Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 184)
Le troisième argument. Honorer la croix c’est comme se réjouir de la mort du Christ à la manière des ennemis. Je dis d’abord que nous n’avons rien en commun avec les ennemis du Christ. Car, quand nous nous réjouissons de la passion du Sauveur, nous ne nous réjouissons pas de ce dont se réjouissaient les ennemis du Christ, mais de ce dont lui-même se réjouissait, c’est-à-dire de son triomphe, non de son ignominie. Nous savons aussi qu’il faut compatir aux souffrances du Christ, et les honorer avec de pieuses larmes.
Le quatrième argument. Si nous honorons toutes les croix, il ne s’ensuit pas que nous devions honorer toutes les crèches, toutes les épines, toutes les lances, tous les fouets. La raison pour laquelle nous adorons toutes les croix c’est qu’elles sont des images de la vraie croix, sur laquelle le Sauveur a été suspendu, et du Christ crucifié. Or, une crèche, une épine ou une lance ne sont pas des images du Christ, ni même le berceau, les épines et la lance qui ont touché le Christ. Car, à une image, ne suffit pas la ressemblance, il est aussi requis que l’une soit exprimée par l’autre. Voilà pourquoi on ne dit pas qu’un frère est l’image de son frère, même s’ils sont semblables, parce que l’un ne vient pas de l’autre. C’est le fils qui est dit et est vraiment l’image du père, non seulement parce qu’il est semblable au père, mais parce qu’il en provient. Or, les croix sont toutes faites pour représenter la première, et elles en sont toutes des images. Mais quand on peint ou on sculpte une crèche pour représenter la nativité de notre Seigneur Jésus-Christ, ou une colonne pour représenter la flagellation, ces images ou ces sculptures ne sont pas privées de vénération.
Si tu demandes pourquoi nous peignons et adorons une croix sans le Christ crucifié, et que nous ne peignons pas et n’adorons pas une crèche ou ne colonne sans le Christ, je réponds que c’est pour trois raisons. La première. Parce que la croix, à elle seule, renvoie au Christ crucifié. Les autres, non. La deuxième. La croix n’a pas d’autre usage, surtout depuis l’édit de Constantin, que de nous faire entendre qu’il ne faut pas crucifier les êtres humains. Mais les autres choses ont d’autres emplois. Car, quelqu’un qui verrait une colonne peinte ne pourrait pas facilement savoir ce qu’elle signifie. Est-ce une colonne du Christ ? Une colonne de Trajan ? D’Adrien, d’Hercule, ou d’autres ? La troisième. Quand nous sommes accusés d’adorer le bois, nous pouvons toute de suite montrer (comme l’explique Athanase, dans un texte cité) que c’est la figure et non la matière que nous vénérons, en séparant les deux bois l’un de l’autre. Chose qu’on ne peut pas facilement faire avec une colonne, une lance, ou une éponge.
La cinquième objection. Il faut honorer les lèvres de Judas, et les mains de ceux qui ont tué le Christ, en raison du contact qu’elles ont eu avec son corps, et parce qu’elles ont été des instruments de sa passion. Je réponds qu’entre la croix et les lèvres de Judas ou les mains des meurtriers, il y a une grande différence, comme l’enseigne Thomas Waldensis (tome 8, tit 13, chapitre 120). Car le Seigneur a choisi la croix, l’a embrassé avec amour, comme une chose innocente qui servait à la rédemption. Mais, les lèvres de Judas et les mains des impies le Christ ne les a ni choisies ni aimées, mais les a exécrées comme des choses impies et scélérates. Or, nous, nous ne devons aimer et honorer que ce que le Christ a aimé et honoré.
Mais les Wicléfistes peuvent répondre que la croix et les lèvres de Judas son semblables. Car, comme les lèvres de Judas furent l’instrument de son crime, car en elles-mêmes elles étaient incapables de commettre une faute, la croix fut, elle aussi, un instrument du crime des Juifs. Et comme le Seigneur a choisi la croix, non comme instrument de crime, mais de passion, il a de même choisi les lèvres de Judas et la main des meurtriers non comme instruments de crime, mais de passion. Et c’est pour cette raison que saint Augustin a écrit que Judas a été choisi par le Christ pour accomplir, par lui, notre rédemption.
Je réponds que la différence consiste en deux choses. La première. Parce que les lèvres de Judas et les mains des meurtriers du Christ n’étaient pas seulement des instruments de la passion, mais qu’ils faisaient partie des hommes impies. Et c’est pour cela qu’on ne peut pas les honorer comme des instruments de la passion, car cela semblerait honorer en même temps des hommes impies. Mais la croix, les épines et la colonne ne font pas partie du groupe d’hommes impies, car, de par leur nature, elles sont innocentes. La seconde. Parce que, dans la passion du Seigneur, nous pouvons considérer l’action et la passion, dont la première fut scélérate, et l’autre très sainte. Or, les lèvres de Judas et les mains des impies furent des instruments prochains et immédiats de cette action scélérate, et lointains et médiats de la passion salutaire. La croix et les clous, au contraire, furent des instruments prochains et immédiats de la passion sainte, et lointains et médiats de l’action scélérate, comme il va de soi. Et voilà pourquoi les lèvres de Judas ont participé plus à l’action qu’à la passion, et la croix plus à la passion qu’à l’action. En somme, la croix est vénérable absolument parlant, et les lèvres de Judas sont détestables absolument parlant.
Enfin, au sujet de la magie et de la superstition, je dis que le signe de croix en est tellement éloigné qu’il est leur pire ennemi, comme le souligne avec raison saint Athanase (dans son livre sur l’incarnation du Seigneur et de son avènement salutaire) : « Par la vertu du signe de la croix toutes les influences magiques disparaissent, les sorts et les maléfices deviennent inefficaces. » Et plus bas : « Qu’il vienne celui qui veut faire l’expérience de ce que l’on dit. Que dans les prodiges démoniaques, dans les impostures des augures, et dans les miracles de la magie il se serve du signe de la croix dont on se moque, et qu’il invoque le nom du Christ. Et il verra comment, par la crainte de ce nom, les démons fuient, les prophéties cessent, toute la magie et la sorcellerie s’effondrent. » Jacques Sprenger (maléfices, part 2, question 1, chapitre 2) raconte que, quand ils sont initiés aux choses sacrées démoniaques, les magiciens et les sorciers promettent publiquement devant le diable assis sur une tribune, et en présence de témoins, qu’ils fouleront aux pieds la croix du Seigneur. Car, la où la croix est honorée aucun art magique n’est efficace.
Il faut donc savoir qua la raison pour laquelle il est interdit, comme de la superstition, d’user de caractères et de figures pour produire certains effets, comme le font les sorciers, c’est parce que ces effets ne peuvent pas être naturels, car ces caractères et ces figures n’opèrent pas naturellement. Ces effets ne proviennent pas, non plus, de Dieu, car Dieu n’a fait aucune promesse de ce genre, et n’est pas invoqué par eux. Ces choses sont donc faites par les démons, et les caractères ne servent que comme signes d’alliance entre les démons et les sorciers. Or, le signe de la croix opère des merveilles, non en vertu de la force naturelle qu’il possède en tant que figure quelconque ou en tant que signe d’un pacte avec le démon, mais en tant que signe divinement institué.
Et pour que cela devienne encore plus clair, notons trois effets admirables de la croix. Le premier. Elle terrifie et met en fuite les démons. Le second. Elle repousse les maladies et tous les maux. Le troisième. Elle sanctifie les choses sur lesquelles elle est imprimée. Et le premier effet est causé par trois choses : l’appréhension du démon, la dévotion de l’homme et l’institution de Dieu. Car, quand il voit la croix, le démon se souvient que, par la croix, il a été vaincu, spolié, lié et privé de sa force. Voilà pourquoi il la craint et la fuit, comme un chien fuit une pierre ou un bâton dont s’est servi son maitre pour le battre.
Donc, la croix a la même force que la prière, et opère comme elle. Car, le signe de la croix est une invocation des mérites du Christ crucifié, qui est exprimée par le signe. Voilà pourquoi opposer au diable le signe de la croix c’est lui opposer le mérite de la passion du Christ, c’est-à-dire, invoquer Dieu contre le diable, par les mérites du Christ. Et voilà aussi pourquoi l’effet procède surtout de la foi, de la confiance, de la dévotion intérieure, que du caractère lui-même de la croix. Comme quand nous prions oralement, l’effet est attribué plutôt à la foi, à la confiance et à la dévotion interne qu’au son de la voix. De ceux deux façons-à, il n’y a aucun doute à avoir.
J’estime, cependant, que d’une troisième façon, par l’institution de Dieu, vaut le signe de croix contre le démon. Car nous voyons que des Juifs et des païens qui ne croient nullement dans le Christ, mettent en fuite le démon par le signe de la croix, en ayant simplement l’intention de faire ce que font les chrétiens, comme le rapportent saint Grégoire de Naziance (sermon 1 contre Julien), saint Épiphane (hérésie 30), et saint Grégoire (livre 3, chapitre 7 de ses dialogues). Il apparait là que ce n’est pas la foi du chrétien ni la dévotion du croyant qui met en fuite le démon, mais le signe de la croix lui-même. Voilà pourquoi saint Augustin (livre 83 des questions, question 79), dit qu’il a été commandé aux démons par Dieu de céder à la croix, comme devant le sceptre du roi suprême, comme les peuples le cèdent aux soldats quand ils montrent le signe de l’empereur : « Il n’est pas étonnant que ces signes valent quand ils sont utilisés par de bons chrétiens, puisque même quand ils sont usurpés par des étrangers à la foi ils conservent leur valeur à cause de l’honneur du à un si excellent empereur. Quand ces puissances ne cèdent pas à ce signe, c’est Dieu qui les en empêche pas des moyens occultes, quand il juge que cela est juste et utile. Car ces esprits n’osent, en aucune façon, mépriser le signe de la croix. Ils gémissent partout où ils le voient. »
Quant aux maladies et aux maux qui ne peuvent pas percevoir la forces des signes, nous disons qu’ils fuient par la croix, comme par un signe de foi et de confiance, ou plutôt comme par une invocation exprimée par un signe. Car, le Christ a promis à ses fidèles qu’il donnerait tout ce qu’ils demandent avec foi, et au sujet des maladies il a dit en Marc (dernier chapitre) : « Ils prendront des serpents, ils imposeront les mains sur les malades, et ils se sentiront bien. Et s’ils boivent quelque chose de mortel, cela ne leur nuira pas. » Contre les maladies et les autres maux, les fidèles implorent donc le secours de Dieu par les mérites du Christ. Ils le font cela avec leurs cœurs, leurs bouches ou avec un signe de tête. Mais comme l’effet n’est pas produit par l’opération de la prière elle-même, à la manière des sacrements, mais par l’opération de l’opérant, il ne se produit pas infailliblement.
Quant aux bénédictions, on doit dire à peu près la même chose. Car, quand nous bénissons des hommes, des maisons, des champs, et des choses semblables, avec ce signe, nous recommandons à Dieu par les mérites du Christ, ces choses que nous bénissons. Et, nous faisons la même chose, quand nous bénissons de l’eau, de l’huile, des rameaux, des chandelles : nous recommandons ces choses à Dieu, et nous lui demandons de vouloir qu’elles soient salutaires pour nous, et qu’il nous aide par elles comme par des instruments. Enfin, ce que nous demandons explicitement par les prières, nous le demandons implicitement par le signe de la croix.
Bien qu’on ne puisse ni ne doive nier qu’une certaine sainteté est communiquée aux choses quand on les bénit par le signe de la croix, non pas une sainteté qui possède une qualité physique, mais une sainteté semblable à celle que possèdent la croix, les clous, les vêtements et les autres choses qui ont touché le Christ ou les saints. Car, que soient sanctifiés d’une certaine façon ceux qui touchent les reliques les pères l’enseignent constamment. Comme saint Basile (dans le psaume 115), saint Grégoire de Nysse (dans la vie de saint Thédore), saint Jean Chrysostome (dans son sermon sur les saints Juventius et Maximus) et d’autres. Si le contact des reliques sanctifie, pourquoi pas aussi le contact de l’étendard salutaire ?
Il est certain que saint Augustin (dans son livre sur les péchés, les mérites et la rémission des péchés, chapitre 26), déclare : « Je pense que les catéchumènes sont, d’une certaine façon, sanctifiés par le signe de la croix et par la prière de l’imposition des mains; et que ce qu’ils reçoivent est saint, même si ce n’est pas le corps du Christ. »
Et cela devrait suffire pour les reliques et les images, compte tenu de la brièveté de notre travail.
2018 09 08 fin
Fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin : JesusMarie.com, France, Paris, 18 mars 2019.
Saint Robert Bellarmin Les Controverses de la Foi Chretienne contre les Heretiques de ce Temps
JesusMarie.comSaint Robert Bellarmin
Saint Robert Bellarmin
Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps
Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos.
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2018 10 05
LA HUITIÈME CONTROVERSE GÉNÉRALE
SUR LES SACREMENTS EN GÉNÉRAL
expliquée en deux livres
PRÉFACE
lue à des étudiants lors d’un cours magistral
Les hérétiques, comme le dit Isaïe le prophète au chapitre dix-neuf, sont agités par l’esprit de vertige, et comme les constructeurs de la tour de Babel, ils sont si divisés entre eux par les langues et les mœurs, que l’un ne reconnait pas l’autre. Rien ne le prouve mieux que cette dispute sur les sacrements. Car, dès qu’il s’agit de sacrements, le nom, le nombre, l’efficacité, tout est objet de controverse. Ils échangent entre eux des attaques et des ripostes en s’insultant et en se maudissant réciproquement. Mais d’une façon si inepte et si absurde, qu’on dirait qu’ils cherchent à obtenir la palme de la sottise, ou la coupe de l’incompétence. Et parce que la grandeur de ce nouveau gymnase, les nouveaux présages d’études, un nouveau groupe d’auditeurs, ce siège et ces murs semblent postuler une préface plus longue et plus soignée que de coutume, je ne me réjouis pas médiocrement d’avoir obtenu, en ce jour, l’occasion d’entamer une dispute.
Car nous allons disserter de la vanité et de la légèreté des hérétiques de ce temps, et cela, dans les sacrements, dans les controverses les plus graves et les plus importantes de notre foi. Cette dispute ne sera pas privée d’un certain plaisir, à la vue du spectacle furieux qu’ils présentent dans leurs luttes fraternelles; ni non plus d’une certaine utilité quand, par cet exemple, ils montreront abondamment dans quelles ténèbres d’erreurs ils sont tombés, dans quel fosse d’absurdes sentences ils se précipitent, depuis qu’ils se sont éloignés de la citadelle bien armée de la vérité catholique.
Au tout début, quand il fut question du mot sacrement chez nos hérétiques, et quand, dans sa Babylone, Martin Luther laissa entendre que ce mot ne lui disait pas grand-chose, incontinent ses disciples qui regardaient Luther non comme un homme quelconque mais comme un nouveau prophète tombé du ciel, et qui considéraient comme des oracles non seulement ses sentences mais un simple signe de tête, commencèrent à réprouver et à répudier le mot sacrement. André Carolstad (dans son livre sur les images et les sacrements), l’attaqua ouvertement : « Ce qu’eux appellent sacrement, nous l’appelons signe. Et si le mot signe déplait, appelle-le ephraxidas. » Zwingli (dans son livre sur la vraie et fausse religion), écrit : « Ce mot sacrement, je désirerais grandement qu’il n’ait jamais été reçu par les Allemands. »
Calvin, pour sembler plus grave et plus savant que les autres, même s’il approuve peu ce nom (livre 4, chapitre 14 de ses institutions), n’estime pas qu’il vaille la peine de se déchirer pour un mot. Peu longtemps après, survint entre Luther et les sacramentaires une grave rivalité. Quand Luther s’aperçut que le mot sacrement était fortement réprouvé par les sacramentaires, il commença à le réprouver lui aussi, à le combattre, comme on peut le voir par le livre qu’il écrivit contre André Carolstad. Il déplorait que cet André qui avait été son ami de coeur, se soit misérablement changé en un Absalon et en un Judas.
Luther ayant changé d’opinion, André prit la défense du mot sacrement. Son Achates, Philippe Mélancthon suivit Luther, et utilisa souvent ce mot dans ses livres postérieurs. Suivirent Luther ceux qu’on appelle proprement luthériens, Brentius, Tilmannus, Kemnitius, et qui cherchèrent ainsi à se distinguer des sacramentaires. Mais écoutez, si le cœur vous en dit, par quels arguments le mot sacrement est combattu par Karlstad ou défendu par Luther. « Ce mot ne plait pas, dit le premier. Car, Dieu, dans les saintes lettres n’a jamais ordonné que nous utilisions ce mot. Et, il n’est pas permis, dans les choses divines, d’usurper des noms que Dieu n’a pas ordonné d’usurper. » Luther dit, contre lui : « Bien au contraire, ce mot plait. Car, Dieu, dans les saintes lettres n’a jamais interdit l’emploi de ce mot. Et qui es-tu donc, Carolstad, pour te mettre à la place de Dieu, et pour nous interdire ce qu’il ne nous a pas interdit ? » Lequel des deux est le plus inepte, bien chers auditeurs ? Car, s’il n’est pas permis dans les choses divines, d’user de mots que Dieu n’a pas employés, que Carolstad nous indique où il a vu dans l’Écriture les mots trinité, essence, personne, consubstantiel ? Ces mots, et d’autres du même genre, qui ont été analysés à fond et adoptés par tous, sont-ils plus employés par les catholiques que par les hérétiques sacramentaires ? Et s’il n’est pas permis d’appeler sacrements le baptême et l’eucharistie, parce que Dieu n’a pas ordonné qu’ils soient appelés ainsi, pourquoi les appeler signes, symboles ou tessères ? Car, ils ne peuvent pas montrer un texte ni dans les évangiles, ni dans saint Paul, où le baptême et l’eucharistie sont nommés par ces mots.
Mais le raisonnement de Luther n’a pas, lui non plus, beaucoup plus de poids et de solidité. Car, s’il n’est pas permis de prohiber les mots que Dieu n’a pas prohibés dans les saintes lettres, on ne peut pas interdire aux Ariens le mot semblable à Dieu (au lieu de égal à Dieu, ou consubstantiel). Les Macédoniens auront le droit d’appeler Dieu créature; il sera permis à Michel Servet de définir le Verbe éternel, de représenter le Christ comme une raison idéale. Il sera permis à Valentin Gentilis d’appeler le Père essenciateur, et Dieu le Fils essencié. Il sera également permis aux nouveaux Samosates, d’appeler les images de la trinité des cerbères à trois têtes, et des gérions à trois corps. En effet, aucun de ces mots n’est prohibé dans l’Écriture.
Avec combien plus de gravité, de maturité et de sagesse l’Église catholique garde-t-elle le mot sacrement. Elle comprend, en effet, que ce mot convient admirablement bien au baptême, à l’eucharistie, et aux autres mystères de ce genre. D’autant plus que ce mot a été employé par Tertullien, Cyprien, Lactance, Ambroise, Jérôme, Augustin, et par tous ceux qui, dès le début du nom chrétien, ont écrit sur les choses de notre foi. Mais, pour le nom, que cela suffise. Venons-en maintenant à la nature et au pouvoir du sacrement.
Les écrivains catholiques enseignent unanimement, comme ils ont toujours enseigné, que les sacrements de la loi nouvelle sont les instruments de notre justification, comme nous pouvons le prouver même avec le témoignage des adversaires. Car voici comment parle Calvin (livre 4, chapitre 14, verset 14) : « Avec le consentement de tous, les écoles sophistiques ont transmis que les sacrements de la nouvelle loi justifient et confèrent la grâce, pourvu que nous n’y mettions pas l’obstacle d’un péché mortel. On ne peur pas dire à quel point cette sentence est funeste et empoisonnée; et cela d’autant plus que pendant plusieurs siècles, cette grand peste a affecté une bonne partie de la terre ». Voilà ce qu’il pense.
Même si, à sa façon, il appelle les catholiques des sophistes, et la foi de l’Église une peste, il ne peut quand même pas nier qu’il existe un grand consensus parmi les catholiques, et que notre sentence a été tenue par toute la terre pendant de longs siècles. Nous avons donc raison de dire contre eux, en toute vérité, qu’il n’y a, chez eux, rien d’ancien, rien de certain, rien qui ait jamais été reçu par un consentement commun, mais que tout est nouveau, incertain, et circonscrit dans des bornes brèves et étroites. Car, même si, de nos jours, les hérétiques sont nombreux et pour ainsi dire innombrables, ils sont divisés et séparés entre eux par tant d’infimes sectes, qu’il n’y a aucun de leur dogme, si solide soit-il, qui ne soit défini autrement à quelque part. Martin Kemnitius, dans la seconde partie de son examen du concile de trente sur la nature et le pouvoir des sacrements, admet ingénument qu’il y a une grande discorde entre les siens, c’est-à-dire entre les successeurs et les disciples de Luther. Et, en vérité, il aurait été d’une impudence extrême s’il avait tenté de camoufler ce qui est plus clair que la lumière du jour.
Car, du consentement même de Kemnitius, sont énumérées parmi les adversaires six opinions différentes et des plus absurdes, qui se combattent entre elles, une que Luther a rêvée, une que Carlostad a imaginée, une autre que les anabaptistes ont délirée, une autre de Zwingli, une autre de Calvin, etc. Examinons-les donc l’une après l’autre, et relevons brièvement les inepties de chacune d’entre elles.
Autant dans Babylone que dans l’assertion des articles, le prince Luther veut que le sacrement ne soit rien d’autre qu’un témoignage divin institué pour exciter et nourrir la foi, qui confirme à la façon d’un miracle, et qui, à l’instar d’un sceau, obtient la promesse de la grâce. Il a coutume de comparer le sacrement avec la toison de Gédéon, avec le signe qu’Isaïe obtint pour le roi Achaz, avec d’autres miracles et prodiges de cette sorte que les prophètes et les apôtres utilisaient pour susciter la foi. Mais cette sentence est si absurde qu’il est difficile de concevoir rien de plus absurde. Car, les signes et les prodiges étaient utilisés à bon droit pour confirmer la prédication, quand ils étaient des choses connues par elles-mêmes et illustres, et ne dépendant en aucune façon de la prédication.
Au contraire, les sacrements n’ont aucun pouvoir par eux-mêmes, et ils ne peuvent être considérés comme sacrements que par le témoignage qu’apporte la parole de Dieu. Ceux qui par un prédicateur de la parole de Dieu, comme Vincent Ferrier, sont subitement guéris de maladies, sont délivrés d’une possession diabolique, voient après avoir été aveugles, ou sont rappelés des enfers après être morts, sont, par la force d’un tel miracle, comme sous l’action d’un éclair, ébranlés, se jettent à genoux, et sont comme forcés de croire aux paroles d’un tel homme.
Or ceux qui voient un homme lavé par des eaux, comme nous le faisons dans le baptême, ne voient rien là d’étonnant, et ne croient pas facilement que dans cette eau se cache quelque chose de sublime, à moins d’avoir auparavant cru dans la parole de Dieu. Or, si nous commençons à recevoir des sacrements avant d’avoir eu la foi par la parole de Dieu, comment peut-il se faire, je le demande, que les paroles divines soient confirmées par des sacrements ? Ne serait-il pas ridicule celui qui dirait à un païen : pour que tu croies que ce que je te dis est vrai, je vais répandre cette amphore d’eau sur ta tête. Une preuve convaincante, à la vérité ! Car, à moins d’apprendre par la parole de Dieu que cette aspersion et cette onction purgent l’âme, qui le croirait ? Qui n’en rirait pas ? Car, de par sa nature, elle n’a rien pour guérir les malades, et effacer les taches du cœur. Mais tout ce qu’elle peut dans cet ordre, elle le doit à l’institution divine.
Or, ce sont les paroles divines qui font connaitre les institutions divines. C’est pourquoi cette comparaison qui veut que les adversaires acceptent la parole d’un diplomate à cause d’un sceau est si inepte qu’on ne peut rien inventer de si inepte. Car la parole de Dieu est plus justement appelée sceau d’un sacrement qu’un sacrement n’est appelé sceau de la parole de Dieu. Car, en tant que sceau, elle a de la valeur, est honorée, est reconnue sans diplomate. Un diplôme sans un sceau n’est pas reconnu comme diplôme, et n’a non plus aucune valeur. Ainsi en est-il aussi de la parole de Dieu. Sans le témoignage du sacrement, elle a son autorité propre, et elle l’a entière. Mais le sacrement, sans le témoignage de la parole, n’a aucune autorité. Ce n’est donc pas le sacrement, comme ils le veulent, qui doit être le sceau de la parole, mais la parole, le sceau du sacrement.
Si donc le sacrement, comme le veulent les luthériens, n’est rien d’autre qu’un instrument pour exciter et nourrir la foi, comment expliquer que des enfants, des fous, des hommes endormis soient baptisés dans l’Église. Car, y a-t-il, dans les sacrements, une vertu capable de persuader de croire ceux qui n’ont pas l’usage de la raison ? Ou faut-il dire que les anabaptistes ont raison d’enseigner que les sacrements ne sont utiles que pour les adultes et les veilleurs ? Pas le moins du monde, répliquent les luthériens. Ce sont plutôt les anabaptistes qui errent comme des fanatiques et des fous furieux, quand ils interdisent le baptême aux enfants. Car, même si les petits sont privés de l’usage de la raison, cependant, quand ils sont baptisés, Dieu agit dans leurs esprits de façon telle qu’ils entendent la parole de Dieu, connaissent Dieu et l’aiment. Comme saint Jean Baptistes, autrefois, sentit, dans le sein de sa mère la présence du Christ, et exulta de joie.
Les anabaptistes les pressent de très près, et ainsi, de partout, ils tiennent enfermés les luthériens de façon à ce qu’ils doivent ou être attrapés, ou tomber spontanément dans la fosse d’une nouvelle erreur. Mais ils ne peuvent pas se dérober aussi aisément que cela les luthériens, car ils sont ensevelis dans cette fosse armée d’un dilemme, qui les accable. Vous avez, je pense, des enfants que l’on baptise. Ils se débattent, pleurent, crient. Je demande donc : comprennent-ils ce que l’on fait ? S’ils ne comprennent pas, ils ne croient pas. S’ils ne croient pas, ils sont baptisés pour rien, et les anabaptistes triomphent. S’ils comprennent, ils sont des sacrilèges, eux qui refusent si opiniâtrement les sacrements, et ils ne sont pas tant purifiés que maculés. Ils ne sont donc pas baptisés, et les anabaptistes remportent la victoire.