Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 182)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En second lieu on le prouve avec certains docteurs de l’Église comme saint Augustin, saint Grégoire, saint Jean Damascène, et avec les conciles de Senones et de Moguntinus déjà cités, où il est dit que les images ne doivent pas être honorées d’un culte divin. Tu diras qu’ils parlent du culte divin qui est rendu à quelqu’un à cause de lui-même. Je dis, au contraire, qu’il n’est pas possible de douter de cette chose. Les conciles, en effet, définissent les choses qui sont controversées. Troisièmement, la latrie est le culte propre à Dieu, mais aucune image n’est par elle-même et au sens propre, Dieu, si on la considère en raison de la matière, de la figure ou des couleurs, ou de la relation. Donc, par elle-même et au sens propre, aucun culte de latrie n’est du à une image. Quelqu’un dira peut-être que la latrie est le culte propre à Dieu quand il est rendu pour lui-même, non quand il est rendu pour un autre. Je dis au contraire que la latrie est le culte suprême qui est du au vrai Dieu, en tant que premier principe de toute chose. Présenter au premier principe le culte suprême, parce qu’il est le premier principe, ainsiqu’ à cause d’autre chose, implique une contradiction. Car, si c’est au premier principe, ce ne peut pas être à cause d’autre chose. Si c’est à cause d’autre chose, ce n’est pas au premier principe. Donc, un culte de latrie est rendu à l’image à cause d’elle-même, et cela est de la vraie idolâtrie, ou il n’est pas rendu à cause d’elle-même, alors ce culte n’en est pas un de vrai latrie.

De plus, cette latrie qui est rendue à l’image à cause d’une autre chose, est le même culte qui est rendu à Dieu ou quelque chose d’inférieur. Si c’est le même culte, la créature reçoit le même culte que Dieu, ce qui est surement de l’idolâtrie. Car l’idolâtrie n’existe pas seulement quand on adore une idole en abandonnant Dieu, mais aussi quand on adore une idole en même temps que Dieu. Exode XX : « Ne faites pas des dieux en or et en argent avec moi. » Si le culte est inférieur, ce n’est pas donc pas le culte de latrie, car la latrie est le culte suprême.

La quatrième raison. À l’image ne convient pas le culte interne ni le culte externe de vraie latrie. Car, le culte interne est l’appréhension d’une chose en tant que premier principe, et la prostration de la volonté qui convient à cette appréhension. L’acte externe qui lui est propre est le sacrifice. Or, il est certain que nous n’appréhendons par l’image en tant que premier principe, et que nous ne lui offrons pas de sacrifices. Nous ne l’adorons donc pas d’un culte de latrie. La cinquième raison. L’image en tant qu’image s’oppose à l’exemplaire, et lui est inférieure. Elle ne peut donc pas être honorée du même culte, mais d’un culte inférieur, car chacun doit être honoré selon sa dignité. Il est évident qu’il est de loin plus grand d’être le Christ que d’être l’image du Christ.

La sixième raison. Ceux qui ont honoré les images du Christ avec des honneurs divins ont été comptés parmi les hérétiques par saint Irénée (livre, chapitre 24), saint Épiphane (hérésie 27), saint Augustin (hérésie 7). Et saint Jean Damascène (dans les cent hérésies) dit à la fin : « Quand ces gens-là honorèrent le Christ, ils ont, sans aucun doute possible, honoré aussi son image à cause de lui. » Il n’ est pas permis de rendre à des images des honneurs divins, c’est-à-dire le culte de latrie, même si quelqu’un dit qu’il le fait à cause de Dieu, ou du Christ, non à cause des images. Car par le seul fait qu’il leur rend les honneurs divins, il témoigne qu’il les honore pour elles-mêmes, non à cause de Dieu, quoi qu’il dise.

Venons-en maintenant à ces très anciens vers : « Car c’est Dieu que l’image enseigne. Elle n’est elle-même pas Dieu. » Ces vers montrent assez clairement qu’on ne doit pas rendre à une image un culte qui est du à Dieu.

Ces réflexions préalables nous permettront de répondre facilement aux objections qui nous sont faites. La première : « Salut, ô croix, unique espoir ! » Je réponds que ou bien nous prenons la croix pour le Christ crucifié, comme nous l’avons déjà dit, ou bien il s’agit d’une prosopopée rhétorique par laquelle l’Église parle à la croix de la même manière que Moïse parlait au ciel et à la terre, quand il dit dans le Deutéronome (XX11) : « Écoutez cieux, ce que je vais dire… » Et de la manière que saint André lui parlait en disant : « Salut, croix précieuse ! » Par cette prosopopée, nous signifions que nous désirons le fruit de la croix, c’est-à-dire, être sauvés par les mérites du Christ, qui a souffert sur la croix. La seconde objection recevra sa réponse dans la cinquième objection. À la troisième, je dis que, par la croix, saint Ambroise entend la passion du Christ ou la chair qui souffre, comme par l’image de Dieu, il entend la divinité. Car il veut dire que le Christ Dieu et le crucifié sont une seule et même chose, et que, à cause de cela, quand on adore le Christ Dieu, il ne faut pas le séparer de son humanité; et que quand adore le Christ crucifié, il ne faut pas le séparer de sa divinité. À la quatrième, je réponds que saint Jérôme ne dit pas que Paula a adoré la croix au sens propre du terme, mais que prostrée devant la croix, elle adorait le Christ qu’elle voyait représenté dans la croix.

Au cinquième, à cet unique mouvement qui va vers l’image et vers l’exemplaire, diverses explications ont été données. Peresius répond qu’il n’est pas vrai qu’on se porte d’un même mouvement vers l’image et vers l’exemplaire, parce que ce sont deux choses opposées qui ne peuvent être connues que par deux connaissances. Il ajoute qu’on ne trouve pas dans Aristote ce que Saint Thomas lui fait dire. Or, dans son livre sur la mémoire et la réminiscence, chapitre 2, c’est bien ce qu’il semble dire. Car, voulant expliquer pourquoi la mémoire connait les choses absentes, il dit que la raison en est que, dans la mémoire, sont les espèces des choses, qui sont comme des peintures; et que si l’homme voit ces phantasmes en tant qu’images, alors il connait les choses passées dont elles sont les images, car une image ne peut pas être connue en tant qu’image sans que soit connue en même temps la chose dont elle est l’image. Ce n’est pas vrai ce que dit Peresius que, parce qu’elles sont opposées, les choses relatives ne peuvent pas être connues par une seule connaissance. Car, les opposés sont tels qu’ils dépendent l’un de l’autre, et qu’on ne peut ni définir ni connaitre l’un sans l’autre.

Durand répond autrement. Car il admet qu’on se porte en un seul mouvement à l’image et à l’exemplaire. Mais il nie que, à cause de cela, il y ait une seule adoration. Car, même si l’esprit connait l’un et l’autre en même temps, il ne dit pas que l’un est l’autre, mais il les voit comme distincts, et, en conséquence, n’adore pas l’un et l’autre de la même adoration. D’autres confirment cette interprétation en disant que même s’il n’y a qu’un mouvement de l’esprit, c’est-à-dire de l’intelligence, vers l’image et l’exemplaire, les mouvements de la volonté peuvent être contraires. Car, celui qui voit une image du Christ mal peinte, déteste l’image en tant qu’elle est une image, et cependant aime le Christ. Et, inversement, celui qui voit une image de Judas bien peinte, aime l’image et déteste l’exemplaire.

Mais cette réponse n’est pas satisfaisante. Car, saint Thomas ne dit pas que le mouvement vers l’image en tant qu’image est aussi dans l’exemplaire. Mais il dit que le mouvement vers une image, en tant qu’elle est l’image d’un autre, est aussi dans l’exemplaire. Et cela est vrai autant pour le mouvement de l’intelligence que de la volonté. Car, celui qui aime l’image du Christ non pas parce qu’elle est une image, mais parce qu’elle est l’image du Christ, il est impossible qu’il n’aime pas en même temps le Christ, quand le Christ est la raison pour laquelle il aime l’image. Celui qui aime une belle image de Judas, n’aime pas l’image en tant qu’elle est celle de Judas, mais en tant qu’elle est une belle image tout court. C’est-à-dire qu’il jouit de la proportion qu’il y a entre l’image et l’exemplaire.

J’estime donc qu’il faut répondre autrement. J’admets qu’ il est le même le mouvement de volonté qui va vers l’image et l’exemplaire. Mais alors, ou l’exemplaire est conçu et adoré comme objet principal, ou il ne l’est pas. C’est-à-dire, ou je conçois et j’adore le Christ lui-même reluisant dans l’image, ou je conçois et j’adore l’image elle-même en tant qu’image du Christ. Dans le premier cas, l’adoration en est une de latrie, mais elle porte essentiellement sur le Christ , et par accident seulement sur l’image. Et c’est ce que semblent vouloir dire Capreolus et Cajetan. Dans le deuxième cas, l’adoration porte alors directement sur l’image, et conséquemment sur le Christ. Elle n’est donc pas une adoration de vraie latrie, mais elle lui est bien inférieure.

Tu diras que c’est au Christ que convient une adoration de vraie latrie. Si cette adoration se termine aussi au Christ, elle sera donc une vraie adoration de latrie. Je réponds qu’au Christ convient une vraie latrie, quand il est adoré en tant qu’il est en lui-même, non quand il est adoré dans une image par participation. Exemple. Celui qui honore le représentant d’un roi honore certainement le roi lui-même. Et cependant, il honore tout à fait autrement le roi lui-même dans sa propre personne qu’il ne l’honore dans son représentant. Cela est bien connu. Et c’est ce qui nous permet de répondre à la deuxième objection. Car, quand on honore l’image, son honneur passe dans le prototype, même si cet honneur n’est pas celui qui est du au prototype, mais qui convient pour que le prototype y participe par l’image. À la sixième objection, je dis que la raison pour laquelle on honore l’image est l’exemplaire lui-même. Cependant, l’exemplaire doit être honoré autrement s’il est honoré en lui-même, et autrement s’il participe à l’honneur du fait de l’image.

À la septième. Exemple. Celui qui brise la statue d’un roi est puni de crime de lèse majesté, parce que c’est le roi lui-même qui a été lésé, même si la faute n’est pas aussi grave que s’il avait blessé le roi en personne. Si le coupable était puni aussi sévèrement, la raison en serait qu’il n’a pas brisé la statue en tant que statue d’un roi, mais qu’il a pris la statue pour le roi lui-même.

CHAPITRE 25

De quel genre de culte adorons-nous les images

Cinquième conclusion : Le culte qui est du au sens propre et en lui-même aux images, est un culte imparfait qui appartient par analogie ou par réduction à l’espèce du culte qui est du à l’exemplaire. J’explique. Aux images ne convient proprement ni la latrie, ni l’hyperdulie, ni la dulie, ni aucun de ceux qui conviennent à une nature intelligente. Car, une chose inanimée et privée de raison est incapable de recevoir ce genre de culte. Elle ne peut recevoir qu’un culte bien inférieur, et qui varie selon la diversité des images. Aux images des saints n’est pas du un culte de dulie proprement dit, mais un culte inférieur qu’on peut appeler un culte de dulie à un certain point de vue, ou par analogie, ou par réduction. Semblablement, aux images de la très sainte Vierge n’est pas du un culte d’hyperdulie proprement dit, mais selon un certain point de vue, par analogie ou réduction. Aux images du Christ n’est pas du un culte de latrie proprement dit, mais un culte grandement inférieur, qui se réduit cependant à la latrie, comme l’imparfait au parfait. Preuve. Comme l’image se comporte envers son exemplaire, le culte de l’image se comporte de la même façon envers le culte de son exemplaire. Mais l’image est l’exemplaire analogiquement, et d’une certaine façon. Car un homme peint est un homme d’une certaine façon et par analogie. Donc, même à l’image est du le culte qui est du à l’exemplaire, mais un cule imparfait et analogique.

De plus, l’image se réduit à l’espèce de l’exemplaire. Car, un homme peint et un cheval peint diffèrent pas l’espèce, parce qu’un homme réel et un cheval réel diffèrent par l’espèce. Donc, le culte de l’image est réduit lui aussi au culte de l’exemplaire. Et c’est peut-être ce que saint Thomas et saint Bonaventure, et les autres, voulaient dire quand ils ont enseigné qu’on rendait le même culte à l’image qu’à l’exemplaire. Car c’est ainsi que l’a compris Gabriel. Et s’il en bien ainsi, nous sommes d’accord avec eux. Et c’est ce qui nous permet de parler la vraie croix du Seigneur, des clous, des épines et des autres reliques. Toutes ces choses doivent être honorées d’un culte inférieur à celui qu’on rend au Christ ou aux saints, dont nous avons les reliques. Mais un culte qui, par analogie et réduction, appartient au même culte qu’on rend au Christ ou aux saints. Car les reliques méritent un honneur parce que, en raison du contact, ou pour une autre raison, elles sont en rapport avec ceux donc elles sont les reliques.

CHAPITRE 26

L’adoration de la croix

Même si la croix du Seigneur est vénérée tantôt parmi les reliques, tantôt parmi les images, (car la vraie croix du Christ, sur laquelle le Seigneur a été cloué, doit être, à cause de son contact avec le corps sacré et le sang de Dieu, considérée parmi les reliques les plus précieuses. Et cette même croix, en tant qu’elle nous rend présent le Seigneur crucifié, ainsi que toutes les autres croix qui lui sont semblables, est énumérée parmi les images sacrées). Cependant, parce qu’on trouve certaines erreurs, et des arguments sophistiques sur la croix, nous avons pensé qu’une dispute particulière s’imposait.

Il y eut d’abord l’hérésie de Claude de Tours, qui, en plus des autres images, exécrait la croix du Seigneur, au témoignage de Jonas (livre 1). Il vécut ce Claude en l’année du Seigneur 800. À la même époque, en Orient, les Pauliniens (appelés ainsi à cause d’un certain Paul) enseignaient la même chose, selon Euthymius (Panoplie, par 2, tit 21). Les Wiclifistes n’eurent pas une haine moins grande envers la croix, selon Thomas Waldensem, (tome 3, tit 20.) Calvin (livre 1, chapitre 11, verset 7), les magdebourgeois (centurie 4, chapitre 4, colonne 302; chapitre 6, colonnes 158, 459) mentent impudemment quand ils enseignent que le signe de croix était une nouveauté au quatrième siècle. Car, Tertullien (dans le livre sur la couronne du soldat) fait mention du signe de croix, lui qui vécut au deuxième siècle. Ils mentent également (centurie 7, chapitre 6, colonne 191) quand ils affirment que le pape Serge a été le premier à avoir adoré et baisé le Christ. Le pape Serge vécut en l’ana 688. Or, Évagrius, qui a vécu cent ans avant Serge, fait mention de l’adoration et du baiser donnés à la croix. Saint Jérôme, qui est du quatrième siècle, en parle aussi dans sa lettre à Marcella.

Les arguments des Bogomites et des Petrobrusiens sont au nombre de trois. Le premier. La croix a apporté de la douleur et de l’ignominie au Christ. Ceux qui aiment le Christ doivent dont la détester. Le deuxième. Parce qu’il serait sot et impie le fils qui aimerait et honorait la potence sur laquelle sont père a été suspendu. La troisième. Car, s’il faut adorer toutes les croix parce que le Christ est mort sur une croix, il faudra adorer aussi tous les sépulcres parce que le Christ s’est reposé dans un sépulcre. Et toutes les crèches, parce qu’il a dormi dans une crèche. Et toutes les colonnes, toutes les lances, toutes les éponges, tous les fouets etc. Et même tous les ânes (ajoute Claude) parce que le Christ a été réchauffé par un âne. Quatrièmement. Claude argumentait ainsi. Les ennemis du Christ se sont réjouis de la passion du Seigneur, mais ont été attristés par sa résurrection. À l’inverse, ses amis ont souffert de sa passion, mais se sont réjouis de sa résurrection. Donc, ceux qui honorent et aiment la croix, imitent les ennemis du Christ.

Cinquièmement. Et voici comment raisonnaient les Wiclefistes, d’après Waldensem. Si nous adorons la croix à cause du contact qu’elle a eu avec le corps divin, ou parce qu’elle a été l’instrument de la passion, il faudra aussi adorer les lèvres de Judas parce qu’elles ont touché la bouche du Christ quand il l’a embrassé; et la main de ce serviteur qui lui a donné un soufflet. Car, toutes ces choses touchèrent le Christ, et furent des instruments de la passion. Sixièmement. Les centuriates argumentent ainsi. C’est une superstition d’attribuer une vertu à des choses imprimées. Or, les papistes attribuent à l’image du Christ le pouvoir de chasser les démons et tous les maux. Ils sont donc superstitieux. On répondra à ces objections au chapitre 30. Entretemps, nous donnerons des explications sur la croix, d’abord, ensuite sur l’image de la croix, et enfin sur le signe de croix.

CHAPITRE 27

La vraie croix du Seigneur

Il faut d’abord faire quelques réflexions sur la figure de la croix. Il faut donc savoir qu’une croix est faite de trois morceaux de bois, dont l’un est long et sur lequel le corps était suspendu. Un autre transversal, posé sur le bois long, sur lequel les mains étaient fixées. Et un troisième, placé sur le bois long, pour y poser les pieds, et les clouer. C’est ce qu’atteste saint Irénée (livre 2, chapitre 42) et saint Justin dans son dialogue avec Triphon. Est-ce que le bois transversal était placé sur le bois long de façon à ce qu’on ne voie plus le bois long, la chose n’est pas certaine. Car, Bède (dans les questions sur la Genèse, quand il parle de la victoire d’Abraham) dit : dit que la croix était semblable à la grecque t, auquel était aussi semblable le thau hébraïque, selon saint Jérôme (chapitre 9 d’Ezéchiel). Et saint Augustin (épitre 120, chapitre 26) dit que le bois long était par-dessus le bois transversal. Et c’est ce qui est le plus probable. Car, c’est plus conforme aux paroles de saint Irénée, et aux paroles de l’apôtre (Éphésiens, chapitre 111.), où, faisant allusion à la figure du Christ, il nomme la sublimité, la profondeur, la longueur, et la largeur. De plus, ceux qui disent que la croix ressemblait à la lettre T disent la vérité, car elle lui était peu différente.

Ce que Bède écrit dans ses récollections et ses florilèges, que la croix était faite de quatre sortes de bois différents, d’un cèdre, d’un pin, d’un cyprès, et d’un buis, ne s’appuie sur aucun témoignage ancien, et ne semble pas vraisemblable.

2018 09 04 fin 2018 09 08 début Il est à noter que les anciens ont ajouté à la grâce du mystère quelque chose qui est encore conservé en partie. Car le bois long ils le fléchissaient et le recourbaient à la façon d’un bâton de pasteur, le faisant ressembler plutôt à la lettre P. Un peu plus bas, ils mettaient deux lignes de travers, à la ressemblance de la croix de saint André, représentant la lettre grecque X, de façon à ce que ces deux lettres signifient le Christ. Ils traçaient en bas une ligne transversale qui complétait la croix. Et de là pendait un voile déployé. En bas de la ligne transversale, se trouvait le bois long sous la forme d’une épée. À la plus petite partie, ils ajoutaient une poignée. Toutes ces choses signifiaient que la croix était l’étendard du Christ empereur. Car, la croix était attestée par cette figure. Les deux lettres X et P indiquaient le nom du Christ, et il était reconnu par le voile, l’épée et la poignée. Voir Jean Pierius Valérien au sujet des signes hiéroglyphiques (livre 50), et Primasius (livre 4 sur l’Apocalypse), où ce signe est appelé le monogramme et le signe du Christ. Car le labarum de Constantin fut tel. En effet, comme le rapporte Eusèbe, (livre 9, chapitre 9 de son histoire), Constantin réduisit en forme de croix le labarum qui accompagnait auparavant les empereurs, et était adoré par les soldats. Mais de façon, cependant, à ne pas perdre la forme d’un étendard.

Ce labarum Eusèbe le décrit dans la vie de Constantin (livre 1), où il dit qu’il fut une épée entière entourée d’or, au sommet de laquelle était placée une couronne très précieuse, et, en dessous d’elle, une corne transversale en forme de croix, de laquelle pendait un voile pourpre très orné d’or et de pierres précieuses. À la partie infime duquel apparaissaient les images de Constantin et de ses fils. Dans l’épée, en dessous de la couronne, étaient les lettres du nom du Christ.

La façon ordinaire de crucifier n’était pas, alors, comme beaucoup le pensent, d’attacher avec des cordes, mais de fixer avec des clous. Or, les peintres ont coutume de ne représenter que le Christ crucifié avec des clous, et les larrons et saint Pierre, avec des cordes. Mais, il n’en était pas ainsi. Tous étaient crucifiés avec des clous, tous portaient leurs croix, et tous étaient flagellés avant. Voir Plutarque sur la vengeance tardive des dieux, Marcus Tullius (act 7 contre Verres), Nonius Marcellus (au mot patibulus) qui s’exprime ainsi : « Ceux qui sont condamnés à la croix la transportent et sont ensuite cloués sur elle. » Voir aussi Macrobius (livre 1, Saturne, chapitre 11), Joseph (livre 6 de la guerre juive), et dans sa vie. Dans le livre de la passion de saint André, le proconsul dit : « Sur cette croix que tu loues, après d’avoir fait flageller j’ordonnerai qu’on t’y cloue ». De plus, comme saint André devait être crucifié de la façon ordinaire, le proconsul ordonne qu’on le suspende à la croix avec des cordes, de peur que s’il était cloué, il meure trop vite. Ajoutons qu’on a hésité longtemps pour savoir quelle était, parmi ces trois croix, celle du Sauveur, car les trois avaient les mêmes trous et les mêmes clous. Voir Ruffin (livre 10, chapitre 8).

Venons-en maintenant à l’argument. Que le bois de la croix est vénérable, on le prouve par une raison tirée des Écritures. Car l’Écriture atteste que le Christ n’a pas été crucifié par hasard, ou malgré lui, ou à cause de ses propres péchés, mais qu’il a choisi volontairement la croix, et qu’il l’a choisie en tant qu’autel du sacrifice suprême, qui apaiserait Dieu, et comme un escabeau pour son règne, l’instrument de la libération du genre humain, et enfin, comme un instrument par lequel il vaincrait Satan, et triompherait de lui. Il s’ensuit de cela que cette vraie croix a été honorée grandement par Dieu, et doit être aimable et vénérable à nous tous. Qu’il l’ait choisie volontairement, Isaïe nous l’enseigne (chapitre 53) : « Il a été offert parce qu’il l’a voulu » Jean X : « Je dépose mon âme. Personne ne me la prend. C’est moi qui la dépose. » Et, dans les Actes des apôtres (chapitre 2) : « Vous avez tué celui qui a été livré selon un plan défini, et la prescience de Dieu. » Actes 111 : « Dieu qui a prédit par la bouche de tous les prophètes que son Christ souffrirait, l’a réalisé. » Actes 1V : « Ils se rassemblèrent véritablement dans cette cité Hérode, Ponce Pilate avec les Gentils, et le peuple d’Israël pour faire ce que ta main et ton dessein avait décrété que soit fait. »

Que la croix fut l’autel du sacrifice suprême, il est facile de le comprendre puisque le Christ crucifié est le sacrifice suprême (Hébreux, chapitre V11). Voilà pourquoi saint Paul dit aux Colossiens 1 : «Pacifiant par le sang de sa croix. » C’est-à-dire par le sang versé comme d’un autel. Et c’est ce que signifiait la pierre érigée et non ointe, et appelée maison de Dieu par Jacob (Genèse XX). Que la croix fut une échelle ou un escabeau pour son règne, Jean XX11 l’atteste: « Maintenant le prince de ce monde est jeté à l’extérieur. Et moi, si je suis élevé de la terre, j’attirerai tout à moi. Il disait cela en indiquant la mort dont il devait mourir. » Philippiens 11 : « Il s’est humilité et s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. Voilà pourquoi Dieu l’a exalté. »

Qu’elle fut aussi un instrument de libération, l’enseignent les premières figures qu’a présentées saint Jean Damascène (dans le livre 4, chapitre 12, sur la foi). Car cette croix signifiait l’arbre de vie du paradis (Genèse, chapitre 2), l’arche de bois de Noé, qui sauvait sa famille, la verge de Moïse qui ouvrait la mer rouge, le bois qui rendait les eaux douces, (Exode XV). Mais surtout le serpent d’Airain élevé dans le désert (Nombres Xv111), duquel le Seigneur a dit en saint Jean 111 : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que soit élevé ainsi le Fils de l’Homme pour que tous ceux qui croient en lui ne périssent pas, mais aient la vie éternelle. » Et, à la suite de saint Paul, l’Église dit : « Il nous faut nous glorifier dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, dans laquelle est le salut, la vie et notre résurrection. »

Qu’il ait vaincu le diable et qu’il en ait triomphé, saint Paul nous l’enseigne (Colossien 11) : « L’original du décret qui nous était contraire il l’a enlevé du milieu de nous, en le clouant à la croix, dépouillant les principautés et les puissances. Il les a livrés ouvertement avec confiance, triomphant d’eux en lui-même. » Origène (dans son homélie 8 sur Josué), dit que nous avons dans le grec : triomphant d’eux dans le bois de la croix. Et que, bien que nous n’ayons pas dans le bois, mais en lui-même, on peut facilement référer ce mot à la croix, dont il avait dit plus haut en tô staurô, comme le rapporte Theophylactus. Origène dit donc que, sur la croix, deux ont été crucifiés : le Christ visiblement, volontairement, et pour un temps; le diable invisiblement, malgré lui, et à sa honte éternelle. Et cela, il le prouve par le passage où saint Paul a utilité la métaphore du triomphe, voulant indiquer par là que la croix est le char triomphal qui traine le démon enchainé, et qui l’exhibe comme un trophée de victoire. Et c’est ce que signifient les deux mots grecs edeigmatisen et thriaubeusas.

Le deuxième argument est tiré des mystères qui sont signifiés par cette croix. Car, comme dit saint Augustin (épitre 120, chapitre 26) : « Celui qui est mort parce qu’il l’a voulu est aussi mort quand il l’a voulu. Et ce n’est pas sans raison qu’il a choisi la croix comme instrument de mort. » La signification mystique de la croix nous est enseignée par saint Irénée (livre 5), saint Grégoire de Nysse (sermon 1 sur la résurrection), saint Augustin (épitres 119 et 120), saint Jérôme et Thophylactus (chapitre 111 aux Éphésiens), où ils font un commentaire de ces paroles de saint Paul : « Pour que vous puissiez comprendre avec tous les saints ce qu’est la latitude, la longitude, la sublimité et la profondeur. » Car, par la latitude, il entend le bois transversal, la sublimité, la partie du bois où est inscrit le motif de la condamnation, la longitude, le bois qui va de haut en bas, la profondeur, la partie du bois qui est cachée dans la terre.

Cette figure signifie d’abord toute la perfection chrétienne, comme saint Augustin l’enseigne. La profondeur signifie la foi, la sublimité l’espérance, la latitude la charité, la longitude la persévérance. Elle signifie ensuite l’effet de la passion du Christ. Car le bois le plus élevé signifie le ciel ouvert par la passion du Christ; le bois enfoncé sous terre, l’enfer (limbes) évacué et le démon vaincu; le bois transversal tourné vers l’orient et l’occident, la terre entière rachetée. Et c’est pour cela qu’adorent le crucifié les choses terrestres, célestes et infernales, comme le déduit saint Grégoire de Nysse. Troisièmement. Les deux bras de la croix, sous l’unique nom du Sauveur, signifient (dit saint Irénée) deux peuples réunis sous une seule tête, le Christ, selon cette parole en Jean X11 : « Moi, si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »

Minutius Félix dans Octavius et Ambroise dans un sermon, ajoutent que la figure du Christ est aussi naturellement salutaire. Car les oiseaux ne voleraient jamais s’ils n’imitaient pas la forme de la croix en étendant leurs ailes. Et le navire ne bougerait pas sans faire une croix avec le mat et l’antenne. Le laboureur ne tracerait pas de sillons s’il ne formait pas une croix avec la charrue et le manche de la charrue. On peut dire la même chose du joug et du timon. Le ciel lui-même fait une croix si on tire des lignes de l’est à l’ouest, et du nord au sud. Enfin, comme le rapporte Ruffin (livre 2, chapitre 20 de son histoire), les Égyptiens, avec leurs caractères hiéroglyphiques, annonçaient la venue de la vie par la croix.

Troisième argument. L’invention de la sainte croix. De laquelle ont peut tirer un grand nombre de témoignages qui nous font comprendre que la vénération de la vraie croix du Sauveur plait à Dieu. Le premier. Il n’a pas permis que ce bois soit englouti dans la mer ou consumé par les flammes. Les ennemis des chrétiens s’étaient efforcés d’abolir la croix et tous ses vestiges. Pour ce faire, ils l’avaient cachée sous terre, à une grande profondeur; et, à la place du Christ, ils avaient déposée la statue de Vénus. Au lieu de la résurrection, ils avaient installé la statue de Jupiter, et au lieu de sa naissance, celle d’Adonis, comme le rapporte saint Jérôme dans son épitre à Paulina sur l’institution du monachisme. Pourquoi donc, je le demande, n’ont-ils pas brulé la croix, alors qu’ils le voulaient et le pouvaient, sinon parce que Dieu leur a enlevé cette pensée, afin que soit conservé le bois très précieux à la consolation des croyants.

Deuxièmement. Dieu a voulu que la vraie croix soit trouvée à une époque où elle pouvait être adorée en toute sécurité, au début de l’empire de Constantin. Car, si elle avait été déterrée sous le règne des empereurs païens persécuteurs, elle l’aurait été pour recevoir plus d’avanies que d’honneurs. Si elle avait été trouvée longtemps après le règne de Constantin, elle aurait été privée de l’honneur qui lui est du. La divine providence manifesta donc la vraie croix dès qu’elle put être honorée. Troisièmement. Des miracles manifestes ont démontré que c’était la vraie croix. On peut donc en conclure que l’invention de la croix est une révélation faite par Dieu. En effet, on trouva trois croix ensemble, et on ne pouvait pas différencier la croix du Seigneur de celle des larrons. On apporta donc les trois croix à une femme agonisante. Les deux premières croix n’obtinrent aucun effet. Mais quand on lui présenta la troisième, elle recouvra bientôt la santé. C’est Ruffin qui rapporte cela (livre 10, chapitre 8 de son histoire), ainsi que Socrate (livre 1, chapitre 13 de son histoire), et Theodoret (livre 1, chapitre 18), Sozomène (livre 2, chapitre 1), et Nicéphore (livre 8, chapitre 29). La croix ne fit pas que guérir la femme agonisante, elle rendit aussi la vie à un homme mort, comme le rapportent Paulin (épitre 11 à Sévère), Sévère (livre 2 de son histoire sacrée), et Sozomène (livre 11, chapitre 1). Tous se souviennent de la femme malade et de l’homme mort.

Il importe peu qu’Ambroise (dans son sermon sur Theodose) et saint Jean Chrysostome (homélie 84 sur saint Jean) aient dit que la croix du Seigneur avait été reconnue par l’écriteau qu’elle était seule à porter, alors que les deux autres en étaient dépourvues. Car, Ruffin, il est vrai, indique que la croix fut reconnue par l’écriteau, mais non de façon décisive, puisque cet écriteau gisait par terre à côté de la vraie croix. C’est donc pour enlever toute ambiguïté qu’on eut recours aux miracles. Ce n’est pas seulement la croix qui brilla par des miracles, mais aussi le clou qu’Hélène a donné à Constantin. De ce clou, comme l’atteste saint Ambroise au lieu cité, les Juifs disaient : « Voici que le clou aussi est en honneur. Et celui que nous avons enfoncé pour donner la mort est un remède de salut; et, par un pouvoir invisible, tourmente les démons. »

Quatrièmement. Parce qu’Hélène n’a pas entrepris cette recherche de sa propre initiative, mais après avoir été avertie par des révélations divines. C’est ce qu’atteste Eusèbe dans la chronique que saint Jérôme a traduite en latin : « Hélène, la mère de Constantin, avertie par des visions divines, trouva, près de Jérusalem, le bienheureux bois de la croix sur lequel fut suspendu le salut du monde. » Disent la même chose Ambroise, Ruffin, Paulin, Sulpice et d’autres. Ce qui nous montre à quel point sont impudents les blasphèmes des magdebourgeois. Ils disent, en effet, (centurie 4, chapitre 6, colonne 458), qu’Hélène fut une femme superstitieuse parce qu’elle se rendit à Jérusalem pour trouver la croix. Mais cette femme tous les saints pères la portent aux nues, et ils affirment tous que c’est sous l’inspiration du Saint-Esprit qu’elle s’est mise à la recherche de la croix du Seigneur.

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