Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 162)
Voilà quelles sont les choses certaines, qui font l’unanimité chez les docteurs. Voici maintenant quelques-unes des choses douteuses. Ce feu est-il un feu réel ou métaphorique ? S’il est un feu réel, comment peut-il affecter les âmes séparées de leurs corps ? Par qui sont administrées ces peines ? Par les démons, par les bons anges, ou bien par elles-mêmes ? Ces peines sont-elles plus grandes que toutes les peines de cette vie ?
CHAPITRE 11
Le feu du purgatoire est corporel
La sentence commune des théologiens est que c’est un feu véritable et réel, et de la même espèce que le nôtre. Mais cette sentence n’est pas de foi, car l’Église n’a jamais rien défini de tel. Et dans le concile de Florence, les Grecs ayant fait publiquement profession de ne pas admettre de feu dans le purgatoire, on déclare, dans la définition donnée lors de la dernière session, qu’il y a un purgatoire, mais sans faire aucune mention d’un feu. C’est tout de même la sentence la plus probable.
D’abord, à cause du consensus des scolastiques, qu’on ne peut mépriser sans témérité. Ensuite, à cause de l’autorité de saint Grégoire le grand (livre 1, chapitre 29 des dialogues), où il soutient que le feu qui punit les âmes est corporel. Il importe peu que, (au livre 15, chapitre 14 de la morale) il ait dit que le feu de la géhenne était incorporel, car c’est quelque chose qui est du à une faute des copistes (qui mirent incorporel au lieu de corporel), puisque tout de suite après il dit que le feu brule corporellement. Troisièmement, à cause d’Augustin, qui prône cette sentence dans le chapitre du livre 21 de la cité de Dieu.
Quatrièmement. Parce que, dans l’Écriture, on appelle souvent la peine des impies le feu, et que la règle théologiens veut que l’on entende l’Écriture au sens propre, quand il n’en résulte aucune absurdité. Cinquièmement, parce que les corps des damnés seront punis dans le feu après la résurrection, comme il appert de Matth 25 : « Allez au feu éternel! » Or, si les corps ne peuvent bruler que d’un feu corporel, le feu des corps des damnés, et le feu des esprits séparés de leurs corps est le même. Car, on dit au même endroit : « Qui a été préparé pour le diable et ses anges. » Sixièmement. Parce qu’il est dit à Sagesse 11 : « L’homme est torturé par les choses avec lesquelles il a péché. » Or, les hommes pèchent souvent en convoitant des plaisirs sensibles d’une façon désordonnée. Ils doivent donc être punis par des objets sensibles. Le feu qui les punit doit donc être sensible. Septièmement. Cela est confirmé par les éruptions volcaniques de l’Etna et d’autres montagnes, dont nous avons parlé au chapitre 6.
CHAPITRE 12
On ne peut pas savoir comment un feu corporelbrûle une âme spirituelle
La sentence la plus vraie est qu’on ne peut pas savoir, pendant cette vie, comment un feu corporel puisse agir sur une âme incorporelle. Durand le confesse ingénument, ( 4 dist 44, dernière question), et avant Durand saint Augustin (livre 21 chapitre 10 de la cité de Dieu) où il dit que les âmes sont tourmentées par le feu d’une façon véritable, mais mystérieuse. Et saint Grégoire (livre 4, chapitre 29 de ses dialogues), il dit que, d’un feu visible, les âmes tirent une punition invisible. Il dit que la peine est invisible parce qu’elle est pour nous occulte et inconnue.
Mais même si nous ne savons pas comment cela se fait, nous comprenons quand même que ça peut se faire. Nous voyons en effet que l’âme incorporelle est unie à un corps humain, et lui donne vie, qu’elle se réjouit et souffre avec lui, bien que le mode de cette union soit ineffable. Car, qui comprend comment l’âme peut être la forme d’un corps, alors qu’entre le corps et l’âme, il n’y a absolument rien de commun. Donc, comme l’esprit a pu s’unir à la chair, pour lui communiquer la vie, il a pu s’unir au feu, pour apporter par lui la souffrance au corps, même si le mode de ces deux unions nous est tout à fait inconnu.
CHAPITRE 13
Dans le purgatoire, les âmes sont-elles torturées par les démons ?
Au sujet de ce troisième doute, l’incertitude règne. Car, qu’elles ne soient torturées ni par les démons, ni par les anges mais par le seul feu, c’est ce qu’enseignent les scolastiques, à la suite de saint Thomas (4, dist 20, art 5), et la raison qu’ils en donnent c’est que toutes les âmes du purgatoire ont triomphé du démon dans le dernier combat. Il ne convient donc pas à la justice divine que les âmes soient vexées par un ennemi qu’elles ont vaincu. De plus, ici, sur cette terre, les démons vexent les saints, parce qu’ils croient pouvoir les entrainer au péché. Or, ils savent que les âmes du purgatoire sont confirmées dans le bien, qu’elles ne peuvent pas tomber, et que cette vexation ne ferait que rendre la purification plus rapide. Il n’est donc pas crédible que les démons torturent les âmes du purgatoire. Mais d’un autre côté, que les âmes du purgatoire soient vexées par les démons un grand nombre de révélations l’enseignent, comme celle de Fursy d’après Bède (livre 3, chapitre 19 de son histoire), et d’après Denys le Chartreux, (livre sur les quatre dernières choses, et dans le livre 1, chapitre 10 de la vie de sain Bernard). Ces choses sont donc maintenant pour nous des secrets qui ne pourront s’ouvrir que plus tard.
CHAPITRE 14
La gravité des peines
Les pères enseignent constamment que les peines du purgatoire sont d’une grande atrocité, et qu’aucune peine terrestre ne peut leur être comparée. Saint Augustin (psaume 37) : « Même si nous serons sauvés par le feu, ce feu sera plus insupportable que tout ce que nous pouvons supporter sur la terre. » Saint Grégoire (psaume pénitentiel 3) : « Ce feu transitoire sera plus intolérable que toutes les tribulations présentes. » Bède dit (dans le même psaume) : « Les supplices des martyrs ou des larrons ne sont rien en comparaison des peines du purgatoire. » Saint Anselme (1 Corinthiens 3) et saint Bernard (sermon sur la mort d’Humbert) enseignent la même chose.
C’est ce que prouvent aussi toutes les révélations que l’on trouve dans l’histoire de Bède (livres 3 et 5) et dans les livres de sainte Brigitte, de Denys le Chartreux, et dans la vie de Christine. C’est ce que prouve aussi la raison, au moins pour la peine du sens. Car, tant pour la douleur que pour la joie, trois choses concourent : la puissance, l’objet, et l’union de l’une avec l’autre. Quand à la puissance, sans comparaison aucune, la douleur d’une puissance rationnelle est plus grande que celle d’une puissance animale. Car, quant à l’appréhension, l’intelligence est comme une source, et le sens, comme un ruisseau. Quant à l’appétit, la volonté est comme une source, et l’appétit inférieur comme un ruisseau. Quand donc l’âme toute nue est tourmentée immédiatement, la douleur ressentie par le patient doit être la plus grande de toutes. Car, sur la terre, ce n’est pas tant l’âme que le corps qui est tourmenté, et c’est par le corps qu’une certaine douleur se rend jusqu’à l’âme. Quant à l’objet, s’il y a là -bas un vrai feu, il sera extrêmement chaud, puisqu’il n’a été créé que pour une seule chose, servir d’instrument à la justice divine. S’il n’existe pas de vrai feu, ce sera quelque chose de beaucoup plus horrible que tout ce que Dieu peut préparer, puisque que c’est par lui qu’il veut montrer sa puissance. Quant à l’union de l’une avec l’autre, elle serait très grande. Car, là où sont les choses corporelles, l’union ne se fait que par les extrémités et les surfaces. Mais, dans le purgatoire la peine pénètrera au cœur de l’âme.
Bien que tous admettent que les peines du purgatoire seront beaucoup plus grandes que celles de la terre, il y a des doutes sur la façon de le comprendre. Saint Thomas (4 dist 20, question 1, article 2) enseigne deux choses. La première. La peine du dam est la plus grande de toutes les peines qui existent tant dans le purgatoire que dans cette vie. La deuxième. Il affirme que la plus petite peine du purgatoire est plus grande que la plus grande peine de cette vie. Il prouve la première ainsi. Comme la possession d’un bien désiré engendre de la joie, de la même façon, l’absence d’un bien désiré engendre la souffrance. Or, le bien que les âmes du purgatoire désirent est le plus grand qui existe, car elles comprennent plus clairement quel grand bien c’est de voir Dieu. Et l’appétit naturel, qu’excite et amplifie la charité infuse, devient extrêmement ardent, et n’est empêché en rien par la masse corporelle et les délectations sensibles. Donnons des exemples tirés de cette vie. Quelqu’un qui souffre atrocement de la faim ou de la soif, voit devant une table remplie de mets délicieux et du vin le plus doux, sans pouvoir les atteindre, tout en sachant que cette table a été préparée pour lui.
Il prouve ainsi le deuxième. Tous ceux qui séjournent dans le purgatoire sont torturés au moins par cette peine du dam, qui est la plus grande de toutes. Donc la plus petite peine du purgatoire est plus grande que la plus grande de cette terre.
Saint Bonaventure, à l’inverse, (4 dst 20, art 1, question 2) enseigne que la peine du dam dans le purgatoire n’est pas plus grande que toutes les peines qui se trouvent au purgatoire ou sur cette terre. Il enseigne ensuite que les peines du purgatoire sont plus grandes que celles de cette vie, en ce sens seulement que la plus grande peine du purgatoire est plus grande que la plus grande peine de cette vie. Cette sentence me plait. Car, bien que l’absence du bien suprême engendre, par lui-même, dans l’amant une tristesse suprême, cette tristesse est mitigée dans le purgatoire, et enlevée en grande partie par la certitude d’acquérir un jour ce bien. Car cette espérance assurée apporte une joie incroyable, et plus la fin de cet exil approche, plus grande aussi doit être l’augmentation de cette joie. Voilà pourquoi ce n’est qu’en enfer que la peine du dam est la peine suprême, parce qu’elle est nourrie par le désespoir, par la certitude qu’il n’y plus rien à espérer.
C’est de cela que parle saint Jean Chrysostome (homélie 24 sur Matthieu). Il dit que mille géhennes ne sont rien si on les compare à la perte de la vue de Dieu. Et saint Augustin (enchiridium, chapitre 112) : « la plus petite peine des damnés, du fait qu’elle est éternelle, est plus grande que toutes les peines de cette terre. » Mais, tu diras : les damnés n’aiment pas Dieu. Ils ne désirent donc pas le voir. Je réponds qu’ils n’aiment pas Dieu pour Dieu, mais que, pour eux-mêmes, ils sont forcés d’aimer ardemment sa vue, car ils comprennent que c’est dans la vision de Dieu que se trouve le bien suprême.
On confirme cet argument. Si la peine du dam était la peine la plus grave dans le purgatoire, il s’ensuivrait que les pères auraient souffert, dans les limbes, la plus grande des peines. Ce qui est faux, comme on le voit dans Luc 16. Abraham dit au mauvais riche au sujet de Lazare : « Tu es tourmenté, lui est consolé. » Et saint Augustin (épitre 59) nie que l’on puisse appliquer aux saints pères ce texte des Actes 2 : « les douleurs de l’enfer ayant été éliminées », car le Christ ne les a pas trouvés dans les douleurs, mais dans le repos. Et saint Grégoire (livre 13, chapitre 22 de la morale), affirme que les pères qui séjournaient dans les limbes ne connurent aucune souffrance, mais seulement le repos.
On confirme le deuxième. Parce que, quand saint Augustin, saint Grégoire, saint Bède, saint Anselme et saint Bernard disent que la peine du purgatoire est plus grande que toutes les peines de la terre, ils parlent clairement de la peine du feu, par laquelle ils entendent toutes les peines du sens, et non du dam. On prouve ainsi l’autre parole de saint Bonaventure. Il appert de certaines révélations que la peine de certains est si légère qu’ils ne semblent pas souffrir du tout. Ceux qui sont revêtus de robes blanches sont aperçus dans des lieux amènes et lumineux. (Bède, livre 5, chapitre 13 de son histoire.)
On le prouve en second lieu ainsi. Il peut arriver qu’un mort n’apporte avec lui aucune autre dette qu’une parole inutile. Or, il est incroyable que, pour une seule parole oiseuse, quelqu’un doive subir des supplices plus grands que tous ceux qui sont sur la terre. Troisièmement. Une question se pose : les peines du purgatoire ont-elles toujours la même intensité du début jusqu’à la fin ? Est-ce qu’elles diminuent au fur et à mesure ? Il est plus probable qu’elles diminuent progressivement. Et il suit de cela que toutes les peines du purgatoire ne sont pas toutes plus grandes que les plus grandes peines de la terre. Car la peine du purgatoire qui est proche de la fin, doit être remise de façon à ne plus jamais avoir à l’être. Or les peines qui peuvent être remises souvent sont peut-être plus intenses.
Que la peine du purgatoire est remise petit à petit, on le prouve ainsi. Saint Bernard, dit, dans la vie de saint Malachie, que, pendant que le saint priait pour sa sœur défunte, elle est apparue trois fois. D’abord, dans un vêtement noir, et en dehors de l’église. Dans un vêtement coloré et dans la lumière de l’église. Enfin, dans une robe blanche, à l’autel avec les autres saints. Ce qui lui a fait comprendre que les peines de sa sœur lui avaient été remises, et qu’elle était parvenue à la fin de sa purgation. On pourrait rapporter beaucoup d’exemples de ce genre.
CHAPITRE 15
Les suffrages de l’Église sont profitables aux défunts
Nous avons quatre explications à donner sur les suffrages des défunts. La première. Ces suffrages des vivants profitent-ils aux défunts ? La deuxième. Quels sont les genres de suffrages ? La troisième. Par qui peuvent-ils être faits ? La quatrième. À qui profitent-ils ?
La première. Les hérétiques de notre temps, et les anciens que nous avons cités au début de cette dispute, nient que les suffrages des vivants profitent aux défunts. Qu’ils profitent véritablement, on peut le prouver par l’Écriture, les conciles, les pères, et les apparitions des âmes. La raison pour laquelle c’est ici qu’on traite cette question c’est qu’elle présupposait l’existence du purgatoire, laquelle n’avait pas encore été démontrée.
Voici le raisonnement de Pierre le vénérable (dans son épitre contre les petrobrusiens). L’Église entière est un seul corps, dont le Christ est la tête. Elle doit donc avoir une communication autant de la tête avec les membres, que des membres entre eux. Car, comme le dit saint Paul (1 Corinth 12), les membres se soucient les uns des autres, et les autres membres compatissent à ce que souffre un membre. Or, les justes défunts sont les membres de ce corps, car ils sont reliés avec nous et avec Dieu dans la foi, l’espérance et la charité. Voilà pourquoi saint Augustin (livre 20, chapitre 9), écrit : « Les âmes des défunts ne sont pas non plus séparées de l’Église, qui est le royaume de Christ. » Les vivants peuvent et doivent donc aimer les défunts, en tant que membres de ce corps.
De plus, le Christ qui est la tête, fut, quant il vécut sur la terre utile aux vivants de la terre, et aux morts quand il fut mort. Il aida les morts quand il vécut sur la terre, et il aida les vivants quand il mourut. Il convient donc que les membres agissent aussi entre eux, pour que les justes vivants soient profitables aux morts, les morts aux morts, les vivants aux morts, et les morts aux vivants. Que le Christ vivant a été utile aux vivants, on le voit quand, par exemple, il a remis les péchés de Marie de Madeleine (Luc 7), du paralytique,(Matthieu 9), de Zacchée (Luc 19), de Pierre (Luc 22), du bon larron (Luc 23), sans compter toutes les guérisons corporelles qu’il opéra. Qu’il ait aidé les morts après sa mort, sa descente aux enfers nous le montre, car il délivra plusieurs des douleurs de l’enfer (Actes 2). Il ouvrit aussi les sépulcres, et ressuscita plusieurs corps des saints, (Matth 27). Qu’il ait aidé les morts quand il était encore vivant sur cette terre, les résurrections de la fille de Jaïre, du fils de la veuve et de Lazare nous le montrent (Matt 9, Luc 7, Jean 11.) Qu’il ait secouru les vivants après sa mort, la chose est évidente, parce que, par sa mort, il nous a mérité la vie éternelle, et parce que, au ciel, il intercède toujours pour nous, et agit comme notre avocat (Hébreux 7, 1 Jean 2.)
On le prouve par un troisième et un dernier. Puisque parmi les quatre membres de la division, trois sont certainement manifestes, le quatrième doit donc aussi avoir sa place. Car, que les vivants soient aidés par les vivants, nul ne le nie, puisque nous voyons que certains sont nourris par d’autres, de la parole et des sacrements. Et Jacques dit (chapitre 5) : « Priez les uns pour les autres, afin que vous soyez sauvés. » Que les morts aident les morts, la chose est évidente, elle aussi, car Élisée mort a ressuscité un mort (4 Rois 14), et Abraham mort a reçu dans son sein Lazare mort. (Luc 16). Et personne ne doit douter que les âmes des saints défunts régnant avec le Christ ne prient pour les âmes des saints qui peinent dans le purgatoire.
Et c’est avec une grande témérité que Dominique a Soto (livre 4, sentence dist 45, question 3, art 2) affirme le contraire. Car, en plus de Pierre le vénérable, au lieu cité, saint Augustin (chapitre 4 de son livre sur le soin des morts), dit qu’une sépulture dans les basiliques des martyrs est profitable aux morts, pour qu’on se souvienne en même temps du martyr et des morts, et qu’on recommande à Dieu, par des prières, l’âme du défunt. Et toute l’église, dans cette prière « Dieu qui pardonnes la faute », supplie Dieu pour que, par l’intercession de la bienheureuse vierge Marie et de tous les saints, il accorde aux âmes des défunts de parvenir à la joie de la béatitude.
Que les morts profitent aux vivants, nous le lisons dans 2 Macchabées 15. On nous dit là qu’on a vu Onias et Jérémie déjà morts prier pour le peuple des vivants de Jérusalem. De plus, les bienfaits accordés aux vivants par les saints défunts sont nombreux et surs. Voir saint Augustin (livre 22, chapitre 8 de la cité de Dieu, et Theodoret (dans son livre sur la martyrs.) Il n’est pas incroyable que les âmes du purgatoire prient elles aussi pour nous, puisque les âmes de Paschase et de Séverin opéraient des miracles, tout en étant dans le purgatoire. (Grégoire, livre 4, chapitre 40 des dialogues, et Pierre Damien dans l’épitre des miracles de son temps. »
Et même si saint Thomas enseigne le contraire (2 2 question 83, art 11, ad 3), la raison qu’il donne n’est pas tout à fait convaincante. Car, si les âmes ne prient pas pour nous c’est soit parce qu’elles ne voient pas Dieu, ou soit parce qu’elles sont dans de grands tourments, ou soit parce qu’elles nous sont inférieures. Mais rien de tout cela ne peut être dit. La première hypothèse. Dans l’ancien testament, les saints défunts priaient pour les vivants, même si aucun d’eux n’avait vu Dieu. (2 Macchabées). La deuxième hypothèse ne vaut pas non plus parce que le riche, dans l’enfer, priait pour ses frères, alors qu’il souffrait de plus grands tourments que les âmes du purgatoire. De plus, les martyrs qui étaient torturés dans ce monde priaient pour eux et pour les autres, comme l’a fait saint Étienne (actes 7). Ensuite, dans les âmes, la douleur ne perturbe pas le jugement de la raison, ni n’empêche l’affection de la bonne volonté. Car ces effets nous adviennent par l’action des organes corporels, qu’ils ne possèdent plus. Il n’y a donc pas de raison de douter qu’elles prient pour eux malgré tous les tourments qu’elles endurent.
Pas non plus la troisième, car, en ce monde, nous prions pour les évêques et les papes qui nous sont supérieurs, et nous prions même pour ceux que nous savons être plus saints que nous, comme les chrétiens priaient pour l’apôtre Paul, qui demandait ces prières (Romains 15, et ailleurs). De plus, les âmes du purgatoire, même si elles nous sont inférieures en raison des peines qu’elles subissent, peuvent fort bien être supérieures en raison de la grâce et de la charité, dans laquelle elles sont déjà confirmées. La prière qui procède de la charité requiert cette supériorité, si elle en requiert une. Il est donc probable qu’elles prient pour nous.
Mais, même si tout cela est vrai, il semble cependant excessif de s’attendre à ce qu’elles prient constamment pour nos. Car, elles ne peuvent pas toujours savoir ce que nous faisons dans le détail, même si elles savent, en général, que nous éprouvons de grandes difficultés. Car, elles ne sont pas présentes à nos pensées et à nos actions, comme le prouve saint Augustin (chapitre 13 du livre sur le soin des morts); elles ne voient pas non plus nos prières en Dieu, puisqu’elles ne sont pas bienheureuses. Et il n’est pas vraisemblable que leur soit révélé tout ce que nous faisons ou demandons quotidiennement. Si donc les vivants sont profitables aux vivants, les morts aux morts, les morts aux vivants, pourquoi les vivants ne le seraient-ils pas aux morts ?
Il ne reste plus qu’à solutionner les arguments qui s’ajoutent à ceux que nous avons solutionnés dans la première et la seconde question. Argument premier : Eccles 9 : « Les vivants savent qu’ils vont mourir; les morts ne connaissent rien d’autre, ni n’ont aucun espoir de récompense, ni une part dans le travail de ce siècle qui s’opère sous le soleil. » Je réponds que le sage parle des biens de cette vie, et il veut dire que les morts ne savent pas ce que l’on fera des biens qu’ils ont laissés, et qu’il ne leur sera bientôt plus possible de faire aucune action, comme manger, boire, faire l’aumône. Il s’ensuit donc : « Va donc, et mange dans la joie. » On ne peut cependant pas conclure de là qu’ils peuvent être aidés par nous.
Deuxièmement. Calvin nous objecte la préface de l’institution d’Ambroise (livre 1, chapitre 9 sur Abraham) : « Nous enseignons qu’il ne faut pas nous soucier des morts plus longtemps qu’il ne convient, mais seulement songer à leur apporter ce qui suffit pour l’accomplissement de nos devoirs envers eux. » « Ils n’agissent pas ainsi, dit Calvin, ceux qui pensent continuellement aux morts. » Je réponds que saint Ambroise parle des pleurs et de la pompe des funérailles, qu’il a raison de vouloir modérer. Qu’il ne prohibe pas le souci de prier pour les morts le montre sa prière lors du décès de Valentinien junior. Car, à la fin, parlant aux morts Gratien et Valentinien, il dit : « Vous êtes bienheureux tous les deux ! Si mes prières ont quelque effet, aucun jour ne s’écoulera en silence, aucune nuit ne passera sans mes prières, je penserai à vous dans toutes mes oraisons et toutes mes oblations. »
Troisièmement. Ils nous opposent saint Jérôme (commentaire du chapitre 6 aux Galates : chacun portera son fardeau) : « On nous enseigne un nouveau dogme latent par cette petit sentence. Tant que nous sommes dans le siècle présent, nous pouvons nous aider les uns les autres par des prières ou des conseils. Mais, quand nous viendrons devant le tribunal du Christ, ni Job, ni Daniel, ni Noé ne pourront prier pour nous, mais chacun portera son fardeau. » Cette sentence de Jérôme semble approuvée par l’Église, puisqu’elle figure dans le décret de Gratien (canon in praesenti, 13, question 2.)
Je réponds que saint Jérôme parle de ceux qui ont commis des péchés mortels et qui sont morts sans faire pénitence, comme Gratien l’a mis en note. On peut dire aussi que saint Jérôme parle du dernier jugement, quand le purgatoire cessant, cesseront aussi les suffrages, et que seule restera l’exécution de la sentence définitive du Juge. Que c’est de cette façon qu’on doive entendre ce passage de saint Jérôme, son livre contre Vigilance nous le fait comprendre. Il reproche là sévèrement à Vigilance d’avoir dit que nous pouvons prier les uns pour les autres tant que nous vivons sur la terre, mais qu’après la mort on ne devait plus attendre de prière de l’un pour l’autre.
Quatrièmement. Ils raisonnent ainsi. Il vaut mieux satisfaire par soi-même plutôt que par un autre. Car est moins béni celui qui satisfait par un autre que par lui-même. Nous ne devons donc pas prier pour les morts de peur de diminuer leur gloire.
Je réponds que dans cette vie, il est préférable de satisfaire par soi-même plutôt que par un autre, car, quand nous satisfaisons, nous méritons une augmentation de grâce et de gloire. Mais, dans le purgatoire, où les âmes ne peuvent plus mériter, il n’est pas plus avantageux de satisfaire par soi plutôt que par un autre. Cinquièmement. Nous ne savons pas, disent-ils, où sont nos défunts, et il arrive souvent que quand nous pensons qu’ils sont dans le purgatoire, ils soient dans l’enfer, ou dans le ciel. Nous prions donc pour rien.
Saint Augustin répond dans le dernier chapitre de son livre sur le soin des morts. Il est préférable que surabondent les suffrages pour les défunts qui n’en ont pas besoin, que ne fassent défaut ces mêmes suffrages pour ceux qui en ont besoin. Comme nous faisons du bien aux injustes, en ce monde, pour ne pas laisser de côté les justes. Ajoutons qu’une bonne œuvre n’est jamais faite en vain, car elle est méritoire pour celui qui la fait, même si elle ne sert à rien à celui pour laquelle elle est faite.