Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 181)
Enfin, ce livre est, comme un autre Melchisédech, sans père, sans mère, sans génération. Il a vu le jour tout d’un coup, sans qu’on sache quand, où, comment ou par qui il a été repéré. Il n’a aucun nom d’auteur, aucun nom d’éditeur, ni même le nom de la ville où il a été imprimé. Toutes choses qui sentent la fraude.
Mais, admettons qu’il soit de Charlemagne. Qu’est-ce que les adversaires auraient à y gagner ? Rien. Car, l’auteur de ce livre s’oppose expressément à tous les dogmes des calvinistes. Il dit clairement que c’est au pontife romain qu’appartient le jugement ultime dans les controverses de la foi; et que ce n’est pas des conciles mais de Dieu qu’il tient le primat. Il veut également qu’on fasse l’exorcisme dans le baptême; qu’on fasse la dédicace des temples selon un rite déterminé; qu’on prie pour les morts, qu’on invoque les saints, qu’on vénère les reliques, qu’on doit retenir dans l’Église l’usage de l’eau bénite et du sel bénit, que dans l’eucharistie est le vrai corps du Christ, qu’on doit l’adorer, et l’offrir comme un vrai et propre sacrifice.
Toutes ces choses, sont pour nos adversaires, des hérésies. Si donc ils veulent que nous croyons à cet auteur quand il enseigne que le concile de Nicée 2 a erré, qu’ils prêtent foi, eux aussi, à ce concile quand il enseigne tout ce que je viens d’énumérer. Et même s’il était prouvé que c’est Charlemagne qui a écrit ce livre, et qu’il est du même avis que les calvinistes, qu’auraient-ils d’autre que le témoignage d’un laïc et d’un soldat ? Vouloir l’apposer à un concile général d’évêques, est une sottise manifeste. Car, comme le dit très bien saint Jean Damascène (oraison 2 sur les images) : « Le Christ n’a pas confié son église aux rois ou aux empereurs, mais aux évêques et aux pasteurs. »
CHAPITRE 16
On répond au quatrième argument
Au second argument tiré des témoignages des pères, je réponds en ordre que, d’abord, saint Irénée ne reproche pas à Carpocrate d’avoir une image du Christ, mais qu’il lui rende un culte comme le font les païens à leurs idoles, en leur offrant des sacrifices, comme l’expliqueront avec plus de clarté Épiphane (hérésie 27) et saint Augustin (hérésie 7); et qu’il ait placé les images du Christ et de saint Paul au même endroit qu’ils a mis les images d’Homère, de Pythagore, de Platon et d’Aristote. De la même façon, Épiphane (dans l’hérésie 79), reproche aux Collyridiens non d’honorer l’image de la sainte Vierge et la Vierge elle-même, mais d’en faire une déesse, et de lui offrir des sacrifices. De même, quand saint Ambroise dit dans son sermon sur la mort de Théodose : « Hélène a trouvé la croix, elle a adoré le Roi, mais non le bois, ce qui est une erreur des païens », il veut dire qu’il ne faut pas honorer la croix pour elle-même, en tant qu’elle est un morceau de bois, mais à cause du Christ qui y fut cloué. Car, bien que nous honorions le bois, nous ne l’honorons pas parce que c’est du bois, mais parce qu’il représente le Christ crucifié. Voilà pourquoi saint Ambroise dit au même endroit : « Hélène a agit sagement, en élevant la croix sur la tête des rois, et en l’y plaçant, pour que la croix du Christ soit adorée dans les rois. »
De plus, quand saint Jérôme (dans le chapitre 3 de Daniel) dit que ceux qui rendent un culte à Dieu ne doivent pas adorer les statues, il parle des statues des rois qu’on prenait pour des dieux, et auxquelles on présentait les honneurs divins. Il blâme, en somme, ceux qui font ce qu’ont refusé de faire les trois enfants de Babylone. Au sujet du texte de saint Augustin tiré des mœurs de l’Église (chapitre 30), je dis d’abord qu’il parle des idoles des Gentils quand il dit qu’il a vu des adorateurs de peintures. Je dis, ensuite, qu’il parle peut-être de certains qui honoraient superstitieusement les images des saints, comme l’atteste saint Jean Damascène à la fin de son livre sur les hérésies.
Je dis ensuite que saint Augustin a écrit ce livre au début de sa conversion à la foi catholique, et, qu’offensé par certains rites, il pensait qu’ils sentaient l’idolâtrie. C’est ce que nous avons montré quand nous avons traité des reliques. Car, il dit, au même endroit, que ceux qui prenaient des repas sur les tombeaux des morts avaient coutume d’offrir ces repas aux morts, et c’est pour cette raison qu’il les appelle des adorateurs de sépulcres. Et cependant (au livre 8, chapitre ultime de la cité de Dieu), il dit que ceux qui font cela n’offre pas vraiment de repas aux morts, mais ne font que placer de la nourriture sur les tombeaux des martyrs, espérant par là être sanctifiés par les prières des martyrs.
À la citation de saint Grégoire, je dis qu’il reproche seulement le culte superstitieux des images, c’est-à-dire, que les images soient adorées comme des dieux. C’est ce que montre l’épitre à Sécundinus, (livre 7, épitre 53) : « Je sais, dit-il, que tu ne demandes pas l’image du Sauveur pour l’adorer comme un dieu, mais en souvenir du Fils de Dieu, dans l’amour duquel tu te régales. » Qu’une certaine révérence soit due à l’image, la sentence de saint Grégoire (livre 7, épitre 5) nous le montre : « Après avoir enlevé l’image et la croix qui sont dignes de vénération. »
CHAPITRE 17
On répond au cinquième argument.
Au sujet du serpent d’airain détruit par Ezechias, je réponds qu’il n’y a pas de quoi s’étonner que le saint roi ait agi ainsi. Car, les Hébreux lui offraient de l’encens comme à un dieu. Encenser, il est vrai, ne signifie pas immoler, puisque nous voyons des non prêtres offrir de l’encens dans les églises, et cela, non seulement à Dieu mais au peuple. Mais, dans l’ancien testament, comme seul le prêtre était autorisé à le faire, l’encensement semblait bien être un sacrifice. Voir 3 Rois 12, et 2 Paral 26. De plus, ayant oublié la raison pour laquelle Moïse avait érigé un serpent dans le désert, les Hébreux l’honoraient à cause de sa matière, comme les autres idoles. C’est-à-dire qu’ils pensaient que les bienfaits de guérison provenaient du serpent d’airain lui-même. C’est ce qu’a voulu indiquer Ezéchias en appelant le serpent (mot hébreu) un petit vase d’airain, le diminutif ayant valeur de mépris, ou, comme d’autres le lisent : leur cuivre.
CHAPITRE 18
On répond au sixième argument.
Le sixième argument de Calvin est tiré de l’usage des chrétiens qui fréquentent plus une mage qu’une autre de la même chose, qui se dirigent vers des images quand ils veulent prier, qui font de longs pèlerinages pour vénérer des images éloignées, alors qu’ils en ont chez eux, tout près, de plus belles. Et il en conclut que nous croyons que, dans l’image, se trouve une divinité. Je réponds qu’il peut y avoir plusieurs raisons pour lesquelles une image est plus populaire qu’une autre. La première. Parce que par l’une Dieu a opéré des miracles, et non par l’autre. Et c’est aussi pour cette raison qu’on prie plus un saint qu’un autre. Pourquoi Dieu agit-il ainsi, c’est quelque chose qui n’est pas de notre ressort. La deuxième. Parce que certains images ont été peintes par des saints, comme saint Luc et Nicodème, alors que d’autres ont été peintes par des profanes.
Il est certain que méritent une dévotion particulière les images qui ne sont pas saintes uniquement par leur contenu, mais par leurs auteurs. La plus célèbre dans ce genre était l’image du Christ d’Edesse qui avait été faite par le Christ lui-même, et l’image de saint Étienne, qu’on croyait avoir été faite et apportée par un ange. Cf Evodius, livre 2 sur les miracles. Une troisième cause. Parce que certaines, étant plus pieuses et plus religieuses, incitent plus à la piété que d’autres. Et quand nous allons vers une image pour prier, ce n’est pas pour invoquer l’image, mais le souvenir de celui que nous représente l’image, et que nous voulons prier. Rares sont les pèlerinages à des images. Car, ordinairement ils ont coutume d’avoir pour destination des lieux saints, des reliques, comme l’église de saint Jacques, le sépulcre du Seigneur, les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul, la maison de la vierge à Lorette. Et les pèlerinages qu’on fait aux images, c’est en respectant les trois conditions dont nous avons parlé.
CHAPITRE 19
On répond au septième argument
L’image est incapable de recevoir de l’honneur puisqu’elle est une chose inanimée, privée de sens et de raison. Je réponds que la seule chose que prouve ce raisonnement c’est qu’une image n’est pas capable d’être honorée par elle-même, et pour elle-même; que les images ne sont pas honorées absolument mais relativement, c’est-à-dire en référence au prototype. Je dis ensuite qu’une image est sainte pour deux raisons. La première. À cause de la signification et de la représentation d’une chose sainte. Et c’est de cette façon que peut être honorée n’importe laquelle image du Christ ou des saints, en quelque lieu qu’elle soit. La seconde. À cause de l’institution de l’Église. Car, comme les calices, les vêtements et les hommes eux-mêmes deviennent sacrés du seul fait qu’ils sont dédiés au culte divin, et sont éloignés d’un usage profane, de la même manière, les images deviennent sacrées quand elles sont placées dans des temples par l’Église, ou dans d’autres lieux sacrés, non pour réjouir les yeux des curieux, mais pour susciter le souvenir et l’amour des saints, et servir au culte des choses sacrées. Pour signifier cette chose, on a coutume de bénir les images, de les consacrer par des prières sacerdotales avant de les mettre dans les églises.
Je dis au troisième, que l’homme en tant qu’image de Dieu est digne de vénération, comme nous l’avons déjà montré avec la catéchèse de saint Cyrille de Jérusalem 12, et l’épitre 203 de saint Augustin. Je dis ensuite, avec Thomas Waldensis (tome trois des sacramentaux, tit 19, chapitre 154) que l’Église ne vénère pas l’homme en tant qu’image de Dieu, à cause du danger qu’il y a que l’homme pense devoir être honoré pour lui-même.
CHAPITRE 20
On propose la question : de quel genre de culte doit-on honorer les images
J’en viens maintenant à la dernière question : de quel genre de culte les images sont-elles dignes ? Il y a trois sentences. La première. On ne peut honorer en aucune façon l’image, mais seulement la personne dont elle est l’image. Comme pensent ceux que dénonce et réfute Catharinus. Alexandre semble penser la même chose (part 111, question 30, dernier article), ainsi que Durand (livre 3, sent dist 9, question 2) et Alphonse a Castro (verbe, image). Ils placent le fondement de leur sentence dans le concile 7 qui répète souvent que l’honneur du à l’image passe à l’exemplaire. Ces docteurs ne disent donc pas que cet honneur se termine à l’image. En conséquence, ce n’est pas l’image qui est honorée, mais seulement l’exemplaire, en elle et par elle. Et ils le confirment par des vers qui ont été composés au temps de ce concile, que nous voyons inscrits en or dans un très ancien manuscrit, et qu’on attribue à Sabellicus, (livre 8 de l’Enéade 8) : « Car c’est Dieu que l’image enseigne, mais elle n’est pas Dieu elle-même. Quand tu la verras, tu vénèreras par la pensée ce que tu vois en elle. » Ce que l’on dit de l’image de Dieu le Christ, on peut le dire aussi des images des saints, car Pierre est ce que l’image enseigne, mais l’image elle-même n’est pas Pierre.
La deuxième opinion veut que le même honneur soit du à l’image et à l’exemplaire et que, en conséquence, une image du Christ doive être adorée du culte de latrie, une image de la sainte Vierge du culte d’hyperdulie, et celles des saints, du culte de dulie. Comme Alexandre 111 (par question 30, dernier article), saint Thomas (111 part quest XXV, art 3), ainsi que Cajetan, saint Bonaventure, Marsilius, Almain, le Chartreux, Capreolus, et les autres (dans 111 dist. 9). Henri pense la même chose (quodlibet 10, question 6), quoiqu’il ajoute qu’aucune image ne doit être adorée d’un culte de latrie. Car il pense que c’est le même hommage qui est rendu à l’exemplaire et à son image, tout en enseignant que l’image du Christ n’est pas l’image du Christ en tant que Dieu, mais en tant qu’homme.
Voici quels sont les fondements de la pensée de ces auteurs. D’abord, l’Église chante, au sujet de la croix : « Salut, o croix, unique espoir, augmente la justice dans les pieux, et pardonne aux coupables ! » Ensuite, parce que l’honneur donné à l’image passe à l’exemplaire. Semblable est donc l’honneur qui est rendu à l’image et à l’exemplaire. Et si donc l’exemplaire reçoit un culte de latrie, l’image le reçoit aussi. Troisièmement. D’après saint Ambroise qui, dans le livre sur le sacrement (mystère) de l’incarnation du Seigneur, au chapitre 17, dit que la divinité du Christ reçoit la même adoration que sa croix : « Quand, dans le Christ, nous adorons l’image du Christ, et sa croix, le divisons-nous ? » Quatrièmement, d’après l’épitre de saint Jérôme sur la mort de Paula : « Prosternée devant la croix, elle l’adorait comme si elle y voyait le Seigneur pendant. » Or, comme elle adorait le Seigneur d’un culte de latrie, elle adorait donc aussi la sainte croix d’un culte de latrie. Cinquièmement. D’après Aristote, qui dans le livre de la mémoire et de la réminiscence, dot que la démarche vers l’image est la même que celle vers son exemplaire. Sixièmement. La mesure de l’adoration de chaque chose est la raison ou l’excellence pour laquelle la chose est adorée. Or, la raison pour laquelle on adore une image, n’est rien d’autre que l’excellence de l’exemplaire. C’est donc le même honneur qui est du à l’exemplaire et à son image. Septièmement, celui qui méprise l’image d’un roi, est coupable du crime de lèse majesté, comme s’il avait méprisé le roi en personne. La même raison vaut donc pour l’image et l’exemplaire en ce qui a trait à l’honneur et au mépris.
La troisième opinion se situe au milieu, et elle est de ceux qui disent que les images doivent être honorées au sens propre et en elles-mêmes, mais d’un honneur inférieur à celui de l’exemplaire; et que, en conséquence, aucune image ne doit être adorée d’un culte de latrie. Comme Martin Peresius (dans son livre sur les traditions, au traité sur les images), Ambroise Catharinus (dans son traité sur les images), Nicolas Sanderus, (livre 2, dernier chapitre sur les images). Gabriel semble penser de la même manière (3, dist 9, question unique, et dans la leçon 49 sur le canon de la messe), quand il dit que les images sont adorées de la même adoration qu’est adoré l’exemplaire, non de façon univoque, mais analogue. Ce qui veut dire adorer les images d’un culte inférieur à celui qui est du à l’exemplaire.
Pour la solution de la question et la conciliation des opinions, il faut faire trois distinctions. Ce qui est honoré peut être honoré par lui-même ou par accident; à cause de soi ou à cause d’autre chose; proprement ou improprement. Est adoré par lui-même le suppôt dans lequel se trouve la raison de la vénération; par accident, ce qui est uni à la chose qui est adorée, et n’est pas lui-même la raison de l’adoration. Exemple. Quand on honore le roi, cet homme qui est roi est adoré par lui-même; la pourpre est honorée par accident, et les choses qui sont ajoutées, toutes des accidents, sauf la dignité royale, qui, bien qu’elle ne soit pas ce qui est adoré, est quand même ce par quoi tel homme est honoré. C’est donc la personne qui est honorée par elle-même, à cause d’elle-même, et la dignité royale est honorée par elle-même en tant que moyen. Les autres choses sont honorées par accident. La deuxième distinction. Une chose peut être honorée à cause d’elle-même ou à cause d’autre chose. Est honoré à cause de soi-même ce qui a en soi la cause de l’honneur, mais dont la cause dépend totalement d’un autre. Et c’est de cette façon que les signes des choses sacrées sont vénérables. Car ils ont en eux la relation de similitude, ou de représentation de la chose sacrée, et donc, une certaine excellence, qui dépend totalement de la chose sacrée elle-même.
La troisième distinction. On peut honorer quelque chose proprement ou improprement. On dit qu’est honoré proprement ce qui est vraiment honoré à cause de soi-même. On dit qu’est honoré improprement ce qui est honoré à la place d’autre chose. Exemple. Le légat du roi est tantôt honoré en tant que légat, et alors, il est honoré au sens propre du mot, même s’il est honoré pour un autre. Il est tantôt honoré à la place du roi d’un honneur qui est propre aux rois, et il est alors honoré improprement, car, quand il est honoré, c’est le roi qui est véritablement honoré en lui. Cela apparait plus clairement quand quelqu’un reçoit une possession à la place d’un autre; ou quand les funérailles sont célébrées en l’absence du corps près d’une statue, et qu’on fait pour la statue tout ce qu’on ferait pour le corps s’il était présent. Quand Trajan mort triompha à Rome, sa statue s’assit à sa place dans le char triomphal. Or, on ne peut pas dire que c’est la statue qui a véritablement triomphé, mais Trajan représenté par sa statue.
CHAPITRE 21
Les images doivent être adorées par elles-mêmes et proprement
Maintenant, d’après les distinctions que nous venons de faire, nous expliquerons toute la chose au moyen de quelques sentences. Voici donc la première sentence ou proposition : les images du Christ et des saints doivent être vénérées non seulement par accident, ou improprement, mais aussi par elles-mêmes et au sens propre du terme, de sorte que la vénération se termine à elles en tant que telles, et non seulement en tant qu’elles représentent l’exemplaire. On prouve la première partie avec le concile général 7 qui a défini que les images du Christ devaient être vraiment vénérées, mais non d’un culte de latrie. Il veut donc que les images soient vénérées par elles-mêmes et au sens propre, d’un culte autre que celui de latrie. Car, si le concile avait voulu que les images soient adorées seulement par accident ou improprement, de façon à ce que le terme de l’adoration ne soit pas l’image, mais le Christ lui-même, il n’aurait pas dit qu’il ne faut pas les adorer d’un culte de latrie, car c’est le Christ qui est adoré d’un culte de latrie puisqu’il est Dieu.
Il importe peu que quelques-uns disent que l’image du Christ ne représente pas le Christ en tant que Dieu, mais en tant qu’homme, et que, par conséquent, dans l’image du Christ, le Christ ne peut pas être adoré en tant que Dieu, mais en tant qu’homme. Car, l’image du Christ représente le Christ lui-même, l’hypostase divine revêtue de la chair humaine. Comme l’image d’un homme représente non seulement la figure et la couleur, mais la personne et tout l’homme. Autrement, les apôtres n’auraient pas du adorer le Christ comme Dieu puisqu’ils ne le voyaient que dans la chair. Et saint Thomas n’aurait pas du dire : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Car, il ne voyait pas Dieu comme Dieu, mais comme homme. Deuxième preuve. Si l’image n’est vénérable qu’improprement, car, c’est devant elle, en elle ou par elle qu’est adoré l’exemplaire, il sera surement permis de nier purement et simplement que les images doivent être vénérées. Car, ce qui n’est dit qu’improprement peut tout simplement être nié, comme le montre le septième concile général, qui dit anathème à ceux qui nient que les images doivent être vénérées.
Troisièmement. Le même concile, au même endroit, définit que les images doivent être vénérées de la même manière que sont vénérés les évangiles et les choses sacrées. Or, ces choses sont honorées par elles-mêmes et elles le sont au sens propre, comme tous l’admettent. Et elles ne tiennent la place d’aucune autre chose. Les images doivent donc, elles aussi, être vénérées par elles-mêmes et au sens propre. Quatrièmement. Dans les images elles-mêmes, il y a quelque chose de sacré, à savoir la ressemblance avec la chose sacrée, ainsi que la dédicace ou la consécration au culte divin. Elles sont donc dignes d’honneur en elles-mêmes, et non seulement en tant qu’elles prennent la place du prototype. Et les objections qu’on surajoute ne peuvent convaincre personne.
À la première objection, je dis que les images, qu’elles soient honorées proprement, ou par soi, ou par accident, sont toujours honorées à cause de l’exemplaire; et l’honneur qu’on leur rend passe toujours à l’exemplaire, mais de façon différente. Car, quand l’image est adorée improprement, lorsque l’honneur rendu ne se termine pas en elle, mais dans l’exemplaire par elle, alors, immédiatement et formellement, l’honneur de l’image passe dans l’exemplaire. Mais quand l’image est honorée par elle-même et au sens propre, de façon à ce que l’honneur rendu se termine en elle, alors l’honneur rendu passe à l’exemplaire non immédiatement, mais médiatement, et comme conséquemment. Car, celui qui honore l’image de quelqu’un l’honore, sans l’ombre d’un doute, à a cause de celui de qui est l’image; et, en conséquence, l’honneur qui est rendu à l’image rebondit dans le prototype. Exemple. Celui qui donne une aumône à un pauvre l’a donnée au Christ, dit-on. Non pas parce que l’aumône n’est pas destinée immédiatement au pauvre, mais parce que celui qui fait l’aumône à un pauvre le fait à cause de Jésus-Christ, et honore le Christ dans le pauvre.
À la deuxième objection, je dis que ces vers n’enseignent qu’une seule chose, à savoir qu’on ne doit pas rendre à l’image le même honneur qu’on rend à l’exemplaire, comme le montre la raison qui est donnée dans ces vers : parce que l’image n’est pas Dieu, mais une image de Dieu. Il s’ensuit donc qu’on ne doit pas rendre à une image le même honneur qu’on rend à Dieu, mais un honneur inférieur. Nous n’avons jamais enseigné, nous, qu’il fallait rendre à une image le même honneur que celui qu’on rend à Dieu. Et les auteurs de la première opinion ne voulaient peut-être dire que cela, à savoir que l’honneur qui est du en propre à l’exemplaire, on ne peut le rendre à l’image qu’improprement. Sans dire un mot sur un honneur inférieur à rendre aux images. Si c’est cela leur opinion, nous n’avons rien à dire contre.
CHAPITRE 22
On ne doit pas dire qu’il faut adorer les images d’un culte de latrie
La deuxième proposition : Quant à la façon de parler, surtout dans les sermons, on ne doit pas dire qu’on doit adorer les images d’un culte de latrie, mais, au contraire, qu’on ne doit pas les adorer ainsi. Première preuve. Loin d’affirmer que les images doivent être adorées d’un culte de latrie, les conciles le nient. C’est donc de cette façon que nous devons parler nous aussi, car la manière de parler des conciles est celle de l’Église; et elle doit donc être suivie par ceux qui ne veulent pas errer. Que les conciles n’affirment pas mais nient qu’on doive adorer les images d’un culte de latrie, on le prouve comme suit. Il n’y a aucun concile qui enseigne qu’on doit adorer les images d’un culte de latrie. Le concile de Nicée statue qu’on doit adorer les images, mais non d’une adoration de latrie. Semblablement, à notre époque, le concile de Senones (chapitre 14), et celui de Moguntinus (chapitre 41), enseignent que les prédicateurs doivent avertir le peuple de ne pas adorer les images, ce qui ne peut s’entendre que de l’adoration de latrie. On dira peut-être que ces conciles parlent de la latrie que l’on rend à quelqu’un pour lui-même, non de celle qui est rendue à quelqu’un pour un autre. Mais cela ne change rien à rien. Car, il ne s’agit pas du sens, mais des paroles. Il nous suffit que les conciles nient qu’on doive adorer les images d’un culte de latrie. Car, ce que nous voulons, nous, c’est suivre la manière de parler des conciles.
Il n’y pas, en matière de foi, de formules plus précises que celles qu’utilisent ceux qui abjurent une hérésie. Or, dans le synode 7, Basile d’Ancyre (acte 1), et Constantin évêque de Chypre (acte 3) disent, en abjurant leur hérésie, qu’ils reçoivent et adorent les images, mais non d’un culte de latrie.
Troisièmement. Les pères disent souvent qu’il ne faut pas adorer les images, comme le dit saint Augustin (épitre 119, chapitre 11) : « Il est prohibé d’adorer une image de Dieu dans des figures humaines, non parce que Dieu n’a pas d’image, mais parce qu’on on ne doit adorer aucune image de lui qui ne soit pas ce qu’il est lui-même. » Saint Grégoire dit des choses semblables (livre 7, épitre 109, et livre 9, épitre 9). Il avertit l’évêque Serenus d’instruire le peuple pour qu’il n’adore pas les images. Et il répète souvent qu’il ne faut pas adorer les images. Or, il est certain qu’il parle de l’adoration de latrie, car il ne nie pas, ailleurs, que les images soient vénérables. Jean Damascène ((livres 1 et 3 de son apologétique) répète souvent qu’on doit honorer les images, mais pas d’une adoration de latrie. Le pape Adrien, dans son épitre à Charlemagne, dernier chapitre (que l’on trouve imparfaite dans les tomes des conciles après le synode de Nicée 7, et qui est plus complète dans les épitres des pontifes récemment éditées à Rome), enseigne et répète, en plusieurs mots, que les images doivent être honorées du même culte qu’on honore les saintes Écritures, mais non du culte qu’on réserve à Dieu. Jean d’Aurélie enseigne la même chose (dans son livre sur le culte des images). Pourquoi donc, demandé-je, ne parlons-nous pas comme nos père parlent ?
Quatrièmement. Dire au peuple qu’on doit adorer l’image du Christ ou sa croix d’un culte de latrie, le même avec lequel on adore Dieu, ne va pas sans un grand danger. Car, ceux qui soutiennent que les images doivent être adorées d’une adoration de latrie sont forcés de faire des distinctions subtiles qui ne sont pas à la portée du peuple. Cinquièmement. Cette façon de parler offense les oreilles des catholiques, et donne aux hérétiques une occasion supplémentaire de blasphémer. Sixièmement. Selon la vérité de la chose, (comme je vais le montrer un peu après), on ne peut dire que les images sont adorées d’un culte de latrie que par accident et improprement : par soi, et au sens propre, en aucune façon. Et de plus, cette adoration accidentelle et impropre n’est rendue que rarement. Or, ce qui est dit absolument ne s’applique pas à celui à qui la chose convient par accident ou improprement, mais à celui à qui elle convient en propre et par lui-même. Donc, absolument parlant, il ne faut pas affirmer mais nier qu’on doive adorer les images. Il est tout à fait vraisemblable que saint Thomas, Alexandre Hales et les autres docteurs scolastiques de ce temps n’aient connu ni le second concile de Nicée, ni l’épitre du pape Adrien en faveur de ce concile. Car ces documents ont été longtemps perdus, et n’ont été édités qu’à notre siècle. En effet, saint Thomas et les autres scolastiques ne font jamais mention de ce concile.
CAPITRE 23
Les images du Christ peuvent être honorées d’un culte de latrie improprement et par accident.
La troisième proposition : Si on parle de la chose elle-même, on peut admettre qu’il est possible d’honorer les images du même culte avec lequel on honore l’exemplaire, mais improprement et par accident. Que l’image puisse être honorée du même culte avec lequel on honore l’exemplaire, on le prouve de la façon suivante. Car, l’image est parfois reçue à la place de l’exemplaire, et les choses qu’on ferait à l’exemplaire s’il était présent, on les fait à l’image, l’esprit tourné vers l’exemplaire. Car les prédicateurs parlent à l’image du crucifix et lui disent : tu nous as rachetés, tu nous as réconciliés avec ton Père. Ces choses ne sont pas dites à l’image, ni en tant qu’elle est un bois, un papier, ou une toile, mais en que tenant lieu de l’exemplaire. C’est-à-dire que ces paroles sont dites au Christ, dont l’image tient la place. Il en va de même à Pâques. Quand le crucifix est progressivement découvert, montré et proposé à l’adoration, tous comprennent que ces choses s’adressent au Christ lui-même par l’intermédiaire de son image. Alors, aucun honneur n’est proprement rendu à l’image, mais à l’exemplaire. Mais on peut quand même dire que cette image est honorée improprement.
Que l’image puisse être adorée de la même adoration qu’on rend à l’exemplaire, au sens propre, mais par accident, on le prouve ainsi. Car, parfois, nous ne recevons pas l’image à la place de l’exemplaire, et nous ne considérons pas non plus l’image seule ou l’exemplaire seul, mais nous considérons l’exemplaire en tant qu’il reluit dans l’image, et nous le vénérons ainsi représenté et comme revêtu d’une image. Alors, nécessairement, nous adorons l’image de la même façon que nous adorons l’exemplaire, mais par accident. Car, celui qui adore quelqu’un adore tout ce qui fait partie de lui. Exemple. Celui qui adore un roi vêtu adore le roi et le vêtement. Mais l’image est conçue comme étant unie à ce moment à l’exemplaire qui est adoré. Elle est donc elle-même adorée, par accident, toutefois, car elle n’est elle-même ni le suppôt qui est adoré, ni la raison de l’adoration, mais quelque chose qui est ajouté. Il semble que c’est ce que pensaient les auteurs de la seconde opinion. Car, quand tous, ils expliquaient comment l’image est adorée de la même adoration que celle de l’exemplaire, ils en venaient toujours soit à une adoration impropre, ou à une adoration par accident. Alexandre et Bonaventure indiquent assez clairement qu’ils parlent de l’adoration impropre. Car, ils disent que la raison pour laquelle l’image du Christ est adorée d’un culte de latrie est que ce n’est pas tellement elle qui est adorée que le Christ qui est en elle.
Ensuite, saint Thomas et ceux qui le suivent, parlent d’une adoration par accident. Le prouve, en effet, leur argumentation qui porte sur l’unité du mouvement vers l’image et vers l’exemplaire. Car, le mouvement est le même qui porte sur l’image et sur l’exemplaire quand l’exemplaire est considéré objectivement en tant que refluant dans l’image. De plus, Capreolus admet clairement que cette adoration des images a lieu par accident, quand il dit qu’elles sont adorées comme le sont les vêtements d’un roi, quand un roi vêtu est adoré.
De plus, saint Thomas lui-même (article quatre de la même question), déclare que l’image d’un roi est honorée d’un honneur royal, comme le sont les vêtements du roi. Or, il est certain que c’est par accident que les vêtements du roi sont honorés d’un honneur royal. Enfin, c’est à la même chose que tend la spéculation de Cajetan, quand il dit que l’image du Christ est adorée d’une adoration de latrie, non à cause de sa matière, ni de sa forme, ni de sa figure, mais à cause de ce qu’elle représente réellement. Il ne veut pas dire que cette représentation actuelle est la raison pour laquelle l’image est adorée d’un culte de latrie, mais que cette représentation est la condition qui fait en sorte que l’image est conçue avec l’exemplaire, et que c’est donc par accident qu’elle est adorée.
CHAPITRE 24
Par elles-mêmes et au sens propre, les images ne doivent pas recevoir le même culte que l’exemplaire.
Quatrième proposition. L’image, par elle-même et au sens prore, ne doit pas être adorée de la même adoration qu’on rend à l’exemplaire.
On le prouve par le concile 7, article 7, où nous lisons que l’image du Christ ne doit pas être adorée d’une adoration de latrie. Cela serait faux si, à l’image est du au sens propre et par soi le même culte qui est du à l’exemplaire, le Christ, qui doit être adoré d’une adoration dite de latrie. Tu diras que le concile parle d’une adoration qui est rendue à une chose à cause d’elle-même; que l’image est adorée d’un culte de latrie, mais à cause d’une autre chose. Au contraire, le concile dit que les images ne doivent pas être adorées autrement qu’on adore les évangiles ou les vases sacrés. Et le synode 8 répète la même chose dans les mêmes mots, au canon 3, dernier acte. Et personne n’a jamais prétendu que les vases sacrés ou les évangiles devaient être adorés d’une adoration de latrie.