Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 185)
Eh quoi ! Saint Augustin, autrefois, n’a-t-il pas ri de ces inepties dans sa lettre à Dardanus. Et à l’exemple de saint Jean-Baptiste qui, par un miracle singulier, a exulté dans l’utérus, n’a-t-il pas répondu, du tic au tac, que l’âne de Balaam avait aussi parlé sagement, mais que, à cause de cela, les hommes n’ont pas, dans leurs délibérations, cherché conseil auprès des ânes.
Mais je ne laisserai pas Luther avant qu’il ne m’explique dans quel évangile, dans quel apôtre ou dans quel prophète il a lu que les sacrements de la nouvelle loi sont des témoignages ou des sceaux de la parole de Dieu. Nous lisons souvent dans Jean 111, Actes XX11, 1 Corinthiens V1, Éphésiens 1, Tite 111, 1 Pierre 111 que les fidèles sont régénérés, purifiés, purgés, sanctifiés, renouvelés et sauvés. Que des promesses soient contresignées nous ne le lisons jamais, si ce n’est peut-être dans l’évangile selon Luther. Luther ne peut pas non plus mépriser cet argument, puisque, dans son livre contre Jean Cochlaeus, il a laissé par écrit que, dans les choses sacrées, c’était une bonne chose de déduire négativement un argument d’une autorité. Qu’il indique donc le texte où, dans la parole de Dieu, les sacrements de la nouvelle loi sont appelés témoignages, ou il devra reconnaitre que sa sentence est réfutée par un argument dirimant.
Je passe maintenant à Zwingli. Dans son livre sur la vraie et fausse religion, où il combat âprement la sentence de Luther ainsi que d’autres, il nous découvre sa pensée en enseignant que les sacrements ne sont rien d’autre qu’un gage, et un serment par lequel les hommes professent publiquement qu’ils sont des fidèles du Christ et de son église. Il suit de cela que, dans la célébration des sacrements, le Christ ne fait rien, ne purge pas les péchés, ne renouvelle pas les hommes, comme l’enseignent les catholiques, et n’atteste pas non plus notre justification, comme le veulent les luthériens. Cette opinion est si loin de pouvoir être confirmée par un texte de la révélation, qu’elle s’oppose plutôt ouvertement à tous les textes de l’Écriture qui traitent de ce sujet.
Car, si mon baptême n’est qu’un gage, et non une action du Christ, que veut dire saint Jean quand il dit : « C’est lui qui baptise. » Que veut dire l’apôtre quand il dit : « Le Christ a aimé l’Église, et s’est livré pour elle, la purifiant par le lavement de l’eau dans la parole de vie ? » Et, si le baptême ne purge pas les péchés, mais ne fait que rendre témoignage à la future félicité, pourquoi Ananie dit-il à Paul : « Sois baptisé, et purge tes péchés ! » Pourquoi Paul a-t-il défini le baptême le sacrement de la régénération ? Et que veut dire ce que nous avons déjà cité : la purifiant par le lavement de l’eau dans la parole de vie ?
Enfin, j’omets beaucoup d’autres textes, et je dis que la chose, dans l’Église, a été longuement étudiée, et est tout à fait certaine. Elle est même connue des femmes et des petits enfants. Voici. Les sacrements chrétiens, en vertu de la passion du Christ et de ses mérites, ont une force. Et, dans le signe de cette chose, le sang et l’eau du Christ ont coulé de son côté percé. Saint Léon (épitre 4, chapitre 6) écrit : « Il a sanctionné, alors, le pouvoir de la régénération quand, de son côté percé, ont coulé le sang de la rédemption et l’eau du baptême ». C’est ce que disent aussi saint Ambroise (dans Luc), saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, et Théophylacte dans leurs commentaires sur saint Jean.
Et là, saint Paul a uni les deux choses : « il s’est livré pour elle, la purifiant dans le lavement de l’eau. » Car, l’eau ne serait que de l’eau si elle ne tirait pas une force merveilleuse du sang de celui qui s’est livré lui-même à la mort, pour se présenter à lui-même une église glorieuse. Voilà pourquoi saint Jean clame : « Pas dans l’eau seulement, comme ce fut le cas pour saint Jean-Baptiste, « mais dans l’eau et le sang », c’est-à-dire dans de l’eau mêlée à du sang, et qui, à cause de ce sang, peut efficacement effacer tous les péchés.
Or, si la nouvelle théologie de Zwingli est vraie, saint Jean est dans l’erreur, saint Paul se trompe, tous les pères hallucinent, vaine est la confession des peuples et des nations, et c’est pour rien que le Christ a voulu que son côté soit ouvert, et que du sang et de l’eau en coulent. Quel rôle ont joué la passion et la mort du Christ dans l’institution des sacrements s’ils n’ont rien de sacré, rien de divin, s’ils ne peuvent et n’opèrent rien, et ne sont que des témoignages et des gages humains ?
Quand, par astuce, Calvin semble embrasser l’interprétation de Luther et de Zwingli, il n’en diverge pas moins d’opinion avec eux, et, après avoir rejeté l’un et l’autre, il propose son propre dogme. C’est dans les mots suivants que (dans livre 4, chapitre 14, verset 1) il expose sa vraie définition des sacrements : « Le sacrement est un symbole externe par lequel le Seigneur contresigne devant nos consciences ses promesses de bienveillance envers nous, pour soutenir l’imbécilité de notre foi, et notre piété envers lui, que nous attestons autant devant lui et les anges que devant les hommes. »
Qui ne jurerait pas que la sentence de Calvin est de tout point conforme à celle de Luther ou de Zwingli ? Car ce que dit Calvin quand il déclare que par le sacrement, la promesse de bienveillance est contresignée par le Seigneur pour soutenir l’imbécilité de notre foi, il semble bien l’avoir pris de Luther. Et quand il ajoute que, par le sacrement, est attestée notre piété envers le Seigneur, il semble bien imiter Zwingli. Mais il n’y avait pas, en Calvin, une modestie assez grande, ni en Luther et en Zwingli une autorité assez grande pour qu’il soit ou qu’il paraisse leur disciple.
Ainsi, bien qu’il concède à Zwingli que les sacrements sont une certaine profession de notre fidélité envers Dieu, il diffère de lui en ce qu’il nie que ce soit là le seul ou le principal usage du sacrement. Et, à cause de cela, après avoir passé sous silence le nom de Zwingli, il attaque ouvertement sa sentence, et détruit, un par un, tous ses arguments. La différence qu’il y a entre Luther et Calvin consiste en ceci. Bien que l’un et l’autre fassent des sacrements des sceaux de la promesse divine, Luther veut que cette promesse en soit une de justification présente, et Calvin d’élection éternelle.
Dans son antidote du concile (session 6, chapitre 5), il dit que les enfants sont baptisés non pour qu’ils reçoivent de Dieu l’adoption de fils, mais pour que soit contresignée la promesse de vie qui leur appartenait déjà par la grâce de la prédestination. Et, dans la septième session, (canon 7, à la fin), il affirme que les sacrements sont référés à la fin suivante : pour nous rendre certains de l’adoption perpétuelle et de la grâce à laquelle nous avons été prédestinés avant la constitution du monde.
Mais cette sentence, pour un bon nombre de raisons, est fausse, absurde, pernicieuse, et impie. Car, elle est en opposition ouverte avec les Écritures, et ferme la porte du royaume des cieux à beaucoup. Elle fait un faux sacrement, des ministres sacrilèges, un Dieu menteur et, en quelque sorte, parjure. Car, si ce qu’il enseigne n’est pas faux, les sacrements ne se rapportent qu’au passé, c’est-à-dire à la grâce de l’élection. Alors, pourquoi Ananie a-t-il dit à Paul : « Lève-toi, reçois le baptême pour que tes péchés soient effacés ? » Pourquoi Paul appelle-t-il le baptême le lavement de la régénération ? Pourquoi saint Pierre dit-il que le baptême est reçu en rémission des péchés ? Et quelle est cette témérité, cette fureur, ou plutôt cette démence qui les fait renvoyer les catholiques aux Écritures, alors qu’ils ne veulent rien écouter de ce que les Écritures clament, qu’ils soutiennent avec obstination et acharnement et défendent ce qu’ils ne peuvent jamais montrer écrit dans l’Écriture ?
Elle est absurde la sentence qui veut que, par les sacrements, soient contresignées aux consciences les promesses, parce que le baptême des enfants suffit pour le faire comprendre. Car, il est permis et utile de baptiser les enfants, comme l’enseigne Calvin en plusieurs endroits, contre les anabaptistes, même si les enfants sont privés de l’usage de la raison et de la conscience. Ce que Calvin lui-même n’a pas osé nier (livre 4, chapitre 16 de ses institutions). Or, si la promesse est un diplôme, le sacrement un sceau, et la conscience une cire ou une charte, comme l’entend Calvin, les calvinistes font un miracle éclatant quand ils baptisent des enfants, car ils écrivent un diplôme sans charte, et impriment un sceau sans cire.
Que cette sentence soit pernicieuse pour un grand nombre et surtout pour les petits, personne ne peut en douter. Car, comme Calvin a persuadé à plusieurs, sur tout au fils des hommes fidèles qu’il enseigne être nés saints et justes, que les sacrements ne sont pas nécessaires pour recevoir la grâce du Christ, il en est résulté que plusieurs méprisèrent les sacrements, et les méprisèrent toujours plus de jour en jour. Et, pendant ce temps, les âmes de beaucoup de petits, que Calvin imaginait être saintes, n’ont pas expié le péché d’origine dans les eaux salutaires, et sont mortes dans cet état.
Mais, ce qui est plus grave encore, cette sentence de Calvin sur les sacrements fait, comme je l’ai déjà dit, d’un ministre un sacrilège, et de Dieu un menteur. Car, si les sacrements sont un serment divin, et un sceau par lequel est contresignée la promesse de l’élection éternelle, à toutes les fois que sont baptisés des réprouvés (ce qui arrive souvent) il arrive autant de fois que les paroles sacramentelles sont fausses, et que Dieu ment par la bouche de son ministre. Imaginez que le diacre Philippe est encore présent dans ce lieu en train de baptiser Simon le magicien. Il est certain que quand Philippe l’asperge de l’eau et lui dit « je te baptise », au même moment, si nous en croyons Calvin, Dieu dit : « Moi, Dieu éternel, j’atteste et je jure, et je confirme par mon divin sceau, que toi, Simon, tu as déjà été élu de toute éternité, et prédestiné irrévocablement au royaume des cieux ». Que cette attestation aurait été fausse, ce serment faux, ce sceau faux il n’est personne qui ne le sache, puisque Simon a été un impie, un hérésiarque et un magicien, et qu’il a péri.
Calvin ne prend pas suffisamment de précaution quand il dit que, en en tant que ça dépend de lui, Dieu offre un vrai sceau et une vraie attestation. Car, il ne fait pas seulement offrir, mais il accorde par le sacrement lui-même, quand les hommes sont réellement baptisés, puisque le sacrement n’est pas seulement une oblation, mais une justification opérée par la bienveillance divine, comme Calvin lui-même l’enseigne dans son catéchisme plus court. Donc, il offre tantôt une attestation, tantôt un sacrement, quand il apporte un sacrement et dit je te baptise. Il n’offre pas, mais il rend un témoignage qui est faux et trompeur, quand ce sont des réprouvés qui sont baptisés.
Il reste encore trois opinions. Mais, comme la plus grande partie de l’heure semble écoulée, j’abrégerai l’exposé en accélérant le pas. Donc, pour pouvoir être considéré lui aussi comme le chef d’une nouvelle armée, André Carolstad excogita un nouveau dogme. Il déclara donc que les sacrements chrétiens n’étaient rien d’autre que des symboles, des tessères, qui permettaient de distinguer les chrétiens des Juifs, des Mahométans et des païens. Comme étaient autrefois les toges pour les Romains, les palliums pour les philosophes, et comme, pour les chrétiens, les différents vêtements des moines. Sa sentence se rapproche étrangement de celle des anabaptistes, eux qui veulent que les sacrements soient des allégories des bonnes œuvres. Car, pour ces derniers, les hommes ne sont pas baptisés et le corps du Christ n’est pas consommé pour une autre raison que pour nous avertir, par ces cérémonies, qu’il faut supporter virilement et avec magnanimité les croix, et même la mort pour le Christ, si l’occasion se présente.
Mais il n’est pas nécessaire de tant suer pour réfuter ces sentences, puisque Luther, Philippe, Zwingli, Calvin, Kemnitius et les autres parmi les adversaires les ont déjà réfutées et fait exploser, de sorte qu’ils les ont presque toutes éteintes et ensevelies. Et si les sacrements n’ont pour utilité que de diviser l’église en factions ennemies, ou d’avertir les fidèles qu’ils doivent pratiquer les bonnes œuvres, ils ont si peu de valeur qu’on pourrait les dire superflus. Car, nous avons d’autres symboles plus utiles et plus efficaces que les sacrements. Quoi donc ? La confession de la foi n’est-elle pas une meilleure tessère que le baptême, puisque la confession de la vraie foi est propre aux chrétiens, alors que le baptême nous l’avons en commun avec les hérétiques. Les exhortations et les exemples ne poussent-ils pas aux bonnes œuvres plus que les cérémonies sacramentelles ? Et quel besoin y avait-il que les sacrements émanent du côté percé du Christ, s’ils ne peuvent produire rien de plus grand que des allégories, à la façon de la toge des Romains ou le pallium des philosophes ?
Il en reste encore un, Swenefeldius qui, pour mettre fin en un seul mot à toutes les disputes, et pouvoir saluer les nouveaux dogmes en vertu du droit hérésiarque, a répudié d’un seul bloc tous les sacrements chrétiens. Comme il était un homme spirituel et angélique au-dessus du commun des mortels, il pensa qu’on devait vivre du seul Esprit. Il ne faut pas s’étonner qu’ils dédaignent les sacrements ceux qui méprisent les paroles de la divine Écriture. Ce qui me renverse le plus c’est pourquoi ne s’est-il pas contenté de penser en silence, et s’est-il cru obligé d’expliquer ses dogmes par des paroles et des écrits ? Car, il ne convient pas à un homme si spirituel de confier les arcanes de sa sagesse à des poumons, à des palais, à des dents, à des langues. Il aurait du plutôt s’adresser à Satan pour qu’il tende les pièges de ses diverses hérésies, pour qu’il enlève aux chrétiens ces fontaines salutaires, ces trésors des charismes divins, ces médicaments célestes préparés par le sang du Christ.
Mais si ces hommes spirituels n’avaient pas complètement rejeté ce qu’ils ont d’humain, ils auraient certainement compris que rien de plus approprié ne pouvait être institué par la divine providence que de faire parvenir aux choses spirituelles par des signes corporels, des hommes constitués d’esprit et de corps. « Si toi, dit saint Jean Chrysostome (dans son homélie 83 sur saint Matthieu), tu étais incorporel, Dieu t’aurait communiqué des dons dénudés et incorporels. Mais, comme tu as un esprit joint à ton corps, les choses spirituelles te sont communiquées dans les choses corporelles. »
Quoi donc ? Les sacrements sont-ils uniquement corporels, ou en grande partie spirituels ? Corporel est l’élément, corporelle est la parole, mais mirifique et totalement spirituelle est la vertu et la puissance qui purifient le cœur quand l’eau touche le corps, comme le dit saint Augustin. Voilà pourquoi le Seigneur a déclaré à Nicodème qu’il fallait renaître non seulement de l’eau, mais de l’eau et de l’Esprit, comme saint Grégoire de Naziance l’a indiqué dans son sermon sur saint Jean baptiste. De l’eau et de l’Esprit, car c’est un médicament mi corporel mi spirituel qui convient parfaitement à ces malades dont la nature est contenue dans un corps et un esprit.
Chers auditeurs, nous avons parlé du nom, de la nature et de l’efficacité des sacrements. Si je voulais maintenant énumérer toutes les sentences des hérétiques sur le nombre des sacrements, je démontrerais aisément de quelle vanité et de quelle sottise ils font preuve. Car Luther en énuméra tantôt un seul, tantôt deux, tantôt trois, et tantôt sept. Si je tentais d’expliquer les rites et les cérémonies de leurs sacrements, alors, quel que soit le sérieux de la chose, vous ririez. Il existe chez eux un si grand nombre de formules sacramentaires qu’on peut à peine les connaitre. Et, pour établir un rite quelconque dans leurs églises, ce qu’ils nient pouvoir être attribué aux pontifes suprêmes, ils le confient à un avorton ou à un zigoto. Et si je voulais entreprendre d’expliquer ce que chaque hérétique pense des sacrements, je n’en finirais jamais. Choisissons-en donc un dans cette foule, et, après avoir laissé tomber tous les autres, parlons-en brièvement, pour pouvoir mettre le point final à notre exposé.
Les luthériens et les calvinistes s’évertuent à enseigner que c’est la vraie chair du Christ qui nous est communiquée dans le sacrement. Mais, cependant, ils rejettent avec entêtement la sentence de l’église catholique sur la conversion du pain dans la chair. C’est pourquoi Calvin a excogité cette explication compliquée, obscure, étonnante et incroyable selon laquelle la véritable chair peut nous être dérivée et distribuée du ciel par je ne sais quels tuyaux ou canaux. Et, à la vérité, si j’étais un juif ou un païen, je croirais pouvoir comprendre plus facilement la conversion du pain dans la chair qu’enseigne l’église, que la fiction rêvée par Calvin sans l’aide d’aucune autorité ou de raison.
Les luthériens ont enfanté dans leur église, un autre monstre plus repoussant. Pour qu’il leur soit facile à eux d’avoir la vraie chair du Christ présente dans le sacrement, ils enseignèrent que, dès le début de sa conception, cette chair était partout, et qu’elle remplissait toujours tous les lieux, de la même manière que le fait Dieu. Ce prodige (car ce n’est ni un miracle, ni un dogme, ni une sentence, ni une opinion, mais une hérésie) répugne aux Écritures, s’oppose aux pères, renverse le symbole, en confondant, avec Eutychès, les natures du Christ. Et il n’y pas non plus à s’étonner qu’il détruise aussi le sacrement, pour la défense duquel il avait été échafaudé. Car, si le corps du Christ est toujours partout depuis sa conception, il ment donc celui qui affirme qu’à tel moment, à tel endroit, il n’était pas présent. L’ange a donc menti, quand il a dit, selon Marc : « Il est ressuscité, il n’est pas ici. » Car, celui qui est partout, comment ne pourrait-il pas être là ? Le Seigneur lui-même a menti quand il a dit : « Lazare est mort, et je m’en réjouis à cause de vous, pour que vous croyiez, car je n’étais pas là. » Comment donc, Seigneur, n’étais-tu pas là, toi qui es partout ?
Saint Augustin, (dans son épitre à Dardanus) pour ne pas parler des autres, enseigne longuement que, en tant qu’il est Dieu, le Christ est partout, mais que, en tant qu’il est homme, il n’est pas partout. Et cette ubiquité monstrueuse corrompt et pervertit le symbole de la foi à un point tel que la conception du Christ, sa naissance, sa passion, sa mort, sa sépulture, sa descente dans les enfers, son retour des enfers, ne soient ni vrais ni réels, mais métaphoriques, imaginaires, comme Marcion et Manès l’enseignent. Car, sur la conception du Christ, le symbole de la foi droite atteste que le corps du Christ est demeuré, pendant neuf mois, exclusivement dans le sein de la sainte Vierge. Or, s’il a toujours été partout, il a été dans le sein de toutes les femmes et de tous les hommes.
Au sujet de sa naissance, le symbole enseigne que le corps du Christ, le neuvième mois révolu, est sorti réellement du corps de sa mère, et que c’est ainsi qu’il est vraiment et réellement né. Or, si les songes creux des ubiquistes étaient vrais, il était, avant le neuvième mois, hors de l’utérus, et il était encore dans l’utérus après le neuvième mois. Il n’est donc jamais sorti de l’utérus, et il ne pouvait pas non plus le faire, car, étant partout, il ne vient pas là où il n’était pas, mais apparait où on ne le voyait pas.
Ainsi, il aurait fallu dire que la naissance du Christ n’avait été ni vraie ni réelle, mais apparente, imaginaire, métaphorique. Puisque cette chair ne venait pas là où elle n’était pas, elle n’a pas quitté le lieu où elle était, mais elle commença seulement à être vue, là où on ne la voyait pas encore. On doit dire la même chose de la passion, de la mort, de la sépulture et des autres mystères du Christ. Celui qui a toujours été partout, c’est métaphoriquement et non réellement qu’il passe du cénacle au jardin des oliviers, du jardin au grand conseil des Juifs, du conseil au prétoire, du prétoire au calvaire, du calvaire à la croix, de la croix au sépulcre, du sépulcre à la montagne, du mont des oliviers au ciel. Le corps n’a pas pu, non plus, à la mort, se séparer vraiment et réellement de l’âme. Et comme l’un et l’autre étaient partout, il s’ensuit qu’il est absurde de penser que, après la mort du Christ, le corps était avec l’âme dans les limbes, et l’âme était avec le corps dans le sépulcre.
Et que dire de la nature humaine du Christ, de ce mystère de l’incarnation adoré par les anges ? Car, si la nature humaine du Christ est non seulement présente partout mais (comme l’enseignent les adversaires) a la même immensité divine que Dieu a, elle devra, pour pouvoir remplir les milliards de galaxies, être immense et infinie. Elle devra aussi, sans aucun doute, être d’une vertu infinie. Il y a aura donc deux natures infinies, ce qui est impossible. Ou, la seule chose qui reste, la nature humaine se métamorphosera en nature divine, et la confusion des natures entachera tout le mystère.
Que facilement donc une hérésie enfante une autre hérésie ! Et en allant d’erreur en erreur, on en vient à éradiquer les premiers fondements de notre foi. Eh quoi ! Cette ubiquité prodigieuse ne détruit-elle pas le sacrement pour la défense duquel elle a été fabriquée ? Car, si dans n’importe laquelle maison privée, on mange la chair du Christ dans le pain, dans le vin, dans les pommes, dans les poissons, dans n’importe laquelle nourriture, dans l’air même qu’on respire, quelle nécessité y a-t-il de se réunir à l’Église, de rompre le pain, et de mêler le vin à l’eau, de prononcer les paroles consécratoires, quand chacun a dans son repas profane la scène sacrée, dans son pain terrestre le pain de l’eucharistie, sur sa table, l’autel ?
Et pour que vous puissiez admirer davantage la sagesse des luthériens, en peu d’années, dans la même province, par les mêmes auteurs luthériens, ce nouveau monstre a été enfanté, a péri et a revécu. Comme Brentius le prouve par Luther et par d’autres auteurs luthériens, du vivant de Luther il a été florissant dans la Saxe. Après la mort de Luther, et sous la direction de Melanchton, il a commencé à languir et à se flétrir. Et, dans la même Saxe, pendant le concile luthérien de Dresde, qui a eu lieu il y a treize ans, il a été, par un décret public, condamné et exterminé. Mais, dans les dernières années, une fois l’autorité de Mélanchton battue en brèche, et Schmidelin lui ayant succédé, il a été rappelé des enfers, et l’ubiquité, avec de grands honneurs, a été replacée sur son siège. Voilà donc quelle est la constance de la foi luthérienne, qui veut que soient sacrosaints les dogmes de foi qui étaient quelques années avant des hérésies pestilentielles.
Mais finissons-en ! Je ne veux pas plus longtemps prolonger mon discours en pourchassant des nuages. Si tous les hommes les considéraient tels, que de labeur et d’effort ils nous épargneraient ! Mais comme l’habileté de Satan est si grande, si grande la fausseté des hérésies, et si grande aussi la propension des peuples aux nouvelles choses, qu’elles parviennent à persuader un grand nombre d’hommes, de peuples, de provinces, de royaumes, au grand détriment de l’Église catholique, et de l’honneur de Dieu et des mérites du Christ, il est donc nécessaire, que de toutes nos forces, nous nous appliquions à révéler les fraudes des hérétiques et à augmenter la gloire du Christ. Puissions-nous, avec le Christ comme chef et guide, travailler à la propagation de l’Église, à réparer les dommages, et à confondre Satan.