Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 167)
On le prouve ensuite avec les décrets des anciens conciles. Le concile de Carthage 5 (canon 6) stipule : « Il en sera de même des églises. À toutes les fois qu’on a hésité à les consacrer, il faut voir à ne pas les consacrer précipitamment. » De même le concile d’Agathe, (chapitre 14) : « Il a plu que les autels soient consacrés non seulement par l’onction du saint chrême, mais aussi par la bénédiction sacerdotale. » Le concile de Bracarense enseigne la même chose au canon 6. On le prouve aussi par les décrets des pontifes Gélase et Félix 1V, déjà cités, et de Jean 1, dans son épitre aux évêques d’Italie. On trouve chez Gratien (dist 1) d’autres décrets portant sur la consécration des églises et des autels. Il parle même du concile de Nicée, et d’un concile d’Hippone, qu’Augustin (dans son livre des rétractations, chapitre 17) atteste être plénier pour toute l’Afrique. Ces décrets sont disparus et n’existent plus que chez Gratien.
Troisièmement. On le prouve par les pères cités dans la première conclusion. Car, la plus grande partie d’entre eux se souviennent de la consécration et des cérémonies qui étaient d’usage lors de la dédicace des temples. On le prouve, en quatrième lieu, par une raison tirée de la fin de ces cérémonies. La fin, en effet, joue un rôle déterminant pour signifier que ce temple est dédié à Dieu et à des actions sacrées; que ce n’est pas une maison profane, mais sacrée. Car, même si cette dédicace consiste essentiellement dans la volonté et l’intention du consécrateur, il est quand même nécessaire que cette intention et cette volonté soient communiquées aux autres hommes par des signes externes. Exemple. Les contrats humains consistent dans la volonté et l’intention des contractants.
Cependant, pour que cette volonté soit connue, qu’elle soit ferme et ratifiée, ce ne sont pas seulement des paroles qui sont nécessaires, mais de nombreuses cérémonies, comme c’est le cas dans les mariages, le couronnement des rois, dans l’armée etc. C’et donc pour signifier que le temple est consacré au Christ, que l’on peint son signe, c’est-à-dire la croix. On en peint 12, distantes entre elles, pour qu’elles occupent tout le temple. Et à chacune d’entre elles, on allume une lampe pour signifier que les douze apôtres ont apporté cet étendard du Christ sur toute la terre, et ont éclairé le monde par leur prédication.
Et comme le temple ne doit pas être une maison profane ou ordinaire, mais une maison sacrée, c’est pour signifier cela qu’il est oint. Car, l’huile est le symbole le plus commun et le plus évident de la consécration. C’est en effet un liquide très noble, suréminent, et surtout qui pénètre partout, qui guérit et fortifie. Elle donne du lustre aux choses. Voilà pourquoi il a plus à toutes les nations, et même à Dieu, de s’en servir pour signifier la consécration. Parce que le temple est destiné aux divins sacrifices, aux prières, et aux autres actions saintes et pures, non aux sordides et ténébreuses manigances des séculiers, on a recours, pour signifier cette pureté et limpidité, à de l’eau, de l’encens et des cierges. Et parce que le temple est consacré pour prêcher et enseigner la foi, qui est le fondement de toute justice, c’est pour cette raison qu’on écrit l’alphabet sur les dalles. On l’écrit en latin et en grec, parce que c’est dans ces langues que la foi a été prêchée, et que ces deux langues étaient utilisées partout quand on a institué ces cérémonies. Et parce que, dans le temple, on ne fait pas qu’enseigner les chrétiens, mais on les persuade à pratiquer les vertus et à changer de vie, c’est pour cette raison qu’on fait ce mélange d’eau, de cendres, de sel et de vin.
Et, parce que, enfin, le démon est chassé du temple et qu’il ne lui est pas permis d’y demeurer, et qu’on supplie Dieu, les anges et les saints d’habiter dans ce lieu, c’est pour cette raison qu’on frappe à la porte, qu’on ordonne au diable de sortir, et qu’on introduit les reliques des saints. Une autre fin de ces cérémonies est de signifier le Christ et l’Église. Car l’église matérielle désigne l’église spirituelle, et l’autel signifie le Christ. Et la raison pour laquelle l’autel est fait de pierre, est oint, est posé à un endroit élevé, et sous lequel sont cachées des reliques, c’est que le Christ est appelé pierre (1 Corinthiens X), qu’il fut oint par le Saint-Esprit de préférence à ses compagnons (psaume 44), qu’il est la tête de toute l’Église (Colossiens 1), et qu’en lui sont cachées la vie et la gloire des saints (Colossiens 3, 1). Voilà pourquoi, dans le ciel, saint Jean vit les âmes des saints sous l’autel (Apocalypse 6).
De plus, les cérémonies qui se font dans les dédicaces d’église, montrent tout le cheminement des fidèles. On frappe d’abord à la porte, et le temple est ouvert par le bâton pastoral de l’évêque, parce que, après en avoir reçu le pouvoir du Christ, les pasteurs frappent sur les cœurs des fidèles, et les ouvrent pour qu’ils reçoivent la foi. Ensuite, après être entré, l’évêque, avec son bâton pastoral, écrit l’alphabet sur les dalles recouvertes de cendre, parce que, par le même pouvoir, les prédicateurs écrivent dans les cœurs des fidèles les rudiments de la foi, et en font des catéchumènes. Troisièmement. On asperge d’eau le temple et on allume les cierges, parce que, après le catéchisme vient le baptême, qui est le sacrement d’illumination. Quatrièmement, on peint des croix sur les murs et on les oint, (car si des croix ont été faites au début de la consécration, c’est à ce moment qu’elles devraient être faites. Mais, auparavant, elles avaient été faites par complaisance, on les aurait attendues trop longtemps si elles n’étaient peintes qu’au cœur de la cérémonie), pour signifier la confirmation, qui, après le baptême, est administrée avec la croix et le saint crème.
Cinquièmement. On fait une mixture avec de l’eau, de la cendre, du sel et du vin, car toute la vie des fidèles doit employée à la mortification des vices, à la recherche et à la conservation d’une nouveauté de vie. Car, l’eau signifie l’homme, comme il est par lui-même après le péché : il est, comme l’eau, froid et insipide. La cendre signifie la pénitence et la mortification des vices, le sel la saveur, et le vin signifie la joie et la ferveur de la nouvelle vie. Sixièmement. Après la consécration, on fête dans l’allégresse parce que, à la fin de cette vie, les fidèles entreront dans la joie du Seigneur, là où ils se réjouiront perpétuellement. Tu peux voir ces explications et d’autres dans saint Augustin et saint Bernard dans leurs sermons sur la dédicace des églises. Ainsi que dans Hugues de saint Victor, dans Raban Maure, aux endroits cités, qui expliquent dans le détail les raisons de ces cérémonies.
La troisième proposition. On doit avec raison estimer qu’un temple consacré est saint et vénérable, et doté d’une vertu divine. On le prouve d’abord par sa relation à Dieu. Le temple est consacré à Dieu; il est donc une chose de Dieu; et il est donc saint. Car, toute chose consacrée à Dieu est sainte par le fait même. Lévitique, fin : « Un animal qui peut être immolé au Seigneur sera saint s’il lui est dédié. » Et, plus bas : « Ce qui aura été consacré une fois au Seigneur sera le saint des saints. » Matth XX111 : « Malheur à vous, chefs aveugles, qui dites : celui qui jure par le temple, il n’y a rien. Mais s’il jure par l’or du temple, il le doit. Fous et aveugles ! Qu’est-ce qui est plus grand ? L’or, ou le temple qui sanctifie l’or ? »
Dans ce passage, le Seigneur veut qu’un temple de pierre soit plus noble que l’or lui-même, parce qu’il communique à l’or sa sainteté. Car, bien que des pierres soient tout à fait inférieures à de l’or, cependant, à cause de la relation qu’elles ont avec le Seigneur, ces pierres qui font le temple sont de loin plus nobles et plus saintes que l’or. Voilà pourquoi saint Augustin (livre 4, chapitre 40 contre Cresconius), dit : « La consécration des murs au Dieu tout-puissant rend l’église vénérable. »
On le prouve ensuite par les prières et la bénédiction de l’évêque. Car, comme le dit l’apôtre 1 Tim 1V : « On ne peut rien condamner de ce qui est pris en action de grâces. Car cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. » Or, si les mets ou les breuvages sont sanctifiés par la parole de Dieu et la prière, pourquoi les temples ne seraient-ils pas sanctifiés aussi, eux qui sont consacrés par des personnes sacrées en priant et bénissant ? De plus, quand Salomon a sanctifié le temple, Dieu l’a sanctifié lui aussi, comme il le dit lui-même (111 Rois, 1X) : « J’ai exaucé ta prière, et j’ai sanctifié cette maison que tu as construite. » Or, les prières de l’église ne sont pas moins efficaces que celles de Salomon.
Troisièmement, on le prouve par les choses qui sont dans un temple. Car un lieu où se trouvent des choses s saintes est forcément saint. Exode 111 : « Le lieu où tu te tiens est saint. » Or, dans les temples, il y a beaucoup de choses saintes. D’abord, les croix, les images du Christ et des saints. Ensuite, les reliques des saints. Puis, la personne du corps du Seigneur dans l’eucharistie. Enfin, la présence des anges. Car, on croit que les anges sont toujours ou fréquemment présents dans les temples.
Voilà pourquoi l’historien Joseph (dans le livre 2 de la guerre judaïque), écrit qu’on entendit des voix dans le temple de Salomon, peu avant qu’il soit abattu, qui disaient : « Nous émigrerons de là. » L’opinion commune est à l’effet que c’était la voix des anges qui abandonnaient le lieu. Et saint Jean Chrysostome (dans son homélie 1 sur les paroles d’Isaïe : « J’ai vu le Seigneur assis »), dit qu’une multitude d’anges se tiennent près de la sainte table dans les églises. » Cinquièmement et ultimement. Dieu est présent par une protection et une vertu spéciales. En signe de quoi, quand le tabernacle a été dédié par Moïse, la nuée de la gloire de Dieu recouvrit le tabernacle. Il a agi de la même façon quand Salomon lui dédia le temple : une nuée de gloire emplit la maison de Dieu.
Saint Grégoire écrit que la même chose est arrivée en son temps (au livre 3, chapitre 30 des dialogues) : « Quand le ciel était bleu et sans nuages, une nuée céleste est descendue sur l’autel de l’église, la couvrit comme d’un voile, et remplit l’église d’une telle terreur et d’une odeur si suave que, alors que les portes étaient grandes ouvertes, nul n’osa y entrer. » Dans le livre 11, chapitre 3 des Macchabées, nous lisons qu’Héliodore a dit : « Il y a vraiment dans ce lieu la vertu d’un dieu. Car, celui qui habite les cieux est un visiteur et un protecteur de ce lieu. »
On le prouve, quatrièmement, par l’absence des démons. Car, comme les temples des Gentils sont pollués, et immondes, parce qu’ils sont des demeures de démons, comme l’enseigne saint Grégoire (livre 3, chapitre 7 de ses dialogues), les temples de Dieu sont saints parce qu’ils sont privés de démons. Car, le même saint Grégoire ( livre 3, chapitre 30 des dialogues), écrit qu’après la consécration d’un temple qui avait appartenu auparavant aux Ariens, le diable est sorti de manière sensible, en toute hâte et avec précipitation. Et comme les maisons des princes sont des asiles, où aucun licteur n’ose mettre la main, de la même façon, les démons n’ont pas la permission de se promener dans la maison de Dieu comme ils le font ailleurs.
2018 09 23 debut
CHAPITRE 6
La décoration des temples
La décoration des temples consiste en partie dans la construction elle-même, et en partie, dans les images, les croix, les calices, les vêtements, et autre chose. Nous reprochent ces décorations autant les anciens petrobrusiens et les Wiclefistes que les luthériens et les calvinistes, aux endroits cités. Voici quels sont leurs arguments.
Le premier, tiré de Jérémie V11 : « Ne mettez pas votre confiance dans des paroles de mensonge en disant : le temple du Seigneur, le temple du Seigneur ! » Commentant ce passage, saint Jérôme a parlé ainsi : « Il prescrit et au peuple des Juifs d’alors et à nous aujourd’hui qui semblons solidement enracinés dans la foi, de ne pas mettre notre confiance dans la splendeur des édifices, dans les lambris dorés, dansles parois recouverts de marbre, et de ne pas dire : le temple de Dieu, le temple de Dieu ! » Le même saint Jérôme (dans son épitre à Népotianus) : « Parmi ceux qui construisent des édifices religieux, beaucoup recouvrent d’or les murs et les colonnes, et font scintiller les autels avec des pierres précieuses. » Et plus bas : « Que personne ne m’oppose les richesses qui se trouvaient dans le temple des Juifs : la table, les lampes, les encensoirs, les vases, tout ce qui était en or pur. Ces choses étaient alors approuvées par le Seigneur quand les prêtres immolaient des hosties, et quand le sang des bestiaux était la rédemption des péchés. Maintenant, quand le Seigneur pauvre a dédicacé la pauvreté de sa maison, pensons à sa croix, et nous ne verrons que de la boue dans les richesses. » Et plus bas : « Ou nous répudions l’or avec les autres superstitions des Juifs, ou si l’or nous plait, que nous plaisent aussi les Juifs ! »
Troisièmement, ils citent saint Ambroise (livre 1, chapitre 28 des devoirs) : « Il aurait été préférable que tu conserves les vases des vivants, plutôt que les vases de métal. À eux, tu ne peux pas donner de réponse. Car, que dirais-tu : j’ai peur qu’il n’y ait pas assez d’ornements dans le temple ? Il répondrait : ils ne recherchent pas uniquement les sacrements. L’or ne plait pas non plus à ceux qu’il ne peut pas acheter. Car, le vrai ornement des sacrements est la rédemption des captifs. » Quatrièmement. Acacius cité par Socrate (livre 7, chapitre 21), qui, quand on lui reprocha d’avoir vendu les vases sacrés pour les pauvres, répondit : « Notre Dieu n’a besoin ni de plats ni de calices, parce qu’il ne mange ni ne boit. » Cinquièmement, saint Hilaire (épitre contre Auxentium) : « L’amour des lambris vous joue de vilains tours. Vous avez bien tort de mettre votre vénération de l’église dans la toiture et les murs. » Sixièmement. Lactance (livre 2, chapitre 4) loue Perse pour avoir écrit qu’on ne doit pas apporter de vases d’or dans les temples : « Il a parlé en sage ! »
Septièmement. Saint Bernard (dans son apologie à l’abbé Guillaume, vers la fin) : « O vanité des vanités, mais moins vaine qu’insensée. L’église étale ses richesses sur les murs, et n’a rien à donner aux pauvres. Elle recouvre ses pierres d’or, et laisse nus ses fils. » Huitièmement. Saint Jean Chrysostome (homélies 51 et 81 sur saint Matthieu) enseigne qu’il est préférable de donner des aumônes plutôt que d’orner richement les temples, et réfute l’argument qu’on a coutume d’apporter. À ces citations, ils ajoutent des raisons. La première. Le Christ a toujours aimé et enseigné la pauvreté. La deuxième. Car l’or dans les temples est oiseux et superflu. Car les murs ne ressentent pas leurs décorations, et n’en ont pas besoin pour accomplir la fin pour laquelle ils ont été faits. Voilà pourquoi Perse s’exclame ainsi : « Dites aux pontifes : dans le saint lieu, que fait l’or ? » La troisième. La pompe des temples non seulement n’aide pas, mais nuit. Car elle attire l’esprit à elle, et les détourne des pensées spirituelles. La quatrième. Les temples vivants sont meilleurs que les temples morts. Or, ne font jamais défaut les pauvres qui sont des temples vivants de Dieu, et qui ne manquent pas seulement du superflu, mais du strict nécessaire. La cinquième. Car, au jour du jugement, ne sera pas condamné celui qui n’aura pas embelli son temple avec de l’or et des pierres précieuses, mais celui qui n’aura pas nourri le Christ dans le pauvre.
Voilà donc quels sont leurs arguments. Même s’ils apparaissent avoir un grand poids, ils ne peuvent rien contre la vérité, car rien n’est plus pesant que la vérité. Nous les réfuterons donc dans ce chapitre, après avoir présenté et confirmé la sentence de l’Église.
La première proposition. C’est une œuvre bonne et pieuse dans son genre que de dépenser de grandes sommes d’argent pour la construction et l’embellissement des églises. » On le prouve d’abord par l’ancien testament. Car, Dieu a voulu que le tabernacle soit très décoré, et cela à un point tel que presque tous les instruments du sanctuaire étaient en or. Les courtines du tabernacle et les vêtements des prêtres étaient des plus somptueux, étant faits de soie, de byssus, de pourpre et de pierres précieuses. Et pour que ne fassent pas défaut les artisans, Dieu a donné à certains la sagesse et la dextérité nécessaires pour accomplir toutes ces choses. Voir l’Exode.
Ensuite, à Nombres 7, les princes offrirent, pour l’ornementation du temple, d’immenses sommes d’or et d’argent. David accumula dans le temple une si grande quantité d’or, d’argent et de pierres précieuses, que la chose semble impossible. Lire les paralipomènes 1, dernier chapitre, et livre 2, chapitres 3, 4, et 5. Et il est certain que si les raisons qu’on apporte contre l’ornementation de nos temples avaient quelque valeur, elles incrimineraient le tabernacle de Moïse et le temple de Salomon. Car, même alors, les pauvres ne faisaient pas défaut. Alors, aussi, les murs ne ressentaient pas leurs décorations. Alors, aussi, les esprits des adorateurs pouvaient être distraits. Mais, nonobstant tout cela, on n’a pas mis fin à la magnificence et à la somptuosité dans l’édification du temple et du tabernacle.
On le prouve ensuite par le nouveau testament. Car, en Marc X11, le Christ loue la veuve qui a déposé dans la salle du trésor, deux pièces d’argent, l’argent de son repas. Si donc cette veuve a bien fait en donnant à Dieu le coût de ses repas, comment peut-on blâmer ceux qui donnent une partie de leurs biens pour décorer la maison de Dieu ? A chapitre X111, quand les apôtres dirent au Seigneur : « Quelles pierres ! Quelles structures ! », Jésus aurait eu une occasion idéale de réprouver la magnificence de ce temple, ou tout au moins d’instruire ses disciples en leur disant que, dans l’ancien testament, il était permis d’orner des temples, mais que, sous la loi évangélique, la chose ne sera plus permise. Or, le Seigneur n’a rien dit de tel. De même, au chapitre X1V, Judas blâma Marie de Madeleine qui, pour oindre la tête du Seigneur, avait fait de si grandes dépenses, et sembla dire : Pourquoi ce gaspillage d’argent ? Car cet onguent aurait pu être vendu pour la somme de trente deniers, et être donné aux pauvres. » Mais Jésus répondit : « Son geste est une bonne œuvre. » S’il était permis, en mettant de côté les pauvres, d’oindre la tête du Seigneur avec un onguent d’un grand prix, pourquoi ne serait-il pas permis d’édifier au Seigneur un temple d’un grand prix ?
On le prouve ensuite par la prophétie d’Isaïe. Car, au chapitre 60, où les principaux commentateurs s’entendent pour dire que, au sens littéral, il s’agit de l’église chrétienne qui existe sur la terre, nous lisons : « Je glorifierai la maison de ma magnificence. » Et plus bas : « Les îles m’attendent, pour que j’emmène tes fils de loin : leur or et leur argent, au nom de ton Seigneur. » Et plus bas : « Les fils édifieront les murs de tes pèlerins, et leurs rois te serviront. » Et plus bas : « La gloire du Liban viendra à toi, le sapin, le cèdre et le pin, viendront ensemble orner le lieu de ma sanctification, et je glorifierai le lieu de mes pieds. » Ce qui s’est réalisé à la lettre au temps de Constantin et des autres princes qui érigèrent de magnifiques temples, et qui les ornèrent somptueusement.
On le prouve en quatrième lieu avec les pères. Eusébe, livre 9, chapitre 10 de son histoire : « Ils furent tous remplis comme par une joie infusée et un don divin, surtout en voyant ces édifices qui, peu auparavant avait été détruits par les machines impies des tyrans. Ils revenaient à la vie, beaucoup plus beaux, plus grands et plus élevés qu’avant. » Saint Cyrille de Jérusalem ( catéchèse 14) : « Les rois pieux d’aujourd’hui , recouvrant d’or et d’agent les autels, ont érigé cette sainte église de la résurrection dans laquelle nous sommes maintenant, et l’ont embellie au moyen de décorations somptueuses. » Saint Athanase (dans l’apologie à Constance), indique que Constantin a fait construire à Alexandrie une basilique énorme, qui était la seule à pouvoir contenir le peuple que les autres ne pouvaient pas contenir. Cette magnificence-là il ne le réprouve pas, mais il la loue. Après avoir dit dans son premier sermon contre Julien, que Gallus et Julianus avaient construit à grands frais une basilique pour le martyr Manaeus, saint Grégoire de Naziance ajoute que ce don fut agréable à Dieu, comme un autre sacrifice d’Abel. Saint Grégoire de Nysse (dans son sermon sur Theodore) dit que le temple de Theodore a été magnifique, et orné de peintures et de sculptures; et que cela contribuait grandement à la gloire du saint. Dans ce texte, il loue donc ouvertement la coutume d’ériger de tels temples.
Saint Jean Chrysostome (dans son homélie 66 au peuple d’Antioche) : « Les sépulcres des serviteurs du crucifié sont plus splendides que les salles royales, non pas tellement par la grandeur et la beauté des édifices, (car même si en cela ils sont supérieurs) mais par le zèle de ceux qui y viennent. » Il dit la même chose (homélie 54 sur Mathieu) : « Je n’interdis pas qu’on construise de magnifiques temples. » Saint Cyrille (au début de son livre aux reines sur la foi droite) : « C’est très sagement que vous vous efforcez de penser et de faire les choses qui sont approuvées par le Christ. En partie par les œuvres, et par une foi exemplaire irrépréhensible, et par les décorations des salles royales à la gloire de la virginité. En partie parce que vous avez érigé des temples somptueux au Christ. » Theophylactus (chapitre 14, Marc) : « Sont confondus en ce lieu ceux qui préfèrent les pauvres au Christ. » Et plus bas : « Qu’ils entendent donc comment le Christ préfère le soin qu’on prend de lui au soin qu’on prend des pauvres. Car le corps du Christ est là sur la patène et le sang dans le calice. Celui donc qui enlève la patène précieuse et oblige le corps du Christ à se poser sur un métal plus vil, sous prétexte de le donner aux pauvres, qu’il sache de quel côté il est ! »
Les latins maintenant. Optatus (livre 6) atteste que, en son temps, l’église avait des vases sacrés de grande valeur, que les donatistes confisquèrent et vendirent. Saint Ambroise (livre 2, chapitre des devoirs) dit qu’orner le temple de Dieu de la façon congrue est une chose qui convient, pour que, par ce culte, le temple du Seigneur resplendisse. » Saint Jérôme (dans son épitre à Démétriade) après avoir parlé du marbre et des pierres précieuses, ajoute : « Je ne le reproche pas, je ne l’interdis pas. Mais, à toi autre chose est proposé. » Et, au chapitre 8 de Zacharie, il rapporte à la gloire de l’Église et à la louange des princes, que les églises que les empereurs païens avaient détruites, les empereurs chrétiens les aient rebâties avec plus de splendeur et de magnificence qu’avant, en dorant les toits et en recouvrant de marbre les parvis. Saint Augustin (dans le psaume 63) : « Nous autres aussi nous avons beaucoup d’instruments et de vases en or et en argent, employés pour la célébration des sacrements, que l’on appelle saints et consacrés à cause de ce ministère. » Prospère (dans son livre de la promesse et de la prédiction par 3, chap 38), rapporte qu’un temple immense a été consacré à Dieu en son temps, qui était si si vaste qu’il avait même une place publique qui conduisait à lui, qu’il avait deux mille pas de long, dont le plancher était de matériaux précieux, et dont les colonnes et les mœurs étaient splendidement décorées.
Cinquièmement. On le prouve par la piété de ceux qui réédifièrent des églises. Il y en a eu quatre principaux : Constantin, Justinien, Charlemagne, et Charles 1V. Au sujet des temples construits par Constantin, voir saint Damase (dans la vie de Sylvestre), et Eusèbe (livres 3 et 4 dans la vie de Constantin. ) Au sujet des temples construits par Justinien, voir Procopius (dans les édifices de Justinien). Au sujet des temples construits par Charlemagne, voir l’abbé d’uspergensis dans sa chronique. Au sujet des temples de Charles 1V, voir Jean Cochlaeus (au début du premier livre de l’histoire des Hussites ).
Il est avéré que Constantin fut un saint empereur, car, dans le calendrier des Grecs, son nom figure parmi les saints. Et il est souvent appelé saint et bienheureux par saint Ambroise (dans le sermon sur la mort de Theodose), par Épiphanie (hérésie 70, qui est celle des Audianes), par saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 14) et par d’autres pères. Semblablement, Charlemagne est honoré comme un saint principalement par les parisiens; et, de tous les historiens, il reçoit des louanges mirobolantes. Justinien, mise à part son hérésie dans laquelle il est tombé dans son extrême vieillesse, reçut, lui aussi, énormément de louanges. Que Charles 1V ait été un prince excellent et religieux, en témoigne ce que Cochlaeus dit de lui au lieu cité.
Un grand nombre de basiliques ont été édifiées et ornées par de saints pontifes : Jules, Damase, Leo, Symmachus, et d’autres qui vécurent tous avant l’an mille, et qui sont tenus pour saints par le consentement unanime des écrivains sacrés. Il n’est pas crédible que de si pieux princes et de si saints pontifes aient pu se vouer à la construction de tels édifices, s’ils ne plaisaient pas à Dieu.
On le prouve enfin par des raisonnements. La première raison nous la tirons de la grandeur de Dieu. La maison qui est construite pour le plus grand des princes se doit d’être la plus grande. Or, qui est plus grand que Dieu ? Voilà pourquoi Salomon (paralip livre 2, chapitre 2) dit : « La maison que je désire construire est grande, car notre Dieu est le plus grand de tous les dieux. » La seconde raison est tirée du genre d’œuvre. Car construire pour Dieu un temple splendide est, par son genre, l’acte de deux excellentes vertus, la religion et la magnificence. C’est donc une chose bonne, de par son genre. La troisième raison. Ce n’est pas l’acte de ces vertus, mais c’est le signe et l’actualisation d’autres vertus. Car celui qui érige un temple magnifique produit un magnifique témoignage de sa foi et de sa charité envers Dieu. Ainsi que de piété et de gratitude. Et parce que les richesses qu’on a dépensées libéralement en l’honneur de Dieu sont ce qu’on chérit le plus, la construction d’un tel temple indique que c’est Dieu qu’on aime plus que tout.
La quatrième raison est tirée de l’utilité. Car, un temple magnifiquement orné sert à beaucoup de choses. D’abord, il attire plus facilement les hommes aux choses pieuses qui se font dans les temples. Car, on ne fréquente par régulièrement les lieux obscurs et sordides. Ensuite, il conserve la majesté des sacrements, et la révérence qui est due aux choses divines. En effet, quand nous voyons un autel splendide, nous élevons plus facilement notre esprit, et nous pensons plus facilement au grand Dieu à qui ces œuvres d’art sont dédiées. Le contraire est également vrai. On méprise facilement ce qui est sans charme et sans attrait. Et c’est surtout la piété et la dévotion des simples qui en tirent du profit, eux qui forment le grand nombre. S’ajoute à cela une utilité corporelle : les temples magnifiques sont conservés plus longtemps, et apportent une gloire spéciale à une cité. De plus, la multitude de vases d’or ou d’argent fut souvent le salut de toute une république, quand en temps de peste, de famine ou de captivité, l’église ouvrit ses trésors à des milliers de miséreux, comme s’ils avaient été divinement donnés et conservés pour cela.
La cinquième raison est tirée du contraire. Ceux qui dévastèrent ou pillèrent les églises furent toujours considérés comme des sacrilèges et des condamnés. Ils ont été souvent divinement punis, comme l’attestent Balthasar (Daniel V), Héliodore (2 Macchabées 3), Antiochus (2 Macchabées 9), Saint Jean Chrysostome (homélie 4 su Matthieu), raconte qu’au temps où Julien l’apostat ordonna d’extorquer les ornements des temples, et principalement les vases sacrés, le questeur royal a expiré après une rupture des entrailles, et l’oncle de Julien est mort dévoré par des vers. Cedrenus et Zonaras racontent que quand Léon, le fils de Constantin Copronyme, avait dérobé d’un temple une couronne insigne, que l’empereur Maurice avait donnée pour l’ornementation d’un temple, il sentit subitement sur sa tête des charbons ardents, et il périt dans les affres d’une fièvre atroce.
La seconde proposition. Bien que la construction ou l’ornementation d’un temple soit, en soi, une bonne chose, une œuvre de ce genre peut cependant être facilement viciée par le défaut des circonstances. On le prouve ainsi. Quatre sont les circonstances principales, en l’absence desquelles l’embellissement des temples pourrait être une mauvaise chose : le temps, le lieu, la manière et la personne. Quand quelqu’un est d’abord tenu d’aider le prochain, surtout les parents ou les enfants, et qu’il ne peut pas en même temps pourvoir à ses devoirs familiaux et donner de l’argent au temple. Alors, il n’agit pas correctement, s’il édifie des temples pour son prochain en négligeant ses parents. Car le Seigneur a dit en Osée V1 : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. » Et, en Marc V11 le Seigneur reproche aux pharisiens d’enseigner que les fils doivent offrir au temple les revenus familiaux au détriment des parents. Saint Paul enseigne la même chose (Romains 3) : on ne peut pas faire du mal pour qu’il en résulte du bien.