Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 159)
On le prouve en second lieu par les pères. Cyprien (sermon 4 sur la mortalité). Il dit que la mort est surtout profitable pour que nous nous arrachions au danger de pécher Tant que nous sommes dans cette vie, nous luttons dans le stade, et la mort met fin au combat. Citant ce texte de saint Cyprien, saint Augustin (chapitre 14 de la prédestination des saints) dit : « Par ces phrases ou d’autres du même genre, ce docteur atteste, dans la lumière limpide de la foi, que, jusqu’à la déposition de ce corps, il faut craindre les dangers de pécher, et les tentations, et qu’après, nul n’aura à supporter rien de tel. Même s’il n’avait pas enseigné cela, quel chrétien en aurait-t-il jamais douté ? » Il est à noter que, d’après la sentence de saint Augustin, Luther ne peut pas être appelé un chrétien, puisqu’il doute d’une chose dont, selon saint Augustin, aucun chrétien n’a jamais douté.
Le même saint Augustin (chapitre 110 d’Enchiridion) : « C’est ici qu’est contracté tout mérite qui, après cette vie, peut relever quelqu’un ou l’abaisser. Car, personne, après sa mort, n’espère mériter auprès de Dieu ce qu’il a négligé de faire ici-bas. » Saint Jean Chrysostome (homélie 2 sur Lazare) dit beaucoup de choses sur cette sentence, et (dans l’homélie 37 sur Matthieu) il dit ; « Cette vie présente t’accorde le pouvoir de vivre bien ou mal. Mais après le jour de ton décès, ce sont le jugement et la punition qui suivent. » Saint Jérôme (chapitre 9 de l’Eccles) dit : « Les morts ne peuvent ni agir saintement ni pécher. » Saint Jean Damascène (livre 2, chapitre 4 de la foi orthodoxe) : « Ce que la chute est aux anges, la mort l’est aux hommes. »
Troisièmement. On le prouve par la raison. Car la sentence de Luther est contradictoire. En effet, Luther dit que les âmes peuvent et doivent mériter, parce qu’elles sont imparfaites dans la charité, pour que, par de nouveaux mérites, la charité croisse et se perfectionne. Et c’est le même qui dit que les âmes imparfaites craignent les peines, et que, en craignant, elles pèchent, et que, puisque tant qu’elles sont imparfaites elles craignent toujours, elles ne cessent jamais de pécher. Mais ceux deux affirmations ne vont pas bien ensemble. Car, celui qui pèche, surtout mortellement, ne peut pas mériter pendant qu’il pèche. Or, ces âmes pèchent toujours tant qu’elles sont dans le purgatoire, car elles pècheront toujours tant qu’elles craindront. Et, elles craindront toujours tant qu’elles seront imparfaites, jusqu’à ce que leur arrive une nouvelle charité. Mais, une nouvelle charité ne peut arriver que par des mérites, et elles ne peuvent pas mériter tant qu’elles pèchent. C’est un cercle vicieux. Elles ne seront donc jamais libérées.
CHAPITRE 3
On réfute des objections
La première. Les âmes qui résident dans le purgatoire ont une charité imparfaite. Elles doivent donc profiter de quelque chose, mériter et se perfectionner. Qu’elles soient imparfaites on le prouve ainsi. Si ces âmes étaient parfaites, elles ne seraient certainement pas punies, car pourquoi punirait-on des esprits parfaits ? Si tu dis : pour qu’elles satisfassent à Dieu, il me faudra affirmer le contraire, car ce que fait la charité suffit amplement : « la charité couvre la multitude des péchés. » (Pierre 1, Pierre 4). Ensuite, si celui qui meurt doit encore à Dieu sept jours de jeûne, mais aime Dieu de tout son cœur et de toute son âme, il est incroyable que Dieu ne lui remette pas ces jours de jeûne, puisque Dieu a coutume d’accepter l’intention là où il ne trouve pas la capacité de faire. S’il ne lui pardonne pas cette dette, c’est signe qu’il n’était pas parfait dans la charité. Troisièmement. Car, si elles étaient parfaites, elles ne craindraient pas les peines, puisque la charité parfaite exclut la crainte. Si elles ne craignaient pas les peines, elles ne seraient pas punies, car ce qui est aimé n’est pas une peine. Elles ne seraient donc dans le purgatoire que si elles étaient imparfaites. Quatrièmement. Rien ne peut être parfait en dehors de Dieu. 1 Corinthiens 13 : « Quand viendra ce qui est parfait, sera évacué ce qui l’est en partie. » Donc, les âmes du purgatoire qui sont bienheureuses sont nécessairement imparfaites.
On prouve les conséquences du premier argument. La première. Il est impossible de rester immobile quand on est en chemin. On progresse, ou on régresse. Comme saint Bernard le dit, les âmes du purgatoire sont en chemin, car elles ne sont pas encore parvenues au but. Ensuite, « la vertu est perfectionnée dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12), et  « l’or devient plus brillant dans la fournaise ». Troisièmement. Il est impossible à une créature de se conserver à moins qu’elle reçoive toujours de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle soit absorbée dans son principe, comme on le voit dans les fleuves qui reçoivent toujours une nouvelle eau, jusqu’à ce qu’ils se jettent dans la mer. De là vient que la conservation est appelée une création continuelle.
Je réponds aux antécédents. Les âmes du purgatoire peuvent être dites imparfaites par rapport à celles qui sont dans la gloire. Et même dans le purgatoire, une âme peut être dite imparfaite par rapport à une autre qui se trouve dans le purgatoire ou sur la terre. Mais, généralement parlant, toute âme qui réside dans le purgatoire est parfaite dans la charité. Car il n’existe pas de charité formellement imparfaite. Car, on dit 1 en Jean 2 « Celui qui conserve sa parole, la charité de Dieu est parfaite en lui. » Pour que quelqu’un observe la parole, c’est-à -dire les préceptes du Seigneur, un degré quelconque de charité suffit. À la conséquence je dis que les âmes du purgatoire, dans la mesure où elles sont imparfaites par rapport à celles qui sont dans le ciel, doivent se perfectionner dans la charité, sans que cette augmentation ne requière de nouveaux mérites. Car, elles peuvent augmenter leur charité de deux façons. La première, dans le genre de la grâce, pour que l’homme soit plus apte à mériter davantage. Mais cette augmentation de charité n’est pas donnée après la vie terrestre. La deuxième, dans le genre de la gloire, pour que soient récompensés tous les mérites passés, et cela se fait dans la béatitude elle-même. Une partie de cette récompense sera, comme le dit saint Augustin (le chapitre 10 de la correction et de la grâce) une si grande abondance de charité que l’âme qui est dotée de cette abondance de charité ne pourra jamais sortir de la justice et de la béatitude.
Répondons maintenant à chaque argument, l’un après l’autre. Au premier je dis. Quoiqu’il soit possible que la douleur interne soit si intense et procède d’une immense charité, qu’elle satisfasse pour toute culpabilité, il peut aussi arriver que la douleur ne soit pas aussi grande, et qu’ il reste donc quelque chose à expier dans le purgatoire. Car, la culpabilité de la faute pour laquelle il faut satisfaire ne répugne pas à la perfection de la charité qui se trouve en dehors du royaume des cieux. Et au sujet des paroles de saint Pierre, je dis que la charité couvre la multitude des péchés, mais de la même façon que pour la faute et pour la peine. Car, la faute, elle la détruit par son acte propre, mais la peine, elle ne peut pas toujours la détruire par son acte propre, mais par une œuvre de satisfaction que la charité commande. Au second, je réponds la même chose. Si, poussé par un très grand amour, le moribond se désole de ses péchés, il peut, de cette façon, satisfaire pour toute peine. Mais si la douleur n’est pas aussi grande, il devra satisfaire dans le purgatoire. Il importe peu qu’il désireraitjeûner s’il demeurait en vie, et que Dieu accepte un désir qu’il ne peut plus exécuter, car, dans ce désir se trouve la capacité de satisfaire, si non en jeûnant, du moins en souffrant dans le purgatoire.
Au troisième je dis que les âmes du purgatoire ne craignent pas les peines, mais qu’elles les supportent. Car la crainte porte sur des choses futures, non sur des choses présentes. Je dis de plus que ne répugne pas à la charité parfaite la peur des peines; autrement le Christ qui, dans sa crainte, sua du sang (Luc 22) n’aurait pas été parfait dans sa charité. Au sujet de ce que saint Jean dit : « la charité parfaite expulse la crainte », il ne s’agit pas de n’importe laquelle crainte de peine, comme la naturelle ou la filiale, mais de la servile, c’est-à -dire de la crainte de la faute principalement à cause de la peine. Car, celui qui aime parfaitement craint d’offenser Dieu principalement à cause de Dieu-lui-même, et non à cause de la peine qui suit ceux qui offensent Dieu. De sorte que la charité parfaite est libre de toute crainte servile, à cause de laquelle quelqu’un n’oserait pas pécher pour ne pas être condamné, mais pécherait s’il ne craignait pas d’être damné.
Au quatrième je dis. En dehors de Dieu on ne peut rien faire de si parfait qui ne doive pas être dit imparfait par rapport à la perfection de la gloire. Ce qui ne l’empêchera pas d’être parfait. Saint Paul dit : « Non que je sois déjà parfait, je suis, au cas où je pourrais saisir » Et plus bas : « Nous qui sommes parfaits ». Il dit là qu’il est parfait, mais imparfait en comparaison avec les bienheureux. À la première réponse en confirmation de la conséquence, je dis que les âmes du purgatoire ne sont pas en chemin, mais au terme quant à l’augmentation de la grâce. Celui qui se dirige vers une ville et parvient à ses portes pendant la nuit, on dit de lui qu’il est parvenu où il voulait aller, et qu’il a terminé son voyage, même s’il trouve les portes fermées et qu’il ne peut entrer jusqu’à ce que le soleil se lève. De plus, ce que saint Bernard dit : ne pas progresser dans la voie de Dieu c’est régresser, on ne doit pas l’entendre mathématiquement, mais moralement. Car, il ne veut pas dire que nous méritons une augmentation de la grâce dans n’importe laquelleœuvre, ou nous que perdions quelque chose de la grâce, mais que ceux qui ne s’efforcent pas de progresser peuvent facilement être détournés par le démon et le monde.
Au deuxième je dis que Paul, au sens littéral, parle de la vertu de Dieu que l’on dit atteindre sa perfection dans la faiblesse, car la puissance divine apparait d’autant plus grande que plusieurs choses lui résistent. Le grec a dènamis mou : ma force, ma vertu. Je dis, en outre, que notre vertu se perfectionne dans les tribulations, mais en ce qui a trait à une vraie augmentation des vertus, dans cette vie seule, parce que c’est dans cette vie seulement que l’on peut mériter. On dit que, dans l’autre vie, elle est perfectionnée au purgatoire, non parce qu’il lui ait ajouté quelque chose, mais parce qu’il lui ait enlevé la rouille des péchés. Comme de l’or dans une fournaise devient plus lumineux, non parce qu’on lui ajoute quelque chose, mais parce qu’il est séparé de la terre, du plomb et d’autres scories.
Au troisième je dis que ce principe de Luther est très faux dans les choses permanentes, et qu’il ne peut prouver son application que dans les choses successives. Autrement, les choses permanentes ne seraient jamais les mêmes, et ainsi Dieu ne punirait pas maintenant dans l’enfer le Judas qui a péché, mais un autre qu’il a créé après. Il ne récompenserait pas non plus le Pierre qui a mérité, mais un autre créé après lui. Ce que l’on dit de la conservation que c’est une création continue, c’est vrai, mais cette création il ne faut pas la voir comme une augmentation ou la production de quelque chose de nouveau. Au quatrième, on a déjà répondu.
Le second argument de Luther. Les âmes dans le purgatoire pèchent continuellement. Elles sont donc dans un état de mérite et de démérite. Il prouve ainsi l’antécédent : ces âmes ont les peines en horreur et les fuient; elles cherchent le repos, elles pèchent donc. Il prouve aussi l’antécédent en disant que, autrement, elles ne serait pas punies, car la peine doit être involontaire et amère, et que nous ne devrions pas prier pour leur repos et leur libération si elles aimaient les peines. Il prouve ensuite la conséquence. D’abord. Parce que pour un vrai amant, toutes les peines sont douces. Dans la mesure où elles fuient les peines, ces âmes n’aiment pas parfaitement, et pèchent donc. En second lieu. Tant qu’elles fuient les peines, elles cherchent leur intérêt et leur bien-être, non l’honneur de Dieu. Troisièmement. Parce que, quand elles désirent qu’il les libère, elles aiment Dieu d’un amour de concupiscence. Quatrièmement. Parce que le Christ a dit que celui qui ne prend pas sa croix et ne la porte pas n’est pas digne de lui, c’est-à -dire celui qui ne l’accepte pas promptement et volontairement. Or, la croix des âmes est le purgatoire. Elles pèchent donc quand elles fuient la croix.
Je réponds que les âmes dans le purgatoire redoutent, fuient les peines, et cherchent le repos en tant qu’elles les considèrent comme mauvaises et contraires à la nature, mais qu’elles les admettent et les tolèrent librement en tant qu’elles les voient comme des instruments de purgation. Exemple. Un malade a horreur de la médecine amère, et il s’y soumet volontairement, parce qu’il espère en obtenir la guérison. Il ne peut donc y avoir là -dedans aucun péché. Car, le Seigneur qui ne pouvait pas pécher a eu horreur des souffrances, et il a dit (Matt 26) : « Père, éloigne ce calice de moi ! » Et David : « Parce que je suis dans la tribulation, hâte-toi de m’exaucer ». Et, au sujet de Pierre (Jean, dernier chapitre) : « Quand tu seras vieux, un autre te ceindra et t’amènera où tu ne voudras pas aller. » Ensuite, saint Cyprien a dit (dans le livre de la mortalité) : « Qui ne rêve pas de ne pas avoir de tristesses ? Qui ne se hâte pas d’accourir à la joie ? » Et saint Augustin (livre 10, chapitre 28 des confessions) dit, en parlant des peines : « Tu ordonnes de les tolérer, non de les aimer. Or, personne ne tolère ce qu’il aime, même s’il aime tolérer. »
Je dis au premier qu’un vrai amant trouve douces les peines non parce qu’il ne les sent pas, mais parce qu’il les tolère allègrement pour le bien de l’aimée, comme il appert tant des actions que des paroles d’Éleazare en Macchabées 2 : «Tu sais, Seigneur, qu’ayant pu me soustraire à la mort, je supporte de dures souffrances corporelles. Mais je les endure volontiers de toute mon âme, pour ta crainte. » C’est ce que fut le comportement des martyrs, qui éprouvaient véritablement de cruelles douleurs, mais qui le faisait volontairement, même si, par un privilège tout spécial, Dieu enlevait le sens de la douleur par l’abondance de la consolation, comme l’écrit Ruffin (livre 10, chapitre 36, sur Theorore.)
Au second, je réponds quel les âmes du purgatoire ne recherchent pas leur propre intérêt mais l’honneur de Dieu, car elles désirent être libérées pour pouvoir honorer Dieu de mieux en mieux. Au troisième, je réponds qu’elles aiment Dieu d’un amour d’amitié, parce qu’elles réfèrent leur bien à Dieu. Au quatrième je dis qu’elles portent leur croix parce qu’elles souffrent volontairement, et parce qu’elles ne désirent être libérées que selon la volonté de Dieu, et par les moyens que Dieu a établis. Et si Luther disait la vérité quand il enseigne que les âmes du purgatoire recherchent leur propre intérêt, aiment Dieu d’un amour de concupiscence, et ne veulent pas porter leur croix, ce n’est pas une charité imparfaite qu’elles auraient, mais elles seraient dénuées de toute charité. Et ce n’est pas dans le purgatoire qu’elles demeureraient, mais dans l’enfer.
Le troisième argument est celui de certains catholiques. Les âmes du purgatoire ont tout ce qui est nécessaire pour mériter, car elles ont la grâce, la foi, l’espérance, la charité, et le libre arbitre, du moins quant à son exercice. Pourquoi donc ne mériteraient-elles pas ? De plus, les bienheureux peuvent mériter puisque le Christ, qui fut toujours bienheureux, a quand même mérité. À plus forte raison les âmes du purgatoire peuvent donc mériter. De même, le mauvais riche (Luc 16) dans l’enfer, pria pour lui et pour les siens. Les âmes du purgatoire peuvent donc prier, elles aussi, et cette prière, qui procède de la charité, mérite sans aucun doute possible d’être exaucée. Ils le confirment, ensuite, par l’autorité de saint Thomas (4 dist 21, quest 1, art 3 à 4) qui enseigne que, après cette vie, on ne peut pas obtenir de mérite par rapport à la récompense essentielle, mais seulement par rapport à l’accidentelle.
Je réponds à l’argument que, pour l’obtention du mérite, l’état de vie ou de voyageur manque aux âmes du purgatoire. Car Dieu, comme il est facile de le prouver par les Écritures, c’est seulement pour le temps de cette vie que Dieu a décidé d’accepter comme mérite les bonnes œuvres, ou comme démérite les mauvaises. Après cette vie, les bonnes œuvres seront des effets de la gloire, et les mauvaises, de la damnation. À la première confirmation je dis que le Christ a été en même temps bienheureux et voyageur. Et tant que voyageur, il pouvait mériter. Mais, après sa mort, après qu’il cessa d’être un voyageur, il ne mérita plus rien.
Au second je dis que si les âmes du purgatoire prient pour elle ou pour nous --ce dont nous parlerons plus loin dans la question des suffrages-- sans pour cela mériter, car elles ne font qu’implorer en vertu de leurs mérites passés, tout comme les saints qui prient pour nous. Ils n’acquièrent pas par cela de nouveaux mérites, mais ils supplient en vertu de leurs mérites passés. À latroisième confirmation je dis que saint Thomas a changé d’avis. Car (dans la question 7, article 11, sur le mal), il enseigne que dans le purgatoire, il ne peut y avoir aucun mérite ni par rapport à la récompense essentielle, ni par rapport à la récompense accidentelle. C’est ce qu’enseignent aussi saint Bonaventure, Scot, Durand et les autres. Peut-être que dans l’article 4, il n’a pas voulu employer le mot mérite au sens propre, mais dans un sens impropre. Car, il appelle l’acte d’amour des âmes du purgatoire un acte qui mérite la rémission de la faute vénielle. Il est méritoire non selon le modèle d’un mérite proprement dit, mais selon le modèle d’un contraire qui enlève son contraire.
CHAPITRE 4
Les âmes du purgatoire sont certaines de leur salut éternel
Luther (article 37) enseigne qu’elles n’en sont pas certaines.C’est ce qu’enseignent aussi certains catholiques qui estiment que, dans le purgatoire, les peines sont variées, et que la plus grande de toutes consiste précisément dans l’incertitude du salut éternel. Ces âmes seront sauvées, d’après eux, mais elles l’ignorent. C’est ce que semble penser Denys le chartreux d’après certaines visions qu’il rapporte dans son livre sur les quatre dernières choses, article 47. Michaël Baius (livre 2, chapitre 8, du mérite des œuvres) enseigne la même chose. Voulant prouver que le péché véniel mérite, par sa nature, la mort éternelle, il présente comme argument que, autrement, il s’ensuivrait que les âmes du purgatoire seraient certaines de leur salut, ce qui, pour lui, était absurde. Il semble qu’on puisse déduire la même chose de l’enseignement de Gerson (leçon 1 sur la vie spirituelle) et de Jean Roffensis (contre l’article 32 de Luther). Ils admettent que le péché véniel n’est dit véniel qu’à cause de la miséricorde de Dieu, et que, si Dieu le voulait, c’est en toute justice qu’il pourrait être puni éternellement. De cette conception du péché véniel, il s’ensuit que les âmes qui sont entachées de ces péchés ne peuvent pas savoir avec certitude si elles ne seront pas punies éternellement. Même si Roffesnsis (article 38 sur Luther) soutient que les âmes du purgatoire sont certaines de leur salut. Car, je ne vois pas comment cette prise de position correspond avec la précédente.
Mais la position commune des théologiens est que toutes les âmes qui sont dans le purgatoire ont la certitude de leur salut éternel. Mais pour comprendre de quelle certitude il s’agit, il faut noter qu’il y a trois degrés de certitude. Le premier est celui qui exclut toute peine et toute crainte, et c’est celui des bienheureux, dont la béatitude n’est pas future, mais présente. Le deuxième degré est celui qui exclut toute crainte mais non tout espoir, et c’est celui du purgatoire. Car la béatitude ne leur est pas présente, mais future, et elle n’enlève donc pas l’expectative. Et de plus, elle est ardue, car c’est par des peines qu’elles y parviennent. Et c’est pourquoi leur espérance peut-être appelée une attente non contingente, mais nécessaire, car elles ne peuvent pas en démordre, et c’est pour cela qu’elle enlève toute crainte. Le troisième degré est celui qui n’exclut ni l’espoir ni la crainte et peut être appelé un degré de certitude conjecturale. Et c’est le nôtre. Car, pour nous, la béatitude est un bien futur, non présent, ardu non facile, contingent, non nécessaire ou impossible, et c’est pour cela que nous espérons et craignons au sens strict du mot. Car, nous sommes encore dans le stade, le gymnase ou, ou la salle de lutte.
Montrons maintenant qu’il en est bien ainsi. Si les âmes n’avaient pas la certitude de leur salut, cela se produirait à cause de l’une de ces quatre causes. Ou parce qu’elles pouvaient encore mériter et démériter, ou parce qu’elles n’ont pas encore été jugées, ou parce qu’elles ignorent la sentence du juge, bien qu’elle ait été portée, ou parce que, à cause de la grandeur des souffrances, leur jugement est si affaibli et obscurci qu’elles sont incapables de penser et de voir ce qui en est vraiment. Mais aucune de ces causes ne joue un rôle. Pas la première, comme il a été démontré. Pas la deuxième, car, même si le jugement universel n’a pas encore eu lieu, il existe un jugement particulier dans lequel toutes les âmes sont jugées après leur mort, (théologiens, quatrième partie de la distinction 17, et le bienheureux Thomas 3 part. quest 59. Article 5. »
Pour prouver ce jugement particulier, ils ont coutume de citer deux passages, l’un de saint Jean 5 : « Le père a donné tout jugement au Fils. » Car, quand il dit : tout jugement, il semble indiquer plusieurs jugements, les particuliers, et l’universel. L’autre vient des Hébreux 9 : « Il a été statué que les hommes mourraient une fois, et qu’après il y aurait le jugement. » Mais ces textes ne permettent pas vraiment de conclure qu’il existe un jugement particulier, car ils peuvent s’entendre aussi bien tous les deux au sens d’un jugement universel. Car le « tout » dans saint Jean 5 ne réfère pas nécessairement à deux jugements, mais aux jugements de différentes personnes et aux diverses œuvres sur lesquelles portera le jugement. Et il est certain que saint Augustin voit dans ce texte le jugement dernier. Et le sens du texte aux Hébreux est le suivant : quant tous les hommes seront morts, alors se fera le jugement, comme l’explique Oecumemius.
Mais c’est efficacement qu’on prouve le jugement particulier par les paroles de l’Eccles 11 : « Il est facile au jour de la mort de rétribuer à chacun devant Dieu selon ses voies. » De même : « À la fin de l’homme, la mise à nu de ses œuvres. » Et de plus, on déduit la même chose d’une autre vérité. Car, il est de foi que tout de suite après la mort, les impies descendent aux supplices éternels, (comme il appert dans Luc 16 au sujet du mouvais riche), et que les justes montent vers les joies éternelles (Luc 23, le bon larron) : « aujourd’hui même tu seras avec moi dans le paradis. » Or, il n’est pas probable qu’aient été distribuées les peines et les récompenses sans qu’il y ait eu un jugement.
De plus, c’est ce que les pères enseignent. Saint Cyprien (dans le sermon sur la mortalité) : « Il faut se réjouir et embrasser le don du temps, pour que, pendant que nous promouvons notre foi et que, en tolérant le labeur, nous nous dirigeons vers le Christ par la voie étroite du Christ, nous recevions, par son jugement, la récompense de notre vie et de notre foi. » Saint Jean Chrysostome (homélie 37 sur Matthieu) dit : « Quand tu mettras fin à ton jour, le jugement et la peine suivront. Car, dans l’enfer, dit le psalmiste, qui te confesse ? » Même s’il n’a pas ajouté le mot « aussitôt », il est nécessairement sous-entendu. Car saint Jean Chrysostome réfute l’erreur de ceux qui pensaient que le Christ prêcherait après sa mort, et amènerait les défunts à résipiscence.
Il se sert de l’argument suivant. Après la mort suit le jugement, et après le jugement les peines de l’enfer, car dans l’enfer personne ne peut confesser le Seigneur. Donc, après la mort il n’est plus donné lieu à la pénitence. Or, si saint Jean Chrysostome n’avait pas voulu dire que tout de suite après la mort les impies sont jugés, et jetés en enfer, mais que le jugement de toutes ces choses serait réservé au dernier jour, son argument serait dépourvu de sens. Car, il répondrait que pendant ce temps intermédiaire on peut prêcher aux défunts tant que le jugement universel ne sera pas remis à plus tard. Saint Augustin (livre 2, chapitre 4, de l’origine de l’âme) écrit : « Car il a cru très correctement et très salutairement qu’après être sorties des corps, les âmes sont jugées avant qu’elles viennent à ce jugement où elles devront être jugées quand on leur a rendu leurs corps »
À ces textes, on ajoute les exemples de ceux qui témoignent avoir été jugés. Saint Grégoire (livre 4, chapitre 36 des dialogues), écrit, au sujet d’un certain Étienne, qui, bien que mort, et livré au juge, entendit le juge déclarer que ce n’était pas lui mais Étienne Ferrare qu’il avait ordonné d’appeler, et que c’est ainsi qu’il revient à la vie. Et en même temps, Étienne Ferrare, qui demeurait dans le voisinage, décéda. Saint Augustin raconte quelque chose de semblable (au chapitre 12 du livre sur le soin aux morts) d’un certain Curma. Saint Grégoire explique que cela ne s’est pas produit par erreur, mais pour que par ce qui ressemble à une erreur, celui qui était mort revive, et raconte aux vivants les tourments et le jugement qui attendent les impies après leur mort. Au même endroit (chapitre 38), il raconte l’exemple d’un certain Christorius qui, encore lucide à l’article de la mort, vit sa sentence de damnation.
Bède le vénérable raconte deux cas semblables. (livre 5, chapitre 14 et 15 de son histoire anglaise). Celui de deux personnes qui sont mortes dans le désespoir parce qu’elles savaient leur jugement, la sentence portée, c’est-à -dire leur condamnation. Jean Climaque raconte (dans les degrés de son échelle l’histoire d’un certain ermite qui, à l’article de la mort, s’était entendu parler comme devant un tribunal, répondant aux accusations, et disant parfois : c’est faux, je n’ai pas fait cela; ou je l’ai fait parfois, mais j’ai fait pénitence. Ou répondre de temps en temps : c’est vrai ce que vous dites, je n’ai rien à répondre. A été conservé également, dans la vie de saint Bruno, un exemple mémorable d’un certain docteur parisien qui, dans l’église elle-même, pendant qu’on faisait les obsèques, souleva sa tête hors de la tombe et s’exclama : « Je suis accusé par le juste jugement de Dieu. Et, le jour suivant, il s’écria : « J’ai été jugé par le juste jugement de Dieu, et, le troisième jour, j’ai été damné par le juste jugement de Dieu. »
Il est à noter au sujet de ces exemples, que le jugement du docteur parisien qui a été fait avant sa mort, et qui a été prolongé pendant trois jours après sa mort, appartient à une providence particulière extraordinaire dont Dieu se sert soit pour nous instruire soit pour nous terrifier. Il faut croire que dans tous les autres cas, le jugement a lieu tout de suite après la mort. Car, ordinairement, le temps utile pour faire pénitence dure jusqu’au dernier souffle, comme l’enseigne clairement saint Léon (épître 90 à Rusticus). Il n’y pas de raison qui vaille pour faire retarder le jugement après la mort, puisque Dieu n’a pas besoin de témoins, ni d’accusations, mais peut juger instantanément. On peut dire aussi, et peut-être avec plus de probabilité, que dans les exemples tirés de Bède, le jugement n’a pas été fait avant la mort, mais a été montré d’avance. Et dans l’exemple de ce docteur parisien, le jugement n’a pas été remis à l’autre jour, mais seulement manifesté l’autre jour.
Il est aussi à noter qu’on ne peut pas définir en toute certitude si les âmes sont portées devant le juge, ou si elles sont jugées là où on a laissé le corps; et également si elles sont jugées immédiatement par le Christ proférant la sentence dans sa forme humaine, ou seulement par la vertu divine, qui est présente partout, ou si la sentence est communiquée par les anges. Car ce que les Écritures disent souvent c’est que le Christ Homme est le juge des vivants et des morts. Mais plusieurs entendent ces textes du jugement général. Car, même avant l’incarnation du Christ, un jugement particulier s’exerçait. Ce n’est donc ni certain ni même probable (Innocent 111, livre 2, chapitre ultime, du mépris du monde) ce qu’affirme Innocent 111, à savoir que le Christ en forme de crucifiéapparaît à tous les mourants, tant les bons que les mauvais.
Quant au troisième, que la sentence du juge soit cachée aux âmes qui sont jugées, c’est faux et impertinent. Faux, parce que le jugement particulier a lieu principalement pour faireconnaître la sentence du juge. Pour Dieu, le jugement n’est pas nécessaire, car il connait tout. Il ne peut donc avoir de raison d’être que pour se faireconnaître à l’âme qui est jugée. Et c’est ce qu’on déduit des textes cités. C’est aussi impertinent, car même si le jugement particulier ne faisait pasconnaître la sentence du juge, ils pourraient par l’effet, facilementconnaître par eux-mêmes ce qu’elle est, car ils se verraient aussitôt en enfer, au ciel ou au purgatoire. Mais, diras-tu, ils pourront avoir douté s’ils étaient en enfer ou au purgatoire. Non pas. Car, en enfer, on blasphème Dieu, au purgatoire on le loue. En enfer, il n’y a pas de foi infuse, ni espérance ni charité. Donc l’âme qui se verra en train d’espérer en Dieu saura manifestement qu’elle n’est pas en enfer.