Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 163)
Sixièmement. La justice de Dieu rend le mal pour le mal, et le bien pour le bien. Mais, personne ne souffre pour la faute d’un autre, car le père ne portera pas l’iniquité du fils (Ezéchiel 18). Personne donc ne peut profiter des biens des autres.
Je réponds que personne n’est puni pour la faute de quelqu’un, à moins qu’il ne participe à cette faute, ou qu’il y consente, ou qu’il fasse quelque chose de semblable. C’est de ceux-là que parle l’Exode 20 : Dieu punit les pères sur les fils jusqu’à la troisième et la quatrième génération. Ce qui signifie : quand les fils imitent leurs pères, comme l’explique saint Jérôme (18 Ezéchiel) et saint Augustin (psaume 108), saint Jean Chrysostome (homélie 29 sur la Genèse), et saint Grégoire (livre 25, chapitre 22, morale). Il n’est donc pas absurde que quelqu’un jouisse des biens d’un autre, si une chose se fait avec la volonté et le consentement de l’un et l’autre, comme dans ce passage. Or, les âmes du purgatoire désirent être aidées, et nous désirons les aider. De plus, punir quelqu’un à la place d’un autre est une injustice. Mais accepter les biens de l’un offerts pour un autre est de la miséricorde et de la libéralité.
CHAPITRE 16
Quels sont les genres de suffrages ?
Il y a trois genres de suffrages. Le sacrifice de la messe, la prière, et les œuvres pénitentielles ou satisfaisantes comme l’aumône, le jeûne, les pèlerinages, et d’autres semblables. Nous distinguons la prière des œuvres de satisfaction, même si elle est elle-même satisfaisante, parce que la prière aide les âmes des défunts de deux façons. La première. En tant qu’elle est une œuvre pénale et laborieuse, et qu’elle peut être comptée parmi les œuvres de satisfaction. La deuxième. En tant qu’elle est une demande, ce qui est propre à la prière. C’est pourquoi les prières des bienheureux nous sont profitables à nous et aux âmes du purgatoire, même si elles ne sont pas méritoires.
Les défunts sont aidés aussi par les indulgences, mais elles ne font pas un quatrième gendre de suffrages, car une indulgence n’est rien d’autre que l’application aux défunts des suffrages ou des œuvres expiatrices du Christ et des saints. On dit, en effet, que les indulgences sont concédées aux défunts par mode de suffrage, non par mode d’absolution. Car le pontife ne peut pas absoudre les défunts des peines, comme il absout les vivants, car les défunts ne sont plus ses sujets. Mais il peut quand même, en tant que dispensateur suprême du trésor de l’Église leur communiquer les bonnes œuvres expiatrices qui sont dans le trésor. Mais il faudra reparler de cela plus tard. Voir, entre temps, Cajetan (tome 1 des opuscules, traité 16, questions 5 et 6. »
Qu’il en soit bien ainsi, le prouvent les témoignages des pères. Saint Ambroise (sacrifices et prières pour les défunts, livre 2, épitre 8 à Faustin sur la mort de sa sœur) : « Il ne faut pas tant la pleurer que la poursuivre par des prières. Il ne faut pas la mouiller avec nos larmes, mais, avec nos prières, et recommander son âme à Dieu » Il parle de l’aumône (dans le livre 2 sur la mort de son frère Satyre, intitulé : de la foi dans la résurrection). Car, il exhorte les parents à transmettre aux esprits de leurs fils morts, par des aumônes faites aux pauvres, la part de l’héritage qui leur revenait. Saint Augustin (sermon 32 sur les paroles de l’apôtre : écrit « il n’est pas douteux que les morts soient aidés par les prières de la sainte église, par le sacrifice salutaire, et par les aumônes. »
Saint Jean Chrysostome (homélie 69 au peuple) : « Ce n’est pas témérairement que ces choses furent sanctionnées par les apôtres, à savoir, que dans les mystères redoutables on fasse une commémoration des morts, car ils savaient qu’ils étaient très profitables aux morts. » Il dit la même chose (dans l’homélie 41 sur 1 aux Corinthiens) : « Le mort est aidé non par des larmes, mais par des prières et des supplications, et des aumônes. » Ajoutons à ces témoignages celui de l’ange dans Bède (livre 5, chapitre 14 de son histoire) : « Les prières des vivants, les aumônes, les jeûnes, et surtout le saint sacrifice de la messe, aident et libèrent un grand nombre d’âmes, avant le jour du jugement. »
On ne doute ici que d’une seule chose. La restitution d’un bien appartenant à autrui est-elle profitable aux défunts ? Si oui, constitue-t-elle un quatrième genre de suffrages ? Car on dit souvent que les âmes du purgatoire apparaissent pour demander que soient restituées pour eux certaines choses qu’ils n’ont pas pu restituer ou qu’ils ont négligé de faire, comme dans sainte Brigitte (livre 6, chapitre 66 de ses révélations). Elle affirme que l’âme est cruellement tourmentée tant que n’a pas restitué le bien mal acquis.
Dominique a Soto soutient le contraire. (4 dist, 45, question 2, article 3) Il dit que cette restitution n’aide pas si et quand elle se fait. Car Dieu ne punit que les fautes proprement dites commises dans cette vie. Ou le défunt a péché en ne restituant pas, ou il n’a pas péché. S’il n’a pas péché parce qu’il ne pouvait peut-être pas restituer, ou qu’il la possédait de bonne foi, il n’a pas à être puni pour cela. S’il a péché, il sera puni pour une faute de négligence dans le purgatoire. Mais quand il aura purgé cette peine, il sera libéré, que la chose ait été restituée ou non. Car, il est devenu tout à fait incapable de restituer; et son salut ne doit pas dépendre de la volonté d’un autre. Autrement, une âme pourrait demeurer dans le purgatoire éternellement, si les héritiers refusaient toujours de restituer. Car, si la restitution peut se faire et que l’héritier ne la fait pas, il pèchera certainement. Mais cela ne nuira pas à l’âme du défunt. S’il restitue, l’âme du défunt n’en aura aucun profit, car la restitution n’est pas une satisfaction pour une faute. Elle est une bonne œuvre pénale. La peine consiste ainsi à donner son bien, non à restituer celui d’autrui.
Aux autres apparitions, je réponds. Les âmes du purgatoire ne demandent peut-être pas la restitution en tant que restitution, mais en tant qu’aumône. Car comme l’âme du défunt ne tire aucun profit de la restitution faite par quelqu’un qui est tenu de restituer, elle profitera cependant d’une restitution faite par quelqu’un qui n’est pas tenu de le faire. Et c’est une sorte d’aumône, qui a une valeur de satisfaction.
CHAPITRE 17
Qui peut aider les âmes ?
Celui qui peut aider les âmes c’est celui qui est juste. Car, un homme injuste ne peut pas satisfaire pour lui-même, encore moins pour les autres. Mais tu feras l’objection suivante : la messe d’un mauvais prêtre n’est-elle pas profitable aux défunts ? Le Seigneur Juste a ordonné que l’on donne de ses biens en aumône pour les défunts. Si elles sont données ensuite par un ministre injuste, ces aumônes ne seront-elles pas profitables ? Je réponds qu’elles sont profitables, mais que, dans ces cas, ce n’est pas le ministre indigne qui offre des suffrages, mais le Seigneur juste.
Tu diras de nouveau. Qu’arrive-t-il quand un prélat juste ordonne à ses fils spirituels de prier et de jeûner pour les défunts, si ses fils sont injustes ? Paludanus répond (4 sent dist 45, question 1) que toutes ces choses sont profitables. Sotus nie cela (au même endroit, article 2, question 2). Car, quand le serviteur fait l’aumône avec l’argent de son maitre, cette bonne œuvre appartient proprement au maître, non au serviteur, et, en conséquence, la malice du ministre ne vicie pas l’œuvre. Or quand un sujet prie ou jeûne, il fait une œuvre qui lui appartient en propre, car c’est par son labeur qu’il fait du bien aux défunts, non par le labeur de son maître. Voilà pourquoi saint Jérôme (dans le livre contre Vigilance) dit qu’il est préférable de faire l’aumône à un pauvre juste qu’à un pauvre injuste, car quand le premier pauvre priera pour son bienfaiteur il sera exaucé, tandis que l’autre ne le sera pas.
CHAPITRE 18
À qui profitent les suffrages ?
Il est certain que les suffrages de l’Église ne profitent ni aux bienheureux ni aux damnés, mais seulement à ceux qui séjournent dans le purgatoire. Car, les premiers n’en ont pas besoin, et les autres ne peuvent pas être aidés. C’est ce qu’enseignent tous les scolastiques (4 dist 45), à la suite de saint Augustin qui (dans enchiridion, chapitre 110, et dans le soin des morts chapitre 1) dit que les suffrages pour les très bons sont des actions de grâce, pour ceux qui ne sont pas très mauvais, des propitiations, et pour les très méchants, inutiles et sans profit, mais des consolations pour les vivants.
Mais apparaissent immédiatement trois difficultés. La première. Au sujet des bienheureux. Il semble faux que les bienheureux ne profitent pas des suffrages, car Épiphane (hérésie 75), Cyprien (catéchèse 5 mystagogique) et saint Jean Chrysostome (dans sa liturgie) disent qu’un sacrifice est offert à Dieu pour les apôtres, les martyrs et les prophètes. La deuxième. Dans les oraisons pour les saints, l’Église lit souvent : « Nous présentons, Seigneur, ces saints mystères afin que, comme ils profitent à la gloire des saints, ils nous profitent à nous aussi comme médecine. » Et dans les anciens missels, comme l’atteste Innocent 111, au chapitre cum Marthae), on lisait  : « En dehors de la célébration des messes, en la fête de saint Léon, on disait : « Accorde, Seigneur, nous te le demandons, que cette oblation profite à saint Léon. » Et bien que cette prière ait été changée, nous disons quand même, le jour de sa fête, dans l’oraison de la secrète : « Que la solennité annuelle du saint confesseur et pontife Léon nous rende acceptables à toi, pour que par les devoirs de cette pieuse intercession, nous parvienne la bienheureuse rétribution, et qu’elle nous réconcilie avec les dons de ta grâce. »
De plus, saint Jean Chrysostome (dans l’homélie 33 sur Matthieu) dit, en exhortant à faire des aumônes pour les fils défunts : « Tu penses qu’il a été pollué par des taches, donne-lui ses biens terrestres, pour que, par eux, il se purifie de ses taches. Tu penses qu’il est mort dans la justice ? Fournis-lui tes biens comme un ajout de récompense et de rétribution.
Il est facile de répondre au premier. On offre le sacrifice pour les saints, non pour demander quelque chose pour eux, mais pour rendre grâce à Dieu pour la gloire qu’il leur a octroyée. C’est ce que dit saint Augustin : pour les très bons, ce sont des actions de grâce. Innocent répond aux autres de deux façons. La première. Quand l’Église demande de la gloire pour des saints qui possèdent déjà le royaume des cieux, elle ne demande pas pour eux un accroissement de gloire, mais pour que leur gloire croisse en nous, c’est-à -dire pour que leur gloire soit connue par tout le monde, pour qu’ils soient de plus en plus glorifiés. Il dit, en second lieu, qu’il ne semble pas absurde de demander un accroissement de la gloire accidentelle. Ajoutons, en troisième lieu, qu’on demande peut-être la gloire corporelle qu’ils auront au moment de la résurrection. Car même si cette gloire ils la recevront surement, car elle est due à leur mérites, il n’est pas absurde de la demander pour qu’elle soit due pour plusieurs motifs.
Quand saint Augustin dit (sermon 17 sur les paroles de l’apôtre) que prier pour les martyrs serait leur faire injure, il parle de ceux qui prient pour la rédemption des péchés des martyrs, ou pour leur gloire essentielle, comme s’ils ne la possédaient pas.
La deuxième difficulté vient des damnés. Car Augustin dit (enchiridion, chapitre 110) : « Le profit que procure les suffrages c’est l’obtention de la pleine rémission des péchés, ou d’une damnation plus tolérable. » Et au chapitre 112 : « Ils pensent que les peines des damnés sont mitigées à certains intervalles, selon leurs désirs, pourvu que l’on admette que la colère de Dieu demeure sur eux, c’est-à -dire la damnation. » Saint Jean Chrysostome pense la même chose (homélie 3 sur l’épitre aux Philippiens). Après avoir dit qu’il faut prier pour les défunts, il ajoute : « Nous disons cela en vérité pour ceux qui décédèrent dans la foi. Nous n’estimons pas que les catéchumènes soient dignes de ce genre d’aide. Ils sont privés de toute aide, à l’exception d’une seule. Laquelle ? Il est permis de donner aux pauvres en leur nom, ce qui leur donne un peu de rafraichissement. »
De plus, saint Jean Damascène, dans l’oraison des défunts, ne se contente pas de raconter que Trajan et Falconille ont été libérés de l’enfer par les prières de Grégoire et de Thècle, dont nous avons parlé plus haut, mais il ajoute un récit tiré de l’histoire de Ruffin à Lausus. Quand Macaire demanda au cadavre d’un idolâtre, en frappant son crâne aride, si les prières des vivants lui venaient en aide, il a répondu par son crâne : « Quand tu offres des messes pour les morts, nous en ressentons un certain soulagement. »
De plus, Prudence dans son hymne sur la nouvelle lumière du sabbat pascal, dit : « Même pour les esprits nuisibles, il y a un adoucissement des peines en cette vigile. » De même, Innocent 111 (chapitre cum Marthae), pose une division quadripartite. Il dit, en effet, que, parmi les morts ceux qui sont très bons n’ont pas besoin de suffrages. Les très mauvais ne peuvent pas être aidés. Les médiocrement bons profitent des suffrages pour expier. Les médiocrement mauvais en bénéficient pour la propitiation. Or, ce dernier membre ne semble convenir qu’aux enfants dans les limbes. Car, si les très bons sont dans le ciel, les mauvais dans la géhenne de feu, et les médiocrement bons dans le purgatoire, où peuvent bien être les médiocrement mauvais sinon dans les limbes des enfants ? Les suffrages leur sont profitables, même s’ils ne sont pas dans le purgatoire.
Je réponds au premier. Par damnation plus tolérable, saint Augustin entend la mitigation des peines du purgatoire, comme il appert de la précédente division. Je réponds au deuxième. Saint Augustin n’a pas en vue ici l’oraison pour les défunts. Il dit seulement que ce n’est pas une erreur de concéder que les damnés sont punis en deçà de ce qui est strictement du. C’est ce qu’il enseigne plus clairement (livre 21, chapitre 24 de la cité de Dieu). Au troisième. Il semble que saint Jean Chrysostome ne veuille que nier qu’il faille prier publiquement ou offrir un sacrifice pour les catéchumènes, comme d’ailleurs l’a défini le concile Brararense 1, can 35.
Au quatrième. Saint Thomas ( 4 dist 45, art 2, quest 2), après avoir réfuté les solutions ineptes de Prepositivus, de Porretanus, et des autres, dit : « Les âmes des damnés ne perçoivent pas, par les prières des saints, une véritable mitigation de leurs peines, mais seulement une joie illusoire et trompeuse, qui leur fait comprendre qu’ils ont des compagnons de bagne, ce qui est la joie des démons, avec laquelle ils trompent certains. Il serait peut-être préférable de rejeter comme faux et apocryphe ce qu’on fait dire à ce crane, car dans le livre de Palade on ne trouve rien de tel, et il n’est pas vraisemblable que Macaire ait prié pour des infidèles.
Au cinquième, tout ce que je puis dire c’est que Prudence a usé d’une licence poétique. À la quatrième, qui a coutume de troubler plusieurs, je suppose qu’Innocent 111 a eu un trou de mémoire, et qu’il a fait de la division tripartite de saint Augustin, une division quadripartite.Car, c’est chez Augustin qu’on trouve les expressions : médiocrement bons et médiocrement mauvais. Innocent, lui aussi, divise ce membre en deux : les médiocrement bons et les médiocrement mauvais. On peut penser que les médiocrement bons sont ceux qui n’ont plus de faute, mais seulement la culpabilité de la peine, et que les médiocrement mauvais sont ceux qui n’ont que la faute vénielle.
La troisième difficulté porte sur les âmes du purgatoire. Car, les théologiens s’entendent tous sur deux choses, et ils différent sur une autre. Ils admettent tous que tous les suffrages profitent à tous, du moins en tant qu’ils apportent une nouvelle joie. Car c’est une chose propre à toute bonne œuvre que tous les bons s’en réjouissent, selon le psaume 118 : « Je participe à tous ceux qui te craignent. » Ils admettent tous que les suffrages profitent à tous les défunts, et aussi à toutes les âmes du purgatoire, non seulement en raison de la joie qu’elles apportent, mais aussi de la satisfaction, car il n’y a aucune raison qui permette d’exclure qui que ce soit.
Le dissentiment porte sur les suffrages particuliers. Car Cajetan (tom1 des opuscules, traité 16, question 5) enseigne que toutes les âmes peuvent être aidées par les suffrages communs, mais ne le sont pas. Mais les suffrages qui sont offerts pour des âmes en particulier ne sont profitables qu’à celles qui ont mérité d’être aidées par des prières. Il dit que les âmes qui ont mérité cela d’une façon particulière ce sont les âmes qui ont eu une dévotion spéciale aux clefs de l’Église, et qui se sont souciées des âmes du purgatoire. Et il le prouve en citant saint Augustin (chapitre 1 de son livre sur le soin des morts, et dans l’enchiridion, chapitre 109).
D’autres, cependant, que cite saint Thomas ( 4 dist 15, quest 2, art 4) disaient que les suffrages faits pour une personne ne sont pas profitables à cette seule personne, mais à toutes les autres également, pas plus aux unes qu’aux autres, comme une lampe qui a été allumée pour un maître éclaire pareillement les esclaves qui sont dans la même chambre.
Mais la sentence commune se situe au milieu. Les suffrages particuliers ne profitent qu’à ceux ou celles pour lesquelles on les offre en tant que satisfaction. Ce qu’on peut opposer à Cajetan c’est que le fondement de la communication des suffrages n’est pas un mérite particulier, mais l’état de grâce. Quand si saint Augustin dit que seuls en profitent ceux qui ont mérité de pouvoir en profiter, ce ne sont pas les âmes du purgatoire qu’il exclut par le mot seuls, mais les damnés. Et il est à noter que dans l’enchiridion, il ne dit pas que les suffrages aident ceux qui ont mérité d’en profiter, mais qui ont mérité qu’ils puissent leur être profitables. Et quand Cajetan déclare que toutes les âmes peuvent être aidées, mais ne le sont pas de fait, il n’a pas pour lui saint Augustin, comme il le pense. Que ces suffrages particuliers ne valent que pour ceux pour lesquels ils sont faits, c’est évident. Car l’application de ce genre de biens dépend de l’intention de celui qui les applique. Et on ne doit pas comparer ces suffrages à la lumière d’une lampe, mais plutôt à de l’argent, que quelqu’un paie pour un autre. Il faut aussi se rappeler ce que dit saint Augustin (chapitre 4 du soin des morts). Il enseigne que l’Église prie pour tous les défunts en général pour que ceux qui n’ont ni parents ni amis qui prient pour eux, et qui sont donc privés d’aide, reçoivent au moins de l’aide de la mère commune, l’Église.
CHAPITRE 19
Les funérailles
Nous avons parlé jusqu’ici des esprits des défunts. Il nous faut maintenant traiter de la sépulture& de leurs corps. Les hérétiques de ce temps ne blâment pas la sépulture. Mais ils réprouvent plusieurs choses qui s’y rapportent. La première. Que nous ensevelissions dans des lieux sacrés, et que nous érigions pour cela des cimetières. Certains hérétiques de Bohème nous reprochent cela (Aenée Sylvius, l’origine des Bohémiens, chapitre 35), et ils présentent comme argument que lieu de la sépulture n’est d’aucune utilité, selon (Luc 12) « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et qui après ne peuvent plus rien faire d’autre. » De même (au chapitre sacris, les sépultures) on dit que n’apporte aucun inconvénient aux hommes pieux une sépulture vile, ou une sépulture nulle. De même saint Augustin (livre 1, chapitre 12 de la cité de Dieu, et le livre sur le soin des morts) dit que la sépulture et la pompe des funérailles ne sont qu’une consolation pour les vivants, non une aide pour les morts.
Ensuite, ils reprouvent l’usage des cierges car, au concile d’Elibertin, canon 34) il fut statué de ne pas allumer de cierges pendant le jour dans les cimetières, car « on ne doit pas inquiéter les esprits des défunts. » Ils réprouvent ensuite les anniversaires et ce grand nombre de répétitions d’obsèques (au troisième, septième, et trentième jour), parce que c’est un signe d’un manque de foi que de répéter plusieurs fois les mêmes prières. Et ensuite parce que saint Ambroise (livre 1, chapitre 9 sur Abraham, et sur le verset 23 de la Genèse dit : « Abraham mit fin à son office de fossoyeur » il commente : « On nous enseigne de ne pas nous attarder trop longtemps au service des morts, mais de ne leur apporter que ce qui suffit. » Citant ce texte dans la préface de ses Institutions, Calvin dit que saint Ambroise blâme ceux qui n’en finissent jamais de prier pour les morts.
Ils nous reprochent de considérer l’ensevelissement comme une œuvre méritoire, et agréable à Dieu, bien qu’il n’ait jamais été ordonné par Dieu. Car, quand Dieu énumère les œuvres de miséricorde, il n’a pas un mot pour la sépulture.
En dépit de toutes les objections, nous maintenons que la sépulture est une chose bonne et utile, et que tous les rites de l’Église d’ensevelissement des morts sont antiques et saints. Que ce soit une chose bonne et méritoire, on le prouve par 2 Rois 2 : « Soyez bénis par le Seigneur vous qui avez accompli cet acte miséricordieux pour votre maître Saül, en l’ensevelissant. Et maintenant le Seigneur vous le rendra. » Tobie 12. Parmi toutes les bonnes œuvres de Tobie, l’ange loue particulièrement son ensevelissement des morts. Matth 26 : « C’est une bonne œuvre qu’elle a faite pour moi, car c’est pour mon ensevelissement qu’elle a mis son onguent sur moi. »
Que ce soit une chose antique et utile, il est facile de le démontrer, car tout ce que nous avons conservé dans l’église d’aujourd’hui, a toujours été en usage dans l’église universelle. D’abord, on lave les corps des morts, comme cela se faisait autrefois (actes 9, au sujet de Tabitha, et saint Grégoire (livre 3, chapitre 17, livre 4, chapitre 16 et 27 de ses dialogues). Deuxièmement. Les cadavres sont menés au sépulcre avec honneur et par une multitude de participants. C’est ce que nous lisons qu’a été fait autrefois (Genèse 50 et Luc 7) et dans Grégoire de Naziance (sermon 2 sur Julien), dans la vie de saint Martin de Sulpice Sévère, dans les vies de Fabiola et de Paula écrites par saint Jérôme.
Les corps des défunts sont ensevelis dans les temples et dans les lieux sacrés. C’est ainsi que Jacob et Joseph morts dans la terre d’Égypte ont voulu être ensevelis dans la terre promise, là où devait naître le Christ, et où devait être érigé le temple du Seigneur (Genèse 49, 50). Ensuite, au temps des chrétiens, les corps des fidèles ont été ensevelis dans des temples, comme l’attestent saint Ambroise (livre 1, chapitre 9 sur Abraham), saint Jérôme (vie de Paule et Fabiola), saint Grégoire (livre 3, chapitre 13 des dialogues), saint Augustin (chapitre 1 du livre sur soin des morts). Quatrièmement. Les corps des fidèles devaient être ensevelis avec des chants d’hymnes et de psaumes, comme l’attestent saint Grégoire de Naziance (discours 2 sur Julien), saint Jean Chrysostome (homélie 1 sur l’épitre aux Hébreux), saint Jérôme (dans la vie de Paul l’ermite, et dans les vies de Paul et de Fabiola), Sulpice Sévère (dans la vie de saint Martin, et le plus antique de tous Denys l’aréopagite, (chapitre 7 de la hiérarchie ecclésiastique).
Cinquièmement, aux funérailles des fidèles, des lampes et des cierges allumés étaient utilisés, comme on le fait encore aujourd’hui. La lettre de saint Grégoire de Nysse à Olympie sur la mort de sa sœur, saint Grégoire de Naziance et saint Jean Chrysostome, aux lieux cités, saint Jérôme (dans la vie de Paula) et Theodoret (livre 5 de son histoire, chapitre 36 et autres). Sixièmement, le sacrifice de l’autel leur était offert, comme le témoignent Tertullien (dans la couronne du soldat), saint Cyprien (livre 1, épitre 9, saint Augustin (livre 9, chapitre 12 des confessions), saint Ambroise (sermon sur la mort de Valentinien et d’autres.)
Ce n’est pas au moment de leur ensevelissement, mais à leur anniversaire qu’on prie et qu’on fait une offrande pour les défunts, comme il &appert dans Tertullien (livre sur la monogamie) et dans Grégoire de Nazianze (sermon sur son frère Césaire.)
Huitièmement, non seulement au jour anniversaire, mais même au troisième, septième et trentième jour, comme on le voit dans le discours d’Ambroise sur la mort de Theodose. µEt c’est ce qu’on fait encore aujourd’hui. Neuvièmement, on érige des pierres tombales, comme dans la Genèse 35, les actes 2,1 et Macchabées (13). Dixièmement. On donne des aumônes aux pauvres, (Chrysostome, homélie 32 sur Matthieu).
Et quelle est l’utilité de tout cela ? Ce n’est pas tout à fait clair. Il faut d’abord rejeter deux erreurs que rejette saint Augustin dans son livre sur le soin des défunts (au chapitre 2). La première. Les païens pensaient que la sépulture était nécessaire pour que les âmes reposent en paix, selon les fables de Virgile (Énéide, 6).La deuxième. Quelques-uns pensaient qu’il y avait encore quelque sensation dans les corps des morts.
Après avoir rejeté ces erreurs, nous disons que la sépulture est utile de plusieurs façons, tant pour les vivants que pour les morts. Pour les vivants de quatre façons. La première Par la sépulture, on dérobe à la vue la putréfaction et la décomposition des cadavres qui seraient horribles à supporter.La seconde. Par ce zèle envers les morts les vivants testent leur foi dans la résurrection, car on ne prendrait pas un si grand soin du corps des morts si on n’espérait pas qu’ils ressuscitent. On n’allumerait pas non plus des cierges, si on ne voulait pas signifier par là que les âmes vivent après la mort de leurs corps.La troisième. C’est pour indiquer que la mort est proche que des monuments funèbres sont érigés. La quatrième. Par ce soin les vivants satisfont à l’affection qu’ils nourrissent envers leurs morts. Si on veut collectionner les vêtements et les annaux des amis, cela vaut encore plus pour les corps.Et c’est ce que saint Augustin dit quand il déclare que la pompe de la sépulture est la consolation des vivants.
Les morts, eux, reçoivent, de la sépulture, quatre avantages.Le premier. Pour faire honneur à ceux qui vivent encore dans la mémoire des vivants. Car ce ne serait pas sans une grande ignominie que la putréfaction de notre corps se montre à la vue de tous. Ce n’est donc pas une peine légère que reçoit quelqu’un quand il est privé de sépulture par le juge, et qu’il doit, sur le gibet ou la roue, devenir la nourriture des oiseaux. Le deuxième. Car, on satisfait ainsi au désir qu’ils eurent quand ils étaient encore vivants. Car, il n’y a personne qui hait sa propre chair, comme le dit saint Paul (aux Éphésiens 5), et voilà pourquoi chacun, tant qu’il vit, désire que, après sa mort, son corps soit traité honorablement. Il est crédible que les âmes séparées de leurs corps, même si elles ne savent peut-être pas ce qui arrive à leurs corps, désirent qu’ils soient traités avec honneur, comme elles désirent d’ailleurs, y retourner, comme l’enseigne saint Augustin (livre 12 de la Genèse, à la lettre, chapitre 35). Nous voyons même (à 3 rois 13) qu’au prophète désobéissant, a été donné comme peine, de ne pas être enseveli avec ses pères. Le troisième. L’utilité vient de ce que le cadavre est conduit au sépulcre par un grand nombre de croyants. Ce qui fait en sorte que beaucoup de personnes prient pour ce mort.