Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 169)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La deuxième. Pour effacer les péchés véniels. À ce sujet, voir saint Thomas (111 par quest 87, art 3), Dominique a Soto ( 4 sent dist 15, quest 2), et Gratien (canon aquam dist 3 sur la consécration). Heshuhus ne peut, lui non plus, rien conclure avec son argument. Le sang du Christ, il est vrai, purifie de tout péché, mais à la condition de nous être appliqué d’une façon ou d’une autre. Et comme il est appliqué pour effacer tous les péchés par les sacrements de baptême et de pénitence, il l’est aussi par les sacramentaux, pour effacer les péchés véniels de ceux qui sont en état de grâce.

La troisième. Pour mettre les démons en fuite et guérir les maladies, comme l’expriment les prières qui servent à leur consécration. Il faut reconnaitre qu’ils n’opèrent pas infailliblement comme opèrent les sacrements. Et la raison en est que des choses de ce genre n’ont pas un pouvoir qui vient d’un pacte contracté avec Dieu comme dans le cas des sacrements, mais des prières de l’église et de la dévotion des ministres ou des fidèles. Et aussi parce qu’il ne convient pas toujours que nous soyons délivrés d’une maladie ou des vexations du démon.

Nous allons prouver cette proposition en ce qui a trait à ce troisième effet, avec des exemples de l’Écriture et des saints. À Nombres 5, dès qu’elles étaient bues par une adultère, les eaux que le prêtre avaient maudites lui enflaient le ventre, et faisaient entrer la cuisse en putréfaction. On ne pouvait pourtant pas appeler cela de la nécromancie. Au Nombres 19, l’eau mêlée à des cendres était appelée eau d’expiation, et par elle, les Juifs étaient purifiés non des péchés, mais des impuretés légales, comme l’Apôtre le dit à Hébreux 9. O ne peut pas dire non plus que c’était de l’incantation. Semblablement, 4 Rois 2, Élisée s’est servi de sel pour assainir de l’eau miraculeusement. Et à 4 Rois 5, pour guérir la lèpre du Syrien Naaman, il s’est servi de l’eau du Jourdain. En Marc V1, les apôtres oignent les malades d’huile, et les guérissent. Ces exemples devraient suffire pour montrer que ce n’est pas de la nécromancie que de se servir d’eau ou d’huile comme signes d’une vertu divine, pour produire des effets surnaturels.

On le prouve ensuite par des exemples des pères. D’après Épiphane (hérésie 30), Joseph a vaincu les incantations avec de l’eau bénite. Marcel Apamcensis a fait la même chose, selon Theodoret (livre 5, chapitre 21). La même chose Macaire (d’après Palladius, chapitre 19). Saint Jérôme nous raconte dans la vie d’Hilarion qu’Hilarion guérissait beaucoup de malades avec du pain béni et de l’huile bénite. Saint Bernard faisait la même chose (livre 3, chapitre 5 de sa vie). Saint Grégoire (livre 1, chapitre 10 des dialogues), écrit que, par la seule aspersion d’eau bénite, Fortunat a guéri quelqu’un qui, en tombant d’un cheval, s’était cassé la jambe. Bède (livre 5, chapitre 4 de son histoire) raconte qu’une femme noble, qui était très malade, avait été subitement guérie par la seule eau bénite, et avait même servi à table, comme la belle-mère de Pierre. Dans la vie de Malachie, saint Bernard écrit que Malachie avait, par l’eau bénite, guéri un fou furieux.

Voici ce que répond à tout cela Heshusius : « Les mensonges qu’on invente à plaisir au sujet de miracles opérés par l’eau bénite, battent en brèche le précepte : tu ne feras pas de faux témoignage. S’ils prétendent que ces choses sont vraies, qu’on se rappelle l’avertissement du Christ : les pseudos prophètes feront des miracles et des prodiges, et induiront en erreur même les élus, si la chose était possible. » Mais il est facile de juger que ce ne sont pas des mensonges les témoignages donnés par Épiphane, Theodoret, Palladius, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Bernard; et que ce sont de grands saints les Joseph, Marcel, Macaire, Hilarion, Fortunat, Malachie, qui, par le nom du Christ, détruisirent les artifices du démon, et guérirent des maladies graves. Que Heshusius prenne plutôt garde de ne pas pécher par témérité et blasphème, en admettant du péché dans l’Esprit de Dieu. Car, qu’y a-t-il de plus téméraire que d’accuser de mensonge tant de saints pères, sans témoin et sans raison ? Et qu’est le blasphème contre le Saint-Esprit si ce n’est ranger parmi les signes menteurs des pseudos prophètes les œuvres divines opérées au nom du Christ par des saints d’une vie parfaite.

Il est facile de répondre aux raisonnements de Tilmann. La première : il n’est nulle part écrit qu’il faille sanctifier l’eau pour repousser les démons. Je réponds que c’est faux, car il est écrit que toute créature pouvait être sanctifiée par la parole de Dieu et la prière. Et il est écrit : « Demandez et vous recevrez. » À la suite du Christ et de saint Paul, l’Église sanctifie donc l’eau par le Verbe de Dieu et la prière, et elle demande qu’elle vaille contre les démons et les maladies. Or, par des miracles, le Christ montre qu’il écoute de telles prières.

Et même si cela n’était pas écrit, quelle importance ? Était-il écrit que les eaux devaient être assainies avec du sel, et la lèpre enrayée par l’eau du Jourdain ? Et pourtant, Élisée a fait l’une et l’autre chose.

La deuxième. Ne prononce pas le nom de Dieu en vain, et il n’y aura pas de sorcier parmi vous. Prendre le nom de Dieu en vain n’est rien d’autre que se parjurer, comme l’explique le concile de Tolède 8, chapitre 2. Les sorciers et les incantateurs, ce sont ceux qui font des choses étonnantes par l’opération du démon. Or, ceux qui bénissent l’eau ne se parjurent pas, n’invoquent pas le démon, mais ne font que prier Dieu religieusement. Car, toute la vertu de l’eau lustrale réside dans la parole de Dieu et la prière, comme nous l’avons démontré avec l’apôtre.

CHAPITRE 8

Les pèlerinages

Claude de Tours (d’après Jonas, livre 3, sur le culte des images), a enseigné que les pèlerinages dans les lieux saints étaient inutiles. Les pétrobrusiens ont parlé comme lui, comme l’atteste l’auteur de la vie de saint Bernard (livre 3, chapitre 5). Les Wiclefistes aussi, selon Thomas Waldensis (tome 3, titre 15). Ils accusaient d’idolâtrie ceux qui faisaient des pèlerinages dans les lieux saints. Jean Calvin (livre 4, chapitre 13, verset 7) dit que les pèlerinages qu’on a promis de faire dans les lieux saints, sont non seulement inutiles, mais remplis d’une impiété évidente. Mais il ne prouve ce qu’il avance que par son axiome coutumier : tout culte volontaire déplait à Dieu. Les magdebourgeois (centurie 4, chapitre 6, colonne 458) veulent que ce soit au temps de Constantin qu’ait commencé l’abus des pèlerinages aux lieux saints; et que très peu de temps après il ait été réfuté par saint Grégoire de Nysse, dans un long sermon. Ce sermon ils le rapportent au complet dans la centurie 4, chapitre 10, colonne 936, et suivantes.

De ce sermon de saint Grégoire de Nysse, il tire les arguments suivants. Le premier. En Matth 5, le Christ n’a pas placé les pèlerinages parmi les choses qui rendent les hommes heureux. Le deuxième. Dans les voyages, nombreux sont les dangers, surtout pour les femmes. Le troisième. Nous ne pouvons rien trouver de plus à Jérusalem que ce que nous avons dans notre région, car Dieu n’est pas plus présent à un endroit qu’à un autre, comme le montre le fait que les hommes de cette région-là ne sont pas meilleurs que les autres, mais peut-être pires. Or, les choses de Dieu, comme les temples et les autels, on peut les trouver partout. Ils pouvaient ajouter la lettre de saint Jérôme à Paulin sur l’institution du monachisme, dans laquelle il prouve avec force arguments qu’il n’est pas avantageux d’entreprendre des pèlerinages aux lieux saints. Saint Jérôme ajoutait aussi l’exemple de saint Antoine et des autres moines qui, même s’ils avaient vécu très près des lieux saints, ne les avaient jamais visités.

Mais aucun de ces arguments n’est de nature à nous ébranler. Comme l’enseigne avec raison le concile de Trente (à la session 25), les pèlerinages sont des choses pieuses et religieuses. On le prouve d’abord par le témoignage de l’Écriture. Au Deutéronome 16, Dieu a statué que tous les fils d’Israël, trois fois l’an, aillent en pèlerinage au tabernacle ou au temple de Dieu. Ce précepte a été observé scrupuleusement par Heleana et sa femme (1 Rois 2), ainsi que par le Christ lui-même, avec sa mère et saint Joseph (Luc 22, Jean XX!!). Même les Gentils quittaient leur pays pour venir adorer Dieu à Jérusalem. À Actes 111, l’eunuque d’Éthiopie est venu, de sa lointaine région, adorer Dieu dans le temple. Dans Actes XX, Paul se hâtait en chemin pour célébrer la pentecôte à Jérusalem. Ces exemples de l’Écriture que nul ne peut récuser montrent suffisamment que les pèlerinages ne sont pas inutiles.

On le prouve ensuite avec les pères. Eusèbe (livre 6, chapitre 9) : « Alexandre se mit en chemin pour adorer à Jérusalem, et voir les lieux saints. » Saint Jérôme, dans les hommes illustres, rapporte la même chose au sujet d’Alexandre. Or, cet Alexandre vécut cent ans avant l’époque de Constantin, et il fut un très saint martyr, que les magdebourgeois eux-mêmes louent hautement dans la centurie 3, chapitre 10. C’était donc un mensonge ce que racontaient magdebourgeois, à savoir que les pèlerinages dans les lieux saints n’avaient commencé qu’au temps de Constantin. Saint Nicolas, aussi, dans son adolescence, avant le règne de Constantin, avait fait le vœu, selon Siméon Métaphraste, d’aller à Jérusalem en pèlerinage. Le même Eusèbe, au livre 3 de la vie de Constantin, et saint Ambroise (dans son sermon sur la mort de Theodose), louent Hélène parce que, pour des motifs religieux, elle est allée à Jérusalem. Gaudence, l’évêque de Brixe, (dans son sermon sur la dédicace du temple), raconte qu’il est allé en pèlerinage à Jérusalem, et que, en chemin, quand il passait par Césarée de Cappadoce, il a reçu en don, de deux saintes femmes, nièces de Basile le grand, des reliques des quarante martyrs.

Saint Jean Chrysostome (dans son homélie au peuple d’Antioche, vers la fin) dit, en comparant les sépulcres des martyrs à ceux des rois : « Nul n’aurait fait un pèlerinage pour voir les salles du palais royal. Plusieurs rois sont allés en pèlerinage, et la plupart pour s’en donner le spectacle. Car, les édifices où les démons sont flagellés, où les hommes sont corrigés et libérés exhibent les signes du futur roi, et ceux des saints. » Saint Jérôme (épitre 17 à Marcella) : « Il serait très long et ardu de faire le compte de tous ceux qui, depuis l’ascension du Seigneur jusqu’à aujourd’hui, sont, à tous les siècles, venus visiter Jérusalem, les évêques, les martyrs, et les docteurs, pensant qu’ils seraient moins grands , moins pieux, moins savants et ne pourraient atteindre le sommet des vertus, s’ils ne venaient pas adorer le Christ dans ces lieux, où l’évangile était conservé sur une croix. »

Le même dit (dans l’épitre 27 sur la mort de Paula) : « Les hommes de cette nation ne viennent donc pas aux lieux saints ? » Et dans son épitre 46 à Rusticus qui avait vœu de faire un pèlerinage aux lieux saints de la Palestine, il dit : «Rends ce que tu a promis en présence du Seigneur, de peur d’être enlevé avant d’avoir rempli ta promesse, car, incertaine est la vie des mortels. » Enfin, à la lettre 154 à Desiderius, il l’exhorte à venir dans les lieux saints, et il lui dit, entre autres choses : « C’est certainement une partie de la foi d’adorer là où le Seigneur a posé les pieds. » Sulpice dans le livre 2 de la sainte histoire, dit en décrivant les actions d’Hélène, qu’il y a de quoi s’étonner qu’au lieu où le Seigneur est monté au ciel, soient encore conservées les traces de ses pieds; et que les fidèles de partout affluent en ce lieu pour dérober un peu de la poussière foulée aux pieds , sans que le terrain n’en reçoive aucun dommage.

Paulin (épitre 11 à Sévère) : « Les hommes n’ont point d’autre motivation pour aller à Jérusalem que pour voir et remplir les lieux où le Christ a été présent corporellement. » Et au troisième anniversaire de la naissance au ciel de saint Félix, il écrit que des foules innombrables avaient coutume de se rendre en pèlerinage au corps de saint Félix. Saint Augustin, dans son épitre 137 au clergé et au peuple d’Hippone dit : « Il a choisi quelque chose de moyen, pour que les deux se sentent joyeusement contraints d’aller en pèlerinage aux saints lieux. » Cassien (livre 4, sur les instituts de renoncement, chapitre 31) se souvient de certains moines qui se dirigeaient vers lieux saints pour aller y prier : « Certains, parmi les frères, avaient quitté l’Égypte pour se rendre dans les saints lieux, pour des motifs religieux. »

Socrate (livre 7, chapitre avant-dernier), écrit qu’Eudocia, l’épouse de Théodose le jeune, avait entrepris un pèlerinage à Jérusalem pour remplir un vœu. Simon Metaphraste écrit que saint Alexis est allé visiter en pèlerin les églises les plus nobles du monde. Au livre 5, chapitre 7, de son histoire, Bède écrit que le roi Caedualla avait entrepris un pèlerinage aux tombeaux des apôtres, avec le désir d’y recevoir le baptême, et d’émigrer bientôt de cette vie après son baptême. Il a obtenu l’une et l’autre chose, car, le samedi, il fut baptisé par le pape Serge, et le dimanche de pâque in albis, après une courte maladie, il émigra vers le Seigneur. De même, au chapitre 20, il écrit que, après avoir abandonné son royaume, le roi Coenredus entreprit un pèlerinage aux tombeaux des apôtres Pierre et Paul, qu’il y est demeuré et qu’il y a vécu jusqu’à sa mort dans les prières et les jeûnes.

Nicolas 1 (dans l’épitre à Michaël) écrit qu’un grand nombre d’hommes, de tous les coins de la terre, ont coutume, pour des fins religieuses, d’affluer aux tombeaux des apôtres Pierre et Paul. Palladius (dans l’histoire lausiaque chapitre 113), écrit que le prêtre Philoromus est allé deux fois en pèlerinage à Jérusalem, après en avoir fait le vœu; qu’il est ensuite allé en pèlerinage à Rome aux sépulcres des apôtres, et à Alexandrie, auprès des reliques de saint Marc. Au chapitre 118, le même écrit que Mélanie s’affairait à Jérusalem à recevoir les pèlerins qui venaient de tous les coins du globe.

Ajoutons à tout cela le concile de Cabilone, célébré sous Charlemagne, qui (au canon 45) enseigne que tous doivent approuver la dévotion de ceux qui, pour faire pénitence, font un pèlerinage à Rome ou à Jérusalem. Et on le prouve par la dernière raison, qui est tirée de l’utilité des pèlerinages. Car, ils apportent trois bienfaits. Le premier. Ils rendent un honneur non médiocre à Dieu et aux saints. C’est un signe manifeste que Dieu et les saints nous tiennent à cœur quand, pour visiter les reliques des saints, nous nous soumettons volontairement aux difficultés et aux dangers des voyages. Le deuxième. C’est une œuvre de pénitence et de satisfaction parce qu’elle est pénible et laborieuse.

Le troisième. Le pèlerinage augmente la dévotion. Car, on peut à peine exprimer à quel point la présence d’un lieu saint provoque l’horreur du péché, et la révérence envers le sacré. Et même s’il y a un peu partout des lieux saints, il y en a toujours qui sont plus saints, et qui sont plus utiles pour des pèlerins. Et même s’ils sont moins saints, leur nouveauté excite la dévotion. Et il arrive souvent que nous ayons un amour préférentiel pour tel saint dont les reliques sont loin de nous; et que nous ayons un grand profit à aller le visiter, même si tel ou tel saint est plus populaire et plus proche.

Après ces considérations, je réponds à l’argument de Calvin qui appelle volontaire un culte entrepris sans raison, comme si quelqu’un faisait le vœu ne pas se présenter à table avant de s’être lavé les mains deux fois. Or, le culte qui est rendu à Dieu par des actes de vertus n’est pas appelé volontaire, même s’il n’est pas prescrit, comme nous le montre les Nombres XXX, où le Seigneur ordonne d’accomplir les vœux de choses non prescrites. Aux magdebourgeois, je réponds d’abord que ce sermon n’appartient peut-être pas à saint Grégoire de Nysse, car, on ne le retrouve pas dans ses œuvres, ni en grec non plus, et on ne connait pas le nom de celui qui l’aurait traduit en latin. Je dis que dans ce sermon, il ne réprouve pas dans l’absolu les pèlerinages à Jérusalem, mais pour certaines personnes en particulier, les moines et les religieuses. Car, il ne parle que de ces personnes-là.

En effet, même si le pèlerinage est en soi une bonne chose, il ne convient pas à tous, comme aux femmes, à moins qu’elles soient bien accompagnées. Et c’est de cette façon que Jonas répondait aux calomnies de Claude contre l’abbé Theodemirus. Claude avait dit à cet abbé qui louait les pèlerinages dans la ville de Rome : « Pourquoi, alors, retiens-tu tes moines dans leur monastère, et ne les envoies-tu pas tous à Rome ? » Et Jonas répond, à la place de l’abbé : « parce que le pèlerinage est une bonne chose, mais il ne convient pas à des moines. Comme le mariage est une bonne chose, mais il ne convient pas à ceux qui ont fait profession de continence. »

Il en va de même pour Jérôme. Même s’il a souventes fois louangé les pèlerinages, il n’en détourne pas moins le moine Paulin, car, selon lui, le calme et la stabilité d’un monastère convenait davantage au genre de vie qu’il avait choisi. Il explique aussi que c’est parce qu’il était un moine que saint Antoine n’est jamais allé visiter les lieux saints; et que Hilarion, bien qu’habitant la Palestine, ne les a visités qu’une seule fois, pour ne pas sembler mépriser la valeur religieuse des lieux qui lui étaient proches. C’est donc aussi ce que fit Grégoire de Nysse. Car comment est-il croyable que saint Grégoire de Nysse ait voulu blâmer ce qu’il savait avoir été fait par le martyr saint Sylvestre, et être loué par tous les docteurs de son époque ?

Réfutons les objections. La première prouve seulement que les pèlerinages ne sont pas une œuvre nécessaire à la perfection ou au salut. Et c’est de cela seul que parlait saint Grégoire. Car, les moines qu’il blâme pensaient qu’ils ne pouvaient pas devenir parfaits sans avoir vu les lieux saints. Ce qui est manifestement faux. À la deuxième objection, je réponds que tous ces périls prouvent que les pèlerinages ne conviennent pas à tous, mais seulement aux hommes aguerris, qui font fi du danger. Les raisons présentées par saint Grégoire sont justes, car c’est à des vierges consacrées qu’il parlait quand il évoquait les dangers d’un long voyage en pays étranger.

À la troisième objection, je réponds qu’il n’y a rien à Jérusalem qu’on ne puisse trouver ailleurs, si l’on parle des choses nécessaires et essentielles à la religion, puisque Dieu est partout, et qu’on peut trouver partout des sacrements, des temples et des autels. Et cela suffisait à saint Grégoire pour persuader les moines et les vierges de ne pas prendre la peine d’aller à Jérusalem. Mais cependant, on ne peut pas nier qu’il y a à Jérusalem des choses capables du susciter la dévotion qu’on ne trouve pas ailleurs, comme le sépulcre du Seigneur, le lac de Génésareth, le mont des Oliviers, le sol où il a marché. Mais, il ne faut pas valoriser ces choses au point d’abandonner de plus grands biens.

CHAPITRE 9

Les vœux que l’on fait aux saints

Érasme, dans son colloque qu’il intitule « naufrage », se moque d’une manière révoltante des vœux que l’on fait aux saints. Tous les hérétiques, sans aucun doute possible, nous considèrent comme des idolâtres parce que nous faisons des vœux aux saints. La raison en est que le vœu est un acte de religion qui n’est du qu’à Dieu, comme le jurement et le sacrifice. C’est ce que montrent les saintes lettres qui nous enseignent toujours que c’est à Dieu que sont faits les vœux : Nombres XXX, Deutéronome XX111, souvent dans les psaumes, et surtout dans Isaïe 19 où nous lisons : « Ils voueront des vœux à Dieu. »

Néanmoins, il est tout à fait certain qu’on peut faire des vœux aux saints d’une certaine façon. Et, on le prouve par les témoignages des anciens pères. Eusèbe (livre 13, chapitre 7 de sa préparation évangélique), dit, au nom de tous les chrétiens, en parlant des martyrs : « Nous, les soldats de la vraie piété, c’est en tant qu’honorant les amis de Dieu que nous accédons à leurs monuments, que nous leur faisons des vœux comme à des saints. Et nous professons que nous ne sommes pas peu aidés au près de Dieu par leur intercession. » Theodoret (livre 8 aux Grecs) où il disait qu’on demande différentes choses aux martyrs, ajoute : « Qu’on obtient ce qu’on désire quand on les prie pieusement et fidèlement l’attestent les choses que rapportent ceux qui ont fait des vœux. Car quelques-uns suspendent des simulacres d’yeux, de pieds ou de mains faits en or ou en argent. » Palladius (dans son histoire lausiaque, chapitre 13) raconte que saint Philoromus, en accomplissement d’un vœu fait aux apôtres, était venu à Rome aux tombeaux des saints apôtres, et ensuite à Alexandrie, aux reliques de saint Marc.

Saint Grégoire de Tours (livre 2, chapitre 37 de l’histoire des Francs), se souvient d’un vœu que les ministres du roi Clovis avaient fait à saint Martin au nom de leur roi : « Après avoir rendu grâce au Seigneur et avoir fait vœu au bienheureux confesseur, ils annoncèrent joyeux au roi que… » Se présente même le témoignage des adversaires. Car Faust, selon saint Augustin (livre XX, chapitre 3 contre Faust) dit : « Vous avez converti les idoles en martyrs, auxquels vous faites des vœux pareils. » Ce témoignage de Faust nous laisse entendre que, dans la primitive église, on faisait des vœux aux martyrs. Et à l’argument que nous avions proposé répond saint Thomas ( 2,2, quest 88, art 5) que les vœux que l’on fait aux saints ou aux prélats incluent deux promesses : une qui est faite aux saints, et celle-là n’est pas formellement un vœu, mais la matière du vœu, et une autre qui est faite à Dieu, et c’est celle-là qui est formellement le vœu.

Et que quand quelqu’un dit : je fais le vœu à la sainte vierge d’aller en pèlerinage à un de ses sanctuaires, c’est à la sainte vierge qu’il promet de faire ce pèlerinage, mais cette promesse n’est pas un vœu. Et, en même temps, il promet à Dieu d’accomplir la promesse faite à la sainte Vierge; et c’est cette deuxième promesse qui est un vœu. Car, celui qui voue obéissance à un prélat, ce n’est pas vraiment au prélat qu’il fait ce vœu, mais à Dieu, à moins qu’il ait déjà promis obéissance au prélat, car, par ce vœu, ce n’est pas le prélat, mais Dieu qu’il veut honorer. De même, celui qui fait le vœu perpétuel de servir dans un hôtel pour pèlerins, fait le vœu à Dieu, non à l’hôtel. Celui qui fait à un saint le vœu de jeuner ou de faire un pèlerinage, a l’intention d’honorer pieusement ce saint.

Et de plus, dans cet article de saint Thomas, Cajetan prouve, à partir de la profession religieuse des frères prédicateurs, qu’on fait vraiment des vœux aux saints. Car, les dominicains disent en faisant profession religieuse : « Je fais le vœu à Dieu, à la bienheureuse Marie, et à tous les saints d’obéir à tel ou tel prélat. » De ces deux promesses, l’une est dirigée au prélat, et elle est la matière du vœu, et l’autre, qui est formellement le vœu, est dirigée vers Dieu et les saints en même temps. Donc, Cajetan propose une autre solution en disant que les vœux sont faits aux saints non en tant qu’ils sont des créatures qui participent de la raison, mais en tant que Dieu habite en eux par la gloire. De sorte que les vœux que l’on dit être faits aux saints, sont faits à Dieu dans les saints. Comme maudire un saint est un blasphème, parce que c’est maudire Dieu dans les saints.

Mais quelqu’un fera peut-être l’objection suivante. Ou les vœux qui se font aux saints se terminent à Dieu seul, comme le sacrifice qui est offert à Dieu seul, quoiqu’en en mémoire et en honneur des saints, ou ils se terminent aux saints eux-mêmes, de façon à ce que les vœux soient faits vraiment à eux, comme l’aumône qui est donnée au Christ dans le pauvre est vraiment donnée au pauvre. Dans le premier cas, on ne fait pas vraiment des vœux aux saints. Dans le deuxième cas, nous ressemblons à des idolâtres.

Je réponds que nous faisons des vœux aux saints de la seconde façon, sans être pour cela des idolâtres, car, ce n’est pas pour les mêmes raisons qu’on fait un vœu aux saints ou qu’on en fait à Dieu. Et seul le voeu fait à Dieu est un culte de latrie. Car, il faut observer, comme tous en conviennent, qu’on promet vraiment et proprement quelque chose aux saints, comme on promet vraiment et proprement quelque chose à Dieu. C’est ce que concède saint Thomas, et la chose est évidente. Car s’il est permis d’édifier des sépulcres, des basiliques aux saints, de les orner de leurs reliques, d’allumer devant eux des cierges, comme nous l’avons montré plus haut, pourquoi ne serait-il pas permis de leur promettre cela ?

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