Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 170)
De plus, tous admettent que c’est autrement qu’est faite une promesse aux saints, et autrement une promesse à Dieu. Car on promet à Dieu, en signe de gratitude envers le premier principe des bonnes choses, et en reconnaissance du bienfait reçu de lui en tant que premier auteur. Et cette promesse est un culte de latrie. On promet quelque chose aux saints, en signe de gratitude envers les médiateurs et les intercesseurs par l’intermédiaire desquels nous recevons de Dieu des bienfaits. Et c’est pourquoi cette promesse n’est pas un culte de latrie, mais de dulie.
Il reste encore un doute. Cette promesse faite aux saints peut-elle porter le nom de vœu ? C’est-à-dire, le vœu est-il un nom général qui se dit analogiquement pour la promesse faite à Dieu et pour celle faite aux saints, comme le sont les mots prière et culte ? Ou est-il plutôt un nom spécial qui ne vaut que pour la promesse faite à Dieu, comme un sacrifice n’est dit que d’une offrande qui est faite à Dieu. Même si on peut ergoter sur les mots, la chose elle-même ne saurait faire de doute, car, selon l’usage de l’Église, le mot vœu est général. Car, personne n’oserait dire je sacrifie à Dieu et à la bienheureuse Marie, ou, encore pire, je sacrifie à la bienheureuse Marie. Et pourtant, nous disons couramment je voue à Dieu et à la bienheureuse Marie, ou même, je voue à la bienheureuse Marie.
De plus, le mot vœu est si associé au nom prière qu’en grec le mot vœu se dit euxè, et la prière proseuxè, comme le note Grégoire de Nysse (dans son sermon 1 sur la prière dominicale). En latin le mot vœu est souvent employé au sens de prière. Et la raison en est, comme l’enseigne saint Grégoire au même endroit, que les vœux sont ordonnés à la prière. Car, quand nous voulons demander quelque chose, nous avons l’habitude de chercher à concilier par des vœux la personne à qui nous faisons la demande. D’où ce vers des Énéides : « Énée ne cesse d’offrir des vœux et des prières. » Comme le mot prière ne se dit pas seulement de la demande par laquelle nous réclamons des bienfaits, qui est un acte de latrie, mais aussi de celle par laquelle nous supplions les saints d’aider la prière que nous adressons à Dieu, de la même façon, le mot vœu ne convient pas seulement à la promesse faite à Dieu qui est un acte de latrie, mais aussi à la promesse faite aux saints, qui n’est pas un acte de latrie.
Ne répugne pas à ce qu’on vient de dire le fait que, dans l’Écriture, le mot vœu est toujours pris au sens de promesse faite à Dieu. Car, quand les saintes lettres ont été écrites, l’usage de faire des vœux aux saints n’était pas encore commencé. Mais tu me feras l’objection suivante : si une promesse faite à des saints morts peut être appelée vœu, pourquoi pas une promesse faite à un saint encore vivant parmi nous ? Je réponds d’abord ceci. Une promesse faite aux saints qui règnent avec le Christ est plus semblable à une promesse faite à Dieu qu’à une promesse faite à un homme mortel. Car, comme ce que nous promettons à Dieu n’est d’aucune utilité pour lui, mais seulement pour nous, et n’est fait qu’en signe d’honneur et de gratitude, de la même façon ce que nous promettons à des saints qui règnent dans le ciel avec le Christ, n’est pour eux d’aucune utilité, mais seulement pour nous. Car, ils n’ont pas besoin de nos biens, puisqu’ils sont bienheureux. Et ces choses nous ne leur promettons et offrons qu’en signe de souvenir, de reconnaissance et d’honneur. Or, ce que nous promettons aux hommes encore vivants sur la terre, leur est utile, ou peut certainement l’être.
Ensuite, parce qu’un vœu ne convient à des saints qu’en tant que fils de Dieu par participation. De plus, les saints qui règnent avec le Christ dans le ciel nous savons qu’ils sont vraiment saints. Mais, pour les saints vivants, il n’y a aucune certitude au sujet de leur sainteté. Nous ne faisons que l’espérer, la soupçonner. Enfin, parce que, dans le ciel, les saint sont déjà bienheureux, glorieux, fils de Dieu, et dieux par participation. Ils sont confirmés dans leur état, et ne peuvent pas déchoir. Mais les saints qui vivent avec nous sont à la fois saints et non saints, et sont heureux et glorifiés plus en espérance qu’en réalité. On a donc de bonnes raisons pour dire que ce que l’on promet aux mortels ne s’appelle pas un vœu, et de réserver ce mot pour les saints qui règnent avec le Christ.
CHAPITRE 10
Les jours de fête doivent-ils être célébrés par les chrétiens ?
Il ne reste plus que la question des fêtes. Nous disserterons d’abord des fêtes en général, puis du dimanche, de Pâques, des autres fêtes du Seigneur et de celles des saints.
Au sujet des fêtes en général, il y a trois erreurs. La première est celle des anciens Ébionites qui estimaient que les chrétiens devaient observer les fêtes de l’ancien et du nouveau testament, c’est-à-dire, le sabbat et le dimanche, comme Eusèbe le rapporte (livre 3, chapitre 27 de son histoire). Au temps de saint Grégoire le grand, certains ont voulu renouveler cette même erreur (livre X1, épitre 3). À cette époque des chrétiens d’Éthiopie mettaient sur le même pied le sabbat et le dimanche. Leur argument était le suivant. Il est dit dans l’Exode 31 que « ce pacte est éternel, et un signe perpétuel. »
L’autre erreur est celle des pétrobrusiens, comme on le voit dans la vie de saint Bernard (livre 3, chapitre 5) et des Waldensis (selon Thomas Waldensis, tome 3, titre 16, chapitre 140), qui enlevaient toutes les fêtes chrétiennes, sous prétexte que les jours de fête appartenaient seulement aux cérémonies juives. Ils utilisaient trois textes de l’Écriture comme arguments. Le premier : Romains X1V : « L’un distingue un jour d’un autre, un autre condamne tous les jours. » C’est-à-dire que l’un pense qu’un jour est saint, et l’autre est profane, tandis qu’un autre pense qu’ils sont tous égaux. Et même si saint Paul tolérait chez les Romains cette erreur dans la distinction des jours, parce qu’ils n’avaient pas encore reçu une instruction complète, il semble quand même clairement indiquer qu’il s’agit là d’une erreur.
Le deuxième. Gaulois 1V : « Vous observez les jours, les mois et les années. J’ai peur d’avoir travaillé pour rien pour vous. » Le troisième est Colossiens 11 : « Que personne ne vous condamne pour la nourriture, le breuvage ou pour un jour de fête ! » À ces textes de l’Écriture ils ajoutent une raison tirée des saints pères. Le sabbat qui devait être observé charnellement par les Juifs, à savoir, en s’abstenant d’œuvres serviles, doit être observé par nous spirituellement. C’est-à-dire que nous devons nous abstenir des péchés, qui sont les vraies œuvres serviles. C’est ce qu’enseignent les saints pères, comme saint Ambroise (Luc, chapitre 13), saint Jérôme (Galates, chapitre 4), saint Augustin (épitre 119), et saint Grégoire (livre X1, épitre 3.)
La troisième erreur est celle des Luthériens et des calvinistes, qui admettent des jours de fête, mais qui les admettent comme ne les admettant pas. La somme de leur doctrine consiste dans ce qui suit. Ils enseignent d’abord que la célébration des fêtes est un précepte de droit naturel et divin. Ils le prouvent par le décalogue. Car, même si le précepte du sabbat a quelque chose de cérémonial, il est quand même d’une certaine façon, naturel. Autrement, il n’aurait pas été placé dans le décalogue.
De plus, parce que la nature elle-même enseigne que nous devons de temps en temps nous abstenir d’actions corporelles, pour être libre pour Dieu, et pour se rassembler dans l’église afin d’écouter la parole de Dieu, pour accorder un repos à nos associés et à nos ouvriers. Nous n’avons rien à reprocher à cela.
Ils enseignent ensuite que puisque le droit divin n’a pas choisi certains jours que les chrétiens devaient considérer comme festifs, c’est à l’église de les déterminer, c’est-à-dire aux pasteurs, avec le consentement du peuple. La seule chose que nous leur reprochons ici c’est de considérer comme nécessaire le consentement du peuple. Car, le Christ n’a pas donné aux apôtres le pouvoir de gouverner l’église à la condition que le peuple y consente, mais absolument parlant. Mais nous avons déjà traité cette question ailleurs. La troisième chose qu’ils enseignent c’est que les jours choisis pour être fêtés ne doivent être en rien plus saints ou plus mystérieux que les autres, ni avoir une signification pieuse. Mais ils ne doivent être vus que comme ayant été déterminés pour des raisons de discipline, d’ordre et de police, de façon à ce que cette détermination de jours spéciaux coexiste avec l’égalité des jours.
Et ils nous accusent à ce sujet, en nous reprochant de conserver une distinction entre les jours à la manière juive. Et ils prouvent leur assertion par les citations de saint Paul données plus haut. Saint Paul, il est vrai, reproche de faire une distinction entre les jours, mais il ne blâme certainement pas une distinction nécessaire à l’ordre et à la police. Ce qu’il blâme c’est donc une distinction religieuse et cérémoniale, telle qu’était celle des Juifs, et (selon eux) des chrétiens qui, en raison de significations semblables, avaient et observaient des jours mystiques.
Ils enseignent quatrièmement, que la détermination de certains jours n’oblige pas les chrétiens en conscience, si ce n’est pour raison de sandale ou de mépris. Voilà pourquoi ils accusent les chrétiens d’imposer aux fidèles des préceptes humains. Les centuriates donnent pour preuve de leur opinion que, dans l’église primitive, l’observation des fêtes était une chose indifférente; et qu’elle n’a donc pas plus, après, la rendre obligatoire. Car, saint Paul et les autres célébraient indifféremment le jour du sabbat, ou le jour du dimanche. En effet, dans actes 111, saint Paul prêchait le jour du sabbat; et saint Jean, dans l’apocalypse, fait mention du dimanche. De plus saint Paul (Galates 1V) résiste aux pseudos apôtres qui voulaient introduire l’obligation de célébrer les fêtes. Heshusius prouve la même chose. Comme les fêtes des chrétiens sont plus nombreuses que celles des Juifs, il en résulterait, si elles obligeaient en conscience, que le joug des chrétiens serait plus intolérable que celui des Juifs, dont a parlé saint Pierre (Actes 1V) : « que ni nous ni nos pères nous n’avons pu porter. » Calvin ajoute le témoignage de Socrate (livre 5, chapitre 21) qui voulait que les jours de fête soient facultatifs, et qui réprouvait l’imposition d’une nécessité.
Ils enseignent en cinquième lieu qu’il n’est pas permis de consacrer les jours de fête aux saints ou à l’eucharistie, et encore moins à la conception immaculée de la bienheureuse vierge Marie. Mais, de cela, nous parlerons plus bas, en temps et lieu. Que ce soit là ce que pensent les hérétiques, le montrent les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 6, colonne 503), Tilmann Heshusius (dans son livre sur les 600 erreurs des pontifes, titre 26), Philippe (dans les lieux, exposition du décalogue), Calvin (livre 2, chapitre 8, verset 28).
Mais il faut noter aussi les mensonges et les inepties de chacun d’eux. Les magdebourgeois (centurie, livre 2, chapitre 6, colonne 504) disent que c’est au temps d’Anicet qu’on a commencé, dans l’église romaine, à enfanter le mystère d’iniquité, et à jeter les semences de l’antichrist. Parce qu’Anicet voulut que la fête de Pâque ne soit célébrée qu’un dimanche. Et c’est ce que statuèrent en ce temps tous les conciles. Ensuite, celui de Nicée. Les luthériens, eux aussi, observent la même chose. Pourquoi donc se moquent-ils de l’église romaine ? Tilmann dit que les pontifes célèbrent la fête des saints innocents avec la même pompe que les fêtes les plus célèbres, comme celle de saint Grégoire, de saint Anne, ou de saint Catherine. Mais, c’est un mensonge. Car, dans la plupart des endroits, cette fête n’est pas observée de précepte. Au même endroit, Heshusius prouve que la fête du corps du Seigneur doit être rejetée, parce qu’il est écrit : tu n’adoreras pas des dieux étrangers. Il dit ici clairement que le Christ est un dieu étranger, car la fête du corps du Christ est dédiée proprement au Christ, en vertu du bienfait de l’institution du saint sacrement.
Philippe dit que les œuvres principales du précepte de la sanctification du sabbat consistent à nourrir et à honorer les pieux docteurs; et que le péché contre ce précepte est le mépris envers les pieux docteurs, et le refus de les nourrir et de les défendre. C’est donc pour les ministres qu’est utile l’observation des fêtes. Calvin dit que, chez les chrétiens, le culte du sabbat consiste à cesser de faire nos bonnes œuvres et de permettre à Dieu d’agir en nous, pour que nous comprenions que nous manque le libre arbitre par rapport au bien, et que tout ce que nous faisons est péché. Il nous faut donc, contre ces erreurs, proposer certaines sentences.
La première. Il n’est permis en aucune façon aux chrétiens d’observer le sabbat des Juifs ou d’autres fêtes de l’ancien testament. Cette sentence est contre la première erreur. Et on la prouve d’abord par les trois textes de saint Paul cités plus haut : Romains X!V, Galates 1V, et surtout Coloss 11. Car, saint Paul réprouvait à ce point les observateurs du sabbat que les Ébionites refusèrent de le recevoir, et le considérèrent comme un apostat, au témoignage d’Épiphane (hérésie 30) et de saint Irénée (livre 1 chapitre 26.) Ce qui réfute en même temps le commentaire des magdebourgeois qui prétendaient que saint Paul célébrait indifféremment le sabbat ou le dimanche.
On le prouve ensuite par le concile de Laodicée(chapitre 29) qui anathématise ceux qui célèbrent le sabbat, et qui, en ce jour, se privent de toute activité corporelle. On le prouve troisièmement, par saint Grégoire (épitre 3, livre X1) où il réfute explicitement cette erreur en disant même que « c’est l’antichrist qui renouvelé le culte du sabbat. » On le prouve quatrièmement parce que le sabbat était la cérémonie juive principale de l’ancien testament, Colossiens 11 : « Ou les néoménies, ou les sabbats qui sont les ombres des choses futures, le corps du Christ. » Quand le Christ est venu, le sabbat a donc nécessairement pris fin.
À l’argument tiré des paroles de l’Exode XXX1, (le pacte est éternel) saint Augustin répond dans les questions sur l’Exode (questions 46, 124, 139). Il dit d’abord que le sabbat, le sacerdoce et les autres rites juifs étaient des pactes et des signes éternels parce qu’ils signifiaient des choses éternelles. Comme quand nous disons que Dieu est éternel, nous ne voulons pas dire que la syllabe dieu est éternelle, mais que ce qu’elle signifie est éternelle. Il répond ensuite que le sabbat et les autres cérémonies étaient dites éternelles parce qu’elles ne furent pas commandées aux Juifs jusqu’à un jour déterminé, comme quand on disait que celui qui touchera un mort sera impur jusqu’au soir; mais qu’elles le furent aussi longtemps que le Dieu l’aurait voulu, et donc éternellement de la part de ceux qui ne pouvaient pas les omettre de leur propre volonté.
Que le sacerdoce d’Aaron et les autres cérémonies ne devaient pas durer éternellement, mais devaient être changées par Dieu, le prouve saint Augustin par le psaume C!X : « Le Seigneur l’a juré et ne s’en repentira pas : tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech. » Car, quand on dit du sacerdoce du Christ que Dieu ne s’en repentira jamais, on laisse assez clairement entendre qu’il s’est repenti du sacerdoce d’Aaron, c'est-à-dire qu’il a décidé de le changer. Car, en Dieu il n’y a de la repentance qu’au sens métaphorique. Il change des choses comme font ceux qui se repentent d’avoir certaines choses.
Nous pouvons ajouter que les cérémonies judaïques étaient dites éternelles non pas au sens absolu du terme, mais tant que durerait le statut de cette république. C’est ce qu’explique le Seigneur quand il ajoute pour vous, pour vos générations, pour les fils d’Israël. Comme dans Exode X11 : « Vous célébrerez ce jour solennel, dans vos générations, d’un culte sempiternel. » On a des choses semblables sur le sacerdoce dans l’Exode XXV111, et sur le sabbat Exode XXX1.
La seconde proposition. Les fêtes des chrétiens ne sont pas célébrées seulement pour des raisons d’ordre et de police, mais pour célébrer un mystère. Et les jours saints sont plus saints que les autres, et sont des parties du culte divin. Cette proposition est contre la deuxième et la troisième erreur, car la troisième est presque semblable à la deuxième. On le prouve d’abord par le jour du Seigneur. Car, autant nous que les hérétiques, nous célébrons le jour du Seigneur. Et il est certain que ce jour est célébré en mémoire de la résurrection du Christ, comme saint Augustin le dit (épitre 1l9), et comme le reconnait Calvin lui-même (livre 2, chapitre 8). On ne célèbre donc pas les fêtes seulement pour des raisons d’ordre et de police, mais pour des raisons de signification mystique. Calvin, en effet, répond à cette objection qu’il dit avoir été faite par les siens, qui marmonnent souvent que l’observation du dimanche appartient à la distinction des jours prohibée par saint Paul, que ce jour a été choisi parce que c’est en ce jour que le Christ est ressuscité. Car, comme avec la résurrection du Seigneur ont cessé toutes les cérémonies juives, ce jour nous rappelle que nous ne devons plus adhérer aux ombres et aux figures.
Mais cette réponse n’est pas suffisante. Car, si nous célébrons ce jour parce qu’il nous rappelle que les ombres judaïques ont cessé, nous le vénérons donc à cause d’une signification. Car, si ce jour n’avertit qu’en signifiant et en représentant, la signification, et la distinction des jours n’est pas enlevée mais changée. De plus, le jour du Seigneur, comme l’enseigne saint Augustin (livre 22, chapitre 30 de la cité de Dieu), n’est pas seulement une mémoire de la résurrection, mais il préfigure aussi la vie bienheureuse. Je réponds donc à la deuxième objection que l’église ne se soumet pas à la servitude de ce jour, et qu’il ne faut pas lui reprocher d’avoir fait sienne un autre jour. Et cette réponse démontre clairement que Calvin admet que même chez les siens les fêtes sont célébrées à cause de leur signification; qu’il a voulu abroger le jour du Seigneur, mais qu’il n’a pas osé parce que cette vérité était trop enracinée et stabilisée.
On le prouve, en second lieu, parce que, autrement, il faudrait enlever tous les jours solennels de la nativité du Christ, de sa passion, de sa résurrection, de son ascension, et de la pentecôte qui descendent de la tradition apostolique, et qui ont été observés dans toute l’église, comme le note saint Augustin (épitres 118 et 119), et que même les adversaires célèbrent. Or, il est certain que ces jours ne sont pas observés pour des raisons d’ordre ou de police, mais pour des raisons de signification. Car, s’ils avaient été observés seulement pour des raisons d’ordre, ils auraient été témérairement constitués.
Car quel est l’ordre qui veut qu’entre le jour de la passion et celui de la résurrection il n’y ait pas un jour intermédiaire; qu’entre la résurrection et l’ascension il y en ait quarante, qu’entre l’ascension et la pentecôte il y en ait dix, qu’entre la pentecôte et Noël il y ait plus que six mois ? De plus, si ce n’est que pour des raisons d’ordre que nous célébrons les fêtes, pourquoi tenons-nous compte de la lune pour trouver les fêtes mobiles ? Ensuite, pourquoi ces jours portent-ils les noms de Noël, Pâques, Ascension, s’ils ne signifient rien de sacré. Enfin, les pères enseignent ouvertement qu’on célèbre ces fêtes pour signifier les mystères de la rédemption, et les représenter par un rite externe. Voir saint Augustin (épitre 119, et dans le psaume CX) où il parle longuement des mystères de Pâque et des autres fêtes.
À la troisième objection on prouve la même chose par le fait bien attesté que les jours de fête sont, par les pères, appelés saints, sacrés, mystiques, et qu’il faut observer religieusement ces jours qui ne sont pas semblables aux jours ordinaires. Saint Ambroise (sermon 62) dit : « Le dimanche est pour nous vénérable et solennel. » Saint Augustin (dans la préface de son épitre sur Jean) : « Car maintenant nous est présentée à tour de rôle la solennité des jours sacrés. » Le même (livre 22, chapitre 30 de la cité de Dieu) : « Le jour du Seigneur a été consacré par la résurrection du Christ. » Et (au livre 20, chapitre 21 contre Faust), il écrit : « Le peuple chrétien célèbre, avec une religieuse solennité, les mémoires des martyrs. » Et, dans le sermon 251 : « Les apôtres ont statué que nous devions observer le jour du Seigneur avec une religieuse solennité. » Et Léon 1 (sermon 4 sur le carême) : « Quand nous sommes sur le point d’entrer dans les jours mystiques. »
Quatrièmement, si les jours de fête ne se distinguaient des autres que pour des raisons d’ordre, tous les jours de fête seraient égaux, et, puisque les raisons pour les célébrer seraient les mêmes, aucun ne serait plus grand qu’un autre. Mais il n’en pas ainsi. Car, saint Ignace (dans son épitre aux Magnésiens) appelle le jour du Seigneur le jour royal, et le plus éminent de tous. Léon (sermon 12 sur le carême), appelle le jour de Pâque la fête la plus grande de toutes. Saint Grégoire de Naziance (sermon 2 sur pâque), dit que Pâque est la fête des fêtes et la célébrité des célébrités, et qu’elle est plus grande que toutes les autres, comme le soleil est plus grand que toutes les étoiles. Et (dans le sermon sur la mort de son père), il dit que le jour de pâque est le roi des jours. Saint Jean Chrysostome (dans son homélie sur saint Philogonie), appelle le jour de Noël la plus grande fête du Christ, et la métropole des fêtes.
On le prouve par une raison tirée de l’Écriture. L’observation des fêtes qui est prescrite (Exode XX) appartient au culte de Dieu, car c’est un précepte de Dieu, et un précepte de la première table. Mais, d’une certaine façon, ce précepte est naturel, et appartient à nous, comme les adversaires le concèdent. Nous devons donc avoir aussi d’autres jours dont l’observation appartient au culte de Dieu. Or, nous n’avons pas d’autres fêtes que des jours du Seigneur, pâque, pentecôte, etc. Donc, leur observation est un culte de Dieu saint et religieux. Car, même si la détermination de tel ou tel jour a été faite par les hommes, la substance elle-même de la fête a été commandée par Dieu dans la première table.
On le prouve enfin par cette raison. En naissant, le Christ a consacré la crèche, en mourant, il a consacré la croix, en ressuscitant il a consacré le sépulcre d’où il est sorti. Pourquoi n’aurait-il pas consacré le temps, c’est-à-dire les jours où il est né, où il a souffert, où il nous fut rendu après avoir vaincu la mort ? Pourquoi, plus que tous les autres, le jour où Jésus est ressuscité est-il appelé saint ? De plus, si les temples et les autels sont appelés maisons de Dieu et lieux saints, parce qu’ils sont consacrés à Dieu, pour qu’en eux, on rende un culte à Dieu, pourquoi ne seront-ils pas saints et sacrés les jours qui sont consacrés au culte divin ?
Les arguments ne concluent pas non plus en sens contraire. Au premier, tiré de Romains XV, il y a trois interprétations. La première, celle de Théodoret, de Theophylactus, et peut être aussi de saint Jean Chrysostome. « On fait une distinction entre un jour et un jour » C’est-à-dire qu’à un certain jour, l’un s’abstient de la viande de porc, et des autres mets prohibés par la loi mosaïque, alors qu’un autre s’en abstient à tous les jours, ou ne s’en abstient jamais. Mais cette interprétation ne plait guère, car les mets que la loi déclarait impurs ne pouvaient jamais être mangés. Voilà pourquoi il n’est pas vraisemblable que, parmi les judaïsant, il y en ait eu quelques-uns qui s’abstenaient de temps en temps de certains mets, et tantôt ne s’en abstenaient pas. Mais cette interprétation ne rend pas, non plus un plus grand service aux adversaires.
L’autre interprétation de ce passage est celle d’Origène et d’Ambroise, d’Oecumenius, de Primasius, et d’Anselme. Voici quel est pour eux le sens : quelques-uns jeûnent à certains jours, d’autres jeûnent à tous les jours; les uns et les autres font bien. Voilà l’interprétation littérale et la vraie, et c’est celle que nous aimons davantage. La troisième est celle de saint Jérôme (dans son livre 2 contre Jovinien). Il dit que saint Paul parle des fêtes des Juifs et que le sens est le suivant : un fait une distinction entre un jour festif et un jour profane selon la loi; un autre considère chaque jour comme profane, en tant qu’appartenant à la loi des Juifs. Cette interprétation ne me semble pas littérale, parce que tous les anciens qui commentèrent ce texte l’ont entendu dans le sens de jeûne, non de fête, et parce que l’apôtre avait entrepris une dispute sur les aliments. Et aussi parce que, après avoir dit « un autre juge chaque jour », il ajoute : que chacun abonde dans son propre sens. Ce qu’il n’aurait certes pas dit s’il avait été question des fêtes des Juifs, qu’il était déjà mal d’observer encore.
Mais si on l’admet à cause de l’autorité de saint Jérôme, je dirai que l’apôtre ne parle pas des fêtes des chrétiens, mais seulement des fêtes des Juifs. Car, quant à ce qui a trait aux fêtes chrétiennes, ce même Paul faisait la distinction entre jour et jour puisqu’il célébrait la pentecôte, comme il est dit dans les actes XX, et donc aussi Pâque. Car, comme Épiphane le déduit dans l’hérésie 75, sans pâque, la pentecôte n’est rien.
Calvin insiste. Saint Paul semble blâmer la distinction entre les jours comme il blâmait la distinction entre les mets. Mais, comme la distinction entre les mets n’existe pas dans le nouveau testament comme elle existait dans l’ancien, la distinction des jours n’existe pas, elle on plus, de la même façon. Je réponds que saint Paul a blâmé la distinction des jours comme il a blâmé la distinction des mets. Mais il s’agissait des jours de fête selon la loi mosaïque.