Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 161)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Contre cet enseignement, se lève l’autorité de saint Jean Damascène, qui, dans son discours sur les morts, a dit que, par les prières de Thècle, avait été libérée de l’enfer l’âme d’une certaine païenne, du nom de Falconille, et que par les prières du pape saint Grégoire, l’âme de Trajan avait été libérée de l’enfer. Je réponds que s’il faut défendre cette histoire, il faut dire que l’âme de Trajan n’avait pas été formellement dans l’enfer, mais seulement punie dans l’enfer selon ses présents démérites, et que sa sentence avait été suspendue à cause des prières du pape Grégoire. Et que, de plus, il n’était pas passé directement de l’enfer au ciel, mais que, après avoir été réuni à son corps et baptisé, il a fait pénitence dans notre vie. C’est du moins la solution commune aux scolastiques, celle de saint Thomas, celle de Durand, de Richard de saint Victor et des autres.

Mais parce que c’est sans aucun témoin qu’on dit que Trajan a ressuscité, et qu’aucun auteur ancien ne se souvient de ce prodige, et que c’est une chose qui répugne à la sentence de Damascène, qui enseigne qu’il est passé de l’enfer au ciel, mais non qu’il soit ressuscité, et que s’il a fait pénitence, c’est en enfer qu’il l’a faite. Et comme les auteurs cités ne se basent que sur l’autorité de saint Jean Damascène, je penche davantage du côté de la sentence de Melchior Cano qui (dans le livre 11, chapitre 2 des lieux), réprouve cette histoire, et la considère comme une fiction, et de celle de Dominique a Soto qui (dans 4, dst. 45, quest 2, art 2) qui avoue que, pour lui, cette histoire est dure à avaler, en dépit de l’apologie d’Alphonse Ciacon.qui a été éditée il y a trois ans. Les raisons qui me motivent sont au nombre de quatre.

La première. Tous ceux qui ont admis cette histoire l’on fait à cause de l’autorité de saint Jean Damascène. Or il n’est pas facile de prouver que ce livre est vraiment de lui. Car, dans ce livre, l’auteur ne dit pas seulement que Trajan et Falconille sont passés de l’enfer des damnés au royaume des cieux, mais que beaucoup d’autres, qui étaient descendus dans les enfers parce qu’ils étaient dépourvus de la foi divine, avaient été convertis et sauvés par le Christ quand il est descendu dans les enfers. Ce qui, en soi, est erroné, et contraire aux paroles de saint Jean Damascène qui (au livre 2, chapitre 4 sur la foi). Il dit, en effet, que, pour les hommes, la mort est ce qu’a été la chute pour les anges.

La deuxième raison. Aucun auteur latin ne se souvient de cette histoire, ni Paul le diacre, ni le bibliothécaire Anastase, ni Marianus Scotus, ni Ado, ni même Bède le vénérable, qui fut un grand admirateur de saint Grégoire. Saint Bède a diligemment compulsé les archives romaines pour écrire la vie de saint Grégoire, et il dit (livre 2, chapitre 44 de son histoire) que cette histoire de Trajan trouvée dans une certaine église des Angles, était considérée comme douteuse par les Romains.

La troisième. Parce que saint Grégoire (livre 34, chapitre 13 ou 16 des mœurs) enseigne qu’on ne peut pas prier pour les infidèles défunts, comme on ne peut pas prier pour les démons, puisqu’ils sont tous dans la même damnation irrévocable et éternelle. Comment donc est-il crédible qu’il ait fait cela ?Abulensis répond (quest 57, 4, livre des Rois) que saint Grégoire a donc péché mortellement en priant pour Trajan. Mas c’est une chose absurde et blasphématoire, puisqu’on sait très bien que saint Grégoire ne fut pas non seulement un très grand saint, mais un homme très prudent. Ensuite, s’il a péché mortellement en demandant cette faveur, comment a-t-il pu être exaucé ? Dieu est-il apaisé quand il est offensé ?Ciacon répond que saint Grégoire n’a pas péché en priant, mais qu’il a mérité plutôt, car, bien qu’ordinairement, il ne priât pas pour les damnés, il a quand même pu le faire par une inspiration divine.

J’objecte que la même histoire rapporte que saint Grégoire a été puni à cause de ce péché par une douleur continuelle à l’estomac et aux pieds. Il répond. Cette douleur ne lui a pas été donnée comme une peine, mais pour qu’il ne s’enfle pas la tête. Je réponds. Le diacre Pierre, que lui-même cite d’un livre de la bibliothèque vaticane, rapporte qu’un ange a dit à saint Grégoire que, parce qu’il avait eu la présomption de demander cela, il aurait à supporter cette douleur jusqu’ à sa mort, donc en punition d’un péché, parce que la présomption est un péché.

La quatrième raison. Les arguments de Ciacon ne prouvent rien. Car, lui-même se base surtout sur les témoins suivants. Le premier, les diacres de Grégoire Pierre et Jean, dont les témoignages existent encore dans la bibliothèque du Vatican. Ensuite sur le témoignage d’un auteur anonyme, qui a écrit la vie de saint Grégoire, laquelle est présentée avant ses œuvres éditées à Basles en 1564. Cet auteur semble avoir vécu au temps de saint Grégoire. Troisièmement, sur le témoignage de saint Jean Damascène. Quatrièmement, sur celui du diacre Jean (livre 2, chapitre 44 de la vie de saint Grégoire). Cinquièmement, sur le témoignage de saint Thomas. Sixièmement, sur le témoignage de sainte Brigitte et de sainte Mechtilde.

Le premier témoignage m’est fort suspect. Car si c’était vraiment le sien, le diacre Jean n’aurait pas dit que cette histoire n’a pas été conservée dans l’église romaine, mais seulement chez les Anglais. De plus, ce Pierre dit que saint Grégoire a demandé à Dieu, et a obtenu, que tous ceux qui seraient ensevelis dans l’église de saint André (in clivo Scauri), ne puissent pas être damnés, pourvu qu’ils conservent la foi chrétienne. Or, saint Grégoire, qui était un homme d’une grande prudence, n’aurait jamais prié ainsi. Car, ou il entendait par foi la foi informe, ou la foi formée. S’il s’agissait de l’informe, il aurait donc voulu que soient sauvés des hommes mourant sans charité ? Qui le croira ? S’il s’agit de la formée, il n’avait pas besoin de faire cette demande, car, à quelque endroit qu’il soit enseveli, celui qui meurt dans la charité ne peut pas être damné. Ajoutons que tout ce fragment a un air de nouveauté, et semble donc factice. Car, il dit le « divin » Grégoire, mot qui, alors, était inusité. De plus, il met les cardinaux avant les évêques, ce qui répugne à Jean le diacre qui, dans sa vie de saint Grégoire, écrit que saint Grégoire entama la coutume de promouvoir les cardinaux à l’épiscopat, comme à un grade supérieur. Et il comporte d’autres indices de nouveauté.

Le deuxième témoignage n’apporte rien de neuf, car cet auteur anonyme ne vécut pas au temps de saint Grégoire, mais après. Il ne fait que donner un résumé de la vie de saint Grégoire que le diacre Jean avait écrite. Le troisième témoignage est déjà rejeté. Le quatrième est contre Ciacon lui-même, car Jean le diacre dit que l’âme de Trajan n’a pas été libérée de l’enfer, mais a obtenu de ne pas souffrir de la peine du feu, alors que Ciacon veut qu’elle soit déjà dans la béatitude du ciel. Le cinquième. À l’endroit où il traite cette question (4 dist 45, question 2), saint Thomas pense qu’il est très probable que l’âme de Trajan ait été libérée seulement des peines de l’enfer jusqu’au jour du jugement, et qu’elle devait ensuite être châtiée avec les autres.

Le sixième est très obscur. Car, saint Brigitte ne dit pas que Trajan a été sauvé, mais seulement élevé à un degré plus haut, indiquant par là qu’il a reçu quelque chose en fait de salut. Le septième se contredit lui-même. Car, Mectilde dit qu’elle a demandé à Dieu ce qu’il ferait avec les âmes de Samson, de Salomon, d’Origène, et de Trajan, et qu’il lui a répondu que Dieu veut que reste inconnu à tous ce que sa libéralité ferait d’eux. Si Dieu veut que cela reste inconnu, il ne faut donc pas prêter foi aux auteurs qui affirment que Trajan est déjà dans le ciel. Notons que Dieu, dans cette révélation, associe Trajan à Origène, Or, dans le pré spirituel, qui est cité au septième concile œcuménique, (et par Jean le diacre, au livre 2, chapitre 45, de la vie de saint Grégoire), on raconte une révélation dans laquelle Origène est aperçu dans la géhenne de feu avec Arius , Nestor. Et, le sixième concile, (chapitre 11) dit anathème à Origène, comme à Arius, à Nestor, et aux autres hérétiques.

Quant au second, les uns estiment que les âmes ne peuvent jamais sortir de leurs réceptacles, mais que toutes les apparitions sont celles de démons qui se présentent faussement comme des âmes sorties du purgatoire qui demandent des suffrages. C’est ce que pensait Tertullien (à la fin de son livre sur l’âme), et l’auteur des questions à Antioche (questions 11 et 13), C’est ce que semblent dire aussi saint Jean Chrysostome (homélie 29 sur Matthieu, homélies 2 et 4 sur Lazare), et Théophylactus (chapitre 8 de Matthieu). Bien que, si on les lit attentivement, ces deux auteurs n’affirment pas que les âmes du purgatoire ne puissent en aucune façon venir à nous, mais qu’elles ne peuvent pas sortir à leur gré, ni se changer en démons, ni vagabonder parmi nous à la façon des démons. Les hérétiques de ce temps rient de toutes les apparitions des âmes, et n’y voient que des illusions démoniaques, surtout les magdebourgeois.

Mais elle est très vraie la sentence de saint Augustin (chapitres 15 et 16 du livre sur le soin des morts), selon laquelle c’est faire preuve d’une trop grande impudence que de nier que les âmes peuvent revenir vers nous, sur l’ordre de Dieu, ou avec sa permission. Car, nous avons des témoignages d’auteurs très graves du retour d’âmes de défunts qui sont retenues dans différents réceptacles, à part les limbes des enfants. Car, nous avons des exemples certains d’apparitions d’âmes bienheureuses dans Eusèbe (livre 6, chapitre 5 de son histoire), dans Augustin (le chapitre 16 du soin des morts), dans Sulpice (vie de saint Martin), dans Paulin (vie d’Ambroise), dans Theodoret (livre 5, chapitre 24 de l’histoire), dans Grégoire (livre 3, chapitres 24 et 25 des dialogues), et dans le septième concile oecuménique (acte 4). Que des âmes qui demeuraient dans les limbes des pères aient apparu, saint Augustin le prouve (dans les chapitres 15 et 16 du soin des morts, et dans le chapitre 28 1 Rois), où l’âme de Samuel est apparue à Saül, et en Matthieu 17 où Moïse est apparu avec Élie sur le mont Thabor. Même si Hilaire (dans le commentaire de ce passage) et Ambroise (livre 1, chapitre 2 sur Caïn) ont dit que Moïse vivait encore, le Deutéronome et Josué affirment expressément le contraire.

On trouve des exemples d’âmes du purgatoire chez saint Grégoire (livre 4, chapitre 40 et 55 des dialogues), et dans les autres auteurs, aux lieux cités. L’auteur des livres sur les propriétés des abeilles donne plusieurs exemples d’apparitions d’âmes de damnés. Et dans la vie de saint Bruno, on rapporte une apparition d’un docteur parisien qui dit avoir été condamné trois jours après sa mort. Il est croyable que cette âme soit descendue en enfer tout de suite après sa mort, qu’elle soit apparue trois fois, que la première fois elle ait relaté son accusation, la deuxième, son jugement, et la troisième sa condamnation, pour que, ainsi, cet exemple soit connu par plusieurs.

Quant au troisième, que quelques âmes qui résidaient dans le purgatoire ou dans les limbes des pères aient été rappelées à la vie terrestre, il n’y a aucun doute. Car les morts qu’ont ressuscités Élie, Élisée, le Seigneur, Pierre et Paul, on a raison de penser qu’ils étaient dans les limbes ou dans le purgatoire, puisqu’ils étaient des fidèles. Il ne s’en suit aucun inconvénient, car ce n’est rien d’autre que de changer d’exil ou de prison.

Mais, tu diras qu’ils étaient certains de leur salut, et que, après la résurrection, ils en devinrentent incertains. Abulensis répond très bien (Rois 4, question 7). Tous ceux qui ont été rappelés des limbes des pères ou du purgatoire à la vie terrestre, sont sans doute confirmés dans la grâce, car, autrement, une injustice leur aurait été faite.

Que ceux qui sont au ciel ou en enfer soient rappelés à la vie terrestre, cela semble impossible. Et pourtant il en existe des exemples qu’on ne peut nier. Car, saint Grégoire (dans le livre 1, chapitre 9 de ses dialogues) écrit que par saint Fortunatus avait été rappelé à la vie terrestre un certain saint Marcel, qui avait obtenu une excellente place avec les anges. Et ( au chapitre 12), il écrit que saint Sévère a ressuscité un homme très méchant qui avait été amené dans les enfers par les démons. Egesippe (livre 3, chapitre 2) écrit que saint Pierre avait retiré de la mort un païen de Césarée. Et on ne peut douter que les apôtres aient ressuscité des païens. Maxime (sermon 2 sur sainte Agate) dit qu’elle a ressuscité le fils d’un préfet qui était mort en état de péché mortel. Et Évodius (au livre 1 des miracles de saint Étienne), dit qu’un enfant mort avant le baptême a été ressuscité aux reliques de saint Etienne.

Je dis donc que les bienheureux ne peuvent pas être rappelés à la vie de la terre, car la béatitude inclut la certitude de ne jamais perdre la félicité, comme saint Augustin l’enseigne ( dans la correction et la grâce, chapitre 10). Et la raison en est manifeste, car la béatitude est l’état parfait provenant de la réunion de tous les biens. Or, celui qui n’a pas la certitude de ne jamais perdre la félicité n’a pas tous les biens. Si donc certains sont revenus dans leurs corps, ils n’étaient pas glorieux, car Dieu, prévoyant leur retour à la vie de la terre, a retardé leur béatification, et les a retenus entre temps dans un lieu excellent, comme cela est arrivé à Marcel, dont parle saint Grégoire.

Je dis la même chose des damnés. Celui qui a vraiment été condamné aux peines éternelles ne peut pas être rappelé à la vie terrestre, car, autrement, la damnation des impies deviendrait incertaine. Saint Augustin (livre 21, chapitre 24 de la cité de Dieu) dit que c’est le propre d’une grande présomption d’affirmer qu’ils ne demeureront pas toujours dans le feu, ceux à qui la Vérité a dit : « Allez au feu éternel ! » La Vérité dit cela à tous ceux qu’elle damne, tant dans le jugement particulier que dans le jugement général. De plus, il n’y aurait aucun damné quin’espérerait pas obtenir le salut un jour, et pour lequel nous ne pourrions pas ne pas prier. Car, s’ils peuvent être sauvés par un privilège tout spécial, il est donc certain qu’il faut prier pour eux, comme, dans ce monde, nous prions pour les obstinés dans le mal. Car Dieu leur aurait donné une grâce efficace qui ne peut certes être donnée que par privilège.

Mais Abulensis (4, livre des Rois, question 57) nous objecte qu’au damné ressuscité ne sont remises ni la faute, ni la peine du fait même de cette résurrection. Cette résurrection n’est donc pas plus miraculeuse que n’importe laquelle résurrection. Il se peut donc que de tels défunts ressuscitent. Je réponds. La faute n’est pas remise, ni la peine, mais on lui donne un bénéfice équivalent, car on le remet dans un état où il pourra être libéré et de la peine et de la faute. Il s’ensuivra de toutes ces absurdités, que la damnation des impies ne sera plus certaine, qu’ils pourront toujours espérer, qu’on pourra prier pour eux.

Aux autres exemples qu’on apporte, Sotus répond (4 dist 45, quest 2, art 2) que tous les païens que les apôtres ont ressuscités avaient agi dans une ignorance invincible de la foi, et étaient donc dans le purgatoire. Mais que répondra Sotus à Ambroise (dans le sermon 99) et à Maxime (sermon 2) qui racontent qu’Agnès a ressuscité le fils du préfet, que le diable avait tué, quand il voulait violer cette sainte vierge ? Je dis donc que ceux qui sont ressuscités n’avaient pas été condamnés même s’ils méritaient les peines éternelles, mais que leur sentence avait été suspendue, et qu’ils étaient entre temps punis selon la justice présente, comme saint Thomas l’enseigne (4 sentences, dist 45, quest 2, art 2). Et c’est ainsi que répondent également Richard, Durand et les autres

CHAPITRE 9.

Du temps que dure le purgatoire

IL y a, sur ce sujet, deux erreurs poussées à l’extrême. La première erreur est d’Origène, qui étend le temps du purgatoire au-delà du jour de la résurrection. Voici ce qu’il dit dans son homélie 14 sur saint Luc : « Je pense, moi, que même après la résurrection des morts, nous avons besoin d’un sacrement qui nous lave et nous purge, car personne ne peut ressusciter sans scories. Mais cette erreur a déjà été analysée. Car, saint Augustin (livre 21, chapitre 16 de la cité de Dieu) écrit : « Il pensait qu’il n’y avait de peines du purgatoire qu’avant le dernier redoutable jugement. » Et la raison en est que le Seigneur a dit en Matthieu 25 qu’au jour du jugement, il n’y aura que deux sortes d’hommes, celles des bienheureux et des damnés.

Tu diras. L’âme ne pèche pas seule, mais avec le corps. Le corps doit donc être purgé avec l’âme. C’est donc après la résurrection que les hommes seront purgés. Je réponds que si l’argument prouvait quelque chose il prouverait que l’âme séparée ne peut pas être punie dans l’enfer, ni jouir de la béatitude éternelle dans le ciel, contrairement à ce que dit l’évangile : « Je souffre terriblement dans cette flamme,  » et Luc 23 : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Je dis donc qu’il est juste de punir l’âme seule, parce que c’est elle qui est le sujet et la cause efficiente du péché. Car, il y a certaines actions des hommes qui ne peuvent être faites que par le composé, ni être reçues que dans le composé, comme toutes celles qui se font par les puissances organiques, comme parler, voir, entendre etc., et qui n’existent plus quand le tout a été dissous. Si le péché était de cet ordre-là, l’argument serait parfaitement concluant. Mais, il ne l’est pas. Car le péché est un acte du libre arbitre, et c’est pour cela qu’il est le produit de la seule volonté, et qu’il réside formellement dans la seule volonté. Quand donc le composé est dissous, on retrouve le péché en son intégralité, dans la volonté, et par elle, dans l’âme, non dans la chair morte. Il doit donc être puni et purgé là où il se trouve.

Ajoutons que la chair est punie, elle aussi, à sa façon. Car, comme l’âme séparée est punie par le peine du dam, parce qu’elle est privée de la vision de Dieu, et par la peine du sens, parce qu’elle est torturée par le feu, de la même façon la chair est punie par la peine du dam, parce qu’elle est privée de la vie et du sens, même si improprement, parce qu’elle se putréfie petit à petit, et retourne en cendres. Cependant, la première solution est la meilleure, car même les corps des saints sont ainsi punis, bien qu’ils n’aient pas besoin de purgation. Car, il veut que tous les restes des péchés de ceux qui meurent dans la foi soient purgés en eux par la douleur de la mort, et que le purgatoire ne soit rien d’autre que la peur de la mort.

Il est facile de réfuter cette erreur, car par restes des péchés on entend la concupiscence, ou les mauvaises habitudes contractées, ou la culpabilité de la peine temporelle. Et les péchés véniels. Car, parmi les choses qui appartiennent au péché, ce sont les seules qui peuvent demeurer dans un homme justifié. Et c’est pour cela qu’on les appelle les restes du péché. Quant au premier, la concupiscence, elledisparaît à la mort, car, alors, est éteinte la sensualité. Mais ce n’est pas pour la concupiscence que nous avons institué un purgatoire. Car même les enfants morts après avoir été baptisés devraient souffrir des peines purgatives, puisque le baptême ne leur a pas enlevé la concupiscence. Or, saint Augustin (livre 21, chapitre 16 de la cité de Dieu) enseigne éloquemment que les enfants ne souffrent aucune peine purgative. Les mauvais habitus existant dans la volonté, ne sont pas nécessairement éteints par la mort, quand ils sont dans des puissances qui ne sont associées aux organes. Mais ce n’est pas non pour ces habitus que nous avons institué un purgatoire, car ni le baptême ni le martyre ne dissolvent ce genre d’habitus. Nous voyons, en effet, des baptisés qui ont encore les mêmes mauvaises tendances qu’ils avaient avant, et qui doivent, au fur et mesure, les enlever par des actes contraires.

Il est crédible donc que tous ces habitus sont enlevés par le premier acte contraire de l’âme séparée, qu’elle produit tout de suite après sa séparation. Car, même si on ne peut, par un seul acte, détruire des habitus contractés par plusieurs actes, cependant, on le pourra alors, car cet acte sera beaucoup plus intense, puisque l’âme est alors plus puissante relativement aux actes spirituels, et n’a pas de concupiscence contraire qui la freine. Il reste donc la culpabilité de la peine, et les péchés véniels, qui peuvent être proprement appelés restes des péchés, pour lesquels existe le purgatoire. Ces restes, il est parfois certain qu’ils sont purgés à la mort, et parfois non. On doute parfois de ce qu’on doit faire, et il est tout à fait probable qu’ils soient en partie purgés, et en partie non purgés.

Je prouve chacun de ces points. Le premier. La mort violente reçue pour le Christ, qui est appelée martyre, purge, sans aucun doute, tous les restes des péchés. Cyprien (livre 4,épître 2 ) dit clairement que tous les péchés sont purgés par le martyre. Et qu’il ne parle pas des péchés mortels, la chose est évidente, car, au même endroit il dit que, sans la charité, le martyre n’est d’aucun profit. C’est ce que saint Paul avait enseigné à saint Cyprien (dans la premièreépître aux Corinthiens, chapitre 13.) Et c’est pour cette raison que l’Église ne prie jamais pour les martyrs. Parce que, comme le dit saint Augustin (sermon 18 sur les paroles de l’apôtre) « C’est une injure de prier pour les martyrs, à qui nous devons plutôt nous recommander par nos prières. »

Je le prouve, en second lieu, ainsi. Ceux qui meurent involontairement, ou sans l’usage de leur raison, ou en dormant, ou subitement, ne peuvent pas du tout être purgés par cette mort. Car, ou la mort purge par elle-même, on elle purge en raison d’un acte volontaire concomitant. Elle ne purge pas par elle-même, car la mort est en elle-même quelque chose de naturel, au moins après le péché du premier parent. C’est pour cela qu’elle est commune aux bons et aux mauvais, bien plus, aux hommes et aux animaux. Or, nous ne méritons pas par les choses qui se produisent naturellement, et nous ne déméritons pas non plus, car nous n’avons pas le pouvoir de dissoudre des dettes volontairement contractées. Si donc la mort purge, elle le fait à cause de l’acte volontaire concomitant. Or, nous parlons ici de ceux qui meurent sans aucun acte de ce genre. De plus, nous voyons souvent d’excellents hommesconnaître des morts extrêmement douloureuses, et de beaucoup moins bons neconnaître que des morts douces. Or, si c’est par la mort que devaient être purgés les restes des péchés, c’est le contraire qui devrait exister.

Le troisième. Je prouve. Il n’y en pas beaucoup qui tolèrent la mort avec équanimité, à cause de leurs péchés. Cette patience, sans aucun doute, aide à la satisfaction. Mais cette satisfaction sera-t-elle équivalente à la dette contractée par le péché ? Personne ne peut le savoir avec certitude.

En plus de celle des horreurs de la mort, il y a l’opinion de Dominique a Soto (sentence 4, sit 19, q 3, aer 2). Personne ne demeure dans le purgatoire plus que dix ans. Et la raison en est que, puisque sur cette terre, on peut s’acquitter de n’importe laquelle dette en peu de temps, pourquoi ne pourrait-on pas le faire plus rapidement encore dans le purgatoire, puisque les peines y sont beaucoup plus intenses et pénibles. De plus, sur cette terre, les souffrances pénales se succèdent l’une après l’autre, car, on ne pourrait pas les souffrir toutes ensemble sans entraîner la destruction de la personne. Mais, au purgatoire, elles peuvent être d’une très grande intensité, car le sujet est incorruptible. Il est donc vraisemblable que ces âmes qui aspirent à la gloire soient purgées en peu de temps par des peines extrêmes.

Je dis au premier. Ici, c’est le temps de la miséricorde, là-bas, celui de la justice. Au second, je dis que Dieu peut compenser la longueur par l’intensité, mais qu’il ne le veut pas. Car, autrement, il s’ensuivrait que les âmes ne demeureraient dans le purgatoire qu’une heure, car Dieu peut, en intensifiant les peines, réduire les peines de dix ans à un an. De plus, répugnent à cette opinion les visions approuvées des saints. Car, Bède le vénérable écrit (livre 5, chapitre 13 de son histoire) que les peines du purgatoire ont été montrées à quelqu’un, et qu’on lui a dit que des âmes du purgatoire ne seront pas sauvées avant le jour du jugement à moins qu’elles ne soient aidées par les prières et les aumônes des vivants, et surtout par le saint sacrifice de l’autel. Il indique là que certaines âmes demeureront dans le purgatoire jusqu’au jour du jugement. On peut présenter un grand nombre de visions de cette sorte, celles de Denys le chartreux, et d’autres.

La coutume de l’Église s’y oppose aussi, car elle célèbre les anniversaires de la mort des défunts même cents ans ou deux cents ans après leur mort. Ce que l’Église ne ferait certes pas si elle croyait que les âmes ne demeurent pas dans le purgatoire plus de dix ans. La chose est donc incertaine, et on ne pourrait la définir sans témérité.

CHAPITRE 10

Quelle est la peine du purgatoire ?

Sur la peine du purgatoire, il y a des choses qui sont certaines, et il n’y en a d’autres qui sont douteuses. D’abord, il est certain que les peines du purgatoire ne sont pas le désespoir et la peur de la géhenne, comme l’avait pensé Luther, quand il croyait encore au purgatoire. Car, cela a déjà été réfuté. Ensuite, il est certain qu’une des peines du purgatoire est la privation de la vision de Dieu, Car ces âmes ne peuvent pas ne pas se désoler en comprenant que c’est à cause de leurs fautes qu’elles sont privées de la vision de Dieu. Et cela s’appelle la peine du dam.

Il est certain, en troisième lieu, qu’à cette peine s’ajoute aussi une autre peine que les théologiensappellent la peine du sens. Elle consiste dans une souffrance qui provient d’une autre source que la privation de la vision de Dieu. Comme celui qui pèche se détourne du souverain bien, et se tourne d’une façon désordonnée vers les créatures, il doit par la suite être puni non seulement par l’absence du bien infini, mais aussi par une souffrance qui lui a infligée par un objet créé. Il est certain, en quatrième lieu, que, dans le purgatoire, comme dans l’enfer, il y a la peine du feu, qu’on entende ce feu au sens réel ou métaphorique, et soit qu’il signifie la peine du dam ou du sens, comme le veulent certains. Qu’il y ait un feu dans le purgatoire comme dans l’enfer, c’est saint Paul qui nous l’enseigne ( 1 Corinthiens 3) : « Il sera sauvé comme par le feu. » Et Jésus en Matthieu 25 : «  Allez au feu éternel ! » Ainsi que les pères cités dans le premier livre, qui donnaient tous le nom de feu à la peine du purgatoire.

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