Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 158)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La deuxième. Parce que l’église grecque, qui est l’autre part de l’ Église, a longtemps résisté à ce dogme, au concile de Florence. Donc, si jusqu’à aujourd’hui, la moitié de l’Église ne croit pas dans le purgatoire, comme peut-il être un dogme de foi ? La troisième. Denys, au dernier chapitre de la hiérarchie ecclésiastique, propose une question : pourquoi, dans les sépulcres des fidèles, les anciens prient-ils pour les défunts. Or, il ne se souvient pas du purgatoire, mais sue à grosses gouttes pour solutionner ce problème. Or, si le purgatoire était un dogme de foi, il aurait pu répondre tout de suite facilement : priez pour les défunts, pour qu’ils soient libérés du purgatoire. La quatrième raison.

Saint Augustin affirme avoir une opinion incertaine sur le purgatoire, déclare qu’il ne le sait pas d’une foi certaine. Dans l’enchiridion chapitre 69, il dit : « Qu’une telle chose existe après cette vie, ce n’est pas incroyable. Est-ce qu’il en est bien ainsi ? On peut le rechercher, en parler ou le taire. Certains fidèles, pour avoir trop aimé les biens terrestres, seraient sauvés, les uns plus vite, les autres plus lentement, par un certain feu purgeur ». Dans le livre des huit questions de Dulcitius (question 1), il dit : « Soit donc que, dans cette vie, les hommes ne souffrent que de ces choses, ou soit qu’après cette vie, de tels jugements suivent, ne doit pas être vu comme une objection le fait que je juge être loin de la vérité l’intelligence de cette phrase. » Il dit la même chose (livre 21, chapitre 26 de la cité de Dieu) : « Après la mort de ce corps, jusqu’à ce que nous parvenions au jour qui, après la résurrection des corps, sera le jour ultime de la damnation et de la récompense, les esprits des défunts, pendant cet intervalle de temps, sont dits souffrir d’un feu que ne sentent pas les autres qui n’ont pas eu de pareilles mœurs, un feu qui consume les amours dans la vie de ce corps comme leur bois, leur foin et leur paille. D’autres ont porté avec eux des édifices d’un autre genre, ou là-bas seulement, ou ici et là-bas, ou bien ici, pour que les choses séculières, bien que vénielles, ne trouvent pas le feu brulant de la tribulation transitoire.

Je ne conteste pas, car c’est peut –être vrai. » La cinquième raison, parce que le purgatoire répugne à l’Écriture,(Jean 5, Luc 13, Apocalypse 14) » que nous avons déjà présentée et réfutée.

Tels sont ses « firmaments » qui ne nous troublent en rien, et qui ne nous empêchent nullement de soutenir constamment que le purgatoire est un dogme de foi. De sorte que celui qui ne croit pas au purgatoire ne parviendra pas au purgatoire, mais sera torturé perpétuellement dans la géhenne de feu. Il y a quatre façons de prouver les dogmes de foi. La première, par le témoignage formel de l’Écriture uni à une déclaration de l’ Église. Comme nous prouvons que le Christ est consubstantiel au Père (omoousion patri) par (Jean 10) : « Moi et le père nous sommes une seule chose », avec l’ajout de la déclaration du concile de Nicée. Autrement, la dispute avec les Ariens n’aurait jamais pris fin, puisqu’ils expliquaient différemment ce texte et d’autres semblables. Ensuite, par la déduction évidente de ce qui est dit expressément dans l’Écriture. Comme nous prouvons que le Christ a deux volontés, une divine et une humaine, par l’Écriture (le Christ est Dieu et homme) et par la déclaration du sixième concile œcuménique. Troisièmement, par la parole de Dieu exprimée par les apôtres, non écrite mais transmise, comme nous prouvons que les évangiles et les épitres sont divins.

Quatrièmement, par une évidente déduction de la parole de Dieu transmise. Comme saint Augustin prouve souvent qu’on doit nécessairement croire que les enfants ont le péché originel, même si l’Écriture n’en parle pas, parce qu’il déduisait nécessairement cette vérité de foi de la tradition apostolique du baptême des enfants. Ces quatre genres de preuves suffisent car seul est de foi ce qui a été révélé immédiatement ou médiatement, les révélations divines étant partiellement écrites, partiellement transmises oralement. Les décrets des conciles ou des souverains pontifes ou le consentement des docteurs ne rendent une chose de foi que quand ils expliquent la parole de Dieu, ou en déduisent quelque chose.

Par ces quatre moyens, le purgatoire a déjà été prouvé. Au sujet du premier, le montrent les vingt textes de l’Écriture que nous avons présentés, dont certains sont appliqués au purgatoire par toute l’Église, comme on peut le voir par les conciles et les pères que nous avons cités. Le deuxième est évident à cause des deux premiers raisonnements que nous avons faits. Le troisième est pertinent du fait qu’on ne trouve pas un commencement de ce dogme, car tous les grecs et les latins, depuis le temps des apôtres, ont toujours enseigné l’existence du purgatoire. Que de telles choses doivent être référées à la tradition apostolique, c’est ce qu’affirme saint Augustin (livre 4, chapitre 24, du baptême contre les donatistes). Le quatrième se prouve par les citations de Clément, Tertullien, et de Chrysostome présentées plus haut. En effet, ils enseignent explicitement que la prière pour les défunts est une tradition apostolique. Ce que jamais aucun ancien n’a contredit. C’est de là que nous tirons l’affirmation que le purgatoire existe. Car, si la prière pour les défunts est une tradition apostolique, il faut donc prier pour les morts. Qui ne se rend pas compte que s’ensuit nécessairement que les âmes, après cette vie, ont besoin d’aide, et sont dans des peines non éternelles, mais transitoires.

Les arguments de Pierre le martyr ne sont pas, non plus, difficiles à réfuter. Au premier, je réponds qu’il n’est pas nécessaire que l’Écriture dise tout partout. Au second, en ce qui a trait au passage de la Genèse, je réponds que ne s’est pas présentée l’occasion de parler du purgatoire. Car la Genèse n’est pas un livre de dogmes, mais une histoire des patriarches. De plus, à cette époque, la doctrine n’était pas conservée par l’écriture, mais par la tradition. Car, autrement, il faudrait dire qu’avant l’époque d’Abraham, personne n’a été justifié, parce que l’Écriture ne raconte pas comment étaient justifiés les hommes au temps d’Adam, de Noé et d’Hénoch. Au dernier, je dis que la mention du purgatoire est contenue au moins implicitement dans la Genèse 23 : « Et Abraham mit fin à son devoir funéraire. » Qui empêche de voir dans le mot « devoir » non seulement des larmes, mais aussi des prières et des jeûnes ? Et pourquoi, je le demande, Jacob et Joseph, qui moururent en Égypte, désirèrent-ils que leurs os soient transportés dans la terre promise, parce qu’ils savaient que c’était uniquement là que se faisaient des sacrifices pour les morts ?

Au sujet du passage sur le Lévitique, je nie que n’aient pas été institués des sacrifices pour les morts, puisque les sacrifices qui avaient été institués pour les pécheurs valaient autant pour les vivants que pour les morts (2 Macch 12). Et au sujet du texte de saint Paul, je dis que, à cet endroit, la seule chose qu’il a voulu dire c’est qu’il ne faut pas pleurer les morts immodérément, comme le font les païens. Non seulement ce passage ne leur est d’aucun profit, mais il plaide en faveur du purgatoire. Car dire que les âmes des proches sont gravement tourmentées dans le purgatoire, ce n’est pas apporter une matière à consolation, mais à une plus grande peine. Saint Paul voulait les consoler, et c’est pour cela qu’il leur parle de la résurrection et de la gloire. Et il conclut ainsi : « Consolez-vous mutuellement par ces paroles. » Dans d’autres passages, (comme dans la première épitre aux Corinthiens, chapitres 3 et 15, et dans l’épitre aux Hébreux, chapitre 10), saint Paul parle du feu du purgatoire, et d’un baptême laborieux reçu pour les morts.

Au deuxième je dis que l’Église grecque n’a jamais douté du purgatoire, comme il appert des textes cités (Denys l’aréopagite, Origène, Athanase, Basile, Grégoire de Naziance, Grégoire de Nysse, Ephrem, Chrysostome, Cyrille, Épiphane, Theodoret, Damascène, et du concile de Florence). Car ce que prétend Pierre le martyr, à savoir que dans ce concile les Grecs ont longtemps résisté, c’est tout simplement un mensonge. Car, dans la première session et dans la dernière, ils affirment avoir toujours cru dans le purgatoire, et avoir toujours prié pour les morts; et n’avoir eu des doutes que pour la qualité de la peine, c’est-à-dire, si c’est un feu ou autre chose. La négation du purgatoire par les Grecs dont il se vante est donc une fausseté, ou elle n’est vraie que pour certaines personnes en particulier.

Le troisième argument de Pierre le martyr m’étonne grandement. Car, même si Denys ne nomme pas le purgatoire, il dit expressément qu’on prie pour les morts afin qu’ils soient libérés de leurs péchés. Au chapitre 7, par 3 : « Par des prières, il demande à la bénignité divine de remettre tous les péchés que celui qui est sorti de la vie a commis par fragilité humaine. » Ensuite, il se demande : pourquoi prie-t-on pout les défunts ? Pour que leur soient remis les péchés, comme il est dit que tous recevront selon qu’ils ont agi dans le corps ? Et il répond qu’on prie parce que, par les mérites de leur vie, ils ont été trouvés dignes de pouvoir tirer du profit des prières des vivants. » À moins donc que Denys n’ait milité contre lui-même, il n’a pas pu ignorer ou nier le purgatoire, puisqu’il parle si clairement d’une prière pour les péchés des défunts.

Au quatrième, nous opposons d’autres passages de saint Augustin. Dans le même enchiridion chapitre 110, il affirme que les prières et les sacrifices sont profitables aux âmes. Et semblablement, (question 2 à Dulcitiium, et dans le livre 21, chapitre 24 de la cité de Dieu), il dit qu’il est avéré que les âmes sont purgées après cette vie, et (au chapitre 1 du soin aux morts) il dit : « Il n’est pas douteux que les prières pour les morts leur soient profitables. » Pierre le martyr répondra que ces passages doivent être expliqués par ceux où il exprime un doute. Comment, je le demande, pouvons-nous expliquer des mots comme : il est avéré, il n’est pas douteux, par ces autres mots : ce n’est pas incroyable, c’est peut-être vrai ?

Il est donc nécessaire de dire que saint Augustin a cru, de foi, certaines choses sur le purgatoire, et a douté d’autres. De quoi a-t-il douté, nous ne pouvons pas l’exposer facilement. Car, lui-même n’a pas clairement dit de quoi il doutait. Il faut au moins lui reconnaitre qu’il n’a pas douté de l’existence du purgatoire en général. Avec cette foi assurée, peut cohabiter un doute sur la qualité de la peine infligée, de la qualité du péché qui est puni, du lieu, de la durée. Mais cette foi certaine dans le purgatoire que saint Augustin dit avoir ne peut pas coexister avec un doute sur le purgatoire en général. Je dis donc que, dans ces passages, saint Augustin ne doutait que du genre de péchés qui est puni. Par exemple. Un amour immodéré des biens temporels est purgé par les différentes épreuves envoyées par la providence, comme la mort d’une épouse, des enfants. Il est aussi croyable que, après cette vie, demeure encore dans l’âme séparée certaines reliques des affections terrestres, qui ont à être purgées par des tribulations et des souffrances. Car, même si les âmes privées de corps ne semblent pas pouvoir être atteintes par les affections corporelles, puisqu’elles sont les formes des corps, et ont demeuré longtemps dans le corps, elles sont liées par un certain désir d’elles. Et parce que cette chose est très difficile, on a raison de penser que saint Augustin a longtemps cherché sans jamais trouver. Au cinquième, on a répondu plus haut.

LIVRE SECOND

LES CIRCONSTANCES DU PURGATOIRE

CHAPITRE PREMIER

Des personnes auxquelles convient le purgatoire

Nous avons démontré jusqu’à présent que le purgatoire existe. Nous disserterons maintenant des circonstances du purgatoire, c’est-à-dire des personnes, du lieu, du temps, des suffrages, et d’autres choses du même genre.

La première question. À quelles personnes une purgation convient-elle après cette vie ? Il y a eu beaucoup d’erreurs sur cette question. La première. Doivent être purifiés, après cette vie, autant les bons que les mauvais, à l’exception du seul Christ. On a coutume d’attribuer cette opinion à Alcuin, mais il ne semble pas qu’il ait été le seul à la professer, beaucoup de pères l’ayant soutenue. Origène (homélie 14 sur Luc) : « Je pense que, même après la résurrection des morts, nous aurons besoin d’un sacrement qui efface et purifie. Car, personne ne peut ressusciter sans taches, et on ne peut trouver aucune âme qui soit aussitôt libérée de tous les vices. » Et, au psaume 36, il ajoute : « Il est nécessaire que nous venions tous à ce feu, même un Paul, même un Pierre. » Saint Ambroise (psaume 36) : « Dans ce feu donc seront purgés les fils de Lévi, dans le feu d’Ezéchiel, dans le feu de Daniel. » Et, (dans le sermon 20 sur le psaume 118), commentant ces mots de Genèse 4 : « Il a placé devant le paradis un glaive enflammé » il dit: « Ce glaive enflammé est un feu purgeur, par lequel passe nécessairement quiconque entre au paradis. Car tous doivent passer par les flammes, même un Jean ou un Pierre. » Et plus bas : « Un seul n’a pas pu sentir ce feu, le Christ, qui est la justice de Dieu. »

Saint Hilaire semble avoir expliqué de la même façon ces paroles du psaume 118 : « Mon âme a souhaité pouvoir désirer les jugements de ta justice. » Il insinue là que même Marie a du passer par ce feu. De même Lactance (livre 7, chapitre 21 des institutions divines), et saint Jérôme, commentant ces paroles d’Amos 7 : « Il appelé le feu pour le jugement.  » Ainsi que Rupert (livre 3, chapitre 32 sur la Genèse), expliquant le glaive enflammé. Cette sentence, si on la prend comme elle sonne, contient manifestement une erreur. Car, dans le concile de Florence, dernière session, il a été défini que certaines âmes sont reçues en enfer, d’autres au purgatoire, et d’autres immédiatement au ciel. De plus, l’Église a toujours cru que ceux qui meurent tout de suite après le baptême n’ont aucune peine du purgatoire à subir, (comme saint Augustin l’enseigne constamment, livre 21, chapitre 16 de la cité de Dieu), ainsi que ceux qui sont baptisés dans leur propre sang. Saint Cyprien (livre 4, épitre 2) dit que tous les péchés sont purifiés par le martyre, et que les martyrs parviennent immédiatement à la récompense

Ajoutons que l’enseignement des pères cités (à l’exception d’Origène) peut recevoir un bon sens, car quelques-uns d’entre eux n’entendent pas par feu un feu purgeur, mais le feu du divin jugement, comme le dit saint Paul (dans la première épitre aux Corinthiens, chapitre 13) : « Le feu montrera, en l’éprouvant, ce que vaut l’œuvre de chacun. » Et de cette façon, il faut reconnaitre que tous les saints, à l’exception du Christ, passeront par le feu. C’est ainsi que semblent parler du feu Hilaire et Jérôme, et saint Ambroise.

D’autres semblent entendre par feu le vrai feu du purgatoire, par lequel les saints passent sans en recevoir aucune lésion, car ils passent matériellement, mais non formellement. C’est ainsi que semblent parler Lactance, Ambroise et Rupert. Lactance : « Mais quand Dieu jugera les justes, il les examinera eux aussi par le feu. Ceux dont les péchés l’emporteront par le poids ou le nombre, seront plongés etbrûlés dans le feu.  Ceux dont la pleine justice et la maturité de la vertu aurabrûlé ces péchés, ne seront pas affectés par le feu, car ils ont quelque chose de divin en eux qui repousse la violence de la flamme.» C’est ainsi que parle aussi saint Ambroise (psaume 36). Après avoir dit que tous passeront par le feu, il ajoute que quelques-uns resteront dans ce feu perpétuellement, que quelques-uns serontbrûlés, mais non consumés, que pour d’autres, les saints, le feu ressemblera à la rosée, comme pour les trois enfants de la fournaise de Babylone.

Conforme à cette sentence est la vision de Fursy, que décrit Bède (livre 3, chapitre 19 de son histoire). Il vit, dans la route vers le ciel, de très gros feux par lesquels il fallait nécessairement passer. Mais il vit en même temps ceux qui n’avaient rien en fait de combustible, c’est-à-dire rien en fait de faute ou de peine, passer au travers indemnes. Il en vit d’autres qui étaient plus ou moinsbrûlés selon qu’ils apportaient plus ou moins de combustible. Cette sentence qui enseigne que tous doivent passer par le feu, même si tous ne sont pas affectés par le feu, je n’oserais ni la déclarer vraie, ni la réprouver comme une erreur.

La deuxième erreur. Tous les méchants, autant hommes que démons devront être sauvés quand l’enfer sera complètement évacué. Et, en conséquence, toutes les peines après cette vie, sont de nature purgative. Cette erreur fut celle d’Origène, et elle a été réfutée par Épiphane (épitre à Jean de Jérusalem), par saint Augustin (livre 21, chapitre 17 et 23 de la cité de Dieu), par saint Jérôme (chapitre 3 de Jonas,) par saint Grégoire (livre 9, chapitre 45, et chapitres 12 et 13 des morales). Car en Matthieu 25, il est dit : « Allez, maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. » Et de peur qu’on réponde : c’est le feu qui est éternel, non le séjour dans le feu, le Seigneur conclut : « Ils seront ceux-là dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle. » Et apocalypse 20 : « Le diable qui les séduisait a été envoyé dans l’étang de feu et de soufre, là où la bête et les pseudo prophètes seront tourmentés jour et nuit pendant les siècles des siècles. »

Ruffin attribua une erreur semblable à saint Jérôme (dans son premier livre d’invectives contre Jérôme), mais injustement. Car, saint Jérôme fut un ennemi acharné de cette erreur, comme il appert, en plus du texte cité, de l’apologie 2 contre Rufin, du livre 1 contre les pélagiens, et del’épître à Pammachius sur les erreurs de Jean de Jérusalem, et du commentaire des derniers mots d’Isaïe. Les paroles que cite Rufin sur le commentaire de Jérôme surl’épître aux Éphésiens sont dites en la personne d’Origène, comme saint Jérôme l’enseigne au sujet de semblables erreurs (dans son apologie 1 contre Rufin). On dit qu’existe encore le livre d’un certain anabaptiste du nom de Stanilas, intitulé de la divine philanthropie, qui soutient cette erreur d’Origène. Mais je n’ai pas encore pu voir ce livre.

La troisième erreur est celle de ceux qui soutiennent que sont temporaires les peines de tous les pécheurs, mais non des démons, qui sont imposées après cette vie. Comme saint Augustin le rapporte et le réfute (livre 21, chapitres 18 et 24 de la cité de Dieu). La quatrième erreur est de ceux pour qui ces peines ne valent que pour les chrétiens, qu’ils soient hérétiques ou catholiques, comme le rapporte saint Augustin (au même endroit, chapitres 19 et 25). La cinquième est de ceux qui pensaient que seuls les catholiques étaient ainsi punis. Augustin (chapitres 20 et 25). Ces erreurs sont réfutées dans Matthieu 25 : allez au feu éternel. Et apocalypse 20 : « Ils sont suppliciés dans les siècles des siècles. » Ainsi qu’en Isaïe (dernier chapitre) : « Leur feu ne s’éteindra pas. » Et Galates 5 : « Ceux qui font de telles choses neposséderont pas le royaume de Dieu. » Car, dans ces passages, ce ne sont pas seulement les démons qui sont punis jusqu’à la fin du monde, non seulement les hérétiques ou les païens, mais les mauvais catholiques. »

Les fondements de toutes ces erreurs sont au nombre de quatre. Le premier, parce qu’il est dit dans le psaume 96 : « Dieu oubliera-t-il d’être miséricordieux, ou ses miséricordes sont-elles contenues dans sa colère ? Le deuxième. Parce que, aux Romains 11, il est dit : « Dieu a tout renfermé dans l’infidélité pour avoir pitié de tous. » Le troisième. Parce que si les saints prient pour leurs ennemis, et sont exaucés en ce siècle, ils prieront encore beaucoup plus, et seront exaucés davantage au jour du jugement. Le quatrième. Parce que nous voyons, dans l’Écriture, que Dieu a décrété des punitions sans les donner, comme en Jonas 3 : « Encore quarante-jours et Ninive sera détruite. » Ces passages nous font comprendre que quand Dieu menace de nous envoyer des supplices, il n’a pas l’intention de les envoyer réellement, mais seulement à ceux qui méritent une punition. Mais au premier répond saint Augustin (livre 21, chapitre 24 de la cité de Dieu). Il dit qu’il faut entendre ces paroles seulement pour les bons, ou si elles s’étendent à tous les damnés, le sens est que les damnés doivent être punis éternellement, mais seulement selon que la justice le requiert. On peut entendre aussi ces mots de cette vie, de laquelle on dit : « Voici le temps acceptable. » Car, au sujet du jugement futur, il est dit en Jacques 2 : « Un jugement sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde. »

Au deuxième, saint Augustin répond de la même façon : pour qu’il ait pitié de tous ne signifie pas tous les hommes, mais toutes les nations, autant les Gentils que les Juifs, de sorte que certains parmi les Gentils et les Juifs seront sauvés. C’est comme cette autre phrase : il a tout renfermé dans l’infidélité, qui signifie autant les Gentils que les Juifs, c’est-à-dire certains parmi les Gentils, et certains parmi les Juifs. Car Dieu, avant l’avènement du Christ, a permis que les Gentils suivent leurs propres chemins dans l’infidélité et l’idolâtrie, pour qu’après, dans leur confusion, ils demandent un médecin et le trouvent, comme cela est arrivé. Ensuite, après la conversion des Gentils, il a permis que les Juifs se ruent dans l’infidélité pour que, eux aussi, à la fin du monde, dans leur confusion et leur humiliation, ils se convertissent à leur tour.

Au troisième, il répond. Les saints prient dans ce monde parce qu’ils savent que c’est le temps de la pénitence fructueuse. Mais, au jour du jugement, ils ne prieront pas pour les damnés, comme maintenant nous ne prions pas pour les démons et les damnés. Au quatrième, saint Augustin répond que Ninive a été renversée, comme il avait été prédit, car tous les mauvais étaient devenus bons, ce qui est un renversement merveilleux et agréable à Dieu. On peut répondre que les supplices de Dieu qui sont intentés dans cette vie sont comminatoires, puisqu’ils sont conditionnels, c’est-à-dire, à moins qu’on ne fasse pénitence. Mais, après cette vie, il n’y pas de pénitence, du moins fructueuse. Car il est dit en Jean, chapitre 9 : « Agissez pendant qu’il fait encore jour, car vient la nuit pendant laquelle personne ne peut rien faire. » Et Ecclsias 9 : « Dans les enfers il n’y a ni œuvre, ni raisonnement. »

La sixième erreur est de ceux qui voulaient que seuls les catholiques et tous les catholiques qui persévéraient dans la foi descendent dans le purgatoire, même si quelques-uns avaient très mal vécu. Cette erreur est rapportée par saint Augustin (livre 21, chapitres 25 et 26 de la cité de Dieu, dans l’enchiridion, chapitre 68, dans de la foi et des œuvres, chapitres 14, 15, 16, et dans la question 1 à Dulcitius, Carme en Matthieu3, on dit au sujet des fidèles mauvais : « les pailles seront brulées dans le feu inextinguible. » Et en Matthieu 25, il est dit aux fidèles qui ne sont pas miséricordieux : « Allez au feu éternel. »  Et à 1 Corinthiens 6, il est écrit pour les fidèles par Paul : « Ni les ivrognes, ni les avares, ni les adultères, ni les homos, ni les maudits ne possèderont le royaume des cieux. Et on trouve des choses semblables dans Galates 5, et Éphésiens 5.

Le fondement de leur erreur vient de 1 Corinthiens 3 : « Il sera sauvé comme par le feu. » Ils pensaient eux, entendre par fondement la foi catholique, par argent et or, toutes les bonnes œuvres, par bois, chaume et paille tous les péchés. Mais, cela a été suffisamment réfuté. Il est à noter qu’il y en a quelques-uns à avoir pensé que saint Jérôme était tombé dans cette erreur, car, commentant les derniers mots d’Isaïe, il dit : «  Nous pensons que sont éternels les tourments des démons, de tous les négateurs et impies, qui ont dit dans leur cœur : il n’y a pas de Dieu. Mais pour les tourments des chrétiens dont les œuvres doivent être éprouvées et purgées dans le feu, nous estimons que la sentence du juge sera intermédiaire et mêlée à la clémence ». Il dit la même chose dans son livre u contre les pélagiens : « Si Origène dit que toutes les créatures raisonnables ne doivent pas être perdues, que nous importe à nous, qui enseignons que le diable et ses satellites et tous les impies périront éternellement. Les chrétiens eux, s’ils ont été prévenus par le péché, devront être sauvés par les peines. »

Il semble, cependant, que Jérôme ne soutenait pas cette erreur au chapitre 25, où il s’agit manifestement de la damnation éternelle des fidèles pécheurs. Ni aux Galates chapitre 5 : « Pensons-nous que nous obtiendrons le royaume des cieux si nous ne sommes ni idolâtres, ni fornicateurs ? N’y a-t-il pas les inimitiés, la rancune, la colère, les rixes, les dissensions, l’ébriété etc. Ces choses semblent petites, mais elles nous excluent du royaume de Dieu. » Dans les lieux cités, saint Jérôme ne veut pas dire que tous les chrétiens seront sauvés par les peines, mais que seuls les chrétiens seront sauvés par les peines. Voilà pourquoi, dans le premier texte, il dit que les chrétiens impies doivent être sauvés, mais il ajoute une condition restrictive quand il dit : « dont les œuvres devront être éprouvées et purgées dans le feu. » C’est-à-dire, seuls seront sauvés les impies chrétiens dont les œuvres mal purgées, quant à la faute, devront être purgées quant à la culpabilité de la peine. Et plus loin, il oppose aux impies les chrétiens, qui sont prévenus par la mort en état de péché, pour qu’on comprenne qu’il ne parle que des chrétiens pieux.

La septième erreur est de ceux qui estiment que tous ceux qui ont fait l’aumône doivent être sauvés par le feu du purgatoire, même s’ils ont persévéré dans leurs crimes jusqu’à la mort. Saint Augustin repousse cette erreur (dans enchiridion livre 21, chapitres 75, 76, et dans es chapitres 22 et 27 de la cité de Dieu.) Car, par des paroles très claires, l’Écriture, en plus de l’aumône, exige beaucoup de choses pour la justification de l’impie. Luc 13 : « Si vous ne faites pas pénitence, vous périrez tous ! » 1 Corinthiens 3 : « Si je distribue tous mes biens en nourriture aux pauvres, et si je n’ai pas la charité, cela ne me sert à rien. » Quelle charité a-t-il, je le demande, celui qui ne craint pas d’offenser Dieu, ou qui, après l’avoir offensé, ne cherche pas à se réconcilier avec lui ? Mais ils disent : au jour du jugement, l’examen ne portera que sur l’aumône. Car, en Matth 25, ceux qui ont fait l’aumône sont envoyés au royaume de Dieu, et les autres en enfer. Je réponds que Dieu a indiqué les observances les plus petites pour que nous puissions nous faire une idée des plus grandes. Car celui qui menace de l’enfer ceux qui n’ont pas donné de leurs biens, punira davantage celui qui fera l’aumône avec de l’argent mal acquis, et couronnera davantage ceux qui ont sacrifié leur vie pour la foi. Voir le reste dans notre dispute sur l’aumône.

Ces erreurs une fois réfutées, demeure la dernière sentence, la vraie, la catholique. Le purgatoire est seulement pour ceux qui meurent avec des fautes vénielles, dont il est question dans 1 Corinthiens, chapitre 3. Ce sont ceux-là qui construisent sur le fondement avec du bois, du foin et de la paille, et qui seront sauvés comme par le feu. Le purgatoire est aussi pour ceux qui, après la rémission des fautes, décèdent avec la culpabilité de la peine. C’est d’eux que parle Luc 12 : « Tu n’en sortiras pas tant que tu n’auras pas rendu le dernier centime. » Et dans les autres lieux cités.

CHAPITRE 2

Au purgatoire, les âmes ne peuvent ni mériter ni pécher

Suit l’autre question. Dans le purgatoire, y a-t-il place pour le mérite et le péché ? Quand Luther confessait le purgatoire, il en parlait de façon à le confondre autant avec l’état de cette vie qu’avec celui de l’enfer. Il soutenait que les âmes du purgatoire pouvaient mériter, ce qui est le propre de cette vie, et pécher de nouveau, et même désespérer de leur salut, ce qui est le propre des damnés. La raison en était qu’il estimait que les âmes qui étaient envoyées dans le purgatoire étaient celles qui n’étaient pas parfaites dans la charité. Car, celles qui n’ont pas du tout de charité sont envoyées en enfer, et au ciel celles qui l’ont parfaite. Comme la charité imparfaite devait augmenter, et qu’elle ne peut augmenter sans de nouveaux mérites, c’est pour cette raison qu’il a placé dans le purgatoire un état de mérite. De plus, parce que la charité parfaite rejette loin d’elle la peur, et que l’imparfaite a de la crainte mêlée à la charité, la peur servile, peur que Luther estime être un péché, il en déduisait que les âmes péchaient de nouveau parce qu’elles continuaient à craindre, à être horrifiées, à fuir les peines, et à chercher ce qui leur appartient. Voir le livre de Luther sur le purgatoire que Jean Eck a réfuté.

Que cette opinion de Luther soit hérétique, on le prouve par des témoignages de l’Écriture et des pères. Le premier. « Les morts ne connurent rien de plus, et n’ont pas d’autre récompense. » Le commentaire de saint Jérôme de ce passage : « Tant qu’ils vivent, les hommes peuvent devenir justes, mais après la mort, aucune occasion de bonne œuvre ne leur est donnée. » Et plus bas : « Les vivants peuvent, par peur de la mort, accomplir de bonnes œuvres. Mais les morts ne peuvent rien ajouter à ce qu’ils ont apporté avec eux de la vie, une fois pour toutes. » Et plus bas : « Ils ne peuvent pas agir saintement. Ils ne peuvent ni pécher, ni ajouter des vertus ou des vices. » Le deuxième. L’Écriture dit : « Tout ce que ta main peut faire, fais-le maintenant, car, dans l’enfer où tu te diriges, il n’est ni œuvre, ni sagesse, ni science. » On ne peut pas dire que, dans l’autre vie, on ne sait rien, ou on ne fait rien, puisque (en Luc 16) le mauvais riche a vu Lazare dans le sein d’Abraham, et qu’il l’a imploré pour lui d’abord, puis pour ses frères. Mais ce dont on parle ici c’est d’une œuvre méritoire, comme l’explique saint Jérôme. Ce texte ne parle pas non plus de l’enfer inférieur, mais de l’enfer en général, qui comprend plusieurs lieux, dans lesquels descendaient les hommes après leur mort, avant la résurrection du Christ, comme l’explique le même saint Jérôme.

Le troisième. Eccles 11 : « Si l’arbre tombe au sud ou au nord, il restera là où il est tombé. » Saint Jérôme, dans son commentaire de ce texte, et saint Bernard (sermon 190) voient dans ce texte l’immuabilité de l’âme après cette vie, qui ne peut plus de mauvaise, devenir bonne, et de bonne, devenir mauvaise. La quatrième. Eccles. 2 : « Opère la justice avant ta mort, car il n’y a pas moyen de trouver de la nourriture dans l’enfer. » Le cinquième Eccles 18 : « Ne crains pas d’être justifié jusqu’à la mort. » Pourquoi « jusqu’à la mort », si ce n’est que, après la mort, on en aura plus le temps. Sixième : Jean 9 : « Vient la nuit, pendant laquelle personne ne peut agir. » Origène (psaume 36), saint Jean Chrysostome, saint Augustin, Euthymius, et Theophylacte, dans leurs commentaires de ce texte, saint Jérôme (dans chapitre 9 de l’Eccles), et saint Grégoire (livre 4, chapitre 39 des dialogues) voient, à l’unanimité, dans le mot nuit le temps de l’autre vie, et dans « agir », faire des actes méritoires.

Le septième est del’épître aux 2 Corinthiens, chapitre 5 : « Il faut que nous soyons tous manifestés devant le tribunal du Christ, chacun apportant les actes du corps qu’il accomplis, en bien ou en mal. » En expliquant ce texte, saint Augustin (dans le chapitre 12 du livre de la prédestination des saints), explique que les œuvres du corps ne sont pas des œuvres corporelles, comme si les œuvres spirituelles n’avaient pas à être jugées, mais toutes les œuvres accomplies pendant que nous sommes dans le corps, car, après cette vie il ne reste plus de temps pour recevoir des récompenses ou des punitions. Le huitième Galates 6 : « L’homme récoltera ce qu’il a semé. » Et plus bas :  « Ne cessons pas de faire du bien pendant que tu le peux encore. En son temps nous récolterons, si nous ne sous lassons pas. Donc, pendant que nous en avons le temps, faisons du bien. » Saint Jérôme enseigne, en ce passage, que le temps de la semence ne s’étend pas au-delà de cette vie, et que semer c’est faire de bonnes œuvres. Le neuvième est de Luc 16 : « Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais gérer mon entreprise. » Saint Ambroise, Theophylacte, dans leurs commentaires de ce passage, saint Jérôme (question 6 à Algasia), saint Augustin (livre 21, chapitre 27 de la cité de Dieu) entendent tous la mort par congédiement, et par « ne pouvoir plus gérer » ne pouvoir plus mériter. Le dixième est l’Apocalypse 10, Un ange ayant un pied sur la mer et un autre sur la terre, jure par Celui qui vit dans les siècles et les siècles, que le temps de bien faire ne sera plus. On trouve d’autres textes, dans l’Écriture qui parlent ainsi, mais aucun qui favorise l’erreur de Luther.

Tous les livres