Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 186)
CONTROVERSE SUR LES SACREMENTS EN GÉNÉRAL
PREMIER LIVRE
LA NATURE ET LES CAUSES DU SACREMENT
Cette dispute est bipartite. La première : de tous les sacrements en général. La deuxième : une explication sur chacun en particulier. La disputation générale va avoir deux prolégomènes : un sur les erreurs, un autre sur les mensonges et les calomnies des récents hérétiques. Il contiendra ensuite six controverses principales : une sur le nom et la signification du mot sacrement, une deuxième sur sa nature et sa définition, une troisième, une troisième sur ses causes intrinsèques et extrinsèques, une quatrième sur ses effets, c’est-à-dire la grâce et le caractère, une cinquième sur le nombre, une sixième sur les cérémonies.
Plusieurs ont écrit sur ce sujet, mais les principaux parmi les hérétiques me semblent être Luther (dans son livre sur la captivité de Babylone, et dans son assertion des articles), Philippe (dans les lieux et dans son apologie de la confession d’Augusta), Jean Calvin (livre 4, chapitre 14), Martin Kemnitius (tomme 11 de l’examen du concile de Trente.)
Et, parmi les nôtres, en plus des scolastiques (sentences 1V), Thomas Waldensis (tome 2 au complet), Gauillaume de Paris (dans son livre sur les sacrements), Jean Eckius (dans ses homélies sur les sacrements), Jean Roffensis (dans sa réfutation des articles de Luther), Hosius cardinal (dans sa confession polonaise), Ruard Tapper (dans son explication des articles de Louvain), Jodocus Tiletanus (dans sa réfutation de l’examen de Kemnitius), Guillaume Alanus (dans son livre sur les sacrements en général), Guillaume Lindanus, (dans la panoplie, livre 4), Pierre Soto (dans l’institution des sacrements.)
CHAPITRE 1
Les erreurs
On peut réduire à quatre titres les erreurs anciennes sur les sacrements. D’abord quelques-uns ont tenté d’éliminer tous les sacrements. Ce sont ceux qu’Épiphane (dans l’hérésie 40), appelle archonticos, que Theodoret (dans son livre 1 sur les fables des hérétiques) appelle tantôt des archonticos, tantôt ascodritos, ou des ascodrupitas. À la suite d’un anachorète syrien du nom de Pierre, ils exécraient le baptême et l’eucharistie, au témoignage d’Épiphane, et (comme l’ajoute Theodoret), tous les signes sensibles et corporels, car ils faisaient constituer la vraie rédemption dans sa seule connaissance. À cette ancienne hérésie appartient aussi l’erreur des Fraticelles ou des Béguins, qui méprisaient les sacrements de l’Église, comme l’atteste le pape Jean XX11 (dans extravaganti, sainte Romaine, maisons religieuses). À cette hérésie se rattachent aussi les Pauliciens qui, au témoignage d’Euthymius, (part 11 panoplie, tit 21) rejetaient toute la matière des sacrements : l’eau, le pain, le vin, l’huile, et n’utilisaient que les paroles. Par exemple, ils disaient que le baptême consistait dans ces paroles : « Je suis l’eau vive. »
La seconde hérésie est de ceux qui n’exécraient pas les sacrements ni ne les rejetaient complètement, mais en polluaient la vertu et l’efficacité, comme les Messaliens ou les Euchites. Nous ont décrit cette hérésie Épiphane (hérésie 80), saint Augustin (hérésie 57), et Theodoret (livre 4 sur les fables hérétiques, mais beaucoup plus longuement, et avec moultes citations, saint Jean Damascène (dans son livre sur les hérésies) où il atteste que selon les dogmes messaliens, les péchés ne sont pas purgés par les divins sacrements, mais seulement par les prières qui sont par eux adressées correctement à Dieu. Selon eux, les hommes peuvent donc être tout de suite justifiés par des prières, sans le baptême, sans l’eucharistie, et sans l’absolution des prêtres. Et cela, même s’ils admettaient les sacrements. Guido (dans sa somme) attribue presque la même hérésie à Guido, et à quelques cathares récents. Et il ajoute que certains d’entre eux nient que les sacrements de la nouvelle loi confèrent la grâce.
La troisième hérésie est de ceux qui rejetaient certains sacrements. Car, beaucoup ont rejeté le baptême, comme ceux dont l’hérésie se nommait Gaiane, selon Tertullien ( au début de son livre sur le baptême). Comme les manichéens, selon saint Augustin (hérésie 46), et les Séleuciens, selon saint Augustin (hérésie 59). Etc.
D’autres, comme les Novatiens, rejetèrent le sacrement de confirmation, au témoignage de Theodoret (livre 3, sur les fables des hérétiques). D’autres dirent que le sacrement de l’eucharistie n’est rien. Car, comme l’écrit Pierre de Cluny (dans son livre contre les Petrobrusiens), une de leurs erreurs consistait en ceci que le pain n’est devenu le corps du Christ qu’une seule fois, la nuit où il a été trahi. Et qu’après il ne l’est plus devenu, et ne peut plus le devenir. Euthymius écrit aussi (dans sa panoplie, par 2, titre 23) que l’une des erreurs des Bogomiles était que l’eucharistie n’était rien d’autre, pour eux, que le notre Père.
D’autres ont enlevé le sacrement de pénitence, comme les Novatiens, au témoignage d’Épiphane (hérésie 59) et de saint Augustin (hérésie 38). D’autres dirent que le sacrement de l’ordre n’était absolument rien, comme les disciples de Taudemus, comme le rapporte celui qui a continué la chronique de Sigebert, à l’an 1124. D’autres ont détesté l’extrême onction, comme les Albigeois, au témoignage de saint Antoine de Padoue (par tit X1, chapitre 7, verset 5 de sa somme théologique). Et comme ensuite les Flagellants, selon Bernard du Luxembourg (dans son catalogue des hérétiques.) D’autres rejetèrent le mariage, comme les Encratites, selon saint Augustin (hérésie 33), et les Manichéens, selon saint Augustin (hérésie 46) etc.
La quatrième hérésie fut de ceux qui n’enlevaient aucun sacrement, mais qui ne les comprenaient pas correctement, et ne les administraient pas correctement. Parmi eux étaient les Marcosiens, disciples d’un certain Marc, de très anciens hérétiques, qui disaient qu’il fallait administrer le baptême non au nom de la trinité, mais « au nom du père ignoré, et dans la vérité mère de tous; dans Jésus qui est descendu dans l’unité, dans la rédemption et la communication des pouvoirs ». C’est ce que rapporte Theodoret (dans son livre 1 sur les fables des hérétiques). De même les Marcionites, qui baptisaient deux et trois fois les hommes, comme Épiphane le rapporte (hérésie 42).
Plusieurs, également, errèrent au sujet de l’eucharistie. Ils acceptaient bien qu’elle soit un sacrement, mais ils soutenaient qu’elle ne contenait pas le vrai corps du Christ, et cela au temps même des apôtres, comme le rapporte Ignace (dans son épitre aux fidèles de Smyrne) et Theodoret (dans son troisième dialogue, vers le milieu.) Ainsi que Bérenger, au témoignage de Lanfranc (dans son livre contre Bérenger). Ensuite, Jean Wiclef, selon le concile de Constance (session V111). Quelques-uns errèrent au sujet du sacrement de pénitence, même s’ils ne le rejetaient pas, comme les Audians, qui entendaient les confessions et absolvaient des péchés, sans imposer de pénitence, comme le rapporte Theodoret (dans son livre 4 sur les fables des hérétiques). Quelques-uns ont erré au sujet des ordres, qu’ils conféraient même à des femmes, comme les Pepurites, au témoignage d’Épiphane (hérésie 49). Voilà ce qu’on peut dire en général sur les erreurs des anciens.
Or, nous en voyons de pareilles en notre siècle. Car, tout d’abord, ne manquèrent pas ceux qui méprisèrent tous les sacrements sensibles et corporels. On peut certes les appeler de nouveaux archontices. Rapportent la même chose au sujet de Swenekfeldianus Frédéric Staphile, (dans son livre sur la concorde des disciples de Luther), et David Chytraeus (dans la préface de ses commentaires sur l’Apocalypse.) Même si tous les luthériens et les calvinistes ne rejettent pas tous les sacrements, ils leur dérobent toutefois leur vertu et leur efficacité, comme le faisaient les Messaliens. Ces derniers attribuaient tout à la prière, eux attribuent tout à la foi, et absolument rien aux sacrements qui ne sont que des signes nus non nécessaires. Car c’est ce qu’écrit Luther (dans son assertion du premier article) : « C’est une sentence hérétique, quoique fort usitée, que les sacrements de la nouvelle loi donnent la grâce à ceux qui n’y mettent pas d’obstacle. Car, l’Écriture dit que le juste vit de la foi. Elle ne dit pas qu’il vit des sacrements. » Cette sentence, que je sache, aucun hérétique de ce temps ne l’a contestée.
Il ne manque pas, non plus, de notre temps, d’hérétiques qui rejettent certains sacrements, et non tous. Car, à l’exception de Swenekfeldisnus, tous les autres reçoivent deux sacrements, le baptême et l’eucharistie. Ils en rejettent deux : la confirmation et l’extrême onction, reçoivent le mariage, mais non en tant que sacrement. Sur la pénitence et les ordres, ils diffèrent entre eux, comme nous l’expliquerons plus tard.
Ne manquent pas non plus ceux qui reçoivent certains sacrements en les mêlant avec des erreurs. Car, les anabaptistes reçoivent le sacrement du baptême, mais pour les adultes, non pour les enfants; les Zwingliens reçoivent le sacrement de l’eucharistie, mais nient qu’il soit le corps du Christ. Luther ne nie pas le sacrement de pénitence, ou la confession intégrale, mais il n’exige ou n’admet aucune satisfaction, ni n’y reconnait un vrai ministre sacramentel, comme on le voit dans l’assertion de ses articles 5, 6, 7, 8.9 et 10. Enfin, tous admettent l’ordination des ministres, mais ne reconnaissent pas le vrai ministre et le vrai rite de ce sacrement.
Nous voyons donc que les quatre classes d’hérétiques qui, à diverses époques, vexèrent pendant 1500 ans l’Église catholique, ont, en notre siècle, toutes, ensemble, conspiré contre cette Église. Mais, avec la grâce de Dieu, elle a triomphé de toutes ces vieilles hérésies. Avec la même grâce de Dieu, elle triomphera des nouvelles, puisqu’elle ne peut pas perdre sa vertu.
CHAPITRE 2
Les mensonges et les calomnies des adversaires
Il est nécessaire de présenter les mensonges des principaux ennemis de l’Église, ce qui est fort efficace pour leur enlever toute crédibilité, comme l’atteste Luther lui-même : « Si on me surprenait une seule fois en train de mentir, de dire des faussetés, ou de prêcher des erreurs, toute ma doctrine, mon honneur, la confiance en moi s’écrouleraient. Tous me considéreraient, comme il est juste, comme un vaurien et un fumiste. » D’autant plus que ce vice, Luther n’a pas rougi de l’attribuer impudemment aux catholiques. Car, c’est ainsi qu’il écrit dans son livre contre Cochlaeus : « Mais moi, j’attribue à la divine providence que les papes et les papistes n’aient d’autres patrons que ceux qui ont toujours fondé leur autorité ou sur une ignorance insigne ou sur des mensonges impudents, pour que, désormais, personne ne soit plus trompé par l’abomination romaine. » Et plus bas : « Il est certes déplorable le sort du Pape, parce que les siens ne descendent dans l’arène qu’armés de mensonges. »
Or, ces paroles conviennent parfaitement à Luther. Car, comme l’atteste Jean Cochlaeus (dans les actes de Luther, année 23), personne, parmi les catholiques n’a écrit sur Luther sans le convaincre d’un grand nombre de mensonges. Parmi ceux-là, un dietembergeois a tiré, de deux opuscules de Luther, quatre-vingt mensonges. Ensuite, ces mensonges ne nuisent en rien autant à l’Église que quand ils persuadent aux peuples que nous pensons et enseignons autrement que ce que nous pensons et enseignons vraiment. C’est donc une chose extrêmement utile de mettre à nu leurs mensonges. Nous ne révèlerons que les mensonges les plus crasses sur les sacrements.
Dans son livre sur la captivité babylonienne, Luther (au chapitre 1, qui porte sur l’eucharistie), ment d’abord en disant : « Je ne m’arrête pas au concile de Constance, car si son autorité valait, pourquoi ne vaudrait pas aussi celle du concile de Bâle, qui a statué, contre lui, qu’il est permis aux Bohémiens de communier sous l’une ou l’autre espèce. C’est ce que cet adulateur ignorant amène en preuve à son rêve. » Que le concile de Constance et celui de Bâle s’opposent l’un à l’autre au sujet de la communion sous une seule espèce, c’est un mensonge éhonté. Car le concile de Constance et le concile de Bâle ont statué la même chose, le concile de Constance à la session 13, et celui de Bâle à la session 30, à savoir, que les laïcs ne sont pas tenus, de droit divin, à communier sous l’une et l’autre espèce; qu’il faut donc conserver la règle et la coutume de l’Église. Ces décrets ne répugnent pas à la concession que le concile de Bâle a faite aux bohémiens de communier sous l’une et l’autre espèce, pourvu qu’ils admettent qu’il s’agit là d’une concession faite par l’Église et non d’un droit divin.
Le second mensonge. Il répète trois ou quatre fois que saint Thomas est l’auteur de cette sentence que tous les catholiques acceptent : dans le sacrement de l’autel, il n’y a pas de substance du pain et du vin, mais seulement des accidents. Ce qui est un mensonge crasse. Car, Innocent 111, au concile du Latran, c.1 (pour omettre des témoignages plus anciens) a défini cela en 1215, avant la naissance de saint Thomas. Le troisième mensonge. Au chapitre 2, sur le baptême, il dit, en parlant des scolastiques : « Les hommes impies soutiennent qu’on ne doit pas être certains de la rémission des péchés ou de la grâce des sacrements. Par ces paroles, ils font perdre la raison à toute la terre. »
Au témoignage même de Luther, cela est un mensonge. Car, un peu plus bas, le même dit, avec plus de franchise : « Tous, cependant, admettent que les sacrements sont des signes efficaces de la grâce. » Nous n’ordonnons donc pas aux hommes de douter de la grâce du sacrement quand nous disons qu’ils sont des signes efficaces de la grâce. On ordonne, cependant, de douter de sa propre disposition, et, pour cette raison, de l’obtention de la grâce. Mais, cela n’est pas douter de la grâce des sacrements. Car, l’efficacité du sacrement ne dépend pas de ma disposition, mais de la divine institution. Exemple. Celui qui ferme les yeux ne peut pas voir le soleil, mais on ne doute pas, à cause de cela, de la capacité d’éclairage du soleil.
Les luthériens ne peuvent pas nier cela non plus. Car, dans son livre contre les rebaptisant (année 1528), il parle ainsi : « Le baptême n’est pas fondé sur la foi du baptisant ou du baptisé, car l’un et l’autre sont incertains de leur foi, sont entourés de périls et de tentations. » Et, dans son sermon sur le baptême (en l’an 35), il a dit : « Pour que le baptême soit certain pour nous, Dieu ne l’a pas fondé sur notre foi, puisqu’elle peut être incertaine ou fausse, mais sur sa parole et son institution. » La différence qu’il y a entre l nous et les luthériens n’est pas que nous doutions de la grâce du sacrement, alors qu’eux n’en doutent pas, mais que nous doutons, nous d’obtenir la grâce à cause de nos dispositions, alors qu’eux, par pure témérité, ne doutent en aucune façon. N’affirment-ils par, en même temps, que les sacrements ne sont d’aucun profit sans la foi, et que l’homme peut facilement se tromper quand il pense croire mais ne croit pas.
Le quatrième mensonge. Il ment quand il dit : « Sois un contempteur du Maitre des sentences, avec tous ses scribes, qui n’écrivent que sur la matière et la forme des sacrements, c’est-à-dire que, quand ils écrivent le mieux sur les sacrements, ils ne transmettent que la lettre morte qui tue; et ils laissent intacts l’esprit, la vie et l’usage, c’est-à-dire la vérité de la promesse divine, et notre foi. » C’est un mensonge criant. Car, de la foi de celui qui reçoit les sacrements, et de son droit usage, le maître parle abondamment (livre 4, dist 4 et 9), et les scolastiques au même endroit.
Francis Stancarus (dans son livre sur la trinité et sur le médiateur) a écrit avec plus de vérité sur le maître des sentences : « Je juge, moi, qu’un seul Pierre Lombard vaut plus que cent Luther, deux cent Melanchton, trois cent Bulligeros, quatre cent Pierre martyrs, et cinq cent Calvin. Eux tous, s’ils étaient jetés dans un broyeur, ils ne produiraient pas une once de vraie théologie sur la trinité, l’incarnation, le médiateur et les sacrements. »
Le cinquième mensonge. Il dit au même endroit : « Ils sont poussés à tellement attribuer aux sacrements de la nouvelle loi, qu’ils statuent qu’ils profitent aussi à ceux qui sont en état de péché mortel, qu’ils ne requièrent ni la foi ou la grâce, mais qu’ils sont suffisants pour ceux qui n’y mettent pas d’obstacle, le propos actuel de pécher de nouveau » Et plus bas : « Ils disent que les sacrements profitent même aux impies et aux incrédules, pourvu qu’ils n’y mettent pas d’obstacle, comme si l’incrédulité n’était pas le plus obstiné et le plus hostile obstacle à la grâce. » Cette sentence il la répète souvent, lui, ses fils, et ses adeptes.
Non seulement les vrais luthériens, mais même Calvin se sert de ces paroles dans Antidote (session 7, canons 5 et 6). Il nous attribue là trois choses. La première : nous enseignons que les sacrements profitent à ceux qui sont en état de péché mortel. Ce qui est tout à fait vrai, pourvu que les pécheurs veuillent faire pénitence; et c’est pour remettre les péchés que l’absolution a été instituée. Et il y a de quoi se surprendre que des luthériens nous taxent d’erreur à se sujet, eux qui veulent que les sacrements aient une promesse de réconciliation, et de rémission des péchés, ce sur quoi nous parlerons plus tard.
Mais, s’il parle des pécheurs non pénitents, c’est un pur mensonge qu’il met dans la bouche des catholiques, en leur faisant dire que les sacrements sont profitables aux pécheurs. Car, tous les catholiques requièrent la pénitence comme disposition à recevoir la grâce. Ils nous font dire ensuite que nous ne requérons pas la grâce pour que le sacrement nous soit de profit. Ce qui est un mensonge manifeste. Car, si par grâce ils entendent la faveur de Dieu, comme ils l’entendent ordinairement, tous les catholiques disent que la justification des péchés est donnée, dans les sacrements, par la grâce de Dieu et les mérites du Christ, et non par les mérites de celui qui les reçoit.
Mais, si par grâce, ils entendent la qualité inhérente par laquelle nous sommes formellement justifiés, nous reconnaissons que cette grâce-là n’est pas requise avant la perception des sacrements, comme le baptême et la pénitence. Ce qu’ils sont forcés eux-mêmes de reconnaître, puisqu’ils veulent que les sacrements aient une promesse de rémission des péchés. Nous disons, cependant, que cette grâce est infusée dans la réception elle-même des sacrements. C’est donc une pure calomnie et un mensonge que les catholiques ne requièrent pas la grâce pour que les sacrements leur soient profitables.
Troisièmement. Ils nous font dire aussi que nous ne requérons pas la foi, et que nous ne considérons pas l’incrédulité comme un obstacle empêchant le sacrement. Ce qui est un énorme mensonge ! Car, ou ils parlent de la substance du sacrement ou du fruit du sacrement. S’ils parlent de la substance, ni eux ni nous ne requérons la foi. Car, tous les catholiques avec saint Augustin (livre 4, chapitre 12 sur le baptême) admettent qu’est véritable le baptême que les hérétiques reçoivent sans la vraie foi. Et Luther enseigne la même chose (dans ses homélies sur le baptême, et dans son livre contre les rebaptisant), ainsi que Calvin (livre 4, chapitre 14, verset 16). Mais s’ils parlent du fruit du sacrement, il est faux de dire que les catholiques ne voient pas dans l’incrédulité un obstacle au sacrement. Car, tous les catholiques requièrent nécessairement dans les adultes la foi en acte, sans laquelle, disent-ils, personne n’est justifié. Voir le maitre des sentences, Pierre Lombard (livre 4, dist 4), et saint Thomas (111 par queLXV111, art 8), ainsi que le droit canonique que Luther a détruit par le feu (sur la consécration, dist 4, plusieurs canons).
L’occasion de cette fraude serait peut-être que les catholiques ne requièrent pas, dans les sacrements, cette foi spéciale que les adversaires sont les seuls à considérer comme la vraie foi justifiante. Mais (pour omettre que cette foi n’est pas la vraie foi, mais une opinion téméraire), si on pouvait vraiment nous attribuer, à cause de cela, que nous ne requérons pas la foi dans les sacrements, parce que nous ne requérons pas cette foi spéciale, nous pourrions, nous aussi, leur faire dire qu’ils ne requièrent pas la foi dans les sacrements, parce qu’ils ne requièrent pas la seule foi que nous jugeons vraie.
Au surplus, pour agir de bonne foi, il faut faire une distinction entre les questions. Car autre est se demander si, dans les sacrements, la vraie foi est requise, et autre est se demander quelle est cette vraie foi. Nous nous entendons sur la première question, mais non sur la deuxième. Et puis, des enfants il ne peut pas être question, car ils ne posent pas et ne peuvent pas poser l’obstacle de l’incrédulité. Car l’incrédulité ce n’est pas ne pas croire, mais ne pas vouloir croire. Et comme les enfants ont péché par la volonté d’un autre, et sont habituellement détournés de Dieu, il suffit, s’ils croient par la volonté d’un autre, et se retournent habituellement vers Dieu par l’infusion de la foi, de l’espérance et de la charité. Voilà pourquoi Philippe ((dans les lieux, année 41, sur l’usage des sacrements) dit que, au sujet des adultes, la seule chose qu’il y a à comprendre c’est qu’il leur faut croire en acte.
Le sixième mensonge se trouve dans l’assertion du premier article, qui fait de Scot l’auteur de la sentence voulant que les sacrements confèrent la grâce à celui qui n’y met pas d’obstacle. Il appelle cette sentence hérétique. Mais, c’est un autre mensonge, car Innocent 111 enseignait la même chose (chapitre majores, du baptême et de son effet), bien longtemps avant que Scot ne naisse. Et même saint Augustin (dans son épitre 23 à Boniface) où, après avoir dit que le baptême était de profit pour les enfants, même s’ils ne croyaient pas en acte, il parle ainsi : « Celui qui ne croit pas cela et qui pense que c’est une chose impossible, est un infidèle, même s’il a le sacrement de la foi. Et cet enfant est de loin meilleur qui, même s’il n’a pas la foi en pensée, n’y oppose pas d’obstacle par une pensée contraire. Voilà pourquoi il reçoit fidèlement le sacrement. »
Le septième mensonge se trouve au même endroit quand il dit que, dans l’usage du sacrement, Scot ne requiert ni la foi, ni le ferme propos, ni un bon mouvement du cœur. Ce mensonge Roffensis le réfute avec les paroles mêmes de Scot qui (dans 1V, dist 4, question 2 sur diverses choses) enseigne que la foi, la contrition et l’attrition sont requises. Voir aussi la question 5 au début, et en réponse au dernier (dist 17, quest 1.) Le huitième mensonge. Dans sa dernière homélie sur le baptême, il dit : « Vient de l’impiété le fait d’avoir attribué au sel et à l’eau, consacrés contrairement à la parole et au commandement de Dieu, autant de vertu et de force qu’au vénérable sacrement du baptême. » Il y a là deux mensonges. Le premier, que contre le commandement et la parole de Dieu, nous consacrons l’eau et le sel.
Eh quoi ? Luther n’enseigne-t-il pas juste le contraire, dans la captivité de Babylone (chapitre sur l’extrême onction) où il dit : « Je ne condamne donc pas ce nôtre sacrement d’extrême onction, mais ce que je nie constamment c’est que ce soit ce que l’apôtre saint Jacques a prescrit, puisqu’il ne correspond au nôtre ni par la forme, ni par l’emploi, ni par la vertu ni par la fin. Nous le compterons, toutefois, parmi les sacrements que nous avons institués, comme sont la consécrations du sel et de l’eau, et l’aspersion. Car, nous ne pouvons pas nier qu’une créature quelconque est sanctifiée par la parole de Dieu et la prière, comme nous l’enseigne l’apôtre Paul. »
CHAPITRE 3
Les mensonges de Philippe
Le premier. Dans la confession elle-même (article 13), il condamne les scolastiques pour avoir enseigné que, dans l’usage des sacrements, la foi n’est pas requise. Et, dans l’apologie de ce même article, il explique plus au long et plus clairement sa pensée : « Nous condamnons tout le peuple des docteurs scolastiques parce qu’ils enseignent que, à celui n’y met pas d’obstacle, les sacrements confèrent la grâce par le fait même (par l’opération opérée), sans un bon mouvement de celui qui le reçoit. C’est purement une opinion judaïque que d’estimer qu’on est justifié par la cérémonie, sans un bon mouvement venant du cœur, c’est-à-dire sans la foi. Et, cependant, cette opinion impie et superstitieuse est enseignée avec une grande autorité dans le royaume pontifical. »
Ce mensonge est encore plus impudent que les mensonges de Luther, car Luther n’accusait pas tous les chrétiens mais les scotistes seulement. Philippe, lui, blâme tout le peuple des scolastiques. Bien plus, tout le royaume pontifical. Ce mensonge est si grotesque qu’il ne mérite pas de réfutation. Car, tous ceux qui peuvent lire savent que tous les scolastiques, avec leur maître (livre 4, distinction 4), requièrent la foi actuelle qui ne peut pas exister sans un mouvement du cœur. Et Philippe lui-même, dans son apologie sur l’article de la pénitence, dit que les catholiques requièrent la contrition et l’attrition. Et qu’est-ce que la contrition ou l’attrition sinon un mouvement du cœur ?
Le deuxième mensonge. Dans sa même confession d’Augusta, à l’article de la messe, il écrit : « On accuse faussement nos églises d’avoir aboli la messe. Car, les nôtre retiennent la messe, et la célèbrent avec une grande révérence. » Que ce soit là un mensonge, nous pouvons le prouver par les articles smalchaldiques, qui ne sont pas, auprès des luthériens d’une moindre autorité que la confession elle-même. Voilà pourquoi, dans le livre de la concorde, ils sont placés avec la confession. Dans ces articles, nous lisons : « Du reste, la queue du dragon (la messe) enfanta de multiples abominations et idolâtries. » Et, un peu avant : « La messe doit être abrogée de plein droit. » Si donc, en tant que queue du dragon, la messe doit être abrogée, pourquoi ne l’ont-ils pas abrogée ? Ou, s’ils l’ont abrogée, pourquoi se plaignent-ils d’être accusés de l’avoir abrogée ?