Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 18)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais on nous rétorque que Moïse est appelé prêtre parce qu’il était premier-né, comme on lit au livre 2, chap 8 des Rois que les fils de David étaient prêtres. Au contraire. Si, en ce lieu, ont appelait prêtres des premiers-nés, Samuel lui-même qui était un premier né aurait été appelé prêtre. Ce que ne fit pas David, car il savait que Samuel avait été un juge et non un prêtre. Il ne faisait pas partie de la famille d’Aaron, mais de celle de Coré, son cousin germain (1 Paralipomen 6). Que Moïse ait été vraiment et proprement un prêtre, le livre de l’Exode (28, 29) nous le montre clairement. Nous le voyons là exercer toutes les fonctions sacerdotales. En effet, il sacrifie, enseigne, consacre des vêtements, et qui plus est, oint et initie des pontifes et des prêtres. Que Moïse était pontife tous les anciens l’enseignent. Philon dans le livre 3 de sa vie de Moïse, saint Grégoire de Naziance dans le discours qu’il a fait en présence de saint Grégoire de Nysse, saint Augustin dans le psaume 98, saint Jérôme dans son livre contre Jovinien, dans lequel il montre que Samuel ne fut pas un prêtre.

Le second témoignage nous le tirons du Dutéronome 17, où est présentée une règle générale : « Si tu te rends compte qu’il t’est difficile de porter un jugement sur telle ou telle cause, telle ou telle lèpre, et que les opinions varient dans ta maison, lève-toi et monte au lieu que le Seigneur ton Dieu a choisi, tu viendras voir un prêtre de la tribu de Lévi et un juge qui sera en fonction à ce moment, et tu leur demanderas de te montrer la vérité du jugement. Et tu feras comme te diront ceux qui président dans le lieu que le Seigneur a choisi. Ils t’enseigneront selon la loi de Dieu, et tu suivras leur sentence, et tu ne t’en détourneras ni à gauche ni à droite. Celui qui, par orgueil, ne voudra pas obéir à la décision du prêtre, ministre du Dieu très haut, sera condamné à mort par le juge. » Ce passage montre clairement que ceux qui doutent ne sont pas renvoyés à leur esprit propre, mais à un juge vivant, le prêtre suprême.

Mais Brentius fait l’objection suivante. Ce précepte est conditionnel, parce qu’on y dit : « Tu feras ce que te diront ceux qui président dans le lieu, et ils t’enseigneront d’après sa loi ». Ce texte semble laisser entendre qu’on ne doit s’en terni au jugement du prêtre que s’il présente un témoignage de la loi. Je réponds que ce « ils t’enseigneront » n’existe que dans l’édition de la vulgate que les luthériens n’acceptent pas; que ces mots n’évoquent pas une condition, mais une assertion ou une promesse. Car, il n’a pas voulu dire : Tiens-toi-s-en au jugement du prêtre s’il enseigne selon la loi, car ils auraient été encore plus perplexes qu’ils ne l’étaient auparavant. Et ils n’avaient pas de raison de se rendre chez un prêtre s’ils étaient capables par eux-mêmes de juger leur cause avec la loi de Dieu. Ce n’aurait pas été alors le prêtre qui aurait été juge, mais eux-mêmes, puisqu’ils auraient eu à juger le jugement du prêtre. Ce n’était donc pas une condition, mais une promesse. Car Dieu veut sécuriser le peuple qui acquiesce au jugement du prêtre. Et c’est ce qu’il fait quand il ajoute qu’il jugera conformément à la loi de Dieu.

Brentius a une autre objection à faire. Dans ce passage, ce n’est pas seulement à un prêtre, mais à un juge que sont envoyés ceux qui doutent. Or, le juge était un prince politique. Je réponds que par juge on peut entendre ici le prince des prêtres. Car, en hébreu, on a « monte vers des prêtres et un juge ». C’est comme si il disait : monte au conseil des prêtres, et à leur prince, le souverain pontife. Je dis, en deuxième lieu, que si nous entendons par juge un prince civil, nous aurons affaire à des fonctions distinctes. Car, au prêtre, est attribuée la sentence définitive, et au juge l’exécution dans le cas des contumaces. C’est bien ce qui est écrit : « l’orgueilleux qui ne voudra pas obéir au commandement du prêtre mourra d’un décret du juge ».

On nous fait une troisième objection. Il n’est pas question ici de doutes religieux, mais politiques. Je réponds que c’est faux. Car la loi est générale, et elle porte sur tous les doutes qui viennent de la loi. De plus, l’occasion de cette loi fut l’adoration de dieux étrangers, comme on le voit au début du chapitre : servir d’autres dieux c’est être contre la religion.

Le troisième témoignage vient de l’Ecclésiastique 12 : « Les paroles des savants sont des stimuli, comme des clous fixés dans le ciel, des paroles de maîtres données par un pasteur unique. Ne cherche rien de plus, mon enfant ». Salomon enseigne qu’il ne faut pas rechercher davantage, mais donner son assentiment quand la sentence est portée par le pasteur suprême, surtout parce qu’il est accompagné du conseil des sages. Si ces choses-là sont dites du prêtre de l’ancien testament, on peut d’autant plus les dire du prêtre du nouveau testament, lui qui a reçu de Dieu des promesses beaucoup plus grandes.

Le quatrième témoignage est d’Aggée 2 : « Le Seigneur des armées a dit ces choses : interroge les prêtres au sujet de la loi » (Malachie). « Les lèvres du prêtre garderont la science, et c’est de sa bouche qu’on s’informera de la loi, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées ». Ces paroles nous font comprendre qu’il ne revient pas aux hommes privés de juger du sens de la loi de Dieu, mais au prêtre, parce que, étant l’ange, c’est-à-dire l’envoyé de Dieu, c’est à lui que revient le devoir d’expliquer la parole de Dieu.

Et enfin ce denier témoignage qui nous vient du livre 2, chap 19 des paralipomènes. Voici ce que dit aux prêtres le très bon roi Josaphat : « Toute cause qui viendra vers vous de la part de vos frères qui habitent dans leurs villes, à chaque fois qu’il sera question de loi, de commandement, de cérémonies, et de justification, jugez la dans le Seigneur, pour qu’ils ne pèchent pas. Amarias, votre prêtre et votre Pontife présidera dans les choses qui se rapportent à Dieu. Et Zabadias, fils d’Ismaël, qui est chef dans la maison de Juda, présidera sur les fonctions qui relèvent du pouvoir royal. » Vous voyez ici que le roi indique clairement ce qui relève du pouvoir royal et qu’il attribue au seul pontife la solution des doutes qui proviennent de la loi.

CHAPITRE 5 On prouve la même chose avec le nouveau testament.

Venons-en maintenant au nouveau testament. Le premier témoignage vient de Matthieu 16 : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, etc ». Car on n’entend pas seulement, par ces clefs, le pouvoir d’effacer les péchés, mais tous les liens, tous les empêchements sans la rémission desquels on ne peut pas entrer dans le royaume des cieux. C’est une promesse générale, car Jésus n’a pas dit « tout ce qui », mais « tout ce que », pour que nous comprenions que ce sont tous les nœuds qui peuvent être dénoués par Pierre et ses successeurs, soit en dispensant des lois, soit en relâchant les punitions des pécheurs, en définissant des dogmes, ou en mettant fin à des controverses. Mais nous en dirons davantage sur ce sujet dans le livre sur les souverains pontifes.

On peut trouver un autre témoignage dans Matthieu 18 : « S’il n’écoute pas l’église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain ». Il est à signaler ici que le Seigneur parle des injures que quelqu’un reçoit d’un autre. Mais, à plus forte raison, peut-on penser qu’il parle des injures qui se font envers toute l’Église, et envers Dieu lui-même, comme est l’hérésie. Car celui qui a ordonné de présenter un adultère au jugement de l’Église, ordonne certainement la même chose pour un hérétique. Or, il n’est pas possible que quelqu’un soit amené devant l’assemblée de tous les fidèles. Par le nom d’Église ont doit donc entendre les prélats, comme l’expose saint Jean Chrysostome, ou, comme d’autres le veulent, l’assemblée des prélats. L’homme ne parle, n’écoute que par sa tête, et pourtant, on dit que c’est l’homme qui parle et qui écoute; l’église, de même, parle et écoute par ses pasteurs. Si donc quelqu’un n’écoute pas l’Église, c’est-à-dire les pasteurs de l’Église, il doit être considéré comme un païen ou un publicain. Il s’ensuit donc que le jugement des pasteurs est le jugement ultime.

Troisième témoignage. Matth 23. « Sur la chaire de Moïse sont assis les Scribes et les Pharisiens. Ce qu’ils vous diront conservez-le et faites-le. Mais leurs œuvres ne les imitez pas ». Il y a ici trois choses à noter. D’abord, tout au long de ce chapitre Jésus a vilipendé les vices des Scribes et des Pharisiens. Et parce que les faibles pouvaient en conclure qu’on ne doit pas croire les prélats parce qu’ils vivent mal, il a voulu, dès le début du chapitre, enseigner clairement qu’on doit suivre leur doctrine, en dépit de leur mauvaise vie. Ensuite, notons avec saint Cyprien, livre 4, épitre 9, que jamais le Seigneur ou les apôtres ne fait des reproches aux pontifes ou aux prêtres des Juifs en leur donnant le nom de prêtres ou pontifes, mais en les appelant scribes et pharisiens. Pour ne pas sembler critiquer la chaire ou le sacerdoce, et pour que nous comprenions qu’il faut toujours rendre honneur au sacerdoce et au pontificat, même si la personne qui siège dans la chaire de vérité est moralement moins bonne. Ce passage nous montre que les hérétiques de notre époque qui insultent et bafouent les prêtres et les évêques, et le souverain pontife lui-même, n’ont rien en commun avec les mœurs du Seigneur et des apôtres.

La troisième chose à noter est que ce que le Seigneur dit de la chaire de Moïse doit s’entendre à plus forte raison de la chaire de Pierre. Car c’est ainsi que les anciens l’ont compris, et surtout saint Augustin dans son épitre 165 « Même si dans cet ordre des évêques, qui va de Pierre à Athanase, qui occupe maintenant la même chaire, un traître parvenait à s’infiltrer, cela n’affecterait ni l’Église ni les chrétiens innocents, auxquels le Christ a dit, en prévoyant les mauvais préposés : faites ce qu’ils disent, ne faites pas ce qu’ils font. »

Le quatrième témoignage est celui de saint Jean, à la fin de son évangile. « Simon Pierre, pais mes brebis ! » Ici aussi, il faut noter trois choses. D’abord, ce qu’il a dit à Pierre, il l’a dit aussi à ses successeurs. Car Jésus n’a pas voulu pourvoir à son Église pendant vingt-cinq ans seulement, mais tant que durerait le monde. Ensuite, ce « pais » s’entend principalement de la doctrine, car c’est ainsi qu’on nourrit des brebis rationnelles. Jérémie 3 : « Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur, qui vous paîtront de science et de doctrine ». Enfin, ce « brebis » signifie tous les chrétiens. Celui qui ne veut pas être nourri par Pierre ne fait pas partie du troupeau du Christ.

Il s’ensuit que Pierre et ses successeurs ont reçu comme mission particulière d’enseigner tous les chrétiens. On ne peut comprendre mieux la signification de ces paroles qu’en disant qu’a été confiée à Pierre et à ses successeurs la charge d’enseigner ce que l’on doit croire comme doctrine de foi. Car si on ne voit dans ce passage que des prédicateurs, ce précepte ne pourra jamais être observé. Le pape ne peut pas, en effet, prêcher à tous les chrétiens; et il n’est pas nécessaire qu’il le fasse puisque, dans toutes les églises, il y a des prédicateurs.

Si on entend ce passage au seul sens de commentaires sur la sainte Écriture, à à savoir que ceux que le pape ne peut pas rejoindre par la prédication orale, il doit leur donner un enseignement écrit, ce serait faire un grave reproche à plusieurs saints souverains pontifes qui n’ont rien fait de tel. Le Seigneur parle donc d’une chaire particulière d’enseignement pour toute l’église, qu’il a établie pour que tous puissent croire. C’est de cette façon qu’a compris ce passage saint Jérôme dans sa lettre au pape Damase au sujet du mot hypostase. Dans cette lettre, il demande au souverain pontife une explication sur une controverse en matière de foi. « Demande avec instance au pasteur, dit-il, un secours pour les brebis ».

Le cinquième témoignage est de Luc 22 : « j’ai demandé pour toi que ne défaille pas ta foi. Et toi, quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères ». De ce passage saint Bernard déduit que le pape, quand il enseigne du haut de sa chaire de vérité, ne peut pas errer (épitre 90 à Innocent), et avant lui Lucius 1 dans son épitre 1 aux évêques espagnols et gaulois, Félix 1 dans son épitre à Benignun, Marcus dans son épitre à Athanase, Léon premier, sermon 3 sur son élévation pontificale, Léon 1X, dans son épitre à Pierre d’Antioche, patriarche, Agathe, dans son épitre à l’empereur Constantin, qui a été lue au quatrième concile, art 8, et a approuvée par tout le concile, Pascal11, dans le concile romain, d’après la chronique de l’abbé Uspergensem. Auxquels j’ajoute, que les hérétiques le veuillent ou non, Innocent 111, chapitre « majores » du baptême et de son effet. Il est certain que si le Pontife romain ne peut pas errer quand il enseigne du haut de sa chaire de vérité, il faut accepter son jugement; et c’est lui qui doit être le juge suprême.

Le sixième témoignage vient des actes des apôtres 15. Car, nous lisons là que, quand s’est posée une grave question au sujet de la foi, à savoir si les païens convertis devaient observer la loi de Moïse, on n’a pas renvoyé chacun à son propre jugement, mais à un concile tenu à Jérusalem, présidé par Pierre. C’est Pierre qui a parlé d’abord au nom de tous, et ensuite Jacques (en sa qualité d’évêque de Jérusalem), a confirmé la décision de saint Pierre. Et on a mis fin à ce différend en disant : « Il a paru bon au saint Esprit et à nous ». Ce texte démontre clairement que la sentence d’un concile présidé par Pierre est la sentence du Saint Esprit. Et, à la fin du même chapitre, nous lisons que, partout où il allait, saint Paul avait coutume d’ordonner qu’on observe le décret de ce concile, c’est-à-dire qu’on l’accepte, sans porter de jugement sur cette décision de l’Église

Le septième passage est dans l’épitre aux Galates, chapitre 2 : « Je suis monté à Jérusalem avec Barnabée, j’ai parlé de l’évangile que je prêche aux Gentils en particulier à ceux qui semblaient être quelqu’un, pour ne pas avoir couru en vain, et pour ne pas courir en vain dans le futur ». Quels étaient ceux qu’il allait rencontrer, le texte l’indique plus bas, ce sont Pierre, Jacques et Jean. Expliquant ce texte, Tertullien (livre 4 de contre Marcion b), saint Jérôme (dans son épitre 89 à Augustin, qui est la onzième des épitres de saint Augustin), saint Augustin (dans son livre 28, chap 4 contre Faust) affirment éloquemment que l’Église n’aurait pas cru à Paul si son évangile n’avait pas été confirmé par Pierre. C’était donc à Pierre alors, et à ses successeurs aujourd’hui, qu’il revenait et qu’il revient de juger de la doctrine de la foi.

Le huitième témoignage est dans les Corinth 1, 12 : « À l’un est donné par l’Esprit un discours de sagesse, à un autre l’interprétation des discours, à un autre les prophéties… » Ici, il est dit clairement que n’a pas été donné à tous le don d’interpréter les écritures. C’est ce qu’enseigne saint Pierre (2,1) : « toutes les prophéties de l’Écriture ne relèvent pas d’une interprétation personnelle ». On ne peut, en effet, sans le don surnaturel d’interprétation bien expliquer l’Écriture. Il découle clairement de ces textes que le juge du véritable sens de l’Écriture n’est pas un homme privé. Car, que fera-il celui qui n’a pas l’Esprit ? Et qui sera certain de posséder ce don, quand on sait qu’il n’est pas donné à tous, et qu’on ne sait pas à qui il est donné. Il nous reste donc à reconnaître pour juge la seule Église, dont on ne peut douter qu’elle possède l’Esprit de Dieu, qu’elle enseigne à ses fils sans erreur, étant la colonne et le firmament de la vérité. Même un Luther l’a reconnu dans son livre du pouvoir du pape : « D’aucun homme privé nous n’avons la certitude qu’il ait ou qu’il n’ait pas une révélation du Père. L’Église est celle sur laquelle on ne peut avoir de doute. » Or, l’Église ne parle pas autrement que par la bouche des pasteurs et des docteurs, et surtout quand ils sont réunis en concile général. Un concile, bien entendu, présidé ou confirmé par le Pape, qui mérite, pour cette raison, d’être approuvé.

Mais on dit : celui qui demande est certain de recevoir, car il est écrit : « Combien plus votre Père du ciel vous donnera-il le Bon Esprit si vous le lui demandez » (Luc 11). Et saint Jacques 1 : « Si quelqu’un d’entre vous sent le besoin de la sagesse, qu’il la demande au Dieu qui donne à tous abondamment ». Je réponds que dans ce passage et dans d’autres semblables, le Seigneur ne parle pas du don surnaturel d’interprétation, qui est une grâce donnée gratuitement, mais des vertus de foi, d’espérance, de charité et de sagesse, qui sont nécessaires au salut. Car comme l’enseigne saint Augustin (aux traités 73, 81 et 102) la prière ne demande infailliblement que ce qui est nécessaire ou utile au salut de celui qui prie. Or, le don d’interprétation, comme le don des langues et des miracles, et d’autres qui sont énumérés en cet endroit, ne sont pas toujours utiles à celui qui le possède.

Donc, comme nous ne pouvons pas toujours demander le don de parler en langues ou de faire des miracles, même s’il est écrit « il donne l’esprit bon à ceux qui le demandent », on ne peut pas, non plus, toujours demander le don d’interprétation. Car, autrement, il pourrait arriver que tout le corps ne soit qu’un seul membre, que tous soient des yeux ou des mains, contrairement à ce que dit l’Apôtre au chap 12 de l’épitre aux Romains, et au chapitre 12 de la première épitre aux Corinthiens. Mais même si c’était du don d’interprétation qu’il parle dans ce texte, on ne pourrait quand même pas être certain d’obtenir ce qu’on demande, car on n’est pas certain de bien demander. Il est écrit, en effet : « Vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal ». Et de plus, c’est le même Esprit que demandent les luthériens, les anabaptistes et les zwingliens. Comment expliquer qu’ils reçoivent des dons surnaturels d’interprétation différents et opposés les uns aux autres, si à ceux qui le demandent est donné l’Esprit Saint véritable et unique ?

Le neuvième témoignage vient de la lettre 1 de Jean : « Très chers, ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu, car beaucoup de pseudo prophètes sortiront dans le monde. » Il faut éprouver l’esprit privé des hommes pour savoir s’il est de Dieu. Car beaucoup ont l’Esprit saint à la bouche qui sont mus par l’esprit de vertige et de mensonge, comme il est dit dans rois 3, à la fin du deuxième chapitre, dans les paralipomènes 18, dans Isaïe 19 et 20. Le jugement privé ne peut donc pas être le juge. Comment pourrait-il être le juge puisqu’il a encore besoin d’être jugé ?

Voilà pourquoi si quelqu’un entend « ceci est mon corps » au sens de « ceci signifie mon corps », parce que l’Esprit saint le lui révèle ainsi, la question n’est donc pas tranchée définitivement. Car saint Jean nous enjoint d’éprouver cet esprit, pour savoir s’il est de Dieu ou s’il n’est pas plutôt un esprit de vertige. On ne peut pas le prouver par l’Écriture, comme ils le veulent eux-mêmes, car il a des doutes sur le sens de ce passage. Il faut donc le prouver par la conformité à l’esprit de ceux dont on est sur qu’ils possèdent le vrai Esprit, comme sont les prélats assemblés dans un concile légitime. Car, on voit dans les actes 15 que le concile dit de lui-même : « il a semblé bon à l’Esprit saint et à nous ». Tel est aussi le pontife qui enseigne (ex cathedra) de sa chaire de vérité. Comme nous le démontrons, il est toujours dirigé par l’Esprit saint de façon à ne pouvoir errer. Tels furent les apôtres et les anciens fidèles; et il est certain qu’ils ont eu le Saint Esprit.

Calvin lui-même ne peut pas nier cela, lui qui (dans ses institutions 1chap 9, 1) raisonne de cette façon contre un Svencxfeldium qui ne voulait que le Saint Esprit pour juge, après avoir répudié les Écritures. Si cet esprit était bon, il serait le même que celui des apôtres et des premiers fidèles. Or, leur esprit ne voulait pas être juge au mépris des Écritures. C’est donc ainsi que nous argumentons contre Calvin et les autres hérétiques. Nous leur disons que si leur esprit était le bon, il serait le même que celui des apôtres et des premiers fidèles. Or, leur esprit ne voulait pas être juge, mais recourrait à Pierre et à un concile, et acquiesçait à leur sentence, comme nous l’avons montré plus haut dans les actes des apôtres 15. Il nous faut donc conclure que leur esprit qui se veut juge n’est pas le bon esprit.

CHAPITRE 6 On prouve la même chose par la pratique constante de l’Église

On le prouve en troisième lieu par la pratique constante de l’Église. Car, dans tous les siècles, de nouveaux doutes ont surgi dans l’Église. Ces doutes ont toujours pris fin de la même façon, à savoir par le jugement du pontife romain et des évêques qui l’accompagnaient. Il faut être fou et insolent pour prétendre que ce que l’Église universelle a toujours fait, dit ou écrit est incorrect, comme l’enseigne saint Augustin dans son épitre 118.

Il est à noter que nous ne disons pas que toutes les causes ont été jugées par les pontifes romains et par les évêques, mais par les pontifes et les évêques qui étaient alors avec lui. Car on n’a jamais fait de nouveaux papes ou de nouveaux évêques pour clarifier un doute. Nous disons cela à cause des confessionistes qui, dans la confession d’août art 28, professent que c’est aux évêques qu’il appartient de discerner le vrai du faux. Et quand nous leur avons demandé pourquoi ils n’acceptaient pas le concile de Trente, ils répondirent que les évêques de maintenant ne sont pas des évêques mais des ennemis de l’évangile. Les Ariens et les autres hérétiques ont dit la même chose des évêques de leur temps. Et, en dépit de tout cela, pendant quinze cents ans, les doutes sur la religion ont toujours été écartés par les évêques qui, quand ces doutes apparurent, étaient présents dans les églises selon la succession apostolique. Et ceux qui n’ont pas accepté leur décision ont toujours été considérés comme des hérétiques.

Au premier siècle de l’Église ---qui va de la naissance du Christ à l’année 100--, apparut la question des cérémonies de l’ancienne loi. Fallait-il, oui ou non, les faire observer par les Gentils convertis ? Et comme c’était dans l’Église que cette première question s’était posée, la première assemblée ecclésiale a été convoquée, présidée par Pierre, et tous acceptèrent la décision de ce concile (actes des apôtres, 15), dit de Jérusalem.

Au second siècle, se posa la question de la célébration de la pâque. Quelques-uns voulaient la célébrer, comme les Juifs, le quatorzième jour du mois, que ce jour tombe un dimanche ou pas, et d’autres, seulement le dimanche. Il est certain que pour régler cette question, aucun concile n’a été convoqué. Le pape Victor, seul, a tranché la question en menaçant d’excommunier toutes les églises d’Asie qui persisteraient dans leur erreur. Eusèbe de Césarée raconte toute cette affaire dans son histoire ecclésiastique, livre 5, chap 23. Par la suite, ceux qui n’obéirent pas au décret du pape furent déclarés non seulement excommuniés, mais hérétiques. Epiphane (hérésie 3), saint Augustin (hérésie 29) et Tertullien (de la prescription des hérétiques) rangent parmi les hérétiques les quatuordécimes.

Au troisième siècle, est née l’hérésie des novatiens. Ils niaient ceux-là que l’Église puisse absoudre les péchés de ceux qui étaient tombés après le baptême. La vérité fut expliquée par un concile romain présidé par le pape Corneille, comme le rapporte Eusèbe de Césarée en citant Ruffin au livre 6, chap 33 de son histoire. Et, à partir de ce moment, les novatiens ont toujours été tenus pour des hérétiques. Au même siècle est née la question de l’anabaptisme. Et comme même des catholiques hésitaient sur ce point, le pape Corneille décréta qu’il ne fallait pas rebaptiser ceux qui avaient été baptisés par des hérétiques, comme le rapporte Eusèbe de Césarée dans son histoire ecclésiastiqe, livre 7, chap 2. Et après lui, le pape Stéphane écrivit et prescrivit de ne pas rebaptiser ceux qui avaient été baptisés selon la formule de l’Église. De ce décret parle saint Cyprien dans son épitre à Pompée, et saint Augustin, au livre 5, chap 23 du baptême, et Vincent de Lérins dans son commonitorium.

Au quatrième siècle est née l’hérésie des Ariens, qui a été renversée par le concile de Nicée. Dans ce concile, il y eut 318 évêques, et ils ont été les seuls juges avec les prêtres Vittone et Vincentio, légats du siège romain, qui, avec l’évêque Hosius de Cordoue, présidaient au nom du pape Sylvestre. A la fin du concile, les évêques participants écrivirent au pape pour lui demander de confirmer ce concile. L’empereur Constantin, il est vrai, était présent, mais il n’agit jamais en juge. Ces choses sont racontées dans les tomes des concilcs, dans les histoires d’Eusèbe, de Ruffin, de Socrate, de Sozomène et de Théodoret.

Dans le même siècle, l’hérésie de Macédoine contre l’Esprit saint a été jugée et condamnée par le concile de Constantinople, confirmé par le pape Damase, comme l’atteste Photius dans son livre des sept conciles. Ce livre a coutume d’être placé au début du premier tome des conciles. Au cinquième siècle, l’hérésie de Nestorius a été condamnée par le premier concile d’Éphèse, présidé par saint Cyrille au nom du pape Célestin, comme l’atteste Évagre dans son livre au chapitre 4. Et peu après a été condamnée l’hérésie d’Eutychès au concile de Chalcédoine, en présence des légats du pape Léon, comme l’atteste Évagre, livre 2, chap 4. Une confirmation de ce synode a été également demandée au pape. Et parmi les signatures, on ne voit ni celle de l’empereur, ni celle d’aucun laïc. Que celles des ecclésiastiques. Voir le tome 1 et 2 des conciles, et le bréviaire des libérés.

Pendant le même siècle a été condamnée l’hérésie des pélagiens, celle que Luther semblait détester entre toutes. Mais, c’est par les pontifes romains qu’elle a été condamnée. Car Augustin s’exprime ainsi dans le livre 2, chap 50 des rétractations : « L’hérésie pélagienne, avec ses auteurs, a été condamnée par les évêques de l’Église de Rome, par Innocent d’abord, par Zosime ensuite, avec l’aide apportée par les conciles africains. ». Et, dans sa chronique, Prosper raconte qu’en 420, 217 évêques au moins se sont réunis à Carthage, et ont fait parvenir au pape Zozime leurs décrets synodaux. Après l’approbation donnée par le pape, l’hérésie pélagienne a été condamnée partout.

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