Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 201)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pour les catholiques, est requise l’intention de faire ce que fait l’Église. Ce que dit expressément le concile de Trente (session 7, canon 11), ainsi que le concile de Florence, dans son instruction aux Arméniens. Mais il y a quelques précisions à faire. La première. Il n’est pas requis que le ministre ait une intention générale de faire ce que fait l’Église, de façon à ne pas pouvoir en avoir de particulière. Bien plus, il est préférable d’avoir l’intention particulière de conférer le sacrement de baptême, d’absolution, de confirmation, et de consécration du pain et du vin. Mais pour quelqu’un qui ne connaitrait pas nos mystères, il suffirait qu’il ait l’intention générale de faire ce que fait l’Église. Et c’est cela qu’enseignent les conciles.

De plus, il n’est pas nécessaire d’avoir l’intention de faire ce que fait l’église romaine, mais ce que fait la véritable église, quelle qu’elle soit, ou celle que le Christ a instituée, ou ce que font les chrétiens. Car toutes ces expressions signifient la même chose. Mais tu demandes : qu’arrivera-t-il si quelqu’un entend faire ce que fait une église particulière (comme celle de Genève) qui est fausse, mais qu’il croit vraie, et a l’intention de ne pas faire ce que fait l’église romaine ? Je réponds que ça suffirait. Car, dans ce cas particulier, celui qui entend faire ce que fait l’église de Genève entend faire ce que fait l’église universelle. Car la raison pour laquelle il désire faire ce que fait cette église particulière c’est parce qu’il pense qu’elle est membre de l’église universelle. Même s’il se trompe dans la connaissance de la vraie église. Car, ce qui enlève l’efficacité d’un sacrement ce n’est pas l’erreur d’un ministre sur une église, mais le défaut d’intention. Et voilà pourquoi, dans l’église catholique, on ne rebaptise pas ceux qui ont été baptisés à Genève, même si en administrant le sacrement, ils entendent faire ce que fait l’église de Genève et non celle de Rome.

Ajoutons que la vraie église romaine et la fausse église de Genève n’ont pas de dissension par rapport à l’essence du baptême, mais seulement par rapport au rite cérémonial. De telle sorte que si un catholique entendait baptiser comme baptisent les ministres de Genève, et non comme le font les prêtres catholiques, il aurait l’intention de conférer un vrai baptême quant à la substance, mais non quant au rituel. Il confectionnerait donc un vrai sacrement, bien qu’il pècherait, et que, en tant que suspect d’hérésie, il pourrait être puni de droit.

Troisièmement. L’intention actuelle n’est pas requise nécessairement, et l’habituelle ne suffit pas. L’intention virtuelle est requise, et elle suffit, bien qu’on doive s’efforcer de la rendre actuelle. On dit que l’intention est actuelle quand le ministre a cette intention en acte. Cette intention actuelle n’est pas requise, comme des scrupuleux voudraient le faire croire. C’est-à-dire qu’il n’est pas requis que nous disions de cœur et de bouche les paroles suivantes : j’entends faire ce que fait l’église. Cette intention, exprimée explicitement dans l’acte même, n’est pas exigée nécessairement, car on pourrait difficilement l’exprimer oralement sans détourner notre pensée des choses saintes que nous faisons.

On dit que l’intention habituelle est une sorte d’inclination, de promptitude qui vient d’un habitus infus ou acquis, qui peut se trouver même dans une personne qui dort. Mais cette intention-là, sans aucun doute, ne suffit pas. Car l’acte qui en procède n’est ni humain ni délibéré. Autrement, il faudrait dire qu’est véritablement baptisé celui qui l’a été par une personne ivre ou endormie. On parle d’intention virtuelle quand l’intention actuelle n’est pas présente actuellement, mais qu’elle l’a été auparavant, et que c’est en vertu de cette intention que se fait l’opération. Cette intention-là, au consentement de tous, est requise si l’actuelle n’est par présente, et elle suffit.

Cette doctrine ne répugne pas à celle de saint Thomas bien qu’il dise (3 par quest LX1V, art 8), que l’intention habituelle suffise. Car, comme il l’explique lui-même, par habituelle il entend virtuelle, car il ne connait que l’intention actuelle et habituelle. Scot, Babriel et d’autres théologiens postérieurs firent, pour une plus grande clarté, une distinction tripartite, et en ajoutèrent une troisième qu’ils appelèrent virtuelle. Il faut noter enfin que tous les docteurs catholiques sont tous du même avis dans cette doctrine, à la seule exception de Catharinus. Nous en dirons quelques mots dans la réfutation des mensonges de Tilmann et de Kemnitius que nous entreprenons maintenant.

Le premier mensonge. L’un et l’autre auteur dit, dans les lieux notés, que le concile de Trente a défini que le sacrement n’était ratifié que si l’intention du ministre porte non seulement sur l’acte mais aussi sur la fin du sacrement, c’est-à-dire ce pour quoi il a été institué. Ce qui est fort différent de ce que nous enseignons. C’est donc un mensonge, car, dans tout le canon 11, le concile ne nomme jamais la fin du sacrement. Et le concile n’a pas dit, comme eux semblent l’avoir compris, qu’il faut que le ministre entende faire ce que l’église entend, mais ce que l’église fait. Or l’expressions ce que l’église fait ne décrit pas une fin mais une action.

On peut ensuite le prouver par la pratique de l’Église. L’église ancienne elle-même ne rebaptisait pas les enfants baptisés par les pélagiens, comme nous ne rebaptisons pas, nous non plus, ceux qui ont été baptisés par les Zwingliens et les calvinistes. Et nous savons pourtant très bien que tous ces baptisés l’ont été sans l’intention de la vraie fin, qui est d’enlever le péché originel. Nous ne concédons pas, pour autant, que comme le veulent Kemnitius et Catharinus, le concile ait défini que la seule intention que doit avoir le ministre soit de faire l’acte externe que fait l’Église.

Car, il n’y avait pas de raison de définir cela, puisque cela n’a jamais été nié par personne. Car celui qui a l’intention de faire un acte externe non sérieusement, mais par manière de jeu, n’entend pas faire ce que fait l’Église, mais simuler ce que fait l’Église. Comme ces soldats qui, en faisant des génuflexions, disait au Christ « salut, roi des Juifs », non sérieusement, mais par moquerie et dérision. Personne ne prétendra qu’ils avaient l’intention de faire ce que font ceux qui vénèrent leurs rois. Ils ne cherchaient qu’à simuler une adoration.

Le deuxième mensonge. Kemnitius prétend que les scolastiques avaient des opinions divergentes sur ce sujet. Le maître des sentences et le pape Innocent 1V auraient voulu que suffise l’intention de faire ce que le Christ a été institué, mais qu’Alexandre et Gabriel auraient voulu que soit requise l’intention de la fin du sacrement. Mais leurs opinions ne sont pas divergentes, si on les comprend bien. Car, tous enseignent ce que le Maître des sentences a enseigné (sentence 1V, dist V). Alexandre et Gabriel ne font pas exception. Car, dans sa somme (4 par, 13, membr 1, art 2), il dit, il est vrai, qu’est requise, dans le ministre, l’intention de la fin du sacrement.

Mais, par intention de la fin, il entend l’intention de l’action intégrale et complète. Il dit donc là ce que disent les autres, mais en d’autres mots. Qu’il en soit bien ainsi, on le voit pas un autre passage où il distingue une fin double : une intrinsèque à l’œuvre, qui n’est rien d’autre que l’action terminée et complète. Une autre extrinsèque, qui est le fruit et l’utilité de l’oeuvre. Par exemple, dans le sacrement, la fin intrinsèque est la cérémonie complétée par les éléments et les paroles unies selon le rituel. Et la fin extrinsèque est la rémission des péchés. Or, Alexandre enseigne que l’intention de la première fin est nécessairement requise, mais pas de la deuxième.

Gabriel (4 dist V1 quest 1 conclusion 3) dit que l’intention du ministre est requise non seulement par rapport à l’acte de celui qui doit être baptisé, en tant qu’objet, mais même par rapport à l’effet, en tant que fin. Gabriel a reçu tout cela de Scott (1V dist V1, question 5.). L’un et l’autre, comme ils l’expliquent eux-mêmes, entendent pas acte en tant qu’objet, l’acte externe lui-même, comme pourrait l’entendre celui qui voudrait baptiser par jeu. Cette intention, même nous, nous disons qu’elle ne suffit pas. Par l’effet en tant que fin, ils entendent la fin générale et éloignée, non particulière et prochaine. Car ils ne veulent pas que soit requis que le ministre veuille l’effet de la grâce ou du salut, mais seulement qu’il désire faire dans le baptisé ce que font les chrétiens dans ceux qu’ils baptisent. Car, c’est ainsi que Scot l’explique. Or, cela n’est rien d’autre que dire qu’est requise l’intention par rapport à l’œuvre, non en tant qu’œuvre naturelle quelconque, et qui peut se faire par jeu, mais en tant qu’œuvre sacrée, ou cérémonie que le Christ a instituée, ou dont les chrétiens se servent. Cette sentence se réduit donc à tout ce que les catholiques enseignent.

Au sujet du troisième, il faut prouver la sentence de l’Église. La première raison. Comme la forme certaine des paroles requiert nécessairement que soit déterminée l’indifférence de la matière, est requis, également, quelque chose qui est déterminé par l’indifférence de la forme. Car, ces mots : je te baptise, et d’autres semblables, peuvent avoir différents sens. Car, baptiser c’est asperger avec de l’eau. Asperge avec de l’eau celui qui lave les corps sales, qui rafraichit, qui soigne en lavant etc. Or, on ne peut rien imaginer d’autre, capable de déterminer l’indifférence de la forme, que l’intention du ministre, qui dit ces paroles, et dont c’est l’action au complet.

Ils diront peut-être qu’elle est déterminée par l’intention de celui qui le reçoit. Mais, cela est faux, car, ici, il est question de l’action du ministre, non du receveur. Car, l’action de l’un ne peut pas être déterminée par l’action d’un autre. De plus, qu’arriverait-il quand sont baptisés ceux qui, comme les enfants, ne peuvent avoir aucune intention. Diront-ils qu’elle est déterminée par l’institution du Christ ? Au contraire. Car, si l’institution du Christ faisait ce que les mots signifient, pourvu qu’ils soient proférés à l’extérieur, sans relation avec l’intention de celui qui les dit, pourquoi n’aurait-on pas un vrai sacrement si les mots étaient proférés par un perroquet ?

La seconde raison est tirée du genre de ministère. Car, les ministres des sacrements sont des instruments de Dieu, mais des instruments animés, et qui se servent de leur raison. On doit noter ici qu’un homme peut être l’instrument d’un agent de plusieurs façons. La première. Selon les membres corporels seuls, comme quand quelqu’un se sert de la main d’un autre pour saisir quelque chose, ou force quelqu’un à porter des fardeaux, ce qui peut se faire sans le vouloir.

La seconde. Par membres du corps, et puissances sensorielles, comme si quelqu’un ordonnait à un de ses serviteurs de lui lire quelque chose, ou de signifier à quelqu’un de passer la nuit dehors pour voir quelque chose, et rapporter ce qu’il a vu. À cela n’est pas requise la volonté du serviteur, sauf celle qui lui fait faire un acte externe. Car, même s’il n’avait pas l’intention de lire pour signifier quelque chose, il s’acquitte de son travail en voulant proférer des paroles. Car le Seigneur ne se sert pour instrument que de sa langue et de ses yeux.

Troisièmement. Par membres corporels, puissances sensorielles ou aussi la raison, c’est comme quand un roi établit des présidents et des juges dans les villes, qui portent des jugements en son nom, et qui gouvernent le peuple. Dans ces cas, non seulement le corps et les sens sont des instruments, mais aussi la prudence et la volonté. Car le roi ne détermine pas les actions particulières, mais les laisse au jugement de son instrument. Voilà pourquoi, en pareils cas, sont requis non seulement le pouvoir, mais aussi la volonté, et donc l’intention d’accomplir des actions. Car, il n’est pas vraiment absout celui que le juge absout sans avoir l’intention de l’absoudre, même s’il semble l’être extérieurement.

Que les ministres des sacrements soient du troisième genre, on le voit pas les Écritures. Matthieu XX1V : « Quel est le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille ? » La fidélité et la prudence indiquent là que le Seigneur parle d’un serviteur qui, selon qu’il le désire, peut faire ou ne pas faire. Car c’est pour cela que sont requises la fidélité et la prudence. C’est pour cela qu’ils sont appelés aussi des préposés (Rome X11) : « Celui qui pourvoit aux besoins ». Et Hébreux X111 : « Obéissez aux préposés. » Le Christ n’a donc pas déterminé des actions particulières, mais il a dit (Jean XX) : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous remettrez les péchés. » Il a manifestement laissé à leur jugement de lier et de délier. Et cette raison est tout à fait convaincante. Car, comme ces instruments sont des instruments qui fonctionnent par la volonté et l’intention, si on les leur enlève, ils cessent d’être des instruments.

La troisième raison on la tire de la différence qu’il y a entre les paroles spéculatives et pratiques. Car, puisque toute leur efficacité réside dans leur signification, les paroles spéculatives ont toujours la même force, quelle que soit la personne qui les prononce. Les mots, en effet, signifient toujours la même chose, qu’ils soient dits par un ivrogne, un perroquet, un fou, ou par l’âne de Balaam, pourvu que le sens ne soit pas ambigu, car alors il faudrait recourir à l’intention du parleur.

Mais, les mots pratiques, qui ont une efficacité plus grande que celle qui leur vient de la signification, ne sont efficaces que s’ils sont dits par celui qui a le pouvoir et la volonté de faire ce que les mots signifient. Exemples. Les ordres des rois et des juges sont efficaces, non ceux des personnes privées. Semblablement, ceux qui ont le don des miracles commandent efficacement aux maladies et aux démons, non les autres qui utilisent les mêmes paroles. Et la raison en est que, comme les mots, par eux-mêmes et de leur nature, ne sont pas opérants, il est nécessaire qu’ils ne soient efficaces que quand ils sont prononcés par celui qui possède le pouvoir.

On peut prouver la même chose au sujet de la volonté. Car le pouvoir ne passe jamais à l’acte à moins que ne le veuille celui qui le possède. Voilà pourquoi saint Paul dit ceci du pouvoir de prophétiser (1 Corinthiens, 14) : « Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes. » Et c’est aussi ce qu’enseigne l’expérience. Car, si un roi, en dormant ou après avoir trop bu, ordonne qu’un tel soit tué, cet ordre n’est habituellement pas mis à exécution, car on ne sait pas ce qu’il veut vraiment. Les paroles sacramentelles sont aussi des paroles pratiques, puisqu’elles sont des instruments de justification. Elles requièrent donc le pouvoir et la volonté, et donc l’intention.

Si quelqu’un objecte que les paroles des sacrements ont, par elles-mêmes, une vertu opérative qui leur vient de l’institution du Christ, et que leur efficacité ne dépend donc pas de l’intention ou du pouvoir du ministre, On doit répondre qu’il y a, là-dessus, deux sentences des théologiens. Car, quelques-uns, comme Cajetan, (3 par quest LX1V, art 1), et Sotus (4 dist 1, q. 5, art 1), et Ledesmius veulent qu’il y ait, dans le ministre lui-même, une vertu opérative efficace et instrumentale, comme elle existe dans le sacrement; et, selon cette sentence, la réponse est facile à donner. Car, dans les paroles des sacrements, il y a une vertu opérative, mais dépendamment du ministre. Car, les mots, alors, n’ont de vertu que quand ils sont unis à la vertu qui est dans le ministre.

D’autres, cependant, estiment que le ministre n’a, en lui-même, aucun pouvoir efficient sur la justification : il ne fait que concourir, en appliquant le sacrement, comme celui qui plante et qui arrose (1 Cor 111), ne produit pas efficacement et physiquement les fruits des arbres, mais leur appliquent des agents. C’est ce que semble penser saint Thomas (3, par, question LX1V, article 1, à 1). On ne doit pas en conclure que, selon cette sentence, ils ne consacrent pas vraiment et proprement, qu’ils n’absolvent pas, ne baptisent pas, ne réconcilient pas.

Car, la différence qu’il y a entre les agents volontaires et les autres choses est que les autres choses ne sont pas considérées comme agissant proprement, quand elles ne font qu’appliquer les agents. Car, on ne dit pas qu’un chat a incendié la maison s’il y a appliqué le feu, mais on dit que la maison a brulé par hasard. Mais quand ce sont des agents volontaires qui agissent librement, on dit que ce sont eux qui sont responsables d’une action. En effet, un médecin soigne un malade quand il lui applique le remède approprié. Et il le tue véritablement quand il met volontairement du poison dans la médecine.

Et, selon cette deuxième sentence, on doit répondre à l’objection posée, que les paroles sacramentelles n’ont pas de vertu propre, et ne sont donc sacramentelles que quand Dieu s’en sert comme d’instruments. Or, Dieu ne s’en sert comme d’instruments que quand elles sont prononcées par celui qui a reçu le pouvoir de les dire. Voilà donc pourquoi les paroles sacramentelles dépendent du pouvoir et de la volonté du ministre. Même si la première sentence semble être plus probable, cependant l’une et l’autre sont en mesure de réfuter l’objection.

La quatrième raison vient des choses absurdes qui en résulteraient. Comme le note Hugues de saint Victor (livre 11, sur les sacrements, par 6, chapitre 13.) Car, d’abord, si un père amenait son fils dans une piscine, s’il l’immergeait en le signant et en disant, à la façon d’un chrétien, je te lave au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans avoir l’intention de le baptiser, on devrait dire que cet enfant est baptisé si l’intention n’était pas requise, et si la matière et la forme suffisaient. Mais, ce serait ridicule.

Ensuite, si le prêtre lisait l’évangile pendant le repas, comme cela se fait aux repas des prélats et des religieux, et, au milieu de sa lecture, prononçait les mots : ceci est mon corps, ceci est mon sang, tout le vin qui se trouve sur la table serait consacré si l’intention n’était pas requise. Enfin, si quand quelqu’un engage une servante, il lui disait : je t’accepte comme mienne ( pensant au mot servante, mais sans le dire), et si l’autre répondait : je t’accepte comme mien (en pensant au mot maitre, mais sans le dire), ils seraient mariés.

CHAPITRE 28

On réfute des arguments

Il reste à réfuter les arguments. Ceux de Luther, de Calvin, de Kemnitiius, de Catharinus.

Le premier argument de Luther vient de l’assertion de l’article 12. La parole de Dieu, indépendamment de l’intention de celui qui la dit, excite la foi dans l’auditeur. Mais, c’est la foi qui justifie. Donc, la parole sacramentelle, quelle que soit l’intention de celui qui la profère, est efficace et confirme. Voilà pourquoi l’apôtre se réjouit (Phillip 1) que la parole soit prêchée avec toutes sortes de motifs différents, même si quelqu’un prêchait par envie, orgueil, ambition, car elle était toujours fructueuse. Il en va donc de même de la parole, dans les sacrements. Elle sera utile même si elle est prononcée par jeu. Deuxièmement. Le même Luther confirme (dans le livre sur la messe privée), en évoquant le fait suivant : l’évêque d’Alexandrie Alexandre a jugé valide un baptême que l’enfant Athanase avait conféré à des enfants en jouant avec eux. On lit aussi, au sujet de certains Gentils, qu’un d’eux avait été baptisé pour se moquer des chrétiens, et qu’il s’était converti immédiatement dès que l’eau lui toucha la tête. On en déduit que ce fut un vrai baptême.

Je réponds que le premier argument apporte une vraie preuve pour ceux qui, comme Luther, pensent que les sacrements n’ont été institués que pour exciter la foi, et que la foi seule justifie. Mais, pour nous, il ne prouve rien. Car, même si nous concédions que, quelle soit l’intention avec laquelle elle est prononcée, une parole peut exciter la foi, nous ne concéderions pas, pour autant, que, quelle que soit l’intention avec laquelle elle est prononcée, une parole peut avoir un effet sacramentel. Et la raison de la différence entre les deux est que, pour exciter la foi, aucune efficience n’est requise, puisque la signification suffit.

À sa confirmation je réponds qu’autre est avoir l’intention de prêcher tout court, et autre est avoir l’intention de prêche de mauvaise foi. Et c’est de cette dernière intention dont parle saint Paul. Et c’est aussi de la même façon que nous concédons que le baptême est vrai et efficac, quand le ministre a vraiment l’intention de baptiser, même de mauvaise foi

Tu diras aussi que celui qui a l’intention de ne pas prêcher sérieusement porte quand même des fruits en prêchant, et qu’il en va de même pour les sacrements. Je réponds que les paroles de prédication et les paroles sacramentelles ne sont pas de même espèce. Car, les paroles de prédication sont, pour ainsi dire, des paroles spéculatives, qui ne dépendent pas de l’intention, tandis que les paroles des sacrements sont des paroles pratiques, qui, comme je l’ai déjà prouvé, dépendent de l’intention.

Même si ces arguments semblent apporter de l’eau au moulin de Luther, ils ne tracent pas la vraie voie à suivre, comme le montrent ces mêmes arguments. Car, ils concluent que les paroles suffisent sans l’eau ou l’élément, et que les sacrements peuvent être conférés par un homme ivre, ou par une pie.

À la seconde confirmation je réponds que les sacrements peuvent être conférés par jeu de deux façons, comme l’explique Hugues (dans son livre 2, chapitre 6, chapitre 13.) Une première. Ils entendent, en jouant, conférer vraiment les sacrements, mais dans un but récréatif. Ils peuvent conférer vraiment les sacrements, comme le peuvent aussi ceux qui les confèrent pour des motifs pécuniaires. Ce jeu n’empêche donc pas la vérité du sacrement, car ce jeu est extrinsèque à l’action sacramentelle elle-même.

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