Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 156)
Origène (homélie 6 sur l’Exode) : « Celui qui est sauvé est sauvé par le feu, pour que si, par hasard, du plomb s’était mélangé à l’or, le feu le consume et l’élimine complètement; et pour que tous deviennent de l’or pur. » Saint Grégoire de Naziance (prière sur la sainte lumière, vers la fin) : « Ils seront baptisés dans un autre feu, qui est le dernier baptême. Il n’est pas seulement plus brulant, mais plus durable, Il détruit la matière crasse, et efface les relents du vice. » Saint Basile (chapitre 9 d’Isaïe) : « Si donc, par la confession, nous arrachons le péché, il est pleinement juste que le feu purgeur extermine et dévore les semences qui ont poussé par après. » Et plus bas : « Ce n’est pas de n’importe laquelle extermination dont on nous menace, mais de celle qui se fera selon la parole de l’apôtre : il sera sauvé, mais comme à travers le feu. »
Eusèbe Emyssenus (homélie 3 sur l’épiphanie) : « Cette peine infernale demeurera dans ceux qui, n’ayant pas conservé le baptême qu’ils ont reçu, périront éternellement. Ceux qui seront dignes de peines temporaires, passeront par un fleuve de feu, par des vasques horribles remplies de globes de feu. » Theodoret (dans les commentaires grecs sur un Corinthe 3) : « Nous croyons dans le feu purgeur, dans lequel les âmes des défunts sont éprouvées et purgées de nouveau, comme l’or dans le creuset. » Oecumenius (dans son commentaire du même texte) : « Il sera sauvé lui aussi, non cependant sans douleur, comme il arrive à quelqu’un qui passe au travers d’un feu, et il expiera ainsi les fautes les plus légères. » Tertullien (dans on livre sur l’âme, chapitre 17) : « Il t’enverra dans la prison de l’enfer, d’où tu ne t’évaderas pas sans avoir, avant la résurrection, expié chaque faute. » Saint Cyprien (livre 4, épitre 2) : « Autre est d’être purgé de ses péchés en étant torturé pendant une longue période de temps, et d’être purifié par le feu, autre est d’être purifié de tous ses péchés par la passion. »
Saint Jérôme (livre 1 contre les pélagiens, passé le milieu) : « Si Origène dit que toutes les créatures raisonnables ne doivent pas être perdues, et s’il attribue au diable la pénitence, que nous importe à nous, nous qui disons que le diable, ses satellites, les impies et les prévaricateurs périront perpétuellement, et que les chrétiens qui ont été prévenus par le péché, seront sauvés après avoir subi des peines. » Saint Paulin (épitre 1 à Amandus) : « Nous demandons intensément, à ce sujet, que, comme un frère, tu convoites les labeurs de la prière pour que le Dieu miséricordieux rafraichisse son âme par vos prières, comme par les gouttelettes de sa miséricorde » Boèce (livre 4, prose 4) : « Est-ce que tu laisses des supplices aux âmes après la mort du corps ? Oui, de grands, les uns en tant que peine éternelle imposée par la justice, les autres en tant que peine purgative demandée par la clémence. »
Saint Isidore (livre 1, chapitre 18, les devoirs divins) : « Quand le Seigneur dit : celui qui pèchera contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce monde ni dans l’autre, il démontre à qui les péchés doivent être remis et purgés dans un feu purgeur. » Bède (psaume 19) : « Certains commettent des péchés véniels plus ou moins graves, et c’est pourquoi il est nécessaire qu’ils soient corrigés dans la colère, c’est-à -dire placés dans le feu purgeur, pendant un certain temps, avant le jour du jugement, pour que les impuretés qui se trouvent en eux soient consumées par ce feu. Et c’est ainsi qu’ils seront trouvés dignes d’être couronnés avec ceux qui sont à droite. » Au même endroit, il dit que feu est plus dur à supporter que les peines des voleurs ou des martyrs.
Pierre Damien (sermon 2 sur saint André) : « Tu ne te réjouiras pas si à celui qui pêche gravement une pénitence trop légère est donnée par un confesseur complaisant ou hypocrite, puisque c’est dans les feux purgeurs que sera porté à sa perfection ce que tu auras fait de moins bien. Car le Très-Haut demande de dignes fruits de pénitence. » Anselme (1 Corinthiens 3) : « Car, nous devons croire que, avant la résurrection des morts, il y a pour les fautes plus légères un feu purgeur. » Et il ajoute, au même endroit, qu’il existe aussi une peine extrêmement grande.
Saint Bernard (sermon sur la mort de Humbert) : « Le temps vole irrévocablement, mes frères, et quand vous pensez vous épargner cette peine minime, vous en encourrez une plus grande, Car, sachez que, après cette vie, est, dans les lieux purgeurs, rendu au centuple, et jusqu’au dernier centime, tout ce que nous avons négligé de rendre dans cette vie. Je sais très bien comme il est dur à l’homme dissolu de se soumettre à une discipline, au bavard de s’imposer le silence, au vagabond de se sédentariser. Mais il sera plus difficile et beaucoup plus difficile de tolérer les tourments futurs. » Lactance (livre 7, chapitre 21) : « Les péchés qui auront prévalu par le poids et par le nombre seront consumés par le feu. » Saint Hilaire (psaume 18 sur la phrase « mon âme a désiré les jugements de ta justice », il dit : « Nous avons à passer dans ce feu inextinguible au moyen duquel de graves supplices seront infligés pour expier les péchés de l’âme. »
CHAPITRE 11
On prouve la même chose par la raison
Le quatrième argument vient des raisonnements.La première raison. Certains péchés sont véniels, et ne méritent qu’une peine temporaire. Et il peut arriver qu’un homme quitte cette vie avec ces seuls péchés. Il faut donc qu’ils soient purgés dans l’autre vie. Qu’il y ait des péchés véniels, saint Jacques nous en donne la preuve quand il dit : « Chacun est tenté par sa concupiscence. Quand la concupiscence conçoit, elle enfante le péché. Le péché, quand il est consommé, enfante la mort. » Il décrit ici le péché véniel comme une imperfection de l’acte. Et il n’y a pas lieu de faire ici la distinction que font les hérétiques quand ils parlent de non imputation. Car, Jacques explique le processus du péché en lui-même, et il enseigne que, après la tentation de la concupiscence qui peut être sans péché, le péché suit immédiatement, si on n’y prend pas garde. Car, de la concupiscence provient la délectation dans la partie inférieure, qui n’est pas un péché si le consentement de l’esprit fait défaut. C’est pourquoi il ajoute : « Si le péché a été consommé, » car le plein consentement engendre la mort.
De plus, en 1 Cotinthiens 3 : « Celui qui construit par-dessus avec du bois, du chaume ou de la paille sera sauvé comme par le feu. » Par la légèreté de la matière, il décrit ici le péché véniel. Et que nous entendions les paroles de l’apôtre pendant cette vie, ou pendant l’autre, de la doctrine ou de toutes les œuvres, on est nécessairement tenu de voir dans le bois et la paille les péchés véniels, quand celui qui est sauvé, est sauvé comme par le feu. Saint Augustin (livre 83, question 26) : dit : « Autres sont les péchés de faiblesse, autres ceux d’inexpérience, autres ceux de malice. La faiblesse est contraire à la vertu, l’inexpérience à la sagesse, et la malice à la bonté. Qui donc sait ce qu’est la vertu et la sagesse de Dieu, peut estimer ce que sont les péchés véniels. Et celui qui connait la bonté de Dieu peut détecter à quels péchés une certaine peine est due ici, et dans le siècle futur. Si on tien compte de tout cela, on pourra peut-être juger quels sont ceux qui ne sont pas contraints de faire une pénitence pénible et déplorable, même s’ils avouent leurs péchés, et quels sont ceux à qui aucun espoir de salut n’est accordé, à moins qu’ils offrent un sacrifice à Dieu, le cœur rendu contrit par la pénitence ».
Dernière preuve par la raison. Car on ne peut comprendre qu’une parole oiseuse soit digne, par sa nature, d’une haine éternelle de Dieu, et des flammes éternelles. Ici, sur cette terre, on considérerait comme un triple idiot celui qui, à cause d’une légère offense de son ami, faite sans aucune malice, ne voudrait plus de lui comme ami, et lui en garderait rancune jusqu’à sa mort. Il demeure donc qu’il existe des péchés qui ne sont que véniels, et qui ne sont dignes que d’une peine temporaire. Qu’il arrive que certains meurent avec ces péchés et aient besoin d’une purgation dans une autre vie, on le prouve de la façon suivante. Quelqu’un peut en mourant, avoir la volonté de demeurer dans un péché véniel. Ce péché n’est donc pas effaçable au moment de la mort. De plus, puisque le juste pèche sept fois par jour, (Proverbers 24) et que plusieurs meurent subitement, comment est-il crédible que personne ne meure en état de péchés véniels ? Et c’est là la première raison. La deuxième. Quand les pécheurs sont réconciliés à Dieu, la peine temporelle n’est pas toujours remise avec le péché. Il était donc nécessaire d’instituer un purgatoire.
On prouve brièvement la majeure, car, ailleurs, on la prouvera au long et au large. 2 Rois 12. Quand le roi David a dit : j’ai péché, le prophète lui dit : Dieu transporte loin de toi l’iniquité, mais parce que tu as fait en sorte que les ennemis blasphèment le nom du Seigneur, le fils qui t’est né mourra de mort. » Nombres 12 :  Quand Marie murmura contre le Seigneur, elle fut punie par la maladie de la lèpre. Quand Moïse pria pour elle, Dieu lui pardonna sa faute, mais il voulut qu’elle subisse sa peine pendant une semaine.
À cela et à des choses semblables Calvin Répond (livre 3, chapitre 4, verset 31 des institutions) qu’il y a deux sortes de fléaux divins. Les uns sont des peines proprement dites, et sont infligés par Dieu en tant que juge, en punition des péchés passés, pour satisfaire à la justice. D’autres sont des châtiments qui sont infligés par Dieu en tant que père, non en punition des péchés passés, mais en tant que remèdes pour les futurs. Pour que l’homme soit morigéné par un fléau, pour qu’il ne soit plus si prompt à pécher. Le premier genre, dit Calvin, ne se rapporte qu’aux seuls ennemis, le second, aux seuls amis » Et comme ces peines ne doivent pas être expiées au nom de la justice, il n’y a rien qui permette de dire qu’une dette demeure après la mort, quand il n’y a pas de danger de retomber dans le péché.
Mais c’est pour rien que s’agite Calvin. Car même si on doit reconnaitre que les fléaux qui frappent les justes sont des châtiments paternels, et des remèdes contre les péchés futurs, il faut reconnaitre, en même temps, la vraie peine et la vraie satisfaction due en justice à cause des fautes passées. On le prouve cela ainsi. Car, en Rois 12, on exprime la cause pour laquelle David est puni. On ne lui dit pas : ne pèche plus de nouveau, mais : parce que tu as fait blasphémé mon nom. De plus, la mort est une vraie peine du péché originel, et les justes la subissent non pour qu’ils s’abstiennent du péché, mais pour satisfaire à la justice divine. Ce qui est évident, car elle n’a pas été infligée par Dieu, après le péché, comme un châtiment paternel, car elle avait été déclarée peine du péché, avant le péché; et elle perdure après le péché, et après la rémission du péché. Genèse 2 : « Le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort. » Et aux Romains 5 : « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, dans lequel tous ont péché. » Et Calvin lui-même (livre 2, chapitre 1, verset 8) confesse ouvertement que la vraie mort est la peine du péché. Comment donc la mort peut-elle être un fléau paternel pour prévenir les péchés futurs ? Car, celui qui meurt ne plus s’amender.
En plus de la mort commune à tous, qui est une peine du péché originel, nous avons d’autres exemples dans l’Écriture de personnes qui ont été punies de mort violente, quand le péché leur avait été remis. Leur mort ne pouvait pas non plus être un châtiment paternel qui servait de remède pour les péchés futurs. Car, dans Exode 32, Dieu, à la prière de Moïse, a épargné le peuple. Et cependant Moïse, en expiation du péché, ordonna de tuer des milliers d’Israélites, choisis au hasard. Et de même, aux Nombres 14, quand le peuple murmurait, et quand Dieu avait été apaisé par Moïse, plusieurs périrent, quand même, dans le désert. À 3 rois 13, le prophète du Seigneur, qui avait été désobéissant à la parole du Seigneur, a été tué par un lion, comme un autre prophète le lui avait prédit. Et cependant, pour que nous comprenions que sa faute avait été remise, et qu’il avait vécu en saint, le lion ne toucha ni à son cadavre ni à celui de son cheval, il en fut même le gardien jusqu’à ce qu’on vint l’ensevelir. Ensuite, à 1 Corinthiens 11, il est dit : « Voilà pourquoi il y a chez vous beaucoup d’imbéciles, et pourquoi beaucoup sont morts. » Saint Ambroise, comme d’autres pères, enseigne que, dans la primitive église, un grand nombre de ceux qui ont communié indignement ont été punis de mort. Que cette faute leur ait été remise, les paroles de l’apôtre le laissent entendre : « Nous sommes corrigés par le Seigneur pour ne pas être condamnés avec ce monde. »
Se présentent ici deux célèbres témoignages de saint Augustin. Le premier est tiré du traité 124 sur Jean : « L’homme est forcé de tolérer des maux, même après que ses péchés ont été remis. Pour en arriver à cette misère, la première cause fut le péché. Cette peine est plus accablante que la faute, de peur qu’on pense que la faute était petite si, avec elle, finissait aussi la peine. Et par cela, ou pour une démonstration de la misère qui nous est due, ou pour une correction de la vie fautive, ou pour la pratique de la patience nécessaire, la peine retient l’homme temporairement, même quand elle ne détient pas un coupable destiné à la damnation éternelle. » Le second est dans le psaume 50 : « Tu as aimé la vérité. C’est-à -dire que tu n’as pas laissé impunis les péchés de ceux que tu avais pardonnés. C’est ainsi que tu as d’abord fait appel à ta miséricorde, mais de façon à conserver aussi la vérité. Tu pardonnes à celui qui confesse, mais en le punissant quand même, tu conserves la miséricorde et la vérité. » On prouve cet argument. Il y en a un grand nombre qui ont commis beaucoup de péchés. Mais, à l’article de la mort, ils se convertissent, quand ils ne peuvent plus faire pénitence. Il s’ensuit nécessairement que, après cette vie, ils doivent satisfaire.
Ils répondent que, à la mort, tout est effacé. On peut objecter à cela que la mort est la peine du péché originel, qu’elle est donc commune à tous, même aux enfants. Il faut donc trouver une autre peine pour les péchés actuels. De plus, Dieu agirait injustement, et ne se comporterait pas comme notre providence s’il punissait par une seule et même peine, la mort, les péchés grands et petits, nombreux et rares. La troisième raison on la tire de l’opinion commune des Gentils. Car, c’est ce que confessent les Hébreux, les mahométans, les Gentils, autant les philosophes que les poètes. Au sujet des Juifs, il y a le livre des Macchabées (chapitre 12), car à ce livre, on doit prêter au moins la même foi qu’à ceux de Joseph ou de Virgile. De plus, Joseph (au chapitre 19 de son livre sur la guerre juive), indique que les Juifs avaient coutume de prier pour les morts, mais non pour ceux qui se suicidaient. Au sujet des Mahométans, le Coran nous montre qu’ils confessent ouvertement le purgatoire. Au sujet des Gentils, Platon dans Gorgias et dans Phédon, Cicéron dans le songe de Scipion, et Virgile 6 Éneides : « Ils sont donc exercés par des peines, ils expient leurs maux passés dans des supplices. » De même Claudien, livre 2, Ruffin, vers la fin) : « Par mille figures, différentes sortes de personnes sont purgées dans le fleuve Léthé. »
Que quelqu’un ne dise pas que ne fait que grossir l’erreur et la fable le fait que les Mahométans et les Gentils pensent ainsi, car les choses sur lesquelles conviennent à peu près toutes les nations ne peuvent provenir que de la lumière naturelle commune à tous les hommes. Les choses qui ont été imaginées et inventées par les hommes sont d’une grande diversité, comme le sont les différentes nations. Nous disons, par exemple, qu’il est très vrai que Dieu existe, comme l’enseignent toutes les nations. Mais nous ne recevons pas les dieux particuliers que chaque nation s’est fabriqués. Nous disons également qu’il est vrai que, après cette vie, il y ait des ré compenses et des punitions, comme l’enseignent aussi les nations. Mais nous ne recevons pas les fables particulières qu’elles ont inventées pour l’expliquer. Il en est de même de la confession du purgatoire, qu’enseignent à peu près tous les peuples. Il faut donc dire que c’est une confession de la lumière naturelle. Car, c’est la connaissance de la providence divine qui a semé l’idée du paradis et de l’enfer, et aussi du purgatoire, au moins d’une manière confuse et générale. Nous voyons, en effet, que des punitions et des récompenses sont distribuées dans cette vie, que les mauvais ont plus de biens, et les bons plus de mal, la plupart du temps. Nous en déduisons que c’est dans l’autre vie que la providence exercera le jugement, qu’elle récompensera les bons et punira les méchants.
Nous voyons de plus, que, parmi ceux qui émigrent de cette vie, il y en a qui sont très mauvais, d’autres très bons, qu’il y en aussi qui sont médiocrement bons et médiocrement mauvais. Nous jugeons donc, par la lumière naturelle, que, après la mort, des peines éternelles seront imposées aux très mauvais, et des récompenses éternelles aux très bons, et des peines temporaires qui serviront de passage vers les récompenses pour ceux qui sont médiocrement mauvais ou bons. C’est ce raisonnement qu’a suivi Platon et d’autres qui, dotés de la seule lumière naturelle, ont confessé l’existence du purgatoire.
La quatrième preuve, on la tire d’apparitions d’âmes qui ont déclaré être dans le purgatoire, et qui ont demandé du secours aux vivants. Puisque ces apparitions ont été retenues par des hommes très judicieux, nous avons de bonnes raisons de penser qu’elles sont vraies. Il est loisibleà Luther et aux magdebourgeois d’en rire. Saint Grégoire (livre 4, chapitre 40 de ses dialogues) parle de l’âme de Paschasiius qui est apparue dans les thermes de Ptulean à l’évêque saint Germain, et qui a été libérée par ses prières. Et, au chapitre 35, il raconte un autre cas semblable. Saint Grégoire parle également d’un de ses moines pour lequel il avait dit trente messes, et qui fut libéré du purgatoire. Grégoire de Tours (livre sur la gloire de la confession, chapitre 5, saint Martin) écrit : « Une certaine vierge, du nom de Vitaline, a raconté avoir été envoyée en enfer à cause d’un léger péché, à savoir, qu’elle ne disait pas les heures canoniales en des temps distincts. En effet, le matin, elle disait toutes les heures une après l’autre, pour qu’elle puisse vaquer plus facilement toute la journée aux affaires impériales.
Bède (live trois, chapitre 19 de son histoire des Angles), écrit que, après être ressuscité des morts, Fursé a raconté plusieurs choses qu’il avait vues dans le purgatoire des peines. Et dans le livre 5, chapitre 13, il rapporte une vision admirable d’un certain Diethelme, qui, revint à la vie après sa mort, et qui raconta des choses merveilleuses sur l’enfer, le ciel et le purgatoire. Sa vie ultérieure et les fruits spirituels de son apostolat, attestent qu’il a dit la vérité. Saint Bernard (dans la vie de Malachie) rapporte que la sœur défunte de Malachie lui apparut plusieurs fois quand elle était encore détenue dans le purgatoire, et qu’elle a été libérée par de fréquentes oblations de la sainte eucharistie. Et ( au livre 1, chapitre 10 de la vie de saint Bernard), l’abbé Guillaume raconte que quand saint Bernard était encore vivant, un de ses moines défunt qui était détenu dans le purgatoire, lui apparut, et a été libéré peu de temps après par les prières et les sacrifices des moines de Citaux. Saint Bernard lui-même avait coutume de raconter ce fait, comme le note l’auteur de sa vie.
Au livre premier de la vie de saint Anselme, nous lisons quelque chose de semblable. Saint Anselme s’est imposé des sacrifices pendant un an entier, et il a appris enfin par l’apparition de son ami, qu’il avait été libéré du purgatoire. On peut lire plusieurs histoires semblables dans Vincent (livre du miroir historique), dans les révélations de sainte Brigitte, dans la vie de l’admirable Christiane. Mais ceux que nous rapportons sont plus authentiques. Les magdebourgeois répondent que ce sont des fables. Mais il n’est pas crédible que tant de grands saints aient voulu tromper, ni même être trompés, puisqu’ils avaient l’esprit de discernement, et qu’ils étaient des amis de Dieu.
La dernière raison qu’on pourrait trouver est que cette opinion qui enlève le purgatoire est non seulement fausse, mais pernicieuse. Car elle rend stupides les hommes qui pensent devoir éviter les péchés et faire de bonnes œuvres. Car, celui qui pense qu’il n’y a pas de purgatoire, et que sont abolis après la mort tous les péchés de ceux qui meurent dans la foi, pourra facilement penser : pourquoi me fatiguer à prier, à pratiquer la continence, et à faire des aumônes ? Pourquoi priverais-je mon cœur de délices et de voluptés, puisque, à ma mort, tous mes péchés, quel que soit leur nombre, quelle que soit leur grandeur, seront détruits ? Mais celui qui pense que, en plus de l’enfer, demeure le feu cuisant du purgatoire, et que tout ce qui n’a pas été détruit par de dignes œuvres de pénitences sera détruit là , cette personne sera certainement plus vigilante et plus prudente.
CHAPITRE 12
On réfute les arguments tirés des Écritures
Il reste à réfuter les arguments tirés de l’Écriture, des pères ou de la raison.
La première objection vient du psaume 126 : « Quand il donnera à sesbien-aimés le sommeil, le voilà l’héritage du Seigneur. » Il n’y a donc pas de purgatoire entre la mort des fidèles et l’obtention de l’héritage céleste. » Jepense que ce psaume parle de la résurrection générale, comme saint Augustin l’expose correctement. Et voici quel est le sens de ces mots : quand il donnera à ses bien-aimés le sommeil, c’est-à -dire quand tous les élus dormiront de la mort corporelle, le voici l’héritage du Seigneur, c’est-à -dire, tout de suiteapparaîtra l’héritage du Christ, pour tous ses élus qui ressuscitent dans la gloire, cet héritage étant aussi une récompense du Christ, qu’il nous a acquise par sa vie et sa passion. L’héritage et la récompense sont donc une seule et même chose, comme sont une seule et même chose les fils et les fruits du ventre. Car les fils de Dieu par adoption sont l’héritage du Seigneur. Et les mêmes fils qui sont appelés fruits du ventre, sont la récompense du même Seigneur. Ajoutons que, dans le texte hébreu, que les adversaires préfèrent au latin, on n’a pas « quand il donnera », mais « il donnera ainsi. » En conséquence toute la force de l’argument est détruite, car n’est pas exprimé dans le texte quand viendra l’héritage du Seigneur.
La deuxième objection. Ecclésiaste 9 : « Tout ce que peut faire ta main, fais-le instantanément, car dans l’enfer où tu te diriges, il n’y a ni œuvre, ni raisonnement, ni sagesse, ni science. » Il semble que le sage veuille signifier par ces paroles qu’il n’y a pas de remède dans ce siècle. » Quelques-uns répondent que Salomon a dit ces choses en se mettant dans la personne des impies qui enlèvent non seulement le purgatoire, mais l’enfer, et qui pensent qu’il n’y a rien après la mort. D’autres enseignent que Salomon parle à ceux qui vivent dans l’oisiveté et la luxure, et qui se dirigent tout droit vers l’enfer. Dans ce lieu, en effet, il n’y a rien, nul remède, et nulle consolation. Saint Jérôme rapporte l’une et l’autre explication dans son commentaire.
Et saint Grégoire (livre 4, chapitre 39 des dialogues) applique plutôt cela à ceux qui se dirigent vers le purgatoire. Car, seuls peuvent être purgés, et aidés par les prières des vivants, ceux qui, pendant leur vie, ont mérité par de bonnes œuvres de pouvoir être aidés par les autres dans l’autre vie. Tous doivent donc, pendant cette vie, faire autant de bonnes choses qu’ils le peuvent, car, dans l’autre vie, ils ne seront aidés que dans la mesure où ils ont mérité de l’être par ce qu’ils ont fait ici-bas.
La troisième objection. Ecclésiaste 11 : « Si l’arbre tombe au nord ou au sud, il ira là où il tombe. » Il n’existe donc pas de troisième endroit, le purgatoire, d’où l’on peut sortir. » Je réponds que le sage parle, au sens littéral, de la mort corporelle, et il veut dire que les hommes devront nécessairement mourir, et que quand ils seront morts, ils ne pourront jamais ressusciter par eux-mêmes, comme un arbre qui demeure nécessairement à l’endroit où il est tombé, et que c’est là qu’il pourrit et se décompose. Mais, si nous voulions appliquer cela à l’état de l’âme, il faudrait dire alors que ceux qui appartiennent au purgatoire tombent au sud, c’est-à -dire dans l’état du salut perpétuel, dans lequel ils demeureront toujours. On peut entendre aussi par sud le ciel, et par nord l’enfer; mais tous ne tombent pas au sud ou au nord.
De plus ce texte n’apporte aucune objection au purgatoire, car ce qu’on peu en tirer c’est que s’il s’opposait à l’affirmation du purgatoire, il s’opposerait aussi à l’affirmation de ce lieu où descendaient les saints pères avant l’avènement du Christ, qu’on donne à ce lieu le nom de sein d’Abraham, de limbes des pères, ou d’enfer. Car il est certain que les pères ne sont pas demeurés perpétuellement dans cet cachot. Voir saint Jérôme dans son commentaire, et saint Bernard, sermon 49 ex parvis.
La quatrième objection. Ezechiel 18 : « Quand l’impie se sera détourné de son impiété, je ne me souviendrai plus de toutes ses iniquités. » Et « comment, s’exclame Pierre martyr, Dieu ne se rappellerait-il plus toutes les iniquités de l’impie, s’il les punit si sévèrement dans le purgatoire » ? Je donne deux réponses. La première. Ne pas se souvenir des iniquités n’est rien d’autre que ne pas conserver d’inimitié envers celui qui a péché. Car si se souvenir des iniquités voulait dire punir les mauvaises actions, se souvenir des saintes actions voudrait dire récompenser de bonnes actions méritoires. Or, les adversaires ne concèdent pas que se souvenir des saintes actions signifie récompenser les bonnes actions méritoires, de peut d’être contraints d’admettre les mérites des justes. Ils ne doivent donc pas concéder non plus que se souvenir des iniquités c’est punir les iniquités. Car, Ézéchiel parle de la même façon de la sainteté et de l’iniquité.
La deuxième réponse. Se souvenir des iniquités c’est punir, mais punir éternellement. Car, quand nous lisons ailleurs que si le juste se détourne de sa justice, on ne se souviendra plus de ses bonnes actions, nous sommes contraints d’adopter l’explication suivante : on dit que les actions justes sont livrées à l’oubli non parce qu’elles n’ont pas été rémunérées par une récompense temporelle, mais parce qu’elles ne libèrent pas quelqu’un de la géhenne, ni ne sont rémunérées par une récompense sempiternelle. Car les pères enseignent que les œuvres bonnes des impies ne sont pas privées d’une récompense temporelle. Saint Jean Chrysostome (homélie 67 au peuple d, Antioche), saint Jérôme (Ezéchiel, chapitre 29), Saint Augustin (livre 5, chapitre 15 de la cité de Dieu), saint Grégoire (homélie 40 sur les évangiles). Et on le déduit de (Luc 16) : « Tu as reçu de bonnes choses dans ta vie. »
La cinquième objection. Matthieu 25. On trouve seulement deux ordres d’hommes. Il est dit aux uns : « venez bénis », et aux autres : « allez maudits » ! Et en Marc, à la fin : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné. » En en saint Jean 3 : « Celui qui croit n’est pas jugé; celui qui ne croit pas est déjà jugé. « Il ne reste donc, écrit Brentius, aucun autre lieu pour un purgatoire, puisqu’il n’y a que deux lieux après cette vie. » Je réponds. Au jugement dernier dont il est question en Matthieu 25, on a raison de dire qu’il n’y a que deux lieux, le paradis et l’enfer, car, alors, le purgatoire aura pris fin. Ensuite, celui qui croit sera sauvé et ne sera pas condamné, dans la mesure où il ajoute les autres choses requises. Car la foi justifie et sauve par elle-même, si ne se trouve pas par ailleurs un empêchement. C’est comme quand nous disons que de cette semence nait un arbre, on sous-entend : si ne fait défaut ni la chaleur, ni l’eau, et tout ce qui est requis en plus : l’engrais, le sarclage. Et celui qui croit ne sera pas nécessairement sauvé tout de suite par la foi, sans passer par le purgatoire. Car, plusieurs sont sauvés comme à travers le feu.
La sixième objection. Luc 23 : « Jésus dit au bon larron quelques minutes avant sa mort : aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. Donc, disent Pierre le martyr et Bernard Ochinus, il ne reste pas de purgatoire pour ceux qui n’ont pas fait ici-bas de pénitence pour leurs péchés. » Je réponds. Une mort si dure tolérée avec patience et une confession si extraordinairement admirable au moment où les apôtres du Christ l’avaient renié, pouvaient justement être comptées comme une pleine satisfaction. Ajoutons que les privilèges de certains ne font pas une loi. La septième objection. Romains 8 : « Il n’y a pas de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ. » Je réponds que, dans ce passage, saint Paul parle de la concupiscence. Il veut dire que ceux qui sont dans le Christ Jésus, et qui sont munis de sa grâce ne contractent pas de péché par ces pulsions, s’ils ne consentent pas aux mouvements de la chair. Ce passage ne s’oppose donc pas au purgatoire, mais à l’hérésie des adversaires qui veulent que soient de vrais péchés, des émotions qu’éprouve le juste, mais auxquelles il ne consent pas.