certains, on ne peut quand même pas entendre, par ce jour, autre chose que le jour du jugement dernier. Car, alors le sens est : parce qu’il est révélé dans le feu, c’est-à -dire parce que ce jour ne sera pas très connu à cause du jugement, mais à cause de la mort. Car, le jugement particulier est connu à peu de monde. Et ne m’ébranlent pas les arguments contraires.
Au premier je dis que le jugement dernier ne sera pas purgatif. Et voilà pourquoi ces paroles : « il sera sauvé, mais comme à travers le feu » ne signifient pas : il sera sauvé pourvu qu’il passe d’abord à travers le feu, mais : il sera sauvé pourvu qu’il ait d’abord passé à travers le feu. Ou : il sera sauvé comme ceux qui passent à travers le feu. Au second, je réponds : si cette conclusion valait quelque chose, il s’ensuivrait que, même s’il n’y avait pas de purgatoire, personne ne serait béatifié, personne ne serait condamné. Car l’Écriture attribue souvent au dernier jugement la distribution des récompenses et des peines, et même l’examen des œuvres et la sentence du juge.(Matth 25, et ailleurs). Donc, comme la sentence est portée à la mort de chacun, et que c’est à ce moment, que commence la punition et la récompense, et comme, cependant, on nous dit que la même chose se fera au jugement dernier, devant le monde entier en toute visibilité, pour le plus grand honneur des justes et la plus grande honte des impies, le même examen peut se faire privément à la mort de chacun, et publiquement à la fin du monde. Au troisième, je dis que, pour un mot que nous avons au présent en grec, nous en avons trois au futur. Et il est probable que c’est le traducteur qui a fait ce passage du présent au futur. Ajoutons que, très souvent, le temps présent n’est pas employé pour exprimer l’action d’un certain temps, mais la coutume, l’opinion, la profession, ou quelque chose de semblable, comme, par exemple : « Je ne connais point d’homme. » ( Luc 1). Et les Sadducéens disaient : « les morts ne ressuscitent pas. » Et les Chartreux disent : « Nous ne mangeons pas de viande. » Sur ce point, nous différons avec Calvin et Pierre le martyr, car ils voient dans ce texte de saint Paul le jugement particulier.
Mais cela n’a rien à voir avec la question du purgatoire.
La quatrième difficulté. Quel est le feu qui, au jour du jugement, testera l’œuvre de chacun ? Quelques-uns l’entendent au sens des tribulations de la vie, comme saint Augustin et saint Grégoire, dans les lieux cités. Mais cela, nous l’avons déjà rejeté.
D’autres l’entendent au sens du feu éternel. Mais, pour dire le vrai, il ne peut pas en être ainsi, car ce feu n’examinera pas la maison construite avec de l’or et de l’argent, ni même la maison construite avec du bois et du foin. Pour d’autres, ce feu signifie la conflagration du monde qui précèdera le jugement universel. Mais, cela, non plus, ne se peut pas, car ce feu ne brulera que les ennemis de Dieu. Psaume 96 : « Le feu le précèdera et encerclera de sa flamme ses ennemis. » Or, le feu dont l’apôtre parle, touche tout le monde, même ceux qui ont construit avec de l’or et de l’argent. De plus, ce feu ne pourra pas éprouver les œuvres, puisqu’il est un feu matériel, et les œuvres n’existent plus que dans l’esprit, parce qu’elles sont disparues. D’autres y voient les peines du purgatoire. Mais même cela n’est pas tout à fait juste.
D’abord parce que le feu du purgatoire ne peut pas éprouver les œuvres de ceux qui ont construit avec de l’or et de l’argent. Or, ce feu, dont nous parlons, éprouvera les œuvres de chacun. En second lieu, l’apôtre fait clairement la distinction entre les œuvres et leurs auteurs; et il dit de ce feu qu’ilbrûlera les œuvres, non leurs auteurs. Car, il dit : « Si son œuvre demeure… si son œuvre estbrûlée. » Mais le feu du purgatoire qui est un feu vrai et réel, ne peut pasbrûler des œuvres, qui sont des actions transitoires, et qui sont déjà disparues.
Il s’ensuivrait, de plus, que tous les hommes, même les plus saints, passeraient à travers le feu du purgatoire, et seraient sauvés par le feu, ce qui est faux. Car l’apôtre précise ici que seuls ceux qui auront construit avec du bois et du foin seront sauvés comme à travers le feu. Or, l’Église, depuis toujours, a toujours compris que les saints martyrs et les enfants étaient reçus dans le ciel, sans passage dans le feu, comme le concile de Florence l’enseigne, à la session ultime. Les saints pères enseignent aussi la même chose. Comme saint Jérôme (livre 2, contre Jovinien), et saint Augustin (psaume 37). « S’ils avaient construit, dit-il, avec de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, ils n’auraient à craindre aucun des deux feux, non seulement du feu éternel, qui châtie éternellement les impies, mais même de cet autre qui purifiera ceux qui seront sauvés par le feu.
Il ne nous reste donc plus qu’à dire que l’apôtre parle ici du feu sévère et juste du jugement dernier, qui n’est pas un feu qui purge ou qui afflige, mais qui éprouve et examine. C’est ainsi que l’explique saint Ambroise (psaume 118, sermon sur cette parole : vois mon humilité) « La fournaise nous éprouvera tous. Donc, puisque nous devons être soumis à un examen, agissons de façon à mériter d’être approuvés par le jugement divin. Tant que nous demeurons ici, tenons-nous en à l’humilité, pour que, quand chacun de nous viendra au jugement de Dieu, il dise à ces feux que nous devrons traverser : vois mon humilité. »
Et Sedulius sur ce passage : « L’examen du juge j’ai voulu le comparer à un feu, comme l’Écriture a coutume de le faire. » C’est de la même manière que l’expliquent Denys le chartreux, Lyre, Cajetan, et d’autres. Que cette interprétation soit tout ce qu’il y a de plus vrai, on le prouve d’abord en remarquant qu’on ne peut pas expliquer autrement comment le feu peut éprouver ceux qui ont construit avec de l’or et de l’argent. Ensuite, parce que cette explication convient parfaitement aux paroles de l’Apôtre : le feu éprouvera l’œuvre de chacun pour savoir ce qu’elle est. Si son œuvre demeure, il recevra une récompense. Si son œuvre est consumée par le feu, il en subira des dommages. » Car, bien que les œuvres soient disparues des yeux des hommes, et qu’elles ne peuvent pas être examinées par un feu matériel, elles sont toujours présentes aux yeux de Dieu. Comme le dit l’Ecclésias, à la fin : « Toutes les choses qui ont existé Dieu les amènera devant son tribunal », et les examinera. Et si une œuvre demeure, c’est-à -dire si elle a pu supporter le jugement de Dieu, comme l’or supporte le feu, elle recevra une récompense, elle sera approuvée et couronnée par Dieu. Si cette œuvre tombe en cendres, c’est-à -dire si cette œuvre ne peut pas supporter le jugement de Dieu, comme le foin et la paille ne supportent pas le feu, elle subira des dommages, car elle sera réprouvée et rejetée.
Troisièmement. Parce que c’est à bon droit qu’on appelle feu le jugement de Dieu, parce qu’il est très pur, très rapide, très efficace, et très pénétrant. Voilà pourquoi il est dit en Daniel 7 : « Un fleuve de feu sortira de sa boche. » Et comme Dieu est tout entier justice et jugement, c’est pour cela que dans les Écritures il est appelé feu. Malachie 3 : « Lui, comme un brasier ardent. » Et Hébreux : « Car, notre Dieu est un feu consumant. » Et en cela, nous ne différons pas de Calvin et de Pierre le martyr.
La cinquième et dernière difficulté. Que faut-il entendre par feu, quand il dit : « il sera sauvé comme à travers le feu. » Quelques-uns y voient les tribulations de cette vie. Mais cela ne convient vraiment pas, car même ceux qui ont construit avec de l’or et de l’argent seraient sauvés comme au travers du feu. Voilà pourquoi saint Augustin et saint Grégoire, qui sont les auteurs de cette opinion, ne l’ont pas toujours approuvée, et ont même donné une autre interprétation, dont nous parlerons plus bas. D’autres y voient un feu éternel, comme saint Jean Chrysostome et Theophyactus, mais cette interprétation nous l’avons déjà réfutée. D’autres y voient la conflagration du monde. Mais on ne peut pas soutenir cette opinion à cause des raisons déjà données. Et aussi parce qu’il s’ensuivrait que ceux qui ont des péchés véniels ne pourraient pas parvenir à la béatitude éternelle avant le jour du jugement, car rien de souillé n’entrera dans le ciel.
Calvin, Ochinus, Pierre le martyr et Luther (article 37) entendent par ce feu le jugement de Dieu qui approuve la vraie doctrine, réfute la fausse, comme le feu perfectionne l’or et consume le foin. Ils disent que ce jugement se produit quand quelqu’un se convertit, et surtout à l’heure de la mort. Car alors, beaucoup sont éclairés, et comprennent qu’ils se sont trompés, qu’ils ont fait un rejet de la vraie doctrine. Ils sont confus et honteux, et c’est ainsi qu’ils sont sauvés par le feu. Le martyr ajoute qu’il ne doute pas que saint Bernard, saint François, saint Dominique et les autres pères se soient sauvés de cette façon, parce que, au moment de la mort, ils ont été éclairés par Dieu, et ont condamné leurs erreurs sur le monachisme et la messe etc.
Mais c’est le contraire qui est vrai, car ce jugement se fait à la mort, quand l’homme est encore vivant, mais aussi après la mort. S’il peut se faire aussi après la mort, il y a donc, après la mort, une purgation et une rémission des péchés, au moins par la componction et la pénitence qu’ils n’admettent, eux, en aucune façon. Et cela, c’est une sorte de purgatoire. Si le jugement ne se fait qu’à l’heure de la mort, je demande, comment se comporte-t-il envers ceux qui ont construit avec du bois, du foin et de la paille, et meurent subitement sans avoir eu le temps de faire pénitence ? Ceux-là ne se sauveront pas comme à travers le feu, eux qui n’ont pas eu ce feu du jugement, et la réfutation de leurs erreurs. Ils ne peuvent quand même pas être damnés à la géhenne, parce qu’ils ont eu le Christ comme fondement. Et c’est au sujet de tels défunts que saint Paul déclare qu’ils sont sauvés. Ils ne peuvent être sauvés que s’ils sont admis au purgatoire, car étant tombés dans le péché avec le foin et la paille, ils ne peuvent être sauvés que par le feu. Deuxièmement. Ce feu dont parle Paul infligera des peines véritables et proportionnelles, et, en plus, des sentiments de honte et de confusion. Donc, ce jugement qui réfute les erreurs n’est pas le feu dont il est ici question.
On prouve l’antécédent d’abord, par cette phrase : il en subira des dommages. En grec, il infligera des peines. Ce mot est fréquemment employé. De la même façon dans le il sera sauvé comme à travers le feu, le passage au travers du feu signifie une peine et une douleur. Car, celui qui passerait à travers le feu sans avoir eu aucune brulure aurait plutôt passé dans un jardin semé de roses, comme on le lit de saint Tiburce. Troisièmement. L’apôtre oppose ce passage à travers le feu à une récompense. Car comme il avait dit : si son œuvre demeure, il en recevra une récompense, il dit maintenant : si son œuvre est consumée par le feu, il sera sauvé comme à travers le feu. Mais cette récompense signifie autre chose que la bonne œuvre et la joie qu’apporte une bonne œuvre. Car, il ne dirait pas il recevra une récompense si la récompense n’était rien d’autre que celle qu’avait celui qui a construit avec de l’or. Donc, pour celui qui a construit avec du foin, le dommage et le passage au travers du feu sont une peine différente de la destruction de l’œuvre et de la honte.
Quatrièmement. Car ce jugement qui réfute les erreurs n’apporte pas du trouble, mais un profit. Car c’est une illumination de l’esprit, et comme disent certains, la connaissance de la vérité. Celui qui a du laiton qu’il aime comme de l’or ne sent pas lésé si quelqu’un le lui prend et lui donne du vrai or. De la même façon, celui qui a des erreurs dans son esprit et qui, par une illumination divine, apprend la vérité, ne souffre aucun dommage, mais reçoit un profit. Or, Paul a dit qu’il subirait un dommage. Cinquièmement. Il s’ensuivrait que tous ceux qui sont sauvés le sont comme à travers le feu, ce qui va contre la distinction faite par l’apôtre. Car même si Paul ne parle que des péchés qu’on commet en enseignant, cela vaut aussi pour tous les autres péchés. Car le même Dieu qui jugera la doctrine jugera aussi toutes les œuvres.
Selon Calvin et tous les luthériens, toutes nos œuvres, même si elles paraissent très saintes aux yeux des hommes, ne sont toutes que des péchés aux yeux de Dieu. Elles ne peuvent pas non plus supporter le jugement de Dieu, mais sont rejetées comme la fausse doctrine. Si donc le feu, dont parle saint Paul, est le jugement de Dieu, tous seront sauvés comme au travers du feu.
Ne vaut pas la réponse suivante. Les œuvres des justes ne sont pas rejetées car elles sont couvertes par la non imputation. Ce sont les œuvres des impies qui n’ont pas été justifiées par la foi qui seront rejetées. Car, quand Paul a dit : il sera sauvé comme au travers du feu, il parle des justes qui, tout en retenant le vrai fondement, la vraie foi dans le Christ, ont construit avec de la paille. Ce que le martyr dit des saints Bernard, François et Dominique est un impudent mensonge. Car, jusqu’à leur dernier souffle, ils recommandèrent aux leurs la persévérance dans le monastère, et l’obéissance à l’église romaine. Écoutons ce que saint Bonaventure rapporte de la vie de François, chapitre 14 : « Quand approcha l’heure de son passage, il fit venir à lui tous les frères présents dans ce lieu, et les préparant à sa mort par des paroles consolatrices. Il les exhorta, par affection paternelle, à l’amour divin, et fit un long sermon sur la patience et la pauvreté, et la foi dans la sainte église romaine. Et il ajoute ceci en plus : marchez, mes fils, dans la crainte de Dieu, et demeurez-y toujours. Et parce que la tentation et la tribulation futures approchent, heureux seront ceux qui persévèreront dans ce qu’ils ont commencé. Quant à moi, je m’en vais vers Dieu, à la grâce du quel je vous recommanderai toujours ». C’est donc une palinodie ce qu’a rêvé le pseudo martyr.
C’est donc la position commune des théologiens d’entendre, par le nom de feu, la peine temporaire du purgatoire, où sont adjugés, après leur mort, ceux qui, au jugement particulier, ont été vus comme ayant construit avec du foin, du foin ou de la paille. Cette interprétation convient parfaitement au texte, et est approuvée par la grande majorité des pères. Tous les latins enseignent cela. Saint Cyprien (livre 4, épitre 2 à Antonien) : « Autre est de se maintenir dans le pardon, autre est de parvenir à la gloire. Autre est ne pas sortir d’une prison où on a été envoyé, jusqu’à ce qu’on rembourse le dernier centime; autre recevoir tout de suite la récompense de la foi et de la vertu. Autre être longtemps purifié de ses péchés par les longues souffrances des tourments, et être longtemps purgé par le feu, autre payer tous ses péchés par sa passion. »
Saint Cyprien n’a pas directement en vue ce texte de saint Paul, mais comme, dans l’Écriture on ne fait jamais mention du feu que là où il est question ouvertement du purgatoire, il n’est pas douteux que saint Cyprien se réfère à ce texte. Saint Ambroise dit dans son commentaire de ce passage : « Mais quand l’apôtre dit comme à travers le feu, il dit que quelqu’un sera sauvé, mais qu’il devra supporter les peines du feu, pour qu’après avoir été purgé par le feu, il soit sauvé, et qu’il ne soit pas, comme les perfides, torturés à perpétuité dans le feu éternel. » Il dit la même chose dans le sermon 20, sur le psaume 118. Saint Jérôme (chapitre 4 d’Amos : commentant le verset : Vous avez comment un tison a été préservé de l’incendie), dit : « D’après ce que nous lisons dans l’Apôtre, il sera sauvé comme par le feu. Celui qui serait sauvé au travers du feu sera comme un tison préservé de l’incendie. » Il enseigne la même chose dans les derniers mots du dernier livre sur Isaïe, et au livre 2 contre Jovinien, passé le milieu.
Saint Augustin (psaume 37) : « Dans cette vie tu me purges, et tu me rends tel que je n’aurai plus besoin du feu purgeur. » Et plus bas, expliquant ce passage de l’apôtre, il dit : « On dirait qu’il sera sauvé comme par le feu. Et parce qu’on dit qu’il sera sauvé, on n’a que du mépris pour ce feu. Et pourtant, ce feu qui nous sauve ainsi est plus douloureux que n’importe lequel feu qu’on a à supporter sur la terre ». Saint Grégoire (livre 4, chapitre 34 des dialogues) : « Bien qu’on puisse voir dans ce passage le feu des tribulations que nous avons à subir pendant cette vie, cependant, si quelqu’un y voit le feu de la future purification, il faut prendre le temps d’une bonne réflexion parce que, par ce feu, est dit être sauvé non celui quia construit sur le fer et l’airain, ou le plomb, qui sont des fautes graves, et donc plus coriaces, plus dures, plus indissolubles, mais le bois, le chaume et le foin, des péchés légers que le feu consume facilement. C’est ce qu’ont enseigné Alcuin (livre 3 sur la Trinité), Rupert (chapitre 3 de la Genèse, expliquant un passage où il est parlé d’un glaive de feu), la Maître des sentences (4, dist 21), et avec lui saint Bonaventure, et tous les scolastiques. De même Anselme, Aymo, saint Thomas dans leurs commentaires sur ce passage. Ensuite Innocent 111,(psaume 37), et tous les auteurs latins plus récents.
Chez les Grecs, nous avons d’abord Origène qui enseigne la chose très clairement (homélie 6 sur l’Exode, homélie 14 sur le Lévitique, et homélie 12 sur saint Jérémie. Dans l’homélie 6 sur l’Exode, il dit ceci : « Mais cela aussi conviendra quand quelqu’une apportera plusieurs bonnes œuvres et un petit peu seulement d’iniquité. Ce petit peu, comme du plomb, sera purgé par le feu. » Ensuite, Oecumenius atteste que saint Basile avait entendu ce texte au sens du purgatoire. Il cite aussi saint Thomas dans son premier opuscule contre les Grecs, et Theodoret expliquant ce passage par les paroles suivantes : « Nous croyons dans ce feu purgeur, qui purgera les âmes comme l’or dans le creuset. » Gagnejus cite en grec la même phrase.
Mais, ils nous objectent qu’il est impossible que, dans la même phrase, il ait employé ce mot dans des sens différents, une fois pour le jugement, une autre pour le feu du purgatoire. Nous répondons que nous sommes forcés par le texte lui-même de donner au mot feu non un sens, mais deux . Car, quand il dit que le jour du jugement est manifesté par le feu, il semble bien parler du feu de la conflagration. Quand il ajoute que la valeur de chaque œuvre sera éprouvée par le feu, il ne peut pas parler d’un feu matériel, lequel ne peut pas éprouver des œuvres qui sont disparues. De plus, l’apôtre dit que toutes les œuvres doivent être examinées par ce second feu. Troisièmement, non seulement les œuvres, mais les auteurs des autres. Non pas tous, mais seulement ceux qui ont construit avec du bois, du foin et du chanvre. Il est donc nécessaire qu’il y ait des feux différents. Ce n’est quand même pas proprement une équivoque, car on y voir une élégante allusion dans les paroles de l’apôtre. Voici quel est le sens de tout ce passage. Le jour du Seigneur sera déclaré par le feu de la conflagration. Et comme ce jour sera déclaré par le feu, le même jour manifestera par le feu du jugement l’œuvre de chacun. Et comme les œuvres seront manifestées par le feu, de la même façon les ouvriers qui ont besoin de purgation seront purgés par ce feu.
En second lieu, je dis que ce n’est pas une chose inhabituelle pour Paul de varier le sens des mots dans une même phrase. Il entend le mot péché dans un sens différent quand il dit aux Corinthiens 2, 5 : « Celui qui ne connaissait pas le péché s’est fait péché pour nous. » Et, aux Romains : « Par le péché il a condamné le péché. » Je dis, en troisième lieu que si quelqu’un ne veut pas admettre la diversité de sens d’un même mot, mais entend partout le mot feu au sens de jugement, cela ne lui donnerait pas la possibilité de réfuter ce que nous avons tiré de ce passage. Car le sens serait le suivant : si son œuvre est consumée par le feu, il en retirera des dommages, mais lui-même sera sauvé, mais comme par le feu, c’est-à -dire que si l’œuvre de dieu ne pourra pas être approuvée par la justice de Dieu, cette œuvre sera réprouvée, mais lui sera sauvé, comme s’il avait passé à travers le feu du jugement divin, lequel est très jute, et impose une peine à chacun.
Ils nous objectent en particulier le mot quasi (comme), qui a coutume de signifier une similitude plutôt qu’une vérité. Je réponds que le mot comme ne représente pas une image du feu, comme si ce feu n’était pas vrai mais fantastique, mais de celui qui passe à travers le feu, de façon à ce que le sens soit le suivant : il parviendra au salut celui qui a construit avec du foin, mais il y parviendra de la façon dont parvient quelqu’un passe au travers du feu, comme il est dit (Jean 1) : « Et nous avons vu sa gloire, une gloire semblable (comme) à celle du Fils unique du Père. » C’est-à -dire, nous l’avons vu glorieux de la façon dont il convient au Fils unique du Père d’être glorieux. »
CHAPITRE 6
Le troisième texte. 1 Corinthiens 15 : «Que font-ils ceux qui sont baptisés pour les morts, si les morts ne ressuscitent pas ? Pourquoi sont-ils baptisés pour eux ? » Si on le comprend bien, ce passage illustre parfaitement notre doctrine. Expliquons-le donc brièvement. Je trouve six explications différentes de ce texte.
La première. L’apôtre prouve la résurrection future avec l’erreur de ceux qui recevaient le baptême au nom d’un ami défunt mort sans baptême. Car, ils estimaient que, comme les prières et les jeûnes des vivants sont profitables aux défunts, le baptême leur serait d’un grand secours. C’est ainsi qu’expliquent ce texte Tertullien (dans Marcion, et dans son livre sur la résurrection), saint Ambroise, saint Anselme et Haymo. Ces pères enseignent que bien que l’apôtre n’approuvât pas leur erreur, il appréciait l’intention qu’ils avaient d’aider les défunts. Et voici comment ils argumentaient. Si l’apôtre approuve leur intention d’aider les morts, aucun chrétien ne peut et ne doit la réprouver.
Mais je ne crois pas que cette explication soit la bonne, car, pour ne pas donner une occasion d’errer, l’apôtre aurait du au moins laisser entendre par quelques mots qu’il s’agissait d’une erreur. Ensuite, parce que le raisonnement de l’apôtre ne serait pas solide, car on aurait pu répondre que le fait que des gens qui se trompent pensent ainsi, ne prouve en rien qu’il y ait une résurrection. Car, comme ils se trompent en pensant qu’on peut baptiser quelqu’un à la place d’un autre, ils se trompent également quand ils croient à une résurrection des morts. Troisièmement, parce qu’aucun auteur ancien ne rapporte qu’une telle erreur ait existé au temps des apôtres.
Phylaster attribue cette erreur aux montanistes, qui ont vécu cent ans après la mort de saint Paul. Saint Jean Chrysostome et Theophylacte l’attribuent aux marcionistes, qui ont commencé à prêcher 80 ans après la mort de saint Paul. Épiphane (hérésie 28) l’attribue aux Cherinthiens, qui ont vécu 20 ans après la mort de saint Paul. Ajoutons que ce n’est pas à Martion ou à Cérinthe que saint Jean Chrysostome et Épiphane attribuent cette erreur, mais à ceux qui vinrent après eux. Autrement, pourquoi saint Irénée et Tertullien n’ont-ils pas réfuté cette erreur, eux qui ont réfuté consciencieusement toutes les erreurs de Cérinthe et de Marcion ? Il est vrai que Tertullien dit que cette erreur a existé au temps des apôtres, mais à un endroit seulement. Voilà pourquoi cette explication est rejetée comme fausse par saint Jean Chrysostome, Épiphane et Theophylacte.
La deuxième explication. Par le mot « morts », l’apôtre entend les péchés. C’est comme s’il disait : que font ceux qui se font baptiser pour les morts, c’est-à -dire pour effacer leurs péchés ? C’est ce que pensent Sedulius et saint Thomas. Mais cela ne semble pas non plus être la vraie explication, d’abord parce que l’apôtre ajoute : « si les morts ne ressuscitent pas, pourquoi se font-ils baptiser pour eux, des hommes morts qui ne ressuscitent pas  » ? Car, il ne veut pas prouver que les péchés ressuscitent, mais que les hommes ressuscitent. Ensuite, parce que toute la force de l’argument s’envole si on dit : que font donc ceux qui sont baptisés pour effacer les péchés, si les morts ne ressuscitent pas ? Car, on pourrait répondre. Il est très avantageux d’effacer les péchés même si les morts ne ressuscitent pas, car il est bon dans cette vie de jouir du témoignage d’une bonne conscience. Troisièmement. On ne dit que les péchés sont morts que quand ils sont effacés et éteints. Par le mot « morts », saint Paul n’entend donc pas les péchés, car ils ont encore à être effacés.