Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 17)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE 2 Réponses aux objections des adversaires

La première objection, ils la tirent de ces paroles du Deutéronome, 30 « Le commandement que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de toi, ni placé loin, ni situé dans le ciel, ni de l’autre côté de l’océan ». Dans ces mots nous est montrée l’extrême facilité des Écritures : « interpréter les Écritures n’est pas comme escalader des montagnes ou se rendre à Rome ». On peut répondre qu’on avait coutume de comprendre de deux façons ce passage. Plusieurs interprètent ce passage de l’ancien testament non au sens de la facilité à comprendre l’Écriture, mais d’accomplir les commandements du décalogue, avec l’aide de la grâce. Ce qui est contraire à tous les Luthériens, qui enseignent que les commandements de Dieu son impossibles à observer. C’est ainsi que l’explique Tertullien dans son livre 4 contre Marcion, Origène, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, et d’autres, au chap 10 aux Romains, et saint Augustin dans son livre de la parfaite justice, à l’avant-dernière réponse.

D’autres, dont Abulensis, entendent ce passage au sens de la facilité de connaitre non la Sainte Écriture, qui n’existait probablement pas encore, mais les préceptes du décalogue, qui se comprennent facilement puisqu’ils sont des formulations de la loi naturelle. Les Juifs, pour leur part, purent facilement les connaitre, après les avoir entendus expliqués par Moïse. Ils ont confessé avoir compris tout cela, et ont promis de les observer. Voilà pourquoi il a été dit ensuite : « La parole est proche de ta bouche, et elle est dans ton cœur ». C’est-à-dire, dans ton cœur, parce que tu as déjà compris ce qu’il faut faire; et dans ta bouche, car tu as confessé avoir compris. Ne s’oppose pas à ce que nous venons de dire l’aveu de David souvent cité selon lequel « la loi de Dieu est difficile à comprendre ». Car, par le nom de loi, Davide n’entend pas seulement les dix commandements, mais toutes les divines Écritures. Jésus lui-même, dans l’évangile, donne ce sens au moi « loi » quand il dit : « pour que soit accompli ce qui est écrit dans votre loi : ils m’ont haï sans raison », Jean 15.

Le deuxième argument est tiré du psaume 18 : « le précepte du Seigneur est lumineux, il éclaire les yeux ». Et, au psaume 118 : « Ta parole est une lampe à mes pieds ». Et « la déclaration de tes paroles ». Et au Prov 6 : « le commandement est une lampe, et la loi une lumière ». Je réponds d’abord qu’il ne s’agit pas de toutes les Écritures, mais des seuls commandements du Seigneur qui sont dits lumineux, une lampe, une lumière. Non qu’ils se comprennent facilement, bien que cela soit vrai également, (qu’y a-t-il de plus facile à comprendre que « tu aimeras ton prochain »), mais qu’une fois connus et compris, ils dirigent l’homme dans son action. Je réponds ensuite qu’on peut dire qu’il s’agit de toutes les Écritures, mais quand on dit que les commandements sont lumineux, une lanterne ou une lumière, on ne veut pas dire qu’ils sont faciles à comprendre, mais que, une fois compris, ils éclairent l’esprit. Car, dans le psaume 18, le prophète a parlé de la connaissance des philosophes qu’ils avaient tirée des créatures, quand il a dit : « les cieux racontent la gloire de Dieu ». Ensuite, pour montrer qu’ils n’étaient pas parvenus à cette lumière à laquelle parviennent ceux que Dieu daigne instruire, et auxquels il a donné une loi écrite, il ajoute : ‘la loi du Seigneur est immaculée, elle convertit les âmes ». Semblablement dans le psaume 118 il a voulu démontrer que la connaissance qui vient de la parole révélée de Dieu est plus grande que celle qui vient des créatures. Et, pour cette raison, il a comparé la parole de Dieu à une lampe, qui nous est très utile pour dissiper les ténèbres de la nuit, plus utile que la lumière de toutes les étoiles.

Le troisième argument vient de saint Matthieu 5, 14. Vous êtes la lumière du monde. Or, si les apôtres sont la lumière du monde, comment la prédication et les écrits des apôtres ne seraient-ils pas d’une grande clarté ? Je réponds que le Seigneur parle de la lumière des exemples, de la probité et des mœurs. Car il a voulu que les apôtres soient des exemples de sainteté proposés à l’imitation de tous les hommes. C’est pourquoi il ajoute tout de suite après : « que votre lumière brille ainsi devant les hommes, pour qu’ils voient vos bonnes œuvres ». Si donc le Seigneur avait parlé de la lumière de la doctrine, le sens ne serait pas que les écrits des apôtres sont faciles à comprendre, mais que, après avoir été compris, ils éclairent l’esprit, enseignent des choses très hautes, et mettent en fuite les ténèbres de l’erreur. Car ce n’est pas tant celui qui parle ou qui écrit clairement qui illumine, que celui qui, écrivant clairement ou obscurément, allume dans l’esprit la lumière de la vérité, et repousse les ténèbres des erreurs.

Le quatrième argument vient de Pierre 2, 1 : « Nous avons un discours prophétique plus ferme auquel vous faites bien de prêter attention, comme une lampe qui brille dans un lieu obscur ». Je réponds que dans ce lieu aussi les paroles des apôtres sont appelés une lampe, non parce qu’elles sont faciles à comprendre, mais que, après avoir été comprises, elles jettent de la lumière, et montrent le chemin qui mène au Christ, lequel est le vrai Soleil de Justice.

Le cinquième argument provient de 2 Corinth 4 : « Que si notre évangile est clair, il l’est aussi pour ceux qui se perdent. Le dieu de ce siècle a aveuglé les esprits des infidèles pour que ne resplendisse pas sur eux l’illumination de l’évangile de la gloire du Christ, lequel est l’image de Dieu ». Donc, l’Écriture est ouverte et facile à tous les fidèles. Je réponds que l’apôtre ne parle pas de la compréhension des Écritures, mais de la connaissance et de la foi dans le Christ, cette foi que les apôtres prêchaient. Il avait expliqué au chapitre précédent que la différence entre l’ancien et le nouveau testament consistait en ce que, dans l’ancien testament, ils ne voyaient les mystères du Christ, son incarnation et sa passion, que sous le voile de figures et d’ombres. Ce qui se rapporte au voile que Moïse plaçait sur sa tête quand il parlait au peuple. Mais, dans le nouveau testament, les figures ayant été toutes accomplies, nous voyons la gloire de Dieu le visage découvert, et il n’y a pas une vieille, pas un enfant chrétien qui ne sachent que Dieu s’est incarné et a souffert.

Quelqu’un pourrait demander. S’il en est ainsi, pourquoi sont-ils nombreux ceux qui ne croient pas à l’évangile qui leur est prêché, et qui ne voient, surtout les Juifs, que des ombres et des figures ? C’est l’Apôtre qui dit qu’à certains est voilé l’évangile, parce que leurs yeux internes sont aveuglés par des affections dépravées. C’est d’eux que parlait Jésus quand il a dit : « Comment pouvez croire, vous qui recevez la gloire les uns des autres ? ». Le dieu de ce siècle, il ne faut pas le comprendre au sens d’un autre Dieu créateur des choses corporelles distinct du Dieu vrai, comme les Marcionistes et les Manichéens ont interprété ce passage (comme le rapporte saint Jean Chrysostome). Ou le « de ce siècle » est uni à « infidèles », et non à « Dieu » (comme le veulent saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, et saint Augustin dans le livre 21, chapitre 2 contre Faustus), ou celui qui est appelé le dieu de ce siècle est le diable, non donc parce qu’il est vraiment dieu, mais parce qu’il est le dieu des infidèles. Comme au psaume 90 où il est dit : « les dieux des Gentils sont des démons. » C’est ce qu’écrit saint Augustin dans son livre 21 chap 9 contre Faustus, et saint Cyrille dans d’Oecumenium.

Le sixième argument. Saint Augustin (dans le livre 2, chap 6 de la doctrine chrétienne) dit ceci : « Elle est tellement magnifique et salutaire la façon dont le Saint-Esprit a disposé le texte de la sainte Écriture que, avec les passages les plus clairs, il assouvit la faim, et avec les plus obscurs il enlève le dégout. Il n’a presque laissé aucun texte obscur qu’on ne retrouve clairement exprimé ailleurs ». Je réponds qu’il n’a pas ajouté pour rien « presque », car on en trouve de très obscurs qui ne sont jamais expliqués dans l’Écriture, comme la plus grande partie de l’Apocalypse, le début et la fin d’Ezéchiel, etc…. De plus, c’est une chose très difficile de trouver à quelque endroit clairement exprimé ce qui est dit à quelque part obscurément. S’il en était vraiment ainsi, comment saint Augustin aurait-il pu dire que « dans l’Écriture, les choses que j’ignore sont plus nombreuses que celles que je sais » ? Et peut-être que dans les passages qui nous semblent clairs, paraitront obscurs à d’autres. L’Écriture ne suffit donc pas à elle seule pour mettre un terme aux controverses.

Certes, ces paroles de Matt 26 : « cela (hoc) est mon corps » nous paraissent tellement claires qu’on ne voit pas comment l’évangéliste aurait pu parler plus clairement. Mais à Zwingli elles apparaissent obscures et imagées. Ces autres paroles « buvez-en tous » paraissent très claires à nous et aux luthériens. Et pourtant, elles sont expliquées différemment. Quand nous lisons, nous, ces mots de Marc 14 « et ils en burent tous », paroles que Jésus adressait aux 12 apôtres, nous disons en interprétant l’Écriture par l’Écriture, que c’est à ses douze disciples que le Seigneur a dit « buvez-en tous ». Mais Brentius, dans ses prolégomènes, dit qu’il est très clair que le Seigneur ait commandé de boire au calice non seulement aux douze apôtres, mais à tous les autres. Et quand nous demandons : même les Turcs, les Juifs et les enfants doivent boire ? Ils expliquent ainsi le sens du mot tous par « tous les fidèles adultes ».

Le septième argument. L’essentiel de toute l’Écriture qui se trouve dans les préceptes du décalogue, dans le symbole, dans l’oraison dominicale et dans les sacrements est présenté dans des témoignages très clairs. L’Écriture est donc entièrement claire. Je réponds en niant le conséquent et l’antécédent. Le conséquent, parce que même s’il était possible, en quelque manière, de réduire toute la bible à ces vérités de foi, il demeurerait toujours en elles des choses très obscures, comme les prophéties, le cantique des cantiques, l’épitre aux Romains, l’apocalypse etc. Il est absolument certain que l’antécédent est faux, car s’il y avait en elle des témoignages si certains de tous les articles du symbole, et même de tous les sacrements, toutes les controverses prendraient fin. Et pourtant, sur chacun des articles du symbole et sur chacun des sacrements, il y a d’énormes controverses; et ce ne sont pas seulement les hérétiques qui diffèrent entre eux au sujet de ces choses, mais les catholiques aussi.

Le huitième argument. Saint Jean Chrysostome dans son homélie 3 sur saint Lazare, montre que les philosophes ont parlé obscurément. Et il ajoute : « Les apôtres et les prophètes ont, au contraire, tout dit ouvertement. Leurs paroles étaient si claires, ces communs docteurs de la terre qui enseignèrent à tous, que chacun peut apprendre par lui-même ce qu’ils disent, et seulement en les lisant ». Il dit la même chose dans l’homélie 3 sur la 2 Thess : « Quel besoin y a-t-il d’un prédicateur ? Tout est clair et limpide dans les saintes Écritures. Mais c’est parce que vous êtes des auditeurs raffinés, qui trouvent leur plaisir à entendre de beaux discours que vous recherchez des orateurs sacrés. »

Je réponds que c’est pour secouer la torpeur du grand nombre de ceux qui pouvaient lire les Écritures avec fruit que saint Jean Chrysostome a coutume d’utiliser ces formules oratoires. Car, il affirme ailleurs que l’Écriture est difficile à comprendre. Dans la même homélie, juste avant les mots que l’on vient de citer, il dit : « Qu’arrivera-t-il donc si nous ne comprenons pas ce qui est contenu dans les livres saints, surtout si ce sont des choses profondes et mystérieuses ? Beaucoup de saintes choses naissent de la seule lecture de l’Écriture ». Et il déclare plus bas que, quand il dit que les Écritures sont faciles à comprendre, il ne parle que des histoires ou d’autres choses semblables. Et il ajoute que ces choses elles-mêmes ne sont pas toutes claires et facilement compréhensibles. « Prends un livre dans ta main, lis une histoire en entier, retiens ce que tu as noté, et relis fréquemment ce qui est obscur et peu clair. Si tu ne peux pas, par une lecture assidue, en découvrir le sens, va voir quelqu’un qui est plus savant que toi, consulte un docteur ». Et dans l’homélie 3 aux Thess 2, il ajoute après les mots cités : « De quelle obscurité parles-tu ? Ne sont-ce pas des récits ? Apprends d’abord ce qui est clair pour éclairer, par elles, les choses obscures. Il y mille histoires dans les Écritures, raconte m’en une d’elles. Mais tu ne la diras pas. Ce sont donc des prétextes, ces paroles ». De même dans l’homélie sur saint Jean, il avertit ses auditeurs de lire le texte qui sera lu à l’église avant de venir à la prédication, de noter d’avance ce qui leur semble obscur, pour en recevoir une explication du prédicateur. Enfin, dans l’homélie 44 sur saint Jean, il enseigne très clairement que les Écritures sont obscures.

Le neuvième argument. La différence qui existe entre l’ancien testament et le nouveau consiste en ceci que dans l’ancien, le livre était scellé, comme le dit Isaïe 29, et dans le nouveau le livre est ouvert, comme l’apocalypse 5 nous le dit que c’est l’agneau immolé qui a ouvert le livre scellé. Ne fait que confirmer cet argument le déchirement du voile du temple après la mort de Jésus (Matt 27). C’est ce que confirme aussi saint Jérôme dans son commentaire sur Ézéchiel 44, où il parle de la facilité et de la difficulté qu’il y a à comprendre ces textes de l’Écriture. Je réponds que la différence entre l’ancien testament et le nouveau consiste en ceci que ce que les Juifs ne comprenaient pas ce n’était pas seulement les phrases de l’Écriture, mais aussi les mystères du Christ, qui étaient tous cachés dans des figures. Et c’est pour cette raison qu’Isaïe (29) dit que le livre est scellé autant pour celui qui connait les lettres que pour celui qui ne les connait pas. Mais dans le nouveau testament, parce que le Christ a accompli les figures et les prophéties, les personnes qui, en grand nombre, ne comprennent pas toutes les phrases des Écritures, comme les paysans et les femmes, comprennent quand même les mystères de la rédemption. Que ni l’Écriture ni saint Jérôme ne parlent d’une phrase de l’Écriture, le montre clairement Origène dans son homélie 12 sur l’Exode, où il écrit que nous avons encore besoin que l’Agneau de la tribu de Juda nous ouvre les livres scellés. Saint Jérôme s’exprime dans le même sens dans sa lettre à Paul sur l’institution monastique, dans laquelle il écrit qu’un voile demeure encore aujourd’hui, non seulement sur la face de Moïse, mais même sur la face des évangélistes et des apôtres, si nous considérons la difficulté des Écritures. Et il ajoute que, pour cette raison, il faut prier comme le prophète : « Fais une révélation à mes yeux, et je considérerai les merveilles de ta loi ».

L’argument dix est proprement de Luther. Lui qui a tant de fois blâmé les sophistes, ne craint pas d’agir en sophiste. Car quand les philosophes disent que le moins connu doit être prouvé par le plus connu, ils ne parlent pas de la connaissance des mots que donne leur compréhensibilité, comme quand nous disons que le sens propre d’une phrase est plus compréhensible, c’est-à-dire plus clair, plus facile que le sens figuré, mais de la connaissance de la vérité d’une chose qui se trouve en elle, pour qu’on comprenne ce qu’on dit être vrai. Prenons pour exemple le mouvement et la vie. Car, si tu regardes ces mots, tu comprendras avec autant de facilité la phrase : « l’homme vit », que cette autre « l’homme se meut ». Et pourtant, en ce qui a trait à la connaissance de la vérité, « l’homme se meut » est plus loin de la vérité que « l’homme vit ». C’est donc ainsi que les Pères confirment leurs sentences par des témoignages de l’Écriture, car il est connu qu’est plus vrai ce qui se trouve dans les Écritures que dans les Pères. Mais ces mêmes Pères expliquent les Écritures dans leurs commentaires, parce que les paroles des Écritures sont plus obscures que celles des Pères.

Le onzième argument. Les Pères de l’église primitive lisèrent les saintes Écritures sans commentaires, Et les autres anciens firent la même chose après. Pourquoi donc sommes-nous entrés dans cette nouvelle voie des commentaires des Écritures ? Je réponds que c’est le contraire qui est vrai. Et Luther ne présente aucun exemple, alors que nous, nous pourrions en montrer un grand nombre. Il est vrai que les premiers pères qui sont venus tout de suite après les apôtres ne lisaient pas de commentaires, parce qu’il n’en existait pas alors. Mais il existait des commentaires vivants, ceux des Apôtres et de leurs disciples. Et ils ne cherchèrent pas à comprendre les Écritures à l’aide de leur seule intelligence. C’est ce que témoigne de lui-même Papias d’après Eusèbe, au livre 3, chap dernier de son histoire, et Clément d’Alexandrie au livre 1 des stromata, où il donne les noms des disciples des apôtres qui furent ses précepteurs, et, parmi eux surtout Panthène. Ensuite saint Justin et saint Irénée, ainsi que d’autres commencèrent à écrire des commentaires aux divines Écritures, comme saint Jérôme l’atteste dans son livre des hommes illustres, à Jean, Et de la même façon, ceux qui vinrent après commencèrent à parcourir les écrits des anciens. C’est ce que Ruffin écrit de saint Basile et de saint Grégoire de Naziance, dans son histoire 2, chap 9, et saint Jérôme de lui-même dans la préface de son commentaire aux Éphésiens. On pourrait montrer la même chose pour les autres, si la chose s’avérait nécessaire.

CHAPITRE 3 Présentation de la question du juge des controverses, et discussion sur les sens des Écritures

Comme l’Écriture est obscure, et qu’il s’ensuit donc qu’il faut un juge, une autre question se pose. Faut-il demander l’interprétation de l’Écriture à un juge unique, visible et commun, ou faut-il la laisser au jugement d’un chacun ? C’est une question très lourde de conséquences, et c’est d’elle que dépendent toutes les controverses. Plusieurs personnes ont écrit sur ce sujet, mais surtout Jean Driedo dans le livre 2, chap 3 des dogmes ecclésiastiques, Jean Cochlaeus, dans son livre sur l’Écriture et l’autorité de l’Église, le cardinal Warmiensis, livres 2 et 3 contre les prolegomena de Brentius, et Pierre de Soto pour la défense de sa confession contre les prolegomena de Brentius par. 2 et 3, Martin Peresius dans son livre sur la tradition, assertions 2, 3, 4, 5, et Michael Medina, livre 7 de la foi droite en Dieu, et Melchior Cano au livre 2, chap 6, 7, 8, de ses lieux théologiques.

Pour comprendre d’abord ce qu’est la chose que l’on cherche, il y a quelques réflexions préalables à faire. D’abord, sur les sens des Écritures. Car c’est le propre de la divine Écriture, du fait qu’elle a Dieu pour auteur, de posséder souvent deux sens, un littéral ou historique, un spirituel ou mystique. Le sens littéral est celui que les mots expriment directement. Le sens spirituel est celui qui se réfère à autre chose qu’à ce que les mots signifient par eux-mêmes. Cette distinction origine de l’Apôtre lui-même, dans Corinth 10, où il nous dit que « tout était arrivé aux Juifs en figure, pour notre correction ». Et ce qui est dit, au sens littéral, de la sortie des Juifs de l’Égypte, du passage à pied sec de la mer rouge, de la manne qui a plu dans le désert, de l’eau qui coula d’un rocher, toutes ces choses il les rapporte aux Chrétiens. Ces deux sens sont aussi représentés dans l’apocalypse par le livre écrit à l’endroit et à l’envers, et par Ezéchiel 2. C’est ce qu’enseigne saint Jérôme au chapitre 2 d’Ézéchiel.

Philon dans son livre de la vie divine des suppliants, et saint Grégoire de Naziance dans sa lettre à Némèse, comparent le sens littéral au corps, et le sens spirituel à l’âme. Et comme le Verbe de Dieu engendré a une nature divine invisible et une nature humaine visible, de la même façon, le verbe écrit de Dieu a un sens externe et un sens interne. C’est quelque chose qui est propre à la seule écriture divine, comme l’enseigne saint Grégoire, sans son livre 21, chap 1 des mémoires.

De plus, le sens littéral est double. Un simple, qui consiste dans la propriété des mots, et un figuré par lequel les mots sont transférés de leur sens naturel à un sens étranger. Et de ce sens, il y a autant de genres qu’il y a de genres de figures. Quand le Seigneur dit en saint Jean 10 : « J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail », le sens de la phrase est littéral. Mais son sens figuré est : « J’ai d’autres hommes, en plus des Juifs, à faire entrer dans mon Église ». Ce qui a été dit en mots propres en saint Jean 11 : « pour qu’ils réunisse en un seul troupeau les fils de Dieu qui sont dispersés ». Au sujet de ses expressions figurées, voir saint Augustin au livre 3 de la doctrine chrétienne.

Les théologiens récents distinguent trois sens de la sainte Écriture : allégorique, tropologique, anagogique. Ils parlent de sens allégorique quant les paroles de l’Écriture, en plus du sens littéral, signifient quelque chose dans le nouveau testament qui appartient au Christ ou à l’église. Comme, par exemple, comment Abraham qui eut, véritablement deux épouses, selon le sens littéral, et deux fils Isaac et Ismaël, représente Dieu en tant qu’auteur des deux testaments, et Père de deux peuples, comme l’apôtre l’explique aux Galates 4. Ils parlent de sens tropologique, quand les paroles ou les faits servent à représenter quelque chose qui se rapporte aux mœurs. Comme « tu ne muselleras pas le bœuf quand il foule le grain » (deut 25), dont le sens littéral, ce texte se rapporte aux bœufs réels, et il signifie ne pas empêcher les prédicateurs de recevoir de la nourriture du peuple, comme l’explique l’Apôtre aux Corinth 1, 9. Ils parlent de sens anagogique quand les paroles ou les faits se réfèrent à la vie éternelle. Comme ces mots du psaume 94 : « j’ai juré dans ma colère que jamais ils n’entreraient dans mon repose ». Littéralement, ces paroles s’entendent de la terre promise; spirituellement, de la vie éternelle, comme l’Apôtre l’explique aux Hébreux 4.

Les anciens ne tiennent pas toujours compte de cette classification des sens. Même si, dans les faits, ils reconnaissent tous les sens, ils leur donnent tous le nom d’allégoriques. Comme saint Basile, au début de son homélie 9 sur l’exode, et saint Augustin au livre 2, cahp 3, de l’utilité d’un credo. Saint Jérôme, dans sa lettre à Hedibiam, question 12, entend par tropologie le sens allégorique; et, au chapitre 4 d’Amos, il entend par allégorie le sens tropologique.

De tous ces sens, le littéral se trouve dans chaque phrase de l’ancien et du nouveau testament. Il n’est pas improbable, non plus, que plusieurs sens littéraires se trouvent dans la même phrase, comme l’enseigne saint Augustin en plusieurs endroits, et surtout dans son livre 12 sur les Confessions, au chapt 25, dans le livre 11 de la cité de Dieu, et dans le livre 3, chap 27 de la doctrine chrétienne. On trouve le sens spirituel dans l’un et l’autre des deux testaments. Car, personne ne doute que l’ancien testament a un sens allégorique, un sens tropologique et un sens anagogique. Un grand nombre pensent la même chose au sujet du nouveau testament. Et, avec raison. Car, dans son traité 122 sur saint Jean, saint Augustin donne une explication allégorique de la pêche des poissons quand le filet s’est rompu (Luc 5), et anagogique quand les filets ne se rompaient pas (Jean) » Il explique allégoriquement la parole dite à Pierre « suis-moi », et anagogiquement celle dite au sujet de saint Jean « si je veux qu’il demeure ». Il expose tropologiquement (Jean 13) le sens de l’humilité qui lui faisait laver les pieds de ses disciples.

Mais, bien qu’il en soit ainsi, on ne trouve pas un sens spirituel dans toutes les paroles de l’Écriture, ni de l’ancien, ni du nouveau testament. Ce précepte, par exemple : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » (Deut 6, Matt 22) et d’autres commandements semblables n’ont qu’un seul sens, le littéral, comme l’enseigne correctement Cassien, dans sa conférence 8, chap 3, Les sens des Écritures ayant été tiré au clair, il convient, à nous et à nos adversaires de ne demander qu’au sens littéral des arguments efficaces. Car il est certain que le sens qui se dégage directement des paroles de l’Écriture est celui de l’Esprit saint. Mais les sens spirituels et mystiques sont variés, et bien qu’ils édifient quand ils ne sont pas contre la foi et les bonnes mœurs, on ne peut pas toujours être certains qu’ils aient été pensés pas le Saint Esprit. Et c’est pourquoi saint Augustin, dans sa lettre à Vincent, se moque avec raison des donatistes qui, de ces paroles interprétées mystiquement « montre-moi où tu pais, et où tu te couches le midi », concluaient que l’Église du Christ était demeurée dans la seule Afrique. Et saint Jérôme, dans son commentaire sur saint Matthieu, chap 13, enseigne que les dogmes de foi ne peuvent pas être confirmés efficacement par le sens mystique.

Au sujet du sens littéral, des doutes surgissent pour deux raisons. D’abord, de l’ambiguïté des mots, comme on le voit en Matt 26 : « buvez-en tous ». Ce mot « tous » est ambigu si on n’en regarde que les lettres qui le forment. Car, on ne sait pas alors s’il désigne tous les hommes sans distinction, tous les fidèles ou tous les apôtres. Il y a une autre propriété des mots qui apparaît après et qui est plus grave. Car, comme le sens littéraire est parfois simple et parfois figuré, on a souvent des raisons de douter s’il est simple ou figuré. Cette phrase de Matt, par exemple, « cela est mon corps », les catholiques veulent l’entendre simplement selon la propriété des termes, et les Zwingliens, comme la figure d’une métonymie. Et, pour cette raison, quelques-uns tombent dans des erreurs très graves. On peut citer Origène en exemple. Il a erré en entendant au sens figuré ce qu’il aurait du comprendre au sens littéral, comme l’enseigne saint Jérôme dans sa lettre à Pammachius sur les erreurs de Jean de Jérusalem, où il dit qu’Origène entendait le paradis terrestre d’une façon allégorique. Faisant fi de la vérité historique, il entendait par arbres des anges, par fleuves des vertus célestes, par tuniques de peaux des corps humains, comme s’ils avaient vécu sans corps avant le péché.

D’autres, au contraire, se sont trompés en prenant au sens littéral ce qui devait être compris au sens figuré. Comme Papias, et ceux qui l’ont suivi, saint Justin, saint Irénée, Tertullien, Lactance et d’autres, au sujet de ce qui est dit dans l’Apocalypse de la nouvelle Jérusalem et des mille ans, pendant lesquels les saints règneraient sur la terre avec le Christ. Saint Jérôme réprouve leur erreur dans sa préface au livre 18 sur Isaïe, et son chapitre 36 d’Ézéchiel, ainsi que saint Augustin au livre 20, chap 7 de la cité de Dieu.

Nos adversaires conviennent, tout comme nous, que les Écritures doivent être interprétées par l’Esprit qui les a faites, l’Esprit saint. C’est ce qu’enseigne saint Pierre dans son épitre 2, chap 1 : « Comprenant d’abord que toute prophétie de l’Écriture ne relève pas de l’interprétation propre. Car, une prophétie n’est pas le produit d’une volonté humaine, mais c’est inspirés par l’Esprit saint qu’ont parlé les saints de Dieu ». Saint Pierre enseigne là que les Écritures ne doivent pas être expliquées par l’intelligence propre à chacun, mais sous la dictée du Saint Esprit, car elles n’ont pas été écrites par l’esprit humain, mais sous l’inspiration du Saint-Esprit.

Toute la question se résume donc ainsi : où est cet Esprit ? Car nous estimons, nous, que, bien qu’il soit accordé souvent à des hommes privés, le Saint-Esprit se trouve dans l’Église, c’est-à-dire dans un concile d’évêques confirmé par le pasteur suprême de toute l’Église, ou dans le suprême pasteur accompagné d’une assemblée d’autres pasteurs. Nous ne voulons pas discuter présentement du pape et des conciles, si le pape peut seul décider quelque chose, ou le concile seul. Nous parlerons de cela en son lieu et place. Mais nous disons ici, en général, que le juge du vrai sens des Écritures et de toutes les controverses est l’Église, c’est-à-dire le pape et les conciles que reconnaissent tous les catholiques. C’est ce que dit en toutes lettres le concile de Trente à la session 4.

Or, tous les hérétiques de notre temps enseignent que l’Esprit saint, interprète de l’Écriture, n’est lié ni aux évêques ni à aucune sorte d’hommes, et que, en conséquence, chacun doit être le juge suprême, soit en suivant son inspiration, s’il a le don d’interprétation, soit en se faisant l’adepte de quelqu’un qu’il verra doté de cet esprit. Luther nous renvoie à l’esprit que chacun a quand il lit l’Écriture avec les dispositions voulues. Et dans les cinquante passages que Cochlaeus a extraits des œuvres de Luther, il dit : « Recevez cet évangile, car il n’a été donné ni aux conciles ni à aucun homme le mandat de déterminer et de statuer ce qui est de foi. Je n’ai donc pas à dire : pape, tu en es venu à cette conclusion avec des conciles, je possède maintenant la capacité de juger ce que je dois accepter ou rejeter. Pourquoi ? Parce que tu ne te tiendras pas à mes côtés, et tu ne répondras pas à ma place, quand je devrai mourir. Et une fausse doctrine personne d’autre ne peut la juger qu’un homme spirituel. C’est donc une chose insensée que les conciles veuillent déterminer et statuer ce que l’on doit croire. Car il n’y souvent pas là un seul homme qui ait respiré la moindre odeur du Saint Esprit » Il confirme la même chose dans ses assertions art. 27, 28, 29.

Philippe dans les lieux, chapitre de l’Église, semble vouloir attribuer quelque chose à l’Église. Mais, en réalité, il remet toute chose au jugement privé. « Qui sera le juge quand surgit une interprétation différente d’un texte scripturaire, lorsqu’on sent le besoin d’une voix qui mettra un terme à la contestation. Je réponds que la parole de Dieu est elle-même son propre juge, et la confession de la vraie église ». C’est ce qu’il dit à cet endroit. Cependant, plus bas, il ditque, par vraie église, il n’entend pas les prélats de l’Église, ni la majeure partie des fidèles, mais les peu nombreux qui ont donné leur assentiment à la parole de Dieu. En parlant ainsi, il enveloppe tout de ténèbres, et fait de chacun un juge. Car, je ne peux juger quelle est la vraie Église, avant de juger d’abord quelle est la sentence qui est conforme à la parole de Dieu. « il y a, dit-il, une différence entre les jugements de l’Église et ceux des politiques. Car, dans la société civile, ou le roi prononce seul de par son autorité, ou c’est la majorité qui décide dans le sénat. Mais ce qui a valeur de décision dans l’Église, c’est la concordance d’une pensée avec la parole de Dieu, et la profession de foi des pieux, qu’ils soient plus nombreux ou moins nombreux que les impies. » Nous en dirons davantage sur ce sujet dans les notes de l’Église.

Brentius enseigne la même chose dans sa confession de Wirtemberg, au chapitre de l’écriture sacrée, et plus amplement dans ses prolégomènes contre Pierre a Solo. Il dit deux choses. En premier lieu : « Il n’est pas permis, dans le cas de notre salut éternel, de dépendre d’une décision étrangère, au point de l’embrasser sans avoir nous-mêmes porté un jugement ». Il ajoute en second lieu : « Il appartient à tout homme privé de juger de la doctrine de la religion, de distinguer le vrai du faux, Mais la différence qu’il y a entre l’individu et le prince, c’est que le prince a le pouvoir de juger et de décider publiquement de la doctrine de la religion, et l’individu privément. » Et pendant tout son livre, il s’évertue à démontrer que le prince séculier est tenu, même par la peine capitale, de contraindre ses sujets à pratiquer la religion qu’il aura lui-même jugée vraie; et que les sujets sont obligés de suivre leur propre jugement, non celui d’un étranger, quel qu’il soit. Brentius ne se rend donc pas compte qu’il prescrit là deux choses absurdes et contradictoires, à savoir que les princes soient tenus de commander, et que les sujets soient tenus de ne pas obéir. Il ne comprend même pas que, si ce qu’il dit était vrai, César ainsi que tous les autres princes catholiques de l’Allemagne, auraient le droit de contraindre les luthériens à accepter la foi catholique par la menace de la peine capitale.

Jean Calvin, dans le livre 4 des institutions chap 9, versets 8, 12, 13, ordonne d’examiner les définitions des conciles généraux avec la règle des Écritures. Il fait donc des hommes privés, des juges en matière de foi, non seulement des Pères mais aussi des conciles, Et il ne laisse aucun jugement commun à l’Église. Ensuite, Martin Kemnitus, dans l’examen de la session 4 du concile de Trente, et tous les autres hérétiques de ce temps transfèrent des conciles des évêques à l’esprit des hommes privés. l’autorité d’interpréter l’Écriture.

29 mars 2017 à 17:23

TTTTT

3 avril 2017 à 20:20

CHAPITRE 4 On apporte des témoignages de l’Ancien Testament en faveur de la position des catholiques

On va maintenant prouver la position des catholiques d’abord par des témoignages de l’Ancien Testament. Nous tirons le premier témoignage de l’Exode, 18. Nous y lisons que quand le peuple de Dieu a commencé à prendre la forme d’une république ecclésiastique, Moïse siégeait comme prince et chef de cette église, et résolvait tous les doutes qui se levaient sur la loi de Dieu. Il ne renvoyait personne à la révélation de son esprit personnel. De même, quand, d’après le conseil de son beau-père, il institua des magistrats mineurs, il s’est toujours réservé les doutes qui se rapportaient à la religion. Il agit certainement ainsi afin que nous comprenions qu’il doit y avoir un tribunal commun à qui tous demandent l’interprétation de la loi divine, et auquel tous obéissent.

Quelques-uns cherchent à éluder cet argument en disant que Moïse fut un prince politique, non un pontife ou un prêtre, que c’était Aaron qui était le pontife suprême. Et en conséquence, on ne peut déduire de ce passage que c’est aux Pontifes qu’il revient de porter un jugement en matière de foi, plutôt qu’aux rois. Je réponds que Moïse fut pontife, le pontife suprême, et plus grand qu’Aaron. Non un pontife ordinaire qui aurait des successeurs, et c’est ce que fut Aaron, mais un pontife extraordinaire spécialement établi par Dieu. Comme, dans le nouveau testament, tous les apôtres n’étaient pas plus grands que Pierre ni absolument semblables, mais ils étaient, en quelque manière, égaux à lui en pouvoir ecclésiastique, comme saint Cyprien l’enseigne dans son traité de la simplicité des prélats. Avec pourtant cette différence que Pierre était le pasteur ordinaire de toute l’Église, qui seul devait avoir des successeurs semblables à lui; et que le pouvoir extraordinaire que possédaient les autres ne devait pas passer à leurs successeurs. Que Moïse ait été prêtre, David l’atteste dans le psaume 98 : « Moïse et Aaron, parmi ses prêtres, et Samuel, parmi ceux qui invoquent son nom ».

Tous les livres