Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 165)
Venons-en maintenant à la tradition de tous les pères. Il n’y a, pour ainsi dire, aucun père qui ne se souvienne pas de l’autel de l’église. Nous avons le canon 3 des apôtres, Denys l’aréopagite (chapitre 3 de l’église hiérarchique), saint Irénée (livre 4, chapitre 34), saint Athanase (dans la vie de saint Antoine, et dans l’apologie de sa fugue), Tertullien (livre sur la pénitence), Optatus (livre V1 contre Parmenianus), saint Jérôme (dans l’épitaphe de Néopolitanus), saint Augustin (dans l’épitre 50). Tous les autres font toujours mention de l’autel quand ils parlent d’une église.
On le prouve troisièmement, par le témoignage des pères qui emploient le mot temple. Les Grecs, en effet, se servent souvent de ce mot, comme Eusèbe (livre 111 de la vie de Constantin), saint Basile (dans le psaume 64), saint Grégoire de Naziance (dans le sermon sur sa sœur Gorgonia), saint Grégoire de Nysse (dans son sermon sur Théodore), saint Jean Chrysostome (dans son homélie 51 sur Matthieu) et d’autres. Les latins n’ont pas de répugnance pour ce mot. Car, Lactance, dans son poème sur la passion du Seigneur, dit : « Chacun doit supporter d’autres maisons proches des temples. » Et Salvanianus (dans son livre 4 sur la providence) dit : « L’église, ou plutôt le temple. » Saint Ambroise (livre 2, chapitre 21, des devoirs) : « Il revient surtout au prêtre de décorer le temple de Dieu convenablement, pour que même avec ces marques d’honneur, resplendisse l’autel du Seigneur. »
Et, au chapitre 28 : « Personne ne doit porter d’accusation parce qu’un temple de Dieu a été édifié. Personne ne doit s’indigner de ce que, pour ensevelir les reliques des fidèles, des lieux sont réservés. » Saint Jérôme (chapitre 7 de Jérémie) appelle une église un temple. Saint Augustin (livre 8, dernier chapitre de la cité de Dieu) : « Nous non plus nous ne faisons pas de temples, de sacerdoces, de sacrements et de sacrifices pour ces mêmes martyrs. Car ce n’est pas eux, mais leur Dieu qui est notre Dieu. » Il dit clairement que c’est pour Dieu que toutes ces choses-là sont faites. Voilà pourquoi il ajoute un peu plus bas : « Il ne sait pas que ces sacrifices sont ceux des martyrs celui qui sait qu’un seul sacrifice est offert à Dieu par les chrétiens ? »
Avec tout ce que je viens de dire, je peux répondre à la première objection tirée de l’Apocalypse (chapitre X1) qu’il s’agit de l’église triomphante. Il n’y aura pas là de temple parce que cesseront alors les prières, les oblations et les sacrements, pour lesquels les temples ont été érigés. C’est ainsi qu’expliquent ce texte tous les auteurs éprouvés et approuvés, comme Primasius, Bède, Richard, Rupert, Anselme, et saint Augustin (livre XX, chapitre 17 de la cité de Dieu). Il dit là qu’il ferait preuve d’une insigne impudence celui qui voudrait voir dans ce texte l’église présente.
Ce qui nous fait comprendre que ne vient pas de saint Augustin le commentaire de l’apocalypse qui se trouve au tome 9 de ses œuvres, selon lequel il s’agit là de l’église présente. Le contexte lui-même le déclare, car, au chapitre 20, on décrit le jugement et la condamnation des impies, et on conclut le chapitre par ces mots : « Chacun est jugé selon ses œuvres, et l’enfer et la mort ont été envoyés dans l’étang de feu. Voilà la seconde mort. Et celui dont le nom n’a pas été trouvé écrit dans le livre de vie est envoyé dans l’étang de feu. » On parle ensuite (chapitre 21) de la gloire des bienheureux : « Et j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle. » De plus, un peu après ces mots (et je n’ai pas de vu de temple en elle), il ajoute : « et n’entrera en elle rien de souillé. » Ce qui ne peut certes pas s’entendre de l’église présente, dans laquelle entrent plusieurs immondes et plusieurs impurs. Comme le montre le filet lancé dans la mer, et qui est rempli de toutes sortes de poissons. (Matth 13, 17).
Ils disent que l’Écriture parle de l’église interne et prédestinée, qui n’admet que des justes. Mais, c’est le contraire qui est vrai, car, selon leurs principes, tout prédestiné et fidèle qu’il soit, chaque baptisé est cependant immonde, et pèche dans chacune de ses actions. Car, ils enseignent que le péché n’est pas enlevé en ce monde par le baptême, ou par la foi, mais n’est simplement pas imputé. Ils ne peuvent donc pas dire qu’on appelle ici non souillés ceux à qui Dieu n’impute aucun péché, car saint Jean ajoute, « qui ne font ni abomination ni mensonge. » Je demande donc : les fidèles luthériens et les prédestinés font-ils des abominations et des mensonges, ou n’en font-ils pas ? S’ils en font, ils ne sont donc pas dans l’église. S’ils n’en font pas, ils ne pèchent donc pas dans toutes leurs actions. Il faut donc qu’ils avouent que saint Jean parle de l’église céleste, dans laquelle il n’y aura personne qui commette des abominations et des mensonges.
Pour la preuve tirée d’Isaïe, saint Jérôme donne trois explications de ce texte. La première. Celles des Juifs et des hérétiques Chiliastares, qui réfèrent toutes les paroles d’Isaïe du chapitre 60 à la félicité des mille années, qu’ils auront, croient-ils, avec le Christ sur cette terre après la résurrection. L’autre est celle des catholiques qui entendent tout de l’église triomphante. La troisième est celle d’autres catholiques qui entendaient toutes choses spirituellement au sujet de l’église présente. Lyre en apporte deux autres. Une est de ceux qui voient dans toutes ces choses l’allégresse des Juifs après leur retour de Babylone. Une autre entend tout au sujet de l’église, mais pas tout au sujet du même état de l’église. La première partie, ils l’entendent de l’église présente, et l’autre de l’église future.
La première explication est hérétique et imaginaire, et elle a été réfutée des milliers de fois par les pères. La deuxième est probable, et elle n’offre aucune difficulté à notre argument. La quatrième est très fausse, et est bien réfutée par Lyre. La cinquième est probable, et l’argument ne lui offre aucune difficulté. La troisième est la plus probable de toutes, et c’est celle qu’adoptent saint Jérôme et, après lui, saint Cyrille. Et selon elle, nous répondons à l’argument que les choses qui s’appliquent littéralement à l’église militante sont, par saint Jean, attribuées analogiquement à l’église triomphante.
Car, c’est ce que les apôtres ont souvent fait. Ce verset d’Osée X1 (j’ai appelé mon fils de l’Égypte), qui s’applique littéralement aux fils d’Israël, est attribué par Matthieu (chapitre 11) au Christ, au sens allégorique. Et ce que Moïse avait dit de l’agneau pascal au sens littéral, (Exode X11), (vous ne lui briserez aucun os), Jean (X1X) l’applique allégoriquement au Christ. Et, cela ne répugne pas à saint Jérôme, car lui-même, à la fin du chapitre 36, dit que la gloire de l’Église qui est décrite dans ce chapitre, trouve sa réalisation en partie dans ce siècle, mais principalement dans le futur.
À la confirmation, je dis d’abord que Dieu a voulu que le temple de Salomon soit renversé pour que nous comprenions que le statut de l’ancien testament avait cessé, et non parce que la construction d’un temple lui déplaisait. Au témoignage des pères, je dis que les premiers chrétiens, à cause de la mémoire récente du sacerdoce d’Aaron, s’étaient abstenus non seulement du mot temple, mais même du mot sacerdoce, pour que les cérémonies judaïques ne semblent pas survivre. Voilà pourquoi les apôtres, dans leurs épitres, disent épiscopes et presbytes à la place de prêtres, et églises à la place de temples. Et c’est ainsi que s’expriment Justin, Ignace, et les autres très anciens pères.
Ensuite, quand, au temps de Tertullien, la différence entre les Juifs et les chrétiens fut suffisamment perçue, les chrétiens commencèrent à nommer prêtres les épiscopes et les presbytes, comme on le voit chez Tertullien dans son livre sur les voiles des vierges. Mais ils s’abstenaient encore d’employer le mot temple, parce que le monde était alors plein de temples d’idoles, et que le mot temple signifiait, dans la langue courante, un lieu consacré aux sacrifices sanglants. Et c’est au sujet du mot pris dans ce sens que Minutiius, Optatus et Jérôme nient que les chrétiens aient des temples.
Mais, tu diras que, à l’objection de Cecilius que les chrétiens n’avaient ni temples, ni autels ni sacrifices, il répondit que les chrétiens n’érigeaient pas de temple parce qu’ils savaient que Dieu ne peut pas être contenu dans un lieu; qu’ils ne sacrifiaient pas parce qu’ils savaient que Dieu n’a besoin de rien; qu’ils étaient eux-mêmes des temples de Dieu, et qu’ils sacrifiaient avec les vertus de justice, de piété et les autres. Il semble donc admettre là que les chrétiens n’avaient alors ni temples, ni autels ni sacrifices. Je réponds qu’Octave n’a pas voulu jeter les choses saintes aux chiens. Et comme il ne voyait pas que Cécile était capable du mystère de l’eucharistie, qui est l’unique sacrifice des chrétiens, il a préféré se taire là-dessus, et répondre selon l’idée que se faisait son adversaire des sacrifices, qui étaient nécessairement sanglants. Car, qu’avant le temps de Minutius, les chrétiens aient eu des autels et des sacrifices, et donc aussi des temples, les citations déjà données d’Irénée et de Tertullien le prouvent. L’un et l’autre, en effet, sont plus âgés que Minutius.
La troisième proposition : « Les chrétiens ont raison de construire des églises pour prier, même privément. » On le prouve d’abord par les témoignages de l’Écriture. Car, (à 111 Rois 8, eet 2 Paralip 6), Salomon affirme que le temple a été fait pour qu’il soit un lieu de prière et de supplications ,et pour que quiconque priera là soit exaucé. Trois Rois 9, Dieu apparaissant à Salomon, lui promet qu’il en sera comme il l’a demandé. Or, si c’était une superstition de prier dans un temple plutôt qu’ailleurs, Salomon n’aurait pas institué de temple à cette fin, et Dieu n’aurait pas approuvé le fait accompli. Car, la superstition ne fut jamais licite.
De plus, on dit dans Isaïe ( 56), que « ma maison sera appelée une maison de prière. » Ce que le Seigneur confirme en Matthieu (XX1). Il ne faut pas voir une objection dans las parole suivantes (Matth 21) : « Entre dans ta chambre », ou « une heure viendra où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez », car, après avoir dit toutes ces choses, il a dit du temple de Salomon « ma maison sera appelée une maison de prière. »
On le prouve ensuite par des exemples tirés de l’Écriture. 1 Rois 1, Anne se rendit au tabernacle pour prier Dieu là où se trouvait l’arche. Et, priant là, elle fut exaucée. À 2 Rois 7, voulant prier de la même façon, David se rendit au tabernacle, et commença à prier devant l’arche du Seigneur. Il est certain que s’il n’avait pas pensé que Dieu y est plus présent, et qu’il exauce plus facilement les prières, il serait demeuré dans sa maison pour prier. Le même David (1 Paralip chapitre 21), voulut aller au tabernacle du Seigneur à Gabaon, afin de prier pour que la peste soit détournée du peuple, mais la crainte et la terreur l’en empêchèrent. Il érigea donc un autel dans Jérusalem. Parce que, étant captif, Daniel ne pouvait pas entrer dans le temple, quand il était sur le point de prier, il (V1) ouvrait le fenêtre et priait en se tournant dans la direction où se trouvait le temple. Dans Luc 11, on lit qu’Anna, fille de Phanuelis, ne sortait pas du temple, servant Dieu nuit et jour par ses jeûnes et ses prières. Dans les Actes V111, un eunuque de la reine d’Éthiopie, venait adorer dans Jérusalem.
On le prouve troisièmement par les pères. Origène (homélie 2 sur l’Exode) appelle les églises chrétiennes « des maisons de prière. » Tertullien (dans apologie chapitre 39) écrit qu’on se rassemble à l’église d’abord et avant tout pour prier, ensuite pour lire l’Écriture, et puis pour exhorter. Eusèbe (livre 2, chapitre 17 de son histoire) dit, d’après Philon, que dans chaque ville « des édifices sacrés étaient consacrés à la prière. »
Saint Jean Chrysostome (dans son homélie 30 contre les Anoméens) dit : « On dit qu’on peut tout aussi bien prier à la maison. Toi, ô homme, tu t’illusionnes, et tu es affecté d’une grave erreur. Car, même s’il est permis de prier à la maison, il ne peut pas se faire que tu pries aussi bien dans ta maison que dans une église. » Il répète la même chose dans son homélie 79 au peuple. Saint Basile (dans le livre 2 sur le baptême, question 8) parle d’un lieu qui n’est pas peu réservé pour la prière. Et il réfute deux objections, (tirées de Jean 1V et de 1 Timothée 11) que nous font nos adversaires. Et, à la question 40, il dit qu’on ne doit pas aller dans les églises pour se livrer à des négoces séculiers, mais pour prier.
Saint Ambroise (dans son sermon sur la livraison des basiliques aux ariens) dit qu’il a pris l’habitude d’aller chez les martyrs à chaque jour, c’est-à-dire dans les basiliques des martyrs, pour y prier. Saint Jérôme (dans l’épitaphe de Marcella) dit : « Elle célébrait les basiliques des apôtres et des martyrs par des prières secrètes. » Ruffin (livre 2, chapitre 33 de son histoire) écrit ceci au sujet de Théodose : « Il faisait le tour de tous les lieux de prière. » Saint Augustin (livre 22, chapitre 8) se souvient d’un grand nombre de personnes qui priaient dans les basiliques en demandant des miracles. Et il dit, au même endroit, qu’il s’est consacré une maison de prière pour lui et ses collègues.
Quatrièmement. On le prouve par le nom. Car les églises sont souvent appelées en grec euktèria, et en latin oratoria (oratoires). Voilà pourquoi saint Augustin dit (dans la lettre 109) que, dans un oratoire, personne ne fait rien d’autre que ce pourquoi il a été fait, et ce qui lui a donné le nom. Cinquièmement. On le prouve par des raisons. La première raison. Dieu est dans un temple plus qu’il ne l’est ailleurs. Car, autrement, saint Paul n’aurait pas dit (1 Cor 111) : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » Et à 1 Corinthiens V1 : « Vos membres sont le temple du Saint-Esprit, qui habite en vous. Glorifiez et portez Dieu dans votre corps. »
Et, à Corinthiens V1 : « Vous êtes le temple du Dieu vivant, comme le dit le Seigneur, parce que j’habiterai en eux et je marcherai avec eux. » Car l’apôtre a tiré sa comparaison des vrais temples, dans lesquels il habite d’une façon particulière. Et afin de nous montrer que Dieu habite en nous d’une manière toute particulière, il donne à nos corps le nom de temples de Dieu. Voilà pourquoi saint Augustin dit à Simplicianus (livre 2, question 4) que David a prié devant l’arche, « parce qu’il y avait là une présence plus sacrée et plus secourable de Dieu ».
La deuxième raison. Dans le temple, Dieu exauce plus rapidement. Car ce que (dans 111 Rois 1X) Dieu a promis pour le temple de Salomon, il le promet, sans l’ombre d’un doute, pour les temples des chrétiens. En effet, ce que Salomon a demandé quand il a dédicacé le temple, l’Église le demande quand elle dédicace de nouveaux temples : « que les oreilles de Dieu soient ouvertes dans ce lieu ». Il n’est pas croyable que Dieu ait écouté les prières de Salomon et qu’il n’exauce pas celles de l’Église. De plus, c’est là la façon et la raison dont Dieu est présent dans un temple d’une façon particulière : pour exaucer.
La troisième raison. Parce que la prière est une chose très noble, et c’est pour cela qu’un lieu très noble et sacré lui est du. Voir saint Basile, livre 2, question 8 sur le baptême. La quatrième raison. Parce que, dans une église, il y a tout ce qu’il faut pour exciter la dévotion nécessaire à la prière : les autels, les croix, les images et les reliques. Même les murs dédiés à Dieu incitent à la piété. Choses qu’on ne trouve certainement pas ailleurs.
La cinquième raison. Parce que, dans les temples, en plus de la présence de Dieu qui est partout, il y aussi, dans l’eucharistie, la présence corporelle du médiateur, le Christ. Ce qui certes, augmente l’espérance et la confiance du priant. Et, de plus, elle ne peut pas ne pas inculquer dans un esprit religieux l’effroi et la révérence. Car, comme le dit saint Jean Chrysostome, (homélie 36 dans 1 aux Corinthiens), car là où est le Christ dans l’eucharistie, ne fait pas défaut la présence de nombreux anges; et où est un tel roi, et de tels princes, là est le palais céleste, et même le ciel.
Il nous sera maintenant facile de répondre aux arguments contraires. À l’objection tirée de l’évangile qui nous exhortait à entrer dans notre chambre pour prier, je réponds qu’on ne peut pas entendre le mot chambre au sens matériel. Car, autrement, l’apôtre contredirait le Seigneur en disant : « je veux que les hommes prient en tout lieu. » Et ne lit-on pas que le Seigneur a prié souvent sur des monts, comme sur le mont Thabor ? Mais qu’il ait prié dans sa maison, on ne le lit jamais. Et saint Jean Chrysostome (dans son homélie 79 au peuple) dit qu’on peut prier partout, et même à la foire.
Et il rapporte l’exemple suivant. Un magistrat furieux hurlait devant les portes d’une maison. Les propriétaires de cette maison se munirent du seul signe de la croix, et, après avoir prié Dieu de tout leur cœur, ils changèrent vite le cœur du magistrat, et rendirent amical celui qui était irrité contre eux. Le Seigneur (dans Matthieu V1), ordonne que, dans la prière, nous ne cherchions pas la vaine gloire, comme le faisaient les pharisiens, qui priaient dans les lieux publics pour être vus par les hommes. Nous cherchons seulement à plaire à Dieu, et à être vu par Lui. Quand nous prions dans cet esprit, c’est-à-dire pour ne pas recevoir de louanges humaines, nous prions toujours dans nos chambres, que nous soyons dans une église, sur une montagne, ou à la foire. Quand nous entrons dans notre chambre pour prier avec le désir d’être vu, on peut dire alors que nous prions en dehors de notre chambre, comme le note justement saint Jean Chrysostome dans son commentaire de ce passage.
Saint Ambroise (livre 1, chapitre 9 sur Caïn), saint Jérôme (chapitre 6 sur Matthieu), et saint Augustin (livre 2, chapitre 6 de son sermon du Seigneur sur la montagne) entendent par chambre le secret du cœur, et ils veulent que soient chassées les divagations de l’esprit pendant la prière. J’en conviens. Mais, la première explication est plus littérale. À la deuxième objection, je dis que le Seigneur, dans ce passage, ne parle pas de l’adoration par rapport à un lieu, mais par rapport à la façon d’adorer. Car, il ne veut pas dire que, au temps de la vraie loi, personne n’adorera à Jérusalem ou sur le mont Garizim, puisque ce serait manifestement faux.
En effet, dans Actes 111, après avoir reçu le Saint-Esprit, Pierre et Jean montaient au temple pour prier, et, depuis ce temps jusqu’à aujourd’hui, il y a des pèlerins qui se rendent aux lieux saints de la Palestine, adorent Dieu à Jérusalem et sur le mont Garizim, et à d’autres endroits de cette terre. Le sens des paroles du Seigneur est donc le suivant : au temps de la nouvelle loi, il ne faut plus adorer Dieu sur le mont Garizim selon le rite que les Samaritains utilisaient en adorant sur cette montagne. Il ne faut plus, non plus, adorer à Jérusalem selon le rite que les Juifs utilisaient dans le temple pour adorer. Mais selon un nouveau rite qui sera dans l’esprit et dans la vérité, c’est-à-dire, qui ne consistera pas en prières externes, corporelles, dans des cérémonies qui sont des ombres des cérémonies à venir, mais avec une connaissance interne et spirituelle, et avec l’amour de Dieu, dans un cœur contrit et humilié.
Cette adoration intérieure et spirituelle n’exclut pas, cependant, un culte public, même si elle est toute tournée vers l’intérieur. C’est ainsi qu’ont commenté ce passage saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, Euthymius et d’autres. Ils opposent le « en esprit » aux cérémonies des Juifs, en tant qu’elles étaient corporelles. Et le « en vérité », ils l’opposent aux mêmes cérémonies en tant qu’elles sont des ombres et des figures.
Théophylcatus, saint Thomas et Cajetan n’ont quand même pas donné une mauvaise explication quand ils ont opposé « in spiritu » aux cérémonies corporelles juives, et « in veritate » à l’erreur des Samaritains qui adoraient ce qu’ils ne connaissaient pas. La solution consiste en ceci : Dieu a voulu que le culte des chrétiens soit surtout spirituel, et pur de toute erreur, alors que le culte principal des Juifs était externe, et que celui des Samaritains n’était pas seulement externe mais impur, car ils adoraient ensemble le Dieu d’Israël et les dieux des nations.
Mais tu diras qu’il ne semble pas vrai que le culte principal des Juifs soit externe, car, en Isaïe 29, Dieu reproche aux Juifs de prier et d’honorer Dieu avec leurs lèvres, alors que leur cœur était loin de lui. Et David (au psaume 50), offre à Dieu le sacrifice d’un cœur contrit et humilié. Je réponds que même si le culte interne était requis des Juifs et se rencontrait en certains, il est cependant propre au nouveau testament. Parce que le culte interne qui procède, par l’Esprit, de la foi et de la charité, est une grâce du nouveau testament qui ne pouvait pas être obtenue par l’ancien.
C’est comme quand nous disons que la crainte est propre à la loi, et l’amour à l’évangile. Et cependant, Dieu requérait des Juifs un amour qui venait de tout leur cœur. Et les patriarches et les prophètes aimèrent véritablement Dieu de tout leur cœur, et, pour cette raison, ils appartenaient au nouveau testament, car ce n’est pas de la lettre de la loi qu’ils avaient cela, mais de l’esprit de la grâce. Nous disons aussi que le culte de la loi est externe, mais qu’il ne plaisait pas sans le culte interne; et que le culte interne est le culte de l’évangile, mais qu’il n’est pas possible sans le culte externe; et que, si, dans l’ancien testament, certains ont rendu à Dieu un culte interne, ce n’est pas de la loi qu’ils le tenaient, mais de la grâce du nouveau testament auquel ils appartenaient.
Au troisième texte, la réponse est facile. Car, quand l’apôtre dit : « Je veux que les hommes prient en tout lieu, levant à Dieu des mains pures, sans colère et sans dissimulation », il parle soit de la prière publique, soit de la prière privée. S’il parle de la privée, comme l’entendent Ambroise, Anselme, Haymo, Thomas et les autres latins, alors, le sens est, selon eux, que ce n’est pas seulement dans l’église, même si elle est la maison principale de la prière, mais même dans tous les lieux qu’il est licite de prier Dieu, pourvu que la turpitude d’un lieu ne semble pas l’empêcher.
S’il est question de la prière publique, alors ce texte témoigne en notre faveur, car ce « en tout lieu » signifie dans tout lieu où il convient d’adorer publiquement Dieu, c’est-à-dire, dans toute église. Que cela soit la vraie explication, on le déduit de ce que, selon tous les grecs et plusieurs latins, l’apôtre a mis ce « en tout lieu » à cause des Juifs qui pensaient qu’on ne pouvait prier Dieu que dans un seul lieu, le temple de Salomon. Des prières privées, les Juifs en faisaient eux aussi partout, comme le laisse entendre Matthieu V1 : « Ils aiment se tenir debout pour prier dans les synagogues et sur les places publiques. » Il s’agit donc là de la prière publique et sacrificielle que les Juifs estimaient ne devoir être faite que dans le temple de Salomon.
On le voit aussi par ce qui est ajouté tout de suite après : « De la même manière les femmes, dans un habit de fête ». Ce qui ne peut se comprendre que de la prière qui se fait dans une église. Car pourquoi faut-il que les femmes soient habillées convenablement quand elles vont prier si ce n’est à cause des autres avec qui elles prient. On le voit aussi, en troisième lieu, parce que, quand saint Paul dit : je veux donc que les hommes prient en tout lieu, ce « donc » unit cette phrase avec le début du chapitre, où il est dit : « Je demande d’abord qu’on fasse des demandes, des supplications ». Ces paroles saint Augustin, dans son épitre à Paulin, et tous les Grecs comprennent qu’elles sont dites de la prière publique, qui se fait dans la célébration des messes. Saint Basile (dans le livre 2, question 8 su baptême) explique ainsi ces deux passages. Le Christ et l’apôtre ont voulu enseigner qu’il n’y aurait pas un seul lieu de prières, à Jérusalem, mais qu’en tout lieu des temples et des églises devront être érigées.