Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 171)
Au second texte tiré de l’épitre aux Galates, on peut répondre de deux façons. La première. Celle de saint Ambroise (Galates 1V) et de saint Augustin (enchiridion chapitre 79, et épitre 119, chapitre 7). Ils disent que l’apôtre ne parle pas de l’observation des fêtes, mais de l’observation vaine et superstitieuse des Gentils qui disaient : je ne partirai pas demain à cause de la position des étoiles; ou je ne planterai pas de vigne cette année, parce que c’et le jour intercalaire des années bi sextiles. La deuxième est celle de tous les grecs, de saint Jérôme et de saint Augustin. Ils disent que saint Paul parle des fêtes des Juifs. C’est aussi ce qu’il faut répondre à la troisième citation tirée de l’épitre aux Colossiens.
Et pourtant. Même si l’apôtre blâme directement les Juifs, il semble aussi blâmer en même temps ceux qui observent les jours et les années de la même manière que les Juifs. Et nous aussi nous faisons de même. Nous n’avons pas gardé l’observation de certains jours, mais nous l’ avons changée. De plus, saint Jérôme, en cet endroit, offre deux solutions qui semblent nous être toutes les deux contraires. La première : pour qu’une congrégation anarchique de fidèles ne diminue pas la foi dans le Christ. C’est pour cette raison que des jours ont été constitués : pour que nous restions toujours ensemble dans une seule prière et une seule foi. Non pas pour que soit plus important le jour où nous nous rassemblons, mais pour que, quel que soit le jour où nous nous rassemblons, la joie augmente à la vue de tous et de chacun. La seconde. Tous les jours sont égaux, mais à cause des séculiers, il a fallu déterminer certains jours où on devait se rassembler en église.
Je réponds de deux façons à la première. La première. Avec saint Augustin contre Adimante, chapitre 16) : « Eux les observaient servilement, sans comprendre les choses dont ils étaient des significations et des représentations. C’est ce que reproche l’apôtre aux Juifs et à tous ceux qui servent la créature au lieu du Créateur. Car, nous aussi, les chrétiens, nous célébrons solennellement le dimanche et pâque, et les autres jours de fête. Mais parce que nous comprenons leur raison d’être, ce ne sont pas des temps que nous observons, mais les choses qui sont signifiées par ces temps. » Et il donne pour exemple quelqu’un qui offre un livre à un paysan et une cithare à un avocat, tout en sachant très bien le premier ne peut pas lire, et l’autre jouer de la cithare.
Je réponds, en second lieu, qu’il y a une grande différence entre les fêtes des Juifs et les nôtres. Car, après le Christ, les fêtes juives ont une fausse signification; les nôtres une vraie. Car, leur fin première était de signifier des choses futures, comme le dit saint Paul dans l’épitre aux Colossiens 11. La fin première de nos fêtes est de reconnaitre les bienfaits de Dieu, pour lesquels chacune de ces fêtes est instituée en particulier. De plus. Chez les Juifs, le précepte portait d’abord et avant tout sur l’absence d’actions physiques. Pour nos jours de fête, la partie principale du précepte porte sur le divin sacrifice. L’abstention des œuvres serviles ne nous est commandée que pour ne pas nous distraire des louanges divines. Nos fêtes succèdent donc aux fêtes des Juifs, non comme un fils à son père, dans la même hérédité, mais comme la lumière à l’ombre, l’exemplaire à la figure, les choses spirituelles aux choses charnelles.
Aux premières paroles de saint Jérôme je dis que, dans sa première réponse, il a donné deux causes aux fêtes des chrétiens. Une première. Pour que nous honorions la résurrection du Christ et les autres mystères. Vu sous cet angle, on ne peut nier que le jour de pâque soit plus célèbre que les autres jours. Une autre, pour que nous ayons un jour déterminé pour des raisons d’ordre. Et, vu sous cet angle, un jour n’est pas plus célèbre qu’un autre. À ses secondes paroles, je dis que quand, dans sa deuxième réponse, il a dit que, pour les chrétiens, tous les jours étaient égaux, il ne parlait pas de tous les jours au sens strict et dans l’absolu, mais seulement de l’essence de la fête, et en faisant abstraction de la loi de l’église. Car, comme il le dit lui-même, un chrétien peut, à chaque jour, avoir le dimanche, pâque ou la pentecôte, si à chaque jour il écoute la sainte parole, communie au corps du Seigneur, médite sur les divins mystères, et, après avoir mis de côté les œuvres serviles, ne vit que pour Dieu. Bien plus, telle devrait être la vie des clercs et des religieux, pour lesquels tous les jours sont des jours fériés.
Cela, les Juifs ne pouvaient pas l’avoir, car il ne leur est pas permis d’immoler à chaque jour l’agneau pascal, ou d’ériger des tabernacles, ou d’autres choses semblables. Cette égalité-là cohabite, chez les chrétiens avec l’inégalité des jours, tant par le précepte de l’église qui détermine un jour, que par la signification et la représentation des mystères. Car, le jour dominical représente la résurrection, ce que ne font pas les autres jours. À l’objection tirée des pères, je réponds que les pères parlent du sabbat proprement dit, du septième jour, non d’un sabbat qui signifie toutes les fêtes. Car les pères disent que ce sabbat avait été commandé charnellement, le nôtre spirituellement. Mais, de ce que nous ne devons pas célébrer le sabbat à la lettre, dans un rite externe, il ne s’ensuit pas que nous ne devions pas observer le dimanche, et les autres fêtes chrétiennes. Bien plus, dans la même épitre 119 où il dit que le sabbat nous a été commandé spirituellement, saint Augustin ajoute que nous devons célébrer le jour du Seigneur par un rite externe.
La troisième proposition. L’observance de certains jours de fête est licitement prescrite dans l’Église par une loi obligeant en conscience, même en face d’un scandale ou d’un mépris. Cette proposition est contre les hérétiques de notre temps. Mais avant d’en faire la preuve, il faut d’abord noter que, par la loi des fêtes, deux choses sont prescrites. La première. Que tous soient présents au sacrifice de la messe. La seconde. Qu’on s’abstienne d’œuvres serviles. Nous adversaires reconnaissent que l’une et l’autre de ces choses est requise à l’observation d’une fête chrétienne. Car, même s’ils condamnent la messe en tant qu’elle est un sacrifice, ils admettent quand même qu’aux jours de fête, il faut venir à l’église, et être présent au mystère de la cène sacrée. Et, même s’ils niaient cela, on pourrait le prouver facilement par saint Justin (fin de la deuxième apologie), Palladieus (chapitre 69 de son histoire lausiaque), saint Jérôme, dans sa vie de Paula, et d’autres aueurs.
Pour la même raison, ils admettent qu’un jour de fête requiert l’abstention d’œuvres serviles. Et, s’ils le niaient, on pourrait le prouver par saint Jérôme (dans son épitre à Eustochius sur la conservation de la virginité) où il dit que les moines de son temps avaient coutume de travailler de leurs mains tous les jours, sauf le dimanche ou les jours de fête. Saint Augustin (sermon 251) et saint Grégoire (livre 11, épitre 3) disent que, pendant les jours de fête, il faut s’abstenir de tout travail corporel.
Il faut noter, ensuite, qu’une œuvre servile peut être prise dans trois sens. Il y a certaines œuvres par lesquelles l’homme se met au service de ses cupidités, et qui sont des péchés. Ce n’est pas ce qu’on appelle œuvres serviles, mais métaphoriquement seulement. Car, elles ne sont pas propres à des serviteurs, mais communes à tous, et surtout aux riches et aux nobles qui dominent les autres. Elles ne sont pas non prohibées par un précepte spécial, mais par tous les préceptes en même temps.
Il y a des œuvres par lesquelles l’homme sert Dieu, comme l’immolation du sacrifice, l’oblation de l’encens et d’autres semblables. Ces œuvres sont serviles mais en même temps royales, car servir Dieu c’est régner. Ces œuvres-là non seulement elles ne sont pas prohibées le dimanche, mais elles sont même prescrites les jours de fête. Il y a d’autres œuvres avec lesquelles l’homme se met au service de l’homme, et qui se rapportent directement à ceux que nous appelons serviteurs, tels que sont les travaux mécaniques, d’agriculture etc.
Ce sont ces travaux-là qui sont proprement dits serviles et qui sont interdits aux jours de fête. Il est, troisièmement à noter que, même si seuls ces travaux sont interdits les jours de fête, certains travaux spirituels et libéraux sont interdits, et certains travaux corporels sont permis. Les travaux libéraux qui sont interdits les jours de fête sont au nombre de quatre : faire du négoce, plaider des causes, juger un procès, et faire un serment solennel en cour, sauf pour raison de paix ou d’autre nécessité.
Les choses corporelles qui sont permises sont aussi au nombre de quatre. Celles qui sont spirituelles ou qui se rapportent aux œuvres de religion. Comme par exemple, sonner les cloches, et autrefois tuer les brebis et les bœufs pour le sacrifice. Matthieu X11 : « Les prêtres, dans le temple, violent le sabbat sans crime. » De même, il est permis de lire ou d’écrire pour préparer un sermon. Mais, il n’est pas permis de transcrire des livres sans nécessité pour de l’argent.
Deuxièmement, des œuvres sont permises qui par elles-mêmes ou pour le salut des autres sont nécessaires, comme le travail des pharmaciens, des chirurgiens, des cuisiniers. Comme il était permis autrefois aux Juifs, le sabbat, de tirer leurs ânes d’une fosse (Matt X11), et de les conduire à une fontaine pour boire. Les œuvres confiées aux prélats.
Quatrièmement, les œuvres qu’on a coutume de considérer comme licites. L’Église n’a jamais interdit aussi sévèrement que les Juifs les œuvres serviles le dimanche et les jours de fête. Et la raison en est que l’abstention d’œuvres serviles était, pour les Juifs, la figure de choses futures. Or, pour bien signifier, les figures doivent être exactes. Notre vocation, même si elle signifie aussi quelque chose de futur, ne trouve pas là sa fin principale, laquelle est plutôt de ne pas empêcher les œuvres spirituelles.
On prouve maintenant la proposition par tous les arguments par lesquels nous avons prouvé ailleurs que les préceptes de l’Église obligent en conscience. En second lieu, le droit divin prescrit que quelques jours de fête doivent être observés. Et cependant, aucun jour n’a été déterminé de droit divin. Voilà pourquoi il y a du y avoir dans l’église un pouvoir un pouvoir de déterminer certains jours, et obliger à les observer. Si la détermination de jours faite par l’Église n’oblige pas, les fidèles pourront ne pas observer le dimanche, Pâque, ni aucune autre fête. Or, les fêtes doivent être communes à toute l’Église; et il ne peut y avoir de communion qui ne soit pas planifiée par l’autorité publique.
Troisièmement. Mardochée et les autres juifs qui étaient avec le reine Esther instituèrent une fête que Dieu n’avait pas prescrite, et obligèrent les Juifs à l’observer. Esther 1X : « Il n’est permis à personne de laisser passer ces deux jours sans les solenniser. » La même chose a donc été permise à l’Église. Car la raison pour laquelle les hérétiques croient qu’il n’est pas permis à l’Église d’obliger les fidèles à l’observation de ces fêtes, est que Dieu ne les a pas prescrites individuellement, comme il n’avait pas prescrite la fête des sorts que Mardochée a instituée.
Quatrièmement, l’Église antique a prescrit les fêtes impérativement, et personne, en dehors des hérétiques, ne lui a jamais reproché ces préceptes. Le concile d’Agathe, chapitre 47 d’avant l’an cent mille, dit : « Nous prescrivons par un commandement spécial que le jour du Seigneur, les séculiers assistent aux messes, de façon telle qu’ils n’osent pas sortir avant la bénédiction du prêtre; et que s’ils le font, ils soient confondus publiquement par l’évêque. » Le concile de Laodicée, avant 1200, chapitre 29 : « Il ne faut pas que les chrétiens judaïsent, et s’abstiennent d’œuvres serviles le sabbat. Ils doivent travailler en ce jour, et faire passer le dimanche avant lui. Le concile d’Aurélie 111 d’avant l’an mille lui aussi, ordonne que soient punis ceux qui travaillent les jours de fête; et il condamne en même temps ceux qui, à la manière juive, se reposent le dimanche au point de penser ne pas pouvoir préparer ce qui est nécessaire pour se nourrir. De la même façon, le concile général 6, canon 8, ordonne d’écouter les sermons, et de ne faire aucune activité corporelle, à l’exception de celles qui sont nécessaires pour préparer les repas. Ce canon ne fait pas partie des canon de Trullo. Le concile d’Antisiodore, avant les années 900, chapitre 16 : « Il n’est pas permis, le dimanche, d’atteler les bœufs, ou de faire d’autres travaux. » On trouve des choses semblables dans le concile de Moguntinus d’avant les années 700 (canons 36 et 37). Il énumère les fêtes principales de toute l’année, et ordonne de cesser le travail pendant ces jours. Voir les nombreux décrets des conciles ou des souverains pontifes à ce sujet.
Les arguments contraires ne mènent à rien. Car, au premier argument des magdebourgeois, je dis que le culte des différentes fêtes est en soi indifférent, mais que c’est la loi qui l’a rendu nécessaire. Au sujet de l’exemple de saint Paul, je nie qu’il ait célébré le sabbat. Il prêchait le jour du sabbat, car c’est en ce jour qu’il pouvait rencontrer les Juifs qui se rassemblaient alors, mais non parce qu’il venait célébrer le sabbat. Et dans son épitre aux Galates, il ne reproche pas aux pseudos apôtres de rendre des fêtes obligatoires, mais de les forcer à célébrer les fêtes juives.
À l’objection de Heshusius voulant que si les fêtes des chrétiens obligeaient en conscience, le joug des chrétiens serait plus intolérable que celui des Juifs, puisque nous avons beaucoup plus de fêtes qu’eux, je réponds d’abord, avec saint Augustin, (chapitre 16, livre contre Andimante) que c’est un joug d’observer les fêtes à la manière juive, mais non à la manière chrétienne, parce qu’ils ne comprennent pas eux, la fin du repos forcé, tandis que nous, nous la comprenons. Je dis, en second lieu, que les fêtes des Juifs étaient vraiment plus lourdes, parce qu’ils étaient forcés à tous les sabbats de ne pas allumer de feu, de ne pas faire cuire d’aliments, de ne pas marcher sur le chemin. Il leur fallait aussi, trois fois par an, aller à Jérusalem, même s’ils en étaient très éloignés. De même, à Pâque, ils étaient forcée de manger pendant sept jours un pain azyme insipide, (Deuteronome XV1) appelé pain d’affliction, et des laitues pleines amères. Et beaucoup d’autres choses qui rendaient leurs fêtes onéreuses. Or, nos fêtes n’ont rien de laborieux. Quel labeur y a-t-il à écouter parler et à se reposer de tout travail ?
Ajoutons ensuite que quand saint Pierre a appelé la loi juive (Actes XV) un joug intolérable, ce n’était pas à cause des fêtes, mais à cause des minutieuses innombrables cérémonies, que non seulement on ne pouvait pas observer, mais dont il était impossible de se souvenir. Au sujet du témoignage de Socrate, je dis qu’il fut un hérétique novatien, et que, dans les dogmes, son témoignage est nul
La quatrième proposition Pendant les jours de fête, nous ne sommes pas tenus, par un précepte particulier, à ne pas pécher, à faire un acte de contrition ou d’amour de Dieu. C’est ce qu’enseigne saint Thomas ( 2.2. question CXX11, art 4) contre Scot (dist 27 et 37) qui enseigne que les hommes sont tenus, les jours de fête, à un acte interne d’amour de Dieu. Et contre Abulense et Lyre (au chapitre 20 de l’Exode) qui disent que, par ce précepte, sont prohibés spécialement les œuvres serviles, c’est-à-dire les péchés; et que, en conséquence, tout péché, fait un jour de fête, est double.
On le prouve d’abord en faisant remarquer que le droit divin ne commande de s’abstenir que des œuvres serviles. Si tu dis que les œuvres serviles sont des péchés, il faudra répondre que les préceptes doivent être compris au sens propre, non métaphorique. Or, les péchés ne sont des actes serviles que métaphoriquement. Ensuite, l’Église a déterminé le temps, et la manière d’observer le droit divin dans l’observation des préceptes. Or, l’Église n’a jamais prescrit des actes internes. C’est ainsi que les fidèles comprennent ce commandement. Personne n’a jamais pensé qu’il commettrait un nouveau péché si, un jour de fête, il n’avait pas la contrition de ses péchés.
Quatrièmement. Cet acte interne est la fin de ce précepte. Or, ce n’est pas la fin mais les moyens qui sont prescrits par un commandement. Cinquièmement. Le culte interne était déjà un précepte dans le premier commandement. Car, tel est l’ordre de la première table. Dans le premier précepte, on prescrit le culte du cœur; dans le second, le culte de la bouche, et dans le troisième, le culte des œuvres. Sixièmement. Le précepte d’observation du sabbat est un précepte de religion. Or la contrition est un acte de pénitence, non de religion. Septièmement. Parce qu’il serait très nuisible de multiplier les fêtes. Ne serait-ce pas tendre des filets aux âmes ?
Mais on nous fait l’objection suivante. Forniquer ou tuer un homme dans un lieu saint est un sacrilège. C’est donc aussi un sacrilège de forniquer ou de tuer un jour de fête. Je réponds que la circonstance de lieu et de temps aggrave toujours le péché, mais pas au point où d’en faire un nouveau péché. Car, un nouveau péché est commis seulement quand la circonstance de lieu ou de temps est essentielle et intrinsèque au péché, c’est-à-dire quand le temple lui-même ou le lieu sacré est violé : celui qui fornique ou commet un homicide dans un temple commet un sacrilège parce que, par ces péchés, est violée la sainteté du lieu. Car, par la loi liturgique, un temple est violé par l’effusion volontaire de la semence ou du sang. Or, ceux qui mentent même pernicieusement ou blasphèment ne commettent pas un blasphème au sens propre du terme, parce que le blasphème ou le mensonge n’enlèvent pas la sainteté d’un temple. Je dis la même chose du temps sacré. Car, un temple n’est pas violé par n’importe lequel péché, mais seulement par ceux qui s’opposent à ce temps sacré, comme ne pas aller à la messe, et travailler manuellement, choses qui sont spécifiquement prohibées.
En deuxième lieu, on nous objecte des témoignages de saint Augustin selon lesquels, par le précepte du sabbat, sont prohibées les œuvres serviles, c’est-à-cire les péchés. Car c’est ainsi que parle saint Augustin (traité 3 sur Jean, et dans le psaume 32). Je réponds qu’il parle du précepte du sabbat en tant qu’il est un précepte général signifié spirituellement par le sabbat des Juifs. Ils nous opposent aussi cet autre texte de saint Augustin (livre des dix cordes, chapitre 3) : « Le Juif ferait mieux de faire quelque chose d’utile dans un champ plutôt que d’être séditieux dans un théâtre. Les Juives feraient mieux de faire de la laine à la maison plutôt que de danser impudiquement le jour des néoménies. » Je réponds que saint Augustin ne veut pas dire qu’il est préférable en soi, mais que c’est un moindre mal de faire un jour de fête quelque chose d’utile, même prohibé, plutôt que de commettre un péché. Car c’est un moindre mal de travailler dans un champ un jour de fête, que de blasphémer Dieu. Mais c’est un plus grand mal de travailler dans un champ un jour de fête que de faire un mensonge officieux.
Et pourtant saint Augustin semble vouloir dire que travailler dans un champ un jour de fête est un mal moins grand que commettre n’importe lequel péché. Il veut donc dire que n’importe lequel péché semble plus militer contre la fin qu’est la sanctification du sabbat, qu’une œuvre en soi utile qui est prohibée par le sabbat. Car, la fin est le repos de l’esprit dans le Seigneur. À cette fin répugne n’importe lequel péché bien plus que la distraction d’une œuvre corporelle. Et c’est pour cela que la cécité des Juifs est grande, parce qu’ils abusent du loisir du sabbat pour commettre plusieurs péchés, comme le dit saint Augustin.
Tu me feras cette autre objection. Si le péché répugne plus à la fin de cette loi que les œuvres serviles, les péchés sont dont plus prohibés par le précepte que les œuvres serviles, car ce précepte a été prescrit pour enlever les empêchements au culte interne. Je réponds que tous les péchés sont prohibés et qu’ils le sont plus que les œuvres serviles. Car, les péchés ne sont permis en aucun cas. Or, les œuvres serviles sont souvent permises même un jour de fête. Cependant, tous les péchés ne sont pas prohibés par ce précepte spécial du sabbat, parce que ce n’était pas nécessaire de le faire puisqu’ils étaient déjà prohibés avant. Ce sont les œuvres serviles qui sont prohibées par ce commandement, parce qu’auparavant, elles n’avaient pas été prohibées.
2018 09 23 fin
2018 09 28 DEBUT
CHAPITRE 11
Le jour du dimanche
Au sujet du dimanche, il y a trois choses à dire. La première : son antiquité. La seconde : la raison de son institution. La troisième : les rites antiques conservés le jour du dimanche.
La première : son antiquité. Sans aucun doute possible, la fête du dimanche est la plus antique de toutes les fêtes chrétiennes. Car, l’Église a commencé véritablement le jour de la pentecôte. Car, c’est alors que, une fois tous les mystères de notre rédemption accomplis, a été promulgué publiquement l’évangile. Et c’est après ce jour que commencèrent à être omises les fêtes juives, et qu’y furent substituées les fêtes chrétiennes, le premier jour à se présenter ayant été le dimanche. Car, les fêtes de Noël et de Pâques, qui sont très anciennes elles aussi, arrivèrent quelques mois après. Cette antiquité est attestée d’abord par les Écritures, car on lit à Actes XX : « le lendemain du sabbat, comme ils se réunirent pour la fraction du pain. » Et ( 1 Corinthiens XV1) : « le premier jour après le sabbat, que chacun… »
Les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 6, colonne 503) et Calvin (contre la chaine d’Augustin Marloratus) disent que ces passages doivent s’entendre du jour du sabbat, et que ce jour a été conservé par saint Paul. Les magdebourgeois prouvent leur dire par Actes XV111 où Paul, le jour du sabbat, prêche dans une synagogue. Mais, ils se trompent manifestement, car, dans le premier passage (Actes XX) saint Jean Chrysostome et Bède voient le jour du Seigneur. Et le deuxième (1 Cor XV1), tous les auteurs grecs et latins l’interprètent au sens de dimanche : saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, Theophylactus etc. Et non seulement les catholiques, mais aussi Pierre le martyr dans son commentaire de ce texte. Ajoutons le commentaire d’Érasme (que les hérétiques ont en haute estime) tant des Actes que de l’épitre de saint Paul. Il dit que le Christ est ressuscité au premier jour après le sabbat, ce qui veut dire le dimanche. De plus, il appert que saint Paul se sert de beaucoup d’hébraïsmes. Or c’est un hébraïsme fréquemment employé de dire un au lieu de premier. Comme dans la Genèse 1 : Et le soir fait, et le matin un jour, c’est-à-dire le premier jour, car après, on dit le deuxième jour. Ensuite, saint Paul reproche sévèrement aux Colossiens et aux Galates d’observer les fêtes des Juifs. Comment est-il croyable, alors, qu’il ait observé le sabbat ? Qu’il ait, selon les Actes X111 prêché dans une synagogue le sabbat, cela ne veut pas dire qu’il le faisait pour honorer le sabbat, mais parce qu’il ne pouvait pas rencontrer des juifs rassemblés en un autre lieu et en un autre jour. Nous avons aussi l’Apocalypse 1 : « Moi, Jean, je fus dans l’Esprit le jour du Seigneur. » Presque tous voient dans ce mot le dimanche : Oecumenius, Anselme, Primasius et les autres. Même les magdebourgeois (centuriate 1, livre 1, chapitre 6)
Nous ajoutons à cela les témoignages des pères les plus anciens. Clément (canon 65 des apôtres), l’épitre de saint Ignace aux Magnésiens, Justin (apologie 2), Tertullien (la couronne du soldat, et son apologie chapitre 16), Clément d’Alexandrie (Stromates, livre 7), Origène (homélie 7 sur l’Exode), Athanase (homélie sur : tout m’a été livré par mon père), saint Ambroise (épitre 83), saint Jérôme (chapitre 4 aux Galates), saint Augustin (livre contre Adminate, chapitre 16), saint Grégoire (livre 11, épitre 3), saint Léon (épitre 81 à Dioscore), saint Hilaire (préface aux psaumes). Voilà pourquoi il n’est permis, en aucune façon, de douter que le jour du dimanche ait été très ancien.
Quant à la raison de l’institution, ce fut pour qu’il succède au sabbat. Car le droit divin requérait qu’un jour de la semaine soit dédié au culte de Dieu. Comme il ne convenait pas qu’on conserve le sabbat, les apôtres changèrent le sabbat en dimanche. Pour comprendre comment cela a été bien fait, il faut noter que le sabbat était, pour les Juifs, la fête la plus ancienne et la plus prestigieuse, car ce n’est que du sabbat que fait mention le décalogue. Le sabbat était la fête la plus excellente de toutes, parce que, comme toutes les fêtes sont célébrées en mémoire d’un bienfait passé, ou pour signifier quelque chose de futur, le sabbat excellait dans l’une et l’autre chose. Car, quant au bienfait passé, il était célébré en mémoire du premier bienfait et du plus universel, la création du monde. Car, comme l’écrit Philo dans son livre sur la création du monde, comme les rois ordonnent qu’on célèbre le jour de naissance de leurs fils, Dieu a voulu qu’on célèbre le jour de naissance de son œuvre, le monde. Ce qui était fort utile pour exclure l’erreur des philosophes qui enseignaient l’émanation plutôt que la création, et que, en conséquence, le monde n’avait jamais commencé.
Quand au bienfait futur, le sabbat était la figure de trois bienfaits de Dieu, auxquels tous les autres se ramènent. Le premier. Il était le signe, au sens allégorique, du repos du Seigneur dans le tombeau. Car, comme Dieu, le sabbat, se reposa de l’œuvre de sa création, le Christ se reposa le sabbat de l’œuvre de sa rédemption, comme l’apôtre l’observe à Hébreux 1V. Le second. Il était la figure, au sens tropologique, du repos de l’esprit humain des œuvres serviles des péchés. Car, quand les Juifs s’abstenaient de toute œuvre servile, le sabbat, ils signifiaient que viendrait le temps de la grâce où, libérés par le Christ de la servitude du péché, les hommes jouiraient d’un repos et d’un loisir spirituel, comme l’expose saint Augustin (traité 30 sur saint Jean et ailleurs).
Le troisième. Le sabbat était la figure, au sens anagogique, du repos des saintes âmes, qu’elles attendaient, après leur mort, dans le sein d’Abraham, comme saint Augustin l’enseigne (dans l’épitre 119) et le déduit de l’épitre aux Hébreux 1V. Or, comme c’était pour ces raisons que le sabbat avait été institué, il convenait que, après l’avènement du Christ, il fût métamorphosé en dimanche. Et quand à la mémoire des choses passées, le jour du seigneur dépasse de loin le sabbat. Car il nous rappelle la naissance et la résurrection du Christ, ainsi que la manifestation de l’Esprit Saint, auquel jour est née l’Église. Car, le Christ est né le jour du dimanche, puisque, cette année là, était en cours la lettre dominicale B, comme les astronomes l’enseignent.