Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 160)
Ils insistent. Elle pourra craindre d’être jetée en enfer, même si elle n’y est pas encore. Mais même cela, on ne peut pas le dire.
Car, la même foi demeure dans celui qui l’a eu sur terre. Il a cru, en effet, d’après les témoignages les plus clairs de l’Écriture. Et après la mort, les bons ne peuvent pas devenir mauvais et les mauvais bons, et seulement les mauvais peuvent être envoyés en enfer.
Quand donc elle voit qu’elle aime Dieu, et qu’elle est bonne, elle ne peut pas craindre la damnation. Tu diras. Nous voyons ici-bas que nous aimons Dieu, et pourtant nous ne sommes pas surs d’être justes. Donc, ces âmes ne pourront pas être certaines de leur salut par la seule constatation qu’elles aiment Dieu. Nous ne voyons pas nous, la charité infuse qui nous justifie, mais c’est par des conjectures faillibles que nous estimons qu’elle est en nous. Mais les âmes séparées le voient clairement, car elles ne dépendent pas de phantasmes, et elles voient tout ce qu’il y a en elles. Elles voient donc si elles ont un véritable habitus de charité, oui ou non. De plus, comme les âmes sont immobiles tant dans le bien que dans le mal, même si elles ne voyaient pas leur habitus infus de charité, elles sauraient qu’elles ne blasphèmeraient jamais Dieu, ni qu’elles le haïraient, et qu’elles ne seraient donc jamais envoyés en enfer. De plus, elles ont appris par la foi que les âmes des impies descendaient en enfer tout de suite après la mort de leurs corps, et que leurs supplices n’étaient pas différés. Cela tous les catholiques savent, d’après Luc
16. Elles savent également que les âmes qui se voient en dehors de l’enfer croient fermement qu’elles n’y seront jamais jetées.
Le quatrième argument voulait que, selon l’enseignement de Luther, les âmes étaient, par leurs intenses souffrances, empêchées deconnaître la vérité de leur état; qu’elles se pensaient en enfer, qu’elles étaient angoissées et désespérées. Mais, cela est très faux. D’abord, l’âme du mauvais riche en enfer n’était pas empêchée par ses souffrances deconnaître sa situation. Les âmes du purgatoire le sont encore moins. Ensuite, que, dans ce monde-ci, les hommes soient troublés par l’intensité des souffrances au point d’en perdre le jugement, cela vient d’une lésion d’un organe corporel. Mais, au purgatoire, l’âme est purement spirituelle et incorruptible. Troisièmement, parce que l’Église dit dans le canon de la messe : « Souviens-toi Seigneur, de tes serviteurs et servantes qui nous ont précédés avec le signe de la foi, et qui dorment du sommeil de la paix. » L’Église prie là pour les âmes du purgatoire, car elle ajoute : « À eux, Seigneur, et à tous ceux qui se reposent dans les Christ nous te supplions d’accorder le lieu durafraîchissement, de la lumière et de la paix. » Il est certain que ceux qui sont dits dormir dans le sommeil de la paix ne sont ni angoissés ni désespérés, mais ont plutôt, conjointe avec des souffrances vives et aigues, une consolation incroyable qui leur vient de la certitude de leur salut. Quatrièmement. Parce que si elles se croyaient damnées, elles ne prieraient pas pour les vivants, et elles ne diraient pas qu’elles seraient bientôt libérées si on priait pour elles, comme il appert des dialogues de saint Grégoire (livre 4, chapitre 40), et d’autres exemples présentés dans la première question.
CHAPITRE 5
On réfute des objections
On nous oppose quelques textes des Écritures que l’Église utilise dans l’office des défunts, quand elle désire prier pour les âmes qui séjournent dans le purgatoire. Psaume 6 : « Mon âme est grandement troublée. » Et, au même endroit : « Assainis mon âme, parce que mes os sont courbaturés. » Et (psaume 14) : « Des douleurs de mort m’ont entouré, et les périls de l’enfer m’ont trouvé. » Il est certain qu’une telle perturbation et une telle anxiété ne peuvent pas naître des seules peines, mais de l’incertitude et de la peur de la damnation éternelle. Car, si ces âmes étaient parfaites dans la charité, et étaient certaines de leur salut, elles ne craindraient pas tant, puisqu’il est écrit dans les Proverbes 12 : « Le juste ne sera pas attristé par quoi que ce soit qui lui arrivera. »
Je réponds qu’il est idiot de vouloir appliquer toutes les paroles de ce psaume aux défunts, sous prétexte que l’Église utilise ce psaume dans son office des morts. Car, comment entendre des défunts ces paroles 6 du même psaume : « Je laverai mon lit pendant toutes les nuits, j’arroserai ma couche de mes larmes. » L’Église a coutume de lire un texte complet de l’Écriture à cause de l’une ou de l’autre phrase qui se rapporte au mystère du jour, même si une grande partie de la lecture n’a rien a y voir. C’est ainsi que dans la dédicace des Églises, elle lit l’évangile de Zachée, à cause de ses dernière paroles : « Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison, » qui conviennent d’une certaine manière à la consécration et à la dédicace d’une église. De même, à la fête de l’assomption de la sainte vierge, on lit l’évangile de Marthe et de Madeleine, à cause de ces paroles : « Marie a choisi la meilleur part qui ne lui sera pas ôtée. » Ainsi, en est-il, de l’office des morts. On récite le psaume 6 à cause de ces paroles : « Aie pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible,  » et le psaume 114 à cause de : « Je plairai au Seigneur dans la région des vivants. » C’est à cause de ces paroles qu’on lit les deux psaumes au complet.
Ajoutons qu’est faux ce que l’argument suppose, à savoir que le trouble et la tristesse naissent de l’incertitude, du désespoir plutôt que de la souffrance. Car, le Seigneur lui-même dit en Jean (chapitre 12) : « Mon âme est troublée. » Et en Matthieu 26 : « Il commença à s’attrister. » Et pourtant, ni l’incertitude ni le désespoir ne pouvaient apparaitre dans l’âme du Seigneur. Ce passage des proverbes ne peut donc pas s’entendre de n’importe laquelle tristesse, mais de la tristesse accablante et déprimante qu’apporte la mort, celle que saint Paul (2 Corinth 7) appelle la tristesse de ce siècle.
L’autre objection est tirée de la prière que l’on récite pour les morts après l’évangile : « Libère, Seigneur les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer, et du lac profond. Libère-les de la gueule du lion, que le tartare ne les absorbe pas, et qu’elles ne tombent pas dans l’obscurité. » Quelques-uns répondent que l’Église prie pour les agonisants, afin qu’ils ne soient pas damnés dans l’enfer. Ce qui suit y répugne : « Libère les âmes de tous les fidèles défunts. » Car, on ne donne pas aux agonisants le nom de fidèles défunts. Ensuite l’Église a coutume de dire cette prière aux anniversaires des morts, pour le repos des âmes qui avaient émigré de leurs corps, quelques années auparavant. D’autres soutiennent que cette prière est dite pour ceux qui sont dans la géhenne, pour les en libérer, comme on le rapporte de Trajan. Mais, ignorons cette histoire invraisemblable de Trajan, car ceux qui sont dans la géhenne sont tombés dans l’obscurité, et ont été absorbés par le tartare. Comment l’Église pourrait-elle prier pour qu’ils ne tombent pas dans l’obscurité et ne soient pas absorbés par le tartare, puisqu’ils sont déjà tombés dans l’obscurité et ont déjà été absorbés par le tartare ? De plus, l’Église ne prie que pour les fidèles : « libère les âmes des fidèles défunts. » Les damnés ne sont pas des fidèles.
On peut donner deux autres explications. La première. Les âmes prient pour les âmes du purgatoire en demandant qu’elles ne soient pas condamnées aux peines éternelles de la géhenne, non parce qu’elles n’est pas sure qu’elles ne seront pas condamnées à ces peines, mais parce que Dieu veut que nous priions aussi pour les choses que nous sommes certains de recevoir. Mais on peut objecter à cette réponse que même si l’Église prie pour les choses que nous sommes certains de recevoir, elle a déjà obtenu que ces âmes ne soient pas damnées, puisqu’elles ont une connaissance certaine de leur avenir, et demeurent en toute sécurité. Donc, les fidèles qui prient pour les défunts ou qui désirent prier le font avec assurance pour aider les défunts, et les soustraire aux peines présentes du purgatoire.
Mais ces objections sont faciles à réfuter, car ces âmes du purgatoire ont déjà reçu la sentence du Juge dans le premier jugement, et par cette sentence, elles sont libérées de la géhenne. Mais, il reste encore le jugement général où elles recevront la deuxième sentence. Voilà pourquoi l’Église prie pour que, dans le jugement extrême, les âmes ne tombent pas dans l’obscurité, et ne soient pas absorbées par le tartare. Elle ne prie donc pas pour quelque chose qu’elle a déjà reçue, mais qu’elle recevra à la fin du monde.
Au sujet de l’intention des fidèles, je soutiens qu’on satisfait par cette intention. Car, dans cette prière on demande l’une et l’autre, et que les âmes soient libérées des peines de l’enfer, c’est-à -dire du purgatoire, qu’elles souffrent présentement, et qu’ensuite elles soient libérées de la sentence de damnation qui devra être portée au dernier jugement.
L’autre solution est que l’église air l’intention de prier pour libérer les âmes des peines du purgatoire, mais qu’elle se serve de cette façon de parler comme si c’était à ce moment-là que les âmes émigraient de leurs corps, et étaient en péril de damnation éternelle. Car elle commémore et représente le jour de la déposition et de la séparation. Dans les célébrations des fêtes de l’incarnation, de Noël, de la passion, de la résurrection, et de l’ascension de Notre-Seigneur, l’église prie comme si le Christ avait actuellement à s’incarner, mourir ou ressusciter, car l’Église présente ces mystères en tant que présents.
Elle n’a pourtant pas l’intention de prier à la lettre pour que le Christ assume une chair et naisse de la Vierge, mais pour que nous soient appliqués les fruits de ces mystères. Il en est de même dans le sacrifice pour les défunts. En commémorant le jour de leur mort, l’Église prie pour eux comme s’ils mouraient alors. Mais pourtant, elle entend prier pour qu’ils soient libérés de l’enfer, de la façon qu’ils peuvent l’être, c’es-à -dire pour qu’ils ne soient pas retenus plus longtemps dans leurs peines, ou pour y mêler un certain soulagement. Il n’est pas absurde de dire, quinze cents ans après la naissance de Jésus-Christ  : « Faites tomber la rosée, cieux d’en haut, et que les nuages fassent pleuvoir le juste. Que la terre s’ouvre, et que germe le Sauveur, » et beaucoup d’autres de ce genre. Il n’est pas non plus absurde de dire dans l’office des morts : « Libère les de la bouche du lion, pour qu’ils ne tombent pas dans l’obscurité. »
CHAPITRE 6
Le lieu du purgatoire
Sur cette question, l’Église n’a rien défini. Il y beaucoup d’opinions.
La première opinion est de ceux qui pensent que les âmes sont purifiées là où elles ont péché. Voir les dialogues de saint Grégoire (livre 4, chapitres 40 et 55). Il raconte que l’âme de Paschasius et d’un autre ont été purgés dans des thermes. Et dans une lettre de saint Pierre Damien sur les miracles de son temps, il décrit une vision qui porte sur la purgation de l’âme de Séverin dans un certain fleuve. Mais que tous soient punis là où ils ont péché, ce n’est pas du tout probable. Car, il arrive que quelqu’un pèche en plusieurs lieux, et il n’est donc pas vraisemblable qu’il soit purifié dans tous ces lieux. Les visions précitées montrent d’ailleurs, plutôt le contraire. Car, le diacre Paschasius avait péché à Rome lors de l’élection du pape, et c’est dans les thermes de Puteleon qu’il a été purifié. Et Sévérin avait péché dans le palais de l’empereur, et a été purifié dans un fleuve.
La deuxième opinion. Les lieux des âmes ne sont pas corporels. C’est ce que pensait saint Augustin (livre 12, chapitre 33 de la Genèse.) Mais, il s’est rétracté (livre 2, chapitre 24, de ses rétractations). La troisième. Les lieux punitifs des âmes sont ce monde dans lequel elles demeurent dans un corps comme dans une prison. C’est ce que rapporte et réfute saint Irénée (à la fin du livre 5), car l’Écriture dit ( Luc 16, et ailleurs) que, après cette vie, les âmes descendent en enfer. La quatrième. L’enfer et le purgatoire des âmes ne sont rien d’autre que la conscience accusant et punissant les péchés. C’est ce que pensaient Philo (livre pour demander la grâce de l’érudition), et Origène selon saint Jérôme (épitre à Avitus).
On la réfute ainsi. Car, si cette opinion était vraie, on ne serait pas moins dans l’enfer et le purgatoire maintenant qu’après notre mort. La cinquième. L’enfer et le purgatoire seront dans la vallée de Josaphat. Saint Jean Chrysostome (dans son homélie sur les récompenses des bienheureux) rapporte que c’est ce qu’avaient pensé certains anciens. Saint Grégoire, dans ses dialogues (livre 4, chapitre 42), relate une opinion semblable. L’argument de ces gens-là a peut-être été que le Christ appelle souvent l’enfer la géhenne. Or, la géhenne est la vallée qui est si étroitement unie à la vallée de Josaphat qu’elle semble en être une partie.
La sixième opinion est que l’enfer est un état de l’âme en dehors du corps. Car, tant qu’elle est dans le corps elle demeure dans la lumière, comme on le voit par les œuvres. Quand elle sort du corps, elle ne peut plus rien voir à moins d’être bienheureuse. Et c’est cela les ténèbres extérieures. C’est ce que rapporte Theophilactus (Luc, chapitre 16). La septième. Le lieu pénal des âmes n’est pas la terre, mais un air ténébreux où demeurent les démons. C’est que rapportent Grégoire de Nysse (dans le livre de l’âme et de la résurrection), et saint Jean Chrysostome (dans son homélie sur les bienheureux), ainsi que l’auteur de l’œuvre non terminée sur Matthieu (homélie 53). Cette théorie favorise le récit de Fursy (Bède, livre 3, chapitre 19 de l’histoire d’Angleterre). Le défunt serait conduit au ciel par les anges, on lui montrerait de grands feux au-dessus de l’air, qui servent à la conflagration du monde, et où sont, entretemps, examinées les actions des hommes.
La huitième est la sentence commune des scolastiques. Le purgatoire est à l’intérieur des viscères de la terre, proche de l’enfer. D’un commun accord, les scolastiques établissent quatre niveaux, un enfer divisé en quatre parties, un pour les damnés, un pour les purgés, le troisième, pour les enfants morts sans baptême, et le quatrième pour les justes morts avant la passion du Christ, lequel est maintenant vide. Différents lieux pour différentes sortes de peines. Tous ceux lieux, en effet, sont des lieux pénaux. Une peine est soit une peine du dam, soit une peine du sens. Elle est, en outre, ou éternelle ou temporaire. Pour la peine éternelle de la seule damnation, il y a les limbes des enfants. Pour la peine temporelle de la seule damnation, il y avait les limbes des pères. Pour la peine éternelle du dam et du sens, il y a l’enfer. Pour la peine temporelle du dam et du sens, le purgatoire.
Parce que Calvin ( livre 2, chapitre 16, verset 9 des institutions) dit que toutes ces choses sont des fables, ainsi que son disciple Bèze (Actes, chapitre 2) et son maître Bucer (chapitre 27, Matth), nous allons donner des preuves pour chaque lieu. Le premier. Que le lieu des âmes appelé, par un mot général, enfer, soit situé dans les entrailles de la terre, cela a déjà été démontré dans le chapitre 9 du quatrième livre sur le Christ. Nous demandons au lecteur de bien vouloir s’y reporter en cas de besoin. Nous aurons donc ici recours à d’autres arguments.
Se présentent d’abord les éruptions volcaniques qui crachent le feu, et engendrent des rivières de lave incandescente. Saint Grégoire pense qu’il n’est pas téméraire d’y voir des indices d’un enfer existant dans les entrailles de la terre (livre 4, chapitre 35 des dialogues). Et (dans le même livre, chapitre 30) il confie qu’il a appris par un récit authentique qu’à l’heure où le roi Theodoric arien est mort, on a vu son âme être jetée dans la fosse de Vulcain qui est en Sicile. Et Laurent Surius rapporte, dans son histoire, qu’en l’année 1537, le mont Hela de l’île de l’Islande, a vomi des flammes, qu’on a entendu des vociférations tonitruantes et horribles, et que des âmes sont souvent apparues qui disaient avoir été envoyées à cette montagne. Voilà pour l’enfer en général.
Parlons maintenant de chacun des enfers en particulier. Le premier. Que l’enfer des damnés soit dans les profondeurs de la terre, on le prouve d’abord de ce que c’est dans les entrailles de la terre que se trouve l’enfer. Comme nous avons déjà prouvé que l’âme du mauvais riche (Luc 16) avait été présentée comme étant dans l’enfer, mais non seulement dans l’enfer, mais dans le lieu le plus profond, quand l’aperçut Lazare qui était lui aussi dans les lieux souterrains. De plus, la raison elle-même dicte que si le lieu des bienheureux est dans le plus haut des cieux, et le lieu des damnés le plus éloigné possible du ciel, rien n’est plus éloigné que le centre de la terre.
Ensuite, que le purgatoire soit sous terre, et proche de l’enfer des damnés, on le prouve d’abord par les paroles des Actes 2 : « Les douleurs de l’enfer ayant été abolies », dans lesquelles saint Augustin (épitre 33 sur les peines du purgatoire) voit les peines du purgatoire. Et l’Église elle-même dit, dans la messe pour les défunts : « Libères les âmes des défunts des peines de l’enfer, et du lac profond. » Ensuite, on le confirme par la vision que rapporte saint Bède le vénérable (livre 5, chapitre 13 de son histoire), dans laquelle le purgatoire a été vu prés de l’enfer des damnés. Enfin, tous les théologiens enseignent que l’enfer et le purgatoire sont dans le même lieu, et que c’est par le même feu que sont brulées les âmes des damnés et celles du purgatoire.
Que les limbes des enfants soient dans l’enfer, on le prouve ainsi. Le concile de Florence, à la dernière session, a défini en toutes lettres que ceux qui meurent avec le péché mortel, ainsi que ceux qui meurent avec le péché originel, descendent tout de suite en enfer, mais doivent être punis par des peines différentes. Et saint Augustin (livre 4, chapitre 28 sur le baptême des enfants, et dans le livre sur les gnostiques) dit que la foi catholique ne connait que deux lieux où les êtres humains seront pour toute l’éternité : le ciel des bienheureux, et l’enfer des damnés. C’est une opinion commune des scolastiques que les limbes des enfants soient dans un lieu plus élevé que ne l’est le purgatoire, de telle sorte que le feu n’y parvienne pas. C’est cette opinion qu’a adoptée Innocent 111 (chapitre majores, en dehors du baptême). Mais il faudra disputer de cela plus tard.
Que les limbes des pères soient dans l’enfer, mais dans sa partie la plus haute, nous l’avons prouvé avec assez de précision dans le chapitre 10 du livre 4 sur le Christ. Nous ne répéterons qu’un seul argument. Dans 1 Rois, chapitre 28, on a vu l’âme de Samuel monter des lieux souterrains. « J’ai vu, dit la pythonisse, des dieux monter de la terre. » Les adversaires répondront que ce Samuel-là n’était pas le vrai Samuel, mais le diable sous les traits de Samuel., comme le rapporte Tertullien (vers la fin de son livre sur l’âme.) Ainsi que l’auteur des questions, d’après Justin, question 52, et l’auteur de la question 27, d’après saint Augustin, et l’auteur des livres sur les merveilles de la sainte Écriture (livre 2, chapitre 11), et saint Isidore (livre 8, chapitre 9 des étymologies). Voici quelles sont leurs raisons.
La première. Parce qu’il n’est pas crédible que Samuel ait été soumis à une pythonisse, ni même qu’il soit venu spontanément. La deuxième. Parce que Samuel n’aurait pas supporté d’être adoré, comme cette ombre l’a fait. La troisième. Car, il n’aurait pas dit à Saül : demain, toi et tes fils vous serez avec moi. Car ce n’est pas aux limbes des pères que devait descendre l’âme des Saül, mais dans la géhenne. La quatrième. Parce que Dieu avait refusé à Saül toute réponse par des prophètes, des oracles ou des songes, comme il est dit dans ce chapitre. Il n’est pas donc pas crédible qu’il ait reçu une réponde par une pythonisse.
Nonobstant ces objections, nous maintenons que c’est l’âme du vrai Samuel qui est apparue, ce qui confirme puissamment notre sentence sur les lieux souterrains. Car les auteurs cités sont ou incertains ou obscurs, et ceux qui enseignent le contraire sont bien connus et illustres. Comme Joseph (livre 6, chapitre 15 de l’antiquité), saint Justin (dialogue avec Thryphon, près du milieu), saint Basile (épitre 80 au médecin Eusthatius), saint Ambroise (chapitre 1 sur Luc), saint Jérôme (chapitre 7, Isaïe), saint Augustin (chapitre 15 de son livre sur le soin des morts). Ne représente pas pour nous une objection valable le fait que, (dans question 3, livre 2 à Simplicien). Saint Augustin se soit demandé si c’était bien l’âme de Samuel, ou une autre. Car, c’est plus tard qu’il a écrit son livre sur le soin des morts, après avoir longtemps réfléchi sur la question. En plus de ces anciens, nous avons, parmi les docteurs les plus récents, Lirus, Abulensis, Denys le Chartreux et Cajetan.
De puissantes raisons militent en faveur de cette sentence. La première. Parce que l’Écriture a toujours appelé Samuel celui qui est apparu : « Quand la femme vit Samuel ». « Samuel dit à Saül. » « Saül comprit donc que c’était Samuel. » L’écriture n’aurait certes pas dit : comprit, mais, pensa, crut, si ça n’avait pas été vrai. La seconde. Dans Eccles 46 on loue Samuel pour avoir prophétisé après sa mort, et avoir annoncé au roi ce qui arriverait. Or quelle serait cette louange si le diable avait assumé l’apparence de Samuel et avait trompé Saül ? Voilà quel est l’argument qui a convaincu saint Augustin quand il écrivit sur le soin des morts, et dont il ne se souvenait pas quand il a écrit à Simplicien. Le troisième. Parce qu’il a prédit l’avenir à Saül, et que le démon ne pouvait pas savoir que le lendemain Saül mourrait avec ses fils, et que son armée serait mise en déroute. La quatrième. Parce que les raison contraires ne prouvent rien.
Je réponds à la première que Samuel n’est pas venu sur l’ordre de la pythonisse, mais sur l’ordre de Dieu, ce que l’art magique a plutôt empêché que confirmé. Car, par son arrivée, Samuel a prévenu l’effet de l’incantation, et il est monté d’une manière contraire à celle des autres qui sont appelés par l’incantation. Et voilà pourquoi la pythonisse a été troublée, et dit que cela lui était imposé. S’il est vrai ce que les rabbis racontent que les ombres des morts qui sont évoquées par le pouvoir magique montent la tête en bas, Samuel monta debout, faisant apparaitre s’abord sa tête, sa poitrine, et on vit ensuite ses pieds surgir de la terre.
À la deuxième, je réponds que cette adoration ne fut pas une adoration de latrie, mais une révérence due à l’âme de Samuel. À la troisième je dis : vous serez avec moi, ne signifie pas : vous serez dans le sein d’Abraham, mais vous serez avec moi sous la terre, c’est-à -dire vous serez morts. Car, comme parmi les fils de Saül, il y avait aussi le juste Jonathan, Saül et Jonathan ne devaient certes pas descendre dans le même lieu. Samuel dit pourtant, en termes généraux : vous serez avec moi. À la quatrième, je dis qu’il voulait montrer que Dieu était irrité contre Saül, et il le montra cela en ne répondant pas quand il était interrogé, et en répondant quand il n’était pas interrogé. L’une et l’autre chose sont des signes de colère. Ajoutons que si Dieu avait répondu quand Saül l’interrogeait, il aurait pu reporter la guerre, et éviter la peine qui avait été préparée pour lui par Dieu. Mais, quand il interrogea la pythonisse, tout était déjà prêt, les armées rangées en bataille, et rien ne pouvait empêcher que la guerre n’éclate. C’est donc alors que Dieu, par son prophète, prédit sa mort, celle de ses fils, et la débandade de toute son armée.
Il y a donc, dans les lieux souterrains, un purgatoire, un enfer, les limbes des pères, et ceux des enfants.
CHAPITRE 7
Y a-t-il, pour les justes, après cette vie un autre lieu que le ciel et le purgatoire ?
Au sujet des habitacles des âmes souterrains précités, les théologiens ont coutume de parler de deux, dont il nousplaît de faire mention ici, pour que notre enseignement soit plus complet. Ils se demandent d’abord, si, en plus de ces lieux, il y en a un autre, où sont retenues les âmes avant de parvenir au royaume des cieux. Ensuite, si elles peuvent en sortir. La première question comporte une assez grande difficulté car, d’une part, tous les théologiens enseignent qu’à part les quatre énumérés, il n’y en a pas d’autre. Et le concile de Florence définit dans la dernière session, que les âmes qui n’ont rien à purifier montent aussitôt dans le ciel.
D’un autre côté, Bède le vénérable raconte (livre 5, chapitre 13 de son histoire) une vision assez probable, à la quelle il n’hésitait pas lui-même à prêter foi. À une certaine âme qui était retournée dans son corps, il fut montré que, en plus de l’enfer, du purgatoire, du ciel, il existait un pré fleuri, lumineux, amène et odoriférant, où demeuraient les âmes qui n’avaient rien à souffrir. Elles y séjourneraient quand même car elles n’étaient pas encore prêtes pour la vision béatifique. Denys ajoute beaucoup d’autres visions qui vont dans le même sens (dans le jugement particulier, article 31), et Louis Blosius (dans les conseils spirituels, chapitre 13).
Je dois dire que la chose ne me parait pas improbable, mais que cet endroit, s’il existe vraiment, appartient au purgatoire. Car, s’il n’y a là aucune peine du sens, il y a la peine du dam. Or, cette peine ne convient qu’aux âmes qui ne sont pas encore complètement purgées. Ce sera donc un lieu très doux du purgatoire, qui est comme une prison sénatoriale honorable. Il faut ajouter que les âmes qui séjournent dans ce lieu, sont non seulement privées de la béatitude, mais sont torturées par le renvoi à plus tard de la béatitude. J’ai dit qu’il ne me semblait pas impossible qu’existe un tel lieu parce que saint Thomas ( 4 sentenc, dist, 21, question 1, art 1) écrit que, pour les choses qui n’ont pas été définies par l’Église, on doit s’en tenir à ce qui est le plus conforme aux paroles et aux révélations des saints. M’impressionne l’autorité de Jean de Turrecremata, cardinal excellent et très docte, qui, dans le prologue aux révélations de sainte Brigitte, n’hésita pas à affirmer, après avoir examiné avec soin ces révélations, que convient pour sainte Brigitte ce qui a été dit de Judith 8 : tout ce qu’elle dit est vrai, et il n’y a rien à reprendre dans ses sermons. Or, sainteBrigitte a écrit (livre 4, chapitre 124), que certaines âmes du purgatoire n’ont aucune peine en dehors de la douleur que leur cause le désir de la félicité retardée.
CHAPITRE 8
Est-ce que les âmes des défunts peuvent sortir de leurs habitacles ?
Cette autre question peut avoir trois sens. Le premier. Peuvent-elles sortir pour n’y jamais plus rentrer, parce qu’elles sont transférées d’un lieu à un autre ? Le deuxième. Peuvent-elles sortir pour pouvoir y revenir ? Le troisième. Peuvent-elles sortir pour venir vivre avec nous ?
On peut facilement répondre à la première question. Pour l’enfer des damnés, des limbes des enfants, il n’y a pas de retour. Pour le purgatoire et les limbes des pères, il existe un retour. Car, les âmes des impies sont condamnées à des prisons perpétuelles, et au feu de la géhenne. De la même façon, les âmes des enfants sont condamnées à l’exil perpétuel et aux ténèbres. Mais les âmes des saints pères étaient condamnées à un exil temporaire, et les âmes du purgatoire à des prisons temporaires. La raison en est que la cause de la prison ou de l’exil des damnés est la faute mortelle actuelle ou originelle qui n’est jamais remise. La cause de l’exil des pères fut la dette temporelle contractée par le péché du premier parent. Celui-là , par son péché, avait fermé le ciel qui ne pouvait être ouvert que par le sang du Christ réellement répandu. La cause du purgatoire est la culpabilité de la faute temporelle, qui a nécessairement une fin.