Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 154)
La troisième explication. Être baptisé pour les morts signifie tout simplement être baptisé du baptême du Christ. Mais on dit que sont baptisés pour les morts ceux qui reçoivent le baptême, parce que, avant d’être baptisés, ils récitent le symbole dans lequel se trouve un seul article : la résurrection de la chair. Et c’est ainsi que « pour les morts » signifie pour l’espoir de la résurrection, ou pour que nos corps qui mourront ressuscitent immortels. Et c’est ce que pensent saint Jean Chrysostome, Oecumenius et Theophylacte. Mais cette explication n’est pas naturelle, et parait forcée. D’abord, parce que l’apôtre n’aurait pas dit : que font donc ceux qui sont baptisés pour les morts ? Mais que faisons-nous, nous qui sommes baptisés pour les morts ? Car ce ne sont pas quelques-uns seulement qui sont baptisés ainsi, mais tous. Or, l’apôtre parle de quelques-uns, comme il appert par les mots eux-mêmes, et par ce qui suit : pourquoi, nous aussi, périclitons-nous tout le jour ?
Ensuite. On n’a jamais entendu dire que par morts on puisse entendre espoir de résurrection, ou corps morts, parce que, en grec, le mot nekroi est du genre masculin, et le mot sômata du genre neutre. Troisièmement. Car si nous disions que nous sommes baptisés pour les morts parce que nous récitions l’article de la résurrection des morts, nous pourrions dire aussi que nous sommes baptisés pour Dieu le Père, pour le Christ et le Saint-Esprit, et aussi pour l’église, car toutes choses sont récitées dans le symbole. Quatrièmement. Par le mot « morts », l’apôtre veut entendre tous les hommes morts, et rien d’autre, car il dit : « Si les morts ne ressuscitent pas, pourquoi sont-ils baptisés pour eux ? » Que pouvons-nous entendre par « eux », si ce n’est ces morts qui ne ressuscitent pas ?
La quatrième interprétation. Être baptisé pour les morts, c’est être baptisé du baptême du Christ. On dit baptême pour les morts, car, quand nous sommes baptisés, nous représentons par notre comportement la personne d’un mort, quand nous nous immergeons dans l’eau, et d’un ressuscité quand nous émergeons de l’eau. Et c’est ainsi que nous professons la résurrection, et que par cette profession l’apôtre prouve la résurrection future. C’est ce que pensent Theodoret et Cajetan. Mais on peut leur objecter que ni en hébreux, ni en grec ni en latin, agir pour quelqu’un signifie le représenter, mais agir à sa place, ou à son profit. Qui dit, au théâtre, au sujet de l’acteur qui personnifie David ou Pamphile, qu’il agit pour David, ou pour Pamphile ?
Ensuite, ceux qui sont baptisés représentent la mort du Christ, et en même temps leur mort (« Tous ceux qui sont baptisés dans le Christ Jésus sont baptisés dans sa mort, car nous sommes ensevelis avec lui par le baptême. » Romains 6). Être baptisé pour les morts sera donc être baptisé pour soi et pour le Christ. Ce qui est d’une grande absurdité. On ne voit jamais, non plus dans l’Écriture l’expression : être baptisé pour le Christ, mais seulement dans le Christ, ou en son nom. (Romains 6, Galates 3, Actes 10 et 19. » Troisièmement, car l’argument de l’apôtre ne vaudrait rien. Car du fait que celui qui est baptisé personnifie un mort, il ne s’ensuit pas qu’il lui soit utile pour sa résurrection. L’apôtre aurait donc du dire : que feront ceux qui sont baptisés pour les ressuscités, ou pour les morts et les ressuscités ? Mais, même s’il avait dit cela, son argument serait encore fort léger, car on pourrait répondre : dans le baptême est représentée la résurrection de l’âme du péché, non la résurrection corporelle de la mort. C’est ce que laissent entendre l’apôtre (Romains 6) : « Pour que nous marchions dans la nouveauté de la vie. » Et (Coloss 3) : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d’en haut. »
La cinquième explication est celle d’Épiphane (hérésie 28) que présente Pierre le Martyr. Saint Paul parle de ceux qui sont baptisés dans leurs lits, quand ils sont à l’extrémité, ceux qu’on appelait autrefois alités (cliniques), et que saint Cyprien oppose aux péripatéticiens (livre, 4, épitre 7 à Magnus). Car les alités ne marchent pas, mais sont rivés à un lit. Car klinè signifie lit. Quelques-uns veulent donc que le sens de saint Paul soit le suivant : que feront ceux qui sont baptisés pour les morts, c’est-à -dire : ceux qui sont baptisés quand ils sont plus des morts que des vivants, et quand il est certain qu’ils ne sont baptisés pour aucun avantage de cette vie, puisqu’ils sont déjà comptés avec les morts. Cette explication se réfute d’elle-même. D’abord, par les mots : pourquoi sont-ils baptisés pour eux ? Car, il aurait du dire : ceux qui sont baptisés pour eux-mêmes, non pour les autres. Ensuite, parce que ce « pour un mort » ne peut être dit que dans les actions qui se font à l’égard des morts. Par exemple, on a raison de dire : un tel est tombé d’un lieu élevé, ou il a été pris pour un mort, ou il a été oint et enseveli comme mort, même s’il était encore vivant. Mais, on ne pourrait pas dire : il mangeait, il parlait, il marchait comme un mort. Or, être baptisé est quelque chose qui se rapporte aux vivants et non aux morts, même si quelqu’un le fait à la dernière minute. Mais on dirait quand même que c’est un vivant qui a été baptisé, non un mort, même s’il était moribond ou agonisant quand il a été baptisé.
Il reste la sixième explication. C’est celle qui est la plus naturelle et la plus vraie. L’apôtre parle du baptême des larmes et de la pénitence qu’on reçoit en priant, en jeûnant et en faisant l’aumône. Et le sens est le suivant : que feront ceux qui sont baptisés pour les morts, si les morts ne ressuscitent pas ? C’est-à -dire. Que feront ceux qui prient, qui jeûnent, qui gémissent, qui s’affligent pour les morts, si les morts ne ressuscitent pas ? C’est ainsi que l’explique Ephrem dans son testament, Pierre de Cluny dans son livre contre les petrobrusiens, Denys, Hugues de saint Victor, et Gagnesius, ainsi que d’autres commentateurs de ce passage.
Cette interprétation est très vraie d’abord, parce que, dans l’Écriture le mot être baptisé est souvent pris au sens d’être affligé. Marc 10 : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai, et être baptisé du baptême dont je serai baptisé ? » Luc 12 : « J’ai à baptisé. » Les pères appellent souvent l’affliction pénitentielle un baptême laborieux et une seconde arche . Saint Cyprien (dans le sermon de la scène du Seigneur) dit : « Il se baptise avec les larmes. » Et dans son premier livre de l’exhortation au martyre, il appelle souvent baptême mourir pour le Christ. Et saint Grégoire de Naziance, (dans son sermon sur l’épiphanie) dit : « Je connais un quatrième baptême qui se fait par le martyre et le sang, et j’en connais aussi un cinquième qui se fait par les larmes et la pénitence. »
Deuxièmement. Parce que la peine du purgatoire est appelée baptême par l’Écriture et par les pères. Nous lisons, en effet, en Matthieu 3 : « Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. » Saint Jérôme l’entend par Saint-Esprit, dans cette vie; et par feu, dans l’autre. Comme avant lui l’avait expliqué saint Basile, (chapitre 15 du livre sur le Saint-Esprit », et après lui Bède le vénérable (Luc, chapitre 3). De même saint Grégoire de Naziance, à la fin de son sermon sur l’Épiphanie, appelle le feu du purgatoire dans l’autre vie le dernier baptême. C’est donc avec beaucoup de justesse que l’apôtre dit que sont baptisés pour les morts ceux qui s’affligent par la prière et les jeûnes, qui prennent sur eux une partie de ce baptême du feu qui baptise les âmes dans le purgatoire. Troisièmement. Parce que cette explication cadre admirablement avec ce qui suit. Pourquoi donc périclitons-nous tout le jour ? C’est comme s’il disait : s’il n’y a pas de résurrection des morts, pourquoi quelques-uns s’affligent-ils en priant pour les morts, et pourquoi soufré-je tellement en prêchant l’évangile, si les morts ne ressuscitent pas ? Quatrièmement. Parce que cette phrase ressemble aux paroles des Macchabées (2 Macchabées 12, ) : « Si les morts ne ressuscitent pas il est superflu et vain de prier pour les morts. »
Mais on nous oppose deux arguments. Le premier. L’apôtre n’aurait pas du dire : que feront ceux qui sont baptisés pour les morts ? Mais, que ferons-nous, nous qui sommes baptisés pour les morts, car tous les chrétiens prient pour les morts. Je réponds. L’apôtre n’a pas voulu argumenter à la manière coutumière des chrétiens, qui en tant que neuve pouvait être rejetée par les incrédules, mais selon la coutume des Juifs, qui, à la manière de leurs ancêtres, et selon les exemples de l’Écriture, priaient et jeûnaient pour les morts. C’est comme s’il disait : que feront ceux qui imitent nos anciens pères qui priaient et jeûnaient pour les morts, et s’affligeaient pour eux, si les morts ne ressuscitent pas ?
Le second argument. La prière pour les morts ne semble pas prouver la résurrection, car on ne prie pas pour qu’ils ressuscitent, mais pour qu’ils soient libérés de leurs peines, et passent dans le repos. Je réponds. La résurrection et l’immortalité de l’âme furent tellement unies entre elles au temps des apôtres qu’elles formaient une seule question, comme nous l’avons expliqué p lus haut quant nous avons étudié le témoignage des Macchabées. Soit que nous suivions cette interprétation, qui nous semble à nous la plus vraie, ou soit la première, qui est meilleure que les trois autres, on aboutit à la prière pour les défunts.
CHAPITRE 7
Math 5, et Luc 12 avoir payé le dernier centime
Le quatrième texte. Math 5, et Luc 12 : « Réconcilie-toi rapidement avec ton adversaire pendant que tu marches avec lui sur la route, de peur que ton adversaire ne te livre au juge, et le juge au bourreau, et aux militaires dans la prison. En vérité, en vérité je te le dis, tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé le dernier centime. » Il faut expliquer ce qu’est la voie, qui est l’adversaire, le juge, le bourreau, le geôlier, et le centime. D’abord, saint Jean Chrysostome (sur le chapitre 5 de saint Matthieu) enseigne que la voie est prise ici pour la vraie voie par laquelle on va de ce monde à Dieu. Il considère qu’il n’y a ici aucune parabole, mais que le Seigneur, littéralement, terrifie ceux qui se méfient de la menace d’un péril humain, de façon à ce que par juge il entend un homme, par bourreau, un homme, et par prison une prison matérielle de cette vie, et par centime, une vraie pièce d’argent. Ochinus voit les choses de la même façon.
J’ai deux choses à dire sur cette explication. La première. Elle n’est pas du tout probable, parce que d’abord tous les autres commentateurs s’y opposent (Origène, Cyprien, Hilaire, Ambroise, Jérôme, Augustin, Bède, Anselme, et les plus récents : Abulens, Lyre, Cajetan, et Jansenius), et tous l ceux qui enseignent que cette voie signifie la vie présente, comme quand on dit (psaume 118) : « Bienheureux sont ceux qui sont sans tache dans cette voie ! » Et cet enseignement est en grande partie métaphorique. D’abord, parce qu’il ne convenait pas au Seigneur d’enseigner et d’inculquer sérieusement la prudence humaine, puisqu’il avait souvent attesté que les fils de ce siècle sont plus prudents que les fils de la lumière. Ajoutons que le Seigneur n’aurait pas dit avec tant d’assurance, et d’un ton si solennel : en vérité, en vérité je te le dis, tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé la dernière piécette s’il avait parlé d’un jugement humain, et d’une prison humaine. Car, nous voyons souvent le contraire arriver : des coupables sont graciés par faveur royale, des détenus s’évadent de prison sans jamais rien payer.
Je dis, en deuxième lieu. Si on devait recevoir l’explication de saint Jean Chrysostome comme probable, on ne pourrait l’accepter qu’à cause des paroles qui se trouvent en Mathieu 5, dont il fait le commentaire. Mais en aucune façon à cause des paroles qui se trouvent en Luc 12. Comme saint Ambroise l’a justement noté, le Seigneur a prononcé deux fois ces paroles dans des circonstances différentes. Car, en Matthieu 5, il prononce ces mots quand il parle de l’amour des ennemis et du pardon des injures, et voilà pourquoi on peut tolérer l’explication de saint Jean Chrysostome.
Mais, dans Luc 12, Jésus parle du jugement futur. Il dit, en effet : « Que vous reins soient ceints ! » Et après : « Veillez, car c’est à l’heure à laquelle vous ne pensez pas que le Seigneur viendra. » Et, à la fin, il conclut : « Quand donc tu vas avec ton adversaire au prince ». Il montre clairement là qu’il parle du jugement futur, qui aura lieu après cette vie. Ce que confirment les paroles qui précèdent immédiatement : « Quoi donc ? Ne jugez-vous pas, par vous-mêmes, ce qui est bon ? Car, quand tu t’en vas avec ton adversaire etc. » Car, il veut les avertir en ayant recours à une parabole tirée des choses que font les hommes. Car, avant d’en arriver à un procès, les débiteurs tentent tout auprès de leurs créanciers. C’est pourquoi Theophylacte et Euthymius qui, au chapitre 5 de Matthieu, suivent Chrysostome, disent que, en Luc 12, la voie signifie la vie, et le juge, Dieu.
Au sujet du second -- qui est l’adversaire-- même s’il a peu de rapport avec notre sujet qui est le purgatoire, nous l’expliquerons quand même brièvement, parce que la chose en vaut la peine. Certains par adversaire entendent le diable, comme Origène (homélie 35 sur Luc), Ambroise, Euthymius, Theophylacte (dans le chapitre 12 de Luc), et saint Jérôme (épitre 8 à Démétriade). Saint Jérôme ne reproche rien non plus à cette interprétation dans son commentaire sur Matthieu 5, quand il dit : « D’autres ont disserté avec plus de contrainte. » Car, contrainte est une erreur des copistes pour prudence (coactius, cautius). Si tu demandes comment nous devons consentir au diable, quand, au contraire, il faut toujours lui résister, saint Jérôme répondra : nous devons lui consentir en autant que nous sommes tenus de demeurer fidèles au pacte contracté avec lui dans le baptême. Car, alors, nous avons renoncé au diable et à ses pompes. Et si nous désirons et envahissons ses pompes auxquelles nous avons renoncées, c’est de plein droit qu’il nous accusera devant le Seigneur. Cette opinion n’est pas très probable, et elle est réfutée par saint Augustin (livre 1, chapitre 22, sur le sermon sur la montagne.) Car, en grec, le mot eunoôn signifie bienveillant et cordial. Et nous ne pouvons pas être bienveillants envers le démon. De plus, comme il désire, lui, que nous convoitions ses pompes, il nous tente dans ce but, pour que nous consentions à ses suggestions, nous désirions ses pompes et offensions Dieu.
D’autre voient dans le mot adversaire la chair. Mais ils ont été très bien réfutés par saint Augustin, car on ne peut pas ordonner à l’esprit de consentir à (ce que veut) la chair, puisque ce serait commettre un péché. Dans le mot adversaire d’autres voient l’esprit , aux désir duquel le chair doit consentir. Cette interprétation est réfutée par saint Jérôme, car il n’est pas croyable que l’esprit livrerait à un juge sa propre chair. Car, la chair n’ira pas en prison sans l’esprit, l’esprit n’y ira pas non plus tout seul, mais avec la chair. D’autres comme saint Ambroise, par adversaire (au moins selon Luc), entendent le péché, parce qu’il est dit dans Luc : « Efforce-toi de te libérer de lui. » Mais ce n’est pas probable. Car, se libérer d’un adversaire ce n’est pas s’éloigner de lui en le fuyant, ou l’exterminer, mais s’entendre avec lui. Comme on le voit en Matthieu par le mot antidixos, c’est-à -dire litigieux ou acteur.
D’autres entendent par adversaire un autre homme qui nous fait du tort, ou auquel nous faisons du tort. Comme Hilaire, Anselme, saint Jérôme (dans Matthieu 5). Cette sentence est probable par rapport à Matthieu 5. Mais elle a été réfutée par saint Augustin, dans le texte cité. D’abord, parce que le Seigneur semble parler ici d’un adversaire qui est toujours avec nous dans le chemin, et avec lequel nous pouvons toujours nous entendre tant que nous marchons sur le chemin. Mais l’adversaire humain meurt souvent avant son adversaire, et le laisse seul marcher sur la voie. On ne doit pas dire, pour autant, que le juste qui marche sur le chemin ne peut pas être sauvé par la pénitence parce qu’il ne peut pas faire la paix avec l’adversaire sur le chemin. Deuxièmement, car on ne peut pas dire qu’un homme livre un homme à Dieu, au sens propre du mot livrer.
La vraie explication est donc que l’adversaire est la loi de Dieu, ou Dieu lui-même en tant qu’il prescrit des choses contraires à la chair, ou la conscience, qui objecte au pécheur la loi de Dieu. Car coutes ces choses sont à peu près semblables. C’est ainsi que l’exposent Ambroise, Bède et Bonaventure au chapitre 12 de Luc. De même, saint Anselme et saint Augustin (homélie 1 sur les paroles du Seigneur, homélie 5 dans le livre 50 des homélies, et chapitre 3 dans le livres des dix cordes .) Saint Grégoire (homélie 39), et saint Bernard (sermon 85 sur les cantiques). Car, la loi de dieu et notre conscience sont toujours avec nous en chemin. Elles sont toujours attaquées par les mauvais désirs. Il est très utile de consentir aux dictats de la loi et de la conscience, et d’être libérés par elles de nos ennemis. Elles seront par la suite, des témoins et des accusateurs au jour du jugement.
Une seule chose semble s’opposer à cette interprétation. Dans Matthieu 5, immédiatement avant cette parabole, le Seigneur parle de la réconciliation avec un adversaire humain. Je réponds que le Seigneur, après avoir enseigné qu’un homme doit se réconcilier avec un autre homme, a voulu avertir, par cette parabole, qu’on devait se rappeler de se réconcilier aussi avec Dieu ou avec sa loi. De plus, même s’il est probable que, pour cette raison, l’adversaire (en Matthieu 5) soit un homme, nous ne pouvons entendre le Luc 12 que de la loi de Dieu ou de la conscience. Et c’est pour cela que Cajetan voit l’homme dans l’adversaire en Matthieu 5, et la conscience en Luc 12.
Au sujet du troisième, tous conviennent que le juge est le Christ, car c’est une chose que l’Écriture enseigne souvent, et surtout Jean : Jean 5 : « Le Père a donné tout jugement au Fils » Au sujet du quatrième, Ambroise (au chapitre 12 de Luc), et Augustin, (livre 1 chapitre 21 sur le sermon sur la montagne) entendent pas ministres les bons anges. Saint Grégoire (homélie 39) et Thophylacte (Luc, 12), entendent par ministres des démons. Les deux sont vraisemblables. Au sujet du cinquième, la prison, tous sont d’avis qu’elle représente l’enfer, dans lequel, cependant, il y a plusieurs maisons, une pour les damnés, et une pour ceux qui sont purgés.
Il y avait autrefois l’hérésie de Carpocrate qui est très absurde, comme le rapporte saint Irénée (livre 1, chapitre 24). Il prétendait que chacun de nous devait être soumis à toutes sortes de supplices; et que les âmes sortaient du corps comme d’une prison pour être examinées par le juge, et que si alors elle n’avait pas encore subi tous les châtiments, elle devait être retournée dans son corps comme dans une prison, et qu’elle devait faire cela tant qu’elle n’avait pas passé par les tous les tourments. Et que c’est ce que le Seigneur voulait dire quand il déclara : tu n’en sortiras pas tant que tu n’auras pas payé la dernière piécette. Mais cette interprétation est si absurde qu’elle ne nécessite aucune réfutation.
Au sujet du sixième, presque tous sont d’accord pour entendre dans la dernière piécette les plus légers péchés, car le mot latin employé signifie la plus petite pièce de monnaie. Saint Augustin dit que cette piécette ou centime signifie des péchés terrestres, parce que la terre est le dernier des éléments. Cette interprétation me semble un peu forcée, et peu vraisemblable, car le Seigneur ne peut pas dire seulement qu’il faut payer la dernière piécette, mais tout ce que l’on doit jusqu’au dernier sou.
Ce que l’on met en doute c’est : est-ce que cela se fait dans l’enfer ou dans le purgatoire ? Saint Augustin pense qu’il s’agit ici des peines de la géhenne éternelle, et voilà pourquoi : il dit : « jusqu’à ce que tu rendes » ne signifie pas un certain temps, mais l’éternité. Comme quand on dit en Matthieu : « Il ne l’a pas connu jusqu’à ce qu’elle enfanta son fils. » Et le psaume 109 : « Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je place tes ennemis comme un escabeau pour tes pieds. » Et 1 Cor 15 : « Il lui faut recevoir le ciel jusqu’à ce que tout soit soumis à ses pieds. » Car il n’est pas permis de conclure de cette façon particulière de parler qu’après avoir enfanté la vierge a connu Joseph.
D’autres, comme saint Albert et Cajetan, y voient en même temps la géhenne et le purgatoire. Et, selon eux, le sens serait le suivant : si ta dette est insolvable, tu n’en sortiras jamais. Si elle est solvable, tu en sortiras quand tu auras absolument tout payé. D’autres n’y voient que le purgatoire, ceux que nous citerons bientôt.&&
La troisième est celle qui, parmi toutes les autres, est la plus vraie. On en donne d’abord pour preuve que c’est ainsi que l’ont entendu les plus anciens pères. Tertullien (livre 1 de l’âme, chapitre 17 : « Il t’enverra dans la prison de l’enfer, d’où tu ne sortiras pas avant d’avoir expié chaque faute, au temps de la résurrection. » Note qu’il dit là qu’il restera au purgatoire au maximum jusqu’à la résurrection. Cyprien (livre 4, épitre 2) : « Autre est de se maintenir dans le pardon; autre est de parvenir à la gloire. Autre est d’être d’envoyé en prison, et ne pas en sortir avant d’avoir payé jusqu’au dernier centime; autre est de recevoir tout de suite la récompense de la vertu et de la foi. Autre est être purifié longtemps de ses péchés par des tortures, et être purgé par le feu; autre est purger tous ses péchés par la passion. »
Origène (homélie 35 sur Luc) : « Si nous avons une dette aussi grosse que celui qui devait dix mille talents, je n’arrive pas à comprendre ce qui nous arrivera. Car, si celui qui doit peu ne peut pas sortir avant d’avoir payé le dernier centime, celui qui est redevable d’une telle somme, aura besoin de siècles infinis pour tout rembourser. » Et dans son épitre aux Romains, il dit : « Même si on promet qu’il viendra un temps où on pourra sortir de la prison, on indique cependant qu’on ne pourra pas en sortir avant d’avoir payé le dernier centime. » Eusèbe Emissenus, mais plutôt Césaire d’Arles, ou quiconque fut l’auteur de cette homélie 3 sur l’épiphanie, dit : « Ceux qui ont été dignes de peines temporelles, ceux dont parle sermon, qui ne sortiront pas avant d’avoir payé le dernier centime, ceux-là passeront à travers un fleuve de feu. » Ambroise (chapitre 12 de Luc) dit, en expliquant le dernier centime : « On a coutume, selon notre souvenir, de donner, dans les bains publics, un centime pour obtenir le droit de se laver et de se nettoyer. Parce que le péché de chacun, quelle soit sa condition sociale, est effacé. » Saint Jérôme (Matthieu 5) : « Voici ce qu’il dit : tu ne sortiras pas de prison tant que tu n’auras pas expié tous tes péchés. » Saint Bernard (dans son sermon sur saint Hubert, écrit : « Sachez bien cela. Après cette vie, sont rendus an centuple les choses qui furent négligées ici-bas, et jusqu’à la dernière cent ».
On le prouve en second lieu, parce que ce : jusqu’à ce que tu aies payé le dernier centime, ne peut se comprendre que s’il y a une fin au remboursement. Les exemples donnés par saint Augustin ne satisfont pas non plus. Car, quand on dit : il ne l’a pas connue avant qu’elle enfante, on ne peut pas en conclure qu’il l’a connue après, mais qu’elle enfanterait bientôt. Et quand on dit : assis-toi à ma droite jusqu’à ce que… on déduit correctement qu’il viendra un temps où tous les ennemis de Jésus seront mis sous ses pieds. Autrement, « jusqu’à ce que » serait dit pour rien. Et quand on dit : tu ne sortiras pas avant d’avoir payé le dernier centime, nous en inférons correctement qu’il payera un jour le dernier centime, et donc qu’il sortira. On le prouve, en troisième lieu, par le fondement et le but de cette parabole. Car, la comparaison ne se rapporte pas aux homicides, aux adultères, aux traitres, qui sont condamnés à mort ou sont incarcérés à perpétuité, ou aux trirèmes, mais à un débiteur qui est mis en prison jusqu’à ce qu’il rembourse. Des gens de cette sorte ont l’habitude de sortir de prison après un certain temps. Le sens de la parabole est donc qu’on se réconcilie avec Dieu quand nous demandons à Dieu la rémission de la peine due à nos péchés passés, au lieu d’attendre le siècle futur, où on sera traité avec sévérité. »
CHAPITRE 8
Le cinquième est Matthieu 5 : « Celui qui se fâche contre son frère, sera coupable au jugement. Celui qui dira à son frère raca, sera coupable au conseil, celui qui dira fatue, sera coupable de la géhenne de feu. » Il s’agit certainement de la peine qui sera imposée au jugement de Dieu, comme la fin le montre : il sera coupable de la géhenne de feu. Voilà pourquoi saint Augustin (livre 1, chapitre 18 du sermon sur la montagne) applique ces trois choses aux peines des âmes après la vie. Notons, ensuite, que sont distingués ici trois genres de péchés et de peines, comme saint Augustin l’explique, et que la damnation éternelle n’est attribuée qu’au troisième genre de péchés, les crimes. Aux autres, aux péchés plus légers, des peines plus légères et temporelles. On en déduit que, après la mort, certaines âmes sont punies par des peines temporelles.
Tu diras : le Christ avait dit : celui qui tuera sera coupable de jugement. Donc, être coupable de jugement est être condamné à la géhenne, car l’homicide est un crime mortel. Je réponds. Quand le Seigneur a dit : il a été dit aux anciens, celui qui tuera sera coupable de jugement, il parle du jugement humain et temporel qui punit les homicides par la mort temporelle, car la loi ancienne ne menaçait pas les homicides d’une autre mort (Exode 21). Le Seigneur veut donc dire que l’homicide est puni par la mort dans ce monde, mais que, dans l’autre vie, même s’il elle est un péché véniel, la colère est punie par une peine temporelle, elle aussi, mais qui est presqu’égale à la mort temporelle. Quand la colère se manifeste à l’extérieur, elle est encore plus grave, et si elle en vient à une parole de mépris, elle ressemble beaucoup à un homicide, qui est puni de mort éternelle.
Tu diras de nouveau : soit, le Seigneur parle en ce lieu des peines infligées par le jugement de Dieu, mais il ne s’ensuit pas que, dans l’autre vie, il y ait des peines temporelles, puisque Dieu, pendant la vie, peut infliger ce genre de peines. Je réponds d’abord que saint Augustin et d’autres pères voient dans ce passage des peines infligées après la vie. Je dis ensuite qu’on peut, de ce passage, déduire tout au moins qu’il y a certaines peines purgatives après cette vie. Car, nous avons ici des péchés qui ne méritent qu’une peine temporelle. Or, quelqu’un peut mourir avec ces péchés, en mourant subitement, ou en dormant, sans avoir le temps de faire pénitence. Ou il sera donc purgé dans l’autre vie, car autrement il y aura dans le ciel quelque chose d’impur; ou sera condamné injustement à des peines éternelles, celui qui n’en méritait que des temporelles.
Le sixième passage est celui de Luc 16 : « Faites-vous des amis avec l’argent d’iniquité, pour que quand vous fléchirez, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. Par deficere (fléchir, tomber) tous entendent mourir. Par amis, les saints qui règnent avec le Christ. Il s’ensuit donc que, après leur mort, les hommes sont aidés par les prières des saints. Mais quelqu’un pourrait dire qu’il s’agit de la vertu de l’aumône, et que le sens serait : quand mourront ceux qui ont fait l’aumône, ils seront sauvés à cause des bonnes œuvres qu’ils ont pratiquées. Il faut donc observer que le Seigneur ne veut pas seulement que les âmes soient aidées par les prières des saints, mais il veut qu’elles le soient après leur mort. Car, d’abord, c’est dans cette direction que nous mène ces mots : qu’ils se fassent des amis qui les recevront. Car l’aumône qui est donnée à des méchants avec une bonne intention est méritoire, sans doute, mais elle ne fait pourtant pas des amis qui peuvent recevoir dans les tabernacles éternels.