Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 203)
Mais il ne vaut pas la peine de faire une grande dispute pour un mot. Car, il n’y a pas là de nouveauté, à part le fait que, contre la règle grammaticale, le mot opéré est pris au sens passif. Mais, cela, non plus, n’est pas nouveau, Car, dans l’épitre aux Hébreux (chapitre X111), le mot promeretur est employé au passif : « Car, c’est de telles hosties que Dieu mérite. » Et, saint Augustin (dans le psaume CXXXV111 a préféré dire ossum ossi plutôt que os ossis, pour qu’om comprenne plus facilement. « Il est préférable d’être blâmés par les grammairiens plutôt que de ne pas être compris par le peuple. »
Ils disent donc que par, œuvre opérée nous entendons deux choses qui sont contradictoires et qui sont mutuellement exclusives. La première. Ils disent que œuvre opérée signifie œuvre méritoire, ou la dignité de l’œuvre, de la part du ministre ou de celui qui reçoit le sacrement. Luther a été le premier à présenter la chose ainsi dans la captivité de Babylone (chapitre sur le baptême), où il dit que les papistes « ont fait du sacrement un précepte, et de la foi une œuvre. » C’est comme s’il disait que les papistes pensent que les sacrements donnent la grâce, parce que celui qui le reçoit fait une bonne œuvre prescrite par Dieu.
Ensuite Calvin (livre 4, chapitre 14, verset 26), écrit : « Tout ce que les sophistes ont rêvé sur l’œuvre opérée n’est pas seulement faux mais milite contre la nature du sacrement que Dieu a institué. Et les fidèles vides de bonnes œuvres et les pauvres n’en retirent rien d’autre que leur mendicité et leur pauvreté. Il s’ensuit donc qu’en les recevant, ils ne font rien qui leur mériterait des honneurs; et que cette action, qui n’est que passive, ils ne peuvent en rien en faire une bonne œuvre. » Il dit la même chose (dans son antidote (session 7, chapitre 8). Il réfute que les sacrements opèrent la grâce par l’action opérée en disant seulement qu’il serait absurde que l’efficacité des sacrements dépende des mérites des hommes. Et enfin, Kemnitius (2 par examen, page 95) : « Il y en a qui ont placé la vertu des sacrements dans l’action par laquelle le sacrement est administré ou reçu. Tout comme s’ils disaient que les sacrements confèrent la grâce à cause de la dignité et du mérite de l’œuvre qu’opère ou celui qui les administre ou qui les reçoit. »
Cette explication est d’une grande fausseté, et elle ne fait que témoigner ou de leur ignorance ou de leur mauvaise foi. La preuve en est que tous les catholiques opposent l’œuvre opérée à l’œuvre de l’opérant. Et par œuvre de l’opérant, ils entendent une œuvre bonne ou méritoire de l’opérant. De plus, comme tant les catholiques que les luthériens enseignent, contre les donatistes, que l’efficacité des sacrements ne dépend pas de la bonté du ministre, comment quelqu’un a-t-il pu jamais imaginer que les catholiques croyaient que les sacrements conféraient la grâce par la dignité ou le mérite du ministre ? Car, on ne peut douter que la bonne œuvre et le mérite dépendent de l’opérant, puisque (Matth V11) : « Un arbre mauvais ne peut produire de bons fruits. »
De même, les catholiques enseignent que les sacrements confèrent la grâce et souvent la première grâce, de telles sorte que les impies deviennent justes. Comment pourrait-il se faire, alors, qu’ils croient que c’est à cause de la dignité ou des mérites du récipiendaire que les sacrements confèrent la grâce ? Car, si celui qui reçoit le sacrement du baptême pouvait, avant sa réception, faire des œuvres bonnes et méritoires, il n’était pas un impie, mais un juste.
La deuxième explication est fausse. Celle qui veut que conférer la grâce par l’œuvre opérée signifie conférer la grâce à un pécheur sans foi, et sans un bon mouvement du cœur du pécheur, de sorte que la vertu de l’œuvre opérée ait été excogitée pour exclure la foi et la pénitence interne, dans l’affaire de la justification. Luther (dans sa Babylone, au chapitre du baptême), écrit : « La seule chose qu’ils ont imposée c’est d’attribuer aux sacrements de la nouvelle loi d’être profitables même à ceux qui sont en état de péché mortel; et de ne requérir ni foi ni grâce. » Calvin (dans son antidote,
Et, au canon V111 : « Si on leur concède ce qu’ils demandent, à savoir que c’est par l’œuvre opérée qu’est procurée la grâce dans les sacrements, on sépare de la foi la part du mérite, et on fait en sorte que l’usage du sacrement vaille, par lui-même, pour le salut. » Kemnitius (2, par examen, page 125) écrit : « Les pontifes promeuvent l’opinion de l’œuvre opérée, voulant que, par les sacrements, la grâce soit conférée aux usagers, de façon telle qu’on ne requiert d’eux aucun bon motif intérieur. » Philippe dit des choses semblables (dans sa confession d’Augusta, article 13, et dans son apologie), et Heshusius (dans son livre sur les 600 erreurs des papes, tit 15).
Mais cette présentation contredit la précédente. Car si l’œuvre opérée est l’œuvre méritoire du récipiendaire, comme peut-il se faire que l’œuvre opérée exclue la foi, puisque sans foi aucun mérite n’a de sens. « Car, sans la foi, il n’est pas possible de plaire à Dieu. (2, Hébreux, 11). Et, de plus, sa présentation de notre sentence est fausse, calomnieuse et mensongère. Car, le concile de Trente lui-même (session 6, chapitre 6, ) enseigne en toutes lettres que le commencement de la justification se fait par la foi et la pénitence. Ce que tous les théologiens enseignent également, comme nous l’avons montré plus haut, au chapitre 7, dans la réfutation des mensonges.
Donc, pour comprendre ce que c’est que l’œuvre opérée, il faut noter qu’à la justification que reçoit quelqu’un, quand lui est administré le sacrement, plusieurs choses concourent; De la part de Dieu, la volonté de se servir de cette chose sensible. De la part du Christ, sa passion. De la part du ministre, le pouvoir, la volonté, la probité. De la part du récipiendaire, la volonté, la foi et la pénitence. Et de la part du sacrement, l’action externe qui résulte de l’application idoine de la matière et de la forme. De plus, de toutes ces causes, ce qui activement, prochainement, et instrumentalement effectue la grâce de la justification c’est la seule action externe qui est appelée sacrement. Et on parle d’œuvre opérée, quand on reçoit passivement (opérée) de façon à ce que pour, le sacrement, conférer la grâce par l’œuvre opérée soit la même chose que conférer la grâce par la vertu de l’action sacramentelle elle-même, instituée par Dieu, et par les mérites de l’agent ou du récipiendaire.
C’est ce que dit saint Augustin (dans son livre 4, chapitre 24 sur le baptême) : « Le sacrement lui-même, par lui-même, vaut beaucoup. » Car, la volonté de Dieu qui se sert d’un sacrement, concourt activement, et est la cause principale. La passion du Christ concourt aussi, et est la cause méritoire, mais non effective, car elle n’existe pas en acte, et a eu lieu dans le passé, même si elle demeure objectivement dans la pensée de Dieu. Le pouvoir et le ministre concourent nécessairement, mais sont des causes éloignées. Ils sont requis, en effet, pour accomplir l’action sacramentelle, qui ensuite est opérée immédiatement. La probité du ministre est requise, pour que le ministre ne pèche pas en administrant le sacrement. Cependant, elle n’est pas la cause de la grâce dans le récipiendaire, et ne l’aide pas par mode sacramentel, mais par mode impétratoire et exemplaire. La volonté, la foi et la pénitence sont nécessairement requises dans le récipiendaire adulte, comme dispositions de la part du sujet, mais non en tant que causes actives. Car, la foi et la pénitence n’effectuent pas la grâce sacramentelle, mais ne font qu’enlever les obstacles qui empêchent l’efficacité des sacrements. Voilà pourquoi, dans les enfants, où n’est pas requise cette disposition, le sacrement a lieu sans la foi et la pénitence.
Exemple tiré des choses naturelles. Pour faire bruler du bois, il faut d’abord scier du bois, tirer du feu d’une pierre, appliquer le feu au bois, et obtenir ainsi la combustion et la sécheresse, ou la production du feu à partir d’une pierre, ou l’application du feu au bois, mais le feu seul en tant que cause première, et la chaleur ou la caléfaction, en tant que cause instrumentale.
Quatrièmement, il faut noter la fraude ou l’incompétence de Kemnitius. Car (2 par examen, chapitre de l’œuvre opérée), il admet que certains catholiques, comme Gropperus et Alphonse ont bien expliqué ce que c’est que l’œuvre opérée. Mais, il ajoute que les autres catholiques ne pensent pas comme eux, ni même le concile de Trente, et que la controverse demeure toujours entière. Or, le pauvre Kemnitius n’a pu comprendre ni les premiers ni les autres. Ou, s’il l’a pu, il ne l’a pas voulu. Voici ce qu’il dit : « Gropperus et Alphonse imaginent faire injure aux scolastiques comme si, par œuvre opérée, ils avaient enseigné que les sacrements confèrent la grâce à celui qui la reçoit sans la grâce. Mais, ils disent que, dans la dispute sur l’œuvre opérée, ils n’ont voulu rien d’autre que la vérité des sacrements n’est pas dans la dignité du ministre opérant, ni ne doit être estimée par le mérite, mais vient de l’institution, de la puissance et de l’opération du Dieu auteur. »
Et plus bas : « Si c’est ce que veulent les pontifes quand ils disputent sur l’œuvre opérée, il n’y aurait pas de controverse, parce que cette sentence est vraie. Mais, les scolastiques n’ont pas tous affirmé cela autrefois; et même aujourd’hui, ce n’est pas ce que veulent les papes quand ils se battent pour l’opinion de l’œuvre opérée. Car, par des paroles exotiques, ils nourrissent l’église avec un monstre, et le lui font avaler de force. »
Dans ces paroles, il y a trois faussetés. La première. Gropperus et Alphonse ont fait semblant d’injurier les scolastiques. Ils n’ont pas fait semblant, mais ils ont l’ont vraiment dit, comme nous l’avons souvent prouvé, et que nous le prouverons bientôt après. La deuxième. Qu’il n’y aurait pas de controverse si tous les catholiques disaient la même chose que Gropperus et Alphonse. Car, ces deux auteurs ne disent pas seulement que les sacrements ne tirent par leur efficacité de la dignité du ministre, et n’excluent pas la foi, ce qui plait à Kemnitius et à nous, mais ils soutiennent aussi que les sacrements ont une vraie efficacité, c’est-à-dire une efficacité apte à produire grâce, de par l’institution divine.
Alors que Kemnitius n’attribue aux sacrements que l’efficacité de nourrir la foi par le moyen d’un objet qui représente la divine promesse. La troisième. Il dit que ni les anciens scolastiques ni les souverains pontifes ne comprennent l’œuvre opérée comme l’exposent Gropperus et Alphonse, eux, qui n’excluent pas la foi. Que ce soit un mensonge, on le voit clairement par la réfutation de ses arguments.
D’abord, il le prouve ainsi. Tous les scolastiques disent que les sacrements de la loi nouvelle donnent la grâce par l’œuvre opérée, et que les sacrements de la loi ancienne la donnaient par l’œuvre de l’opérant. Or, si l’œuvre opérée excluait la dignité du ministre, la circoncision, elle aussi, aurait donné la grâce par l’œuvre opérée, car la malice d’un ministre ne nuisait en rien à la circoncision. De par la sentence des scolastiques, l’œuvre opérée n’exclut donc pas seulement la dignité du ministre, mais même la foi, et le mouvement interne du récipiendaire, toutes choses qui appartiennent à l’œuvre de l’opérant, et qui étaient nécessaires dans l’ancienne loi.
Je réponds d’abord que quand certains scolastiques, comme Gabriel (que citera un peu après Kemnitius) enseignaient que les anciens sacrements ne procuraient pas la grâce par l’œuvre opérée, ils exceptaient la circoncision. L’argument de Kemnitius ne vaut donc rien, dans leur cas. Je dis ensuite que l’œuvre opérée n’exclut pas seulement la dignité du ministre pour l’efficacité de la grâce sacramentelle, mais aussi la foi et le mouvement interne. Car, comme nous l’avons dit, même s’ils sont requis dans les adultes, ce ne sont pas ces choses qui effectuent la grâce, mais le sacrement en tant qu’instrument de Dieu. Dans les sacrements de l’ancienne loi, ce n’est pas le sacrement lui-même qui opérait la grâce, mais la foi et la dévotion du récipiendaire et de toute la synagogue, ou quelque chose d’autre, comme nous le dirons plus tard.
L’argument de Kemnitius prouve que, selon la sentence des scolastiques l’oeuvre opérée exclut de l’efficacité de la grâce sacramentelle, la foi et le mouvement interne. Mais il ne prouve pas ce qu’il fallait prouver, que l’œuvre opérée exclut absolument la foi et le mouvement intérieur, de façon à ce que, comme ils le disent, les sacrements confèrent la grâce à ceux qui les reçoivent, sans la foi et sans la conversion interne du cœur.
Il le prouve ensuite avec l’aide de Gabriel (1V, dits 1, q, 3) qui dit que se trouve une œuvre opérée quand n’est requis aucun mouvement interne. Je réponds qu’il ne cite pas Gabriel honnêtement. Car, Gabriel ajoute bientôt après : un mouvement qui mérite la grâce par la convenance ou le droit. Gabriel n’exclut donc pas le mouvement intérieur qui dispose à la grâce, mais celui qui mérite la grâce. Car, même si cette disposition peut être méritoire de grâce par convenance, ou d’une augmentation de la grâce, de droit, si elle est un acte qui procède de la charité, cette grâce en est quand même une qui est donnée à cause de la disposition. L’autre grâce est celle qui est donnée par la vertu du sacrement, comme le même auteur l’explique (1V dist, 4, quest 2, conclusion 4, au premier).
Il le prouve ensuite en citant Paludanus qui (1V dist 1 quest 1, conclusion 2, preuve 4) dit qu’il n’est pas requis, dans les sacrements, que l’homme se dispose, mais que la disposition est effectuée par le sacrement lui-même, et que c’était cela causer la grâce par l’œuvre opérée. Je réponds que Kemnitius n’a pas compris Paludanus. Car, Paludanus ne parle pas de la disposition qui est un mouvement interne du récipiendaire, comme la foi et la pénitence, lesquels sont expressément requis, comme il le dit lui-même à dist 4, question 5. Mais, il parle de cette disposition dernière qui, comme il le pense, suit immédiatement la grâce. Et il dit que cette disposition est un caractère dans trois sacrements, et, dans les autres, un ornement de l’âme. Car, comme il ne pouvait pas comprendre comment le sacrement produit la grâce, il a excogité cette sentence selon laquelle le sacrement produirait une disposition que suivrait immédiatement la grâce. C’est une de ces choses qui font écrire et suer les scolastiques.
Quatrièmement, il le prouve en citant Marsilius (1V, sentences, question 2, article 2,) et Mesingerus (6 chap Jean) qui distinguent l’œuvre opérée de la dévotion interne de l’opérant. Je réponds qu’ils la distinguent, mais qu’ils ne l’excluent pas de l’efficacité, comme je l’ai dit. Cinquièmement, il le prouve avec saint Thomas et Gabriel, qui disent que la messe profite par l’œuvre opérée, même à ceux qui n’ont pas la pénitence dans le cœur. Je réponds qu’ils parlent du sacrifice et non du sacrement. En effet, le sacrifice profite aux impénitents par mode impétratoire, parce qu’ils leur inspirent la conversion et la pénitence. Comme le font nos prières, mais pas avec la même efficacité.
Sixièmement, il le prouve en disant que beaucoup de catholiques soutiennent que les sacrements produisent la grâce par l’œuvre opérée, parce que le baptême profite aux petits qui n’ont ni foi, ni bon mouvement interne. Donc, de la même manière, ils excluent, dans les adultes, la foi et le bon mouvement intérieur, car, même dans les adultes, ils veulent que le sacrement ait une vertu par l’œuvre opérée.
Je réponds que les catholiques prouvent efficacement, par l’exemple des enfants, que l’efficacité des sacrements ne dépend pas de la dignité ou de la qualité du récipiendaire. Mais, il ne s’ensuit pas, toutefois, qu’ils excluent dans les adultes la foi et la pénitence. Ils les requièrent, au contraire, comme des dispositions dont n’ont pas besoin les petits, comme on le démontrera en temps et lieu.
Kemnitius prouve ensuite que, par œuvre opérée, le concile de Trente voulait exclure la foi et le mouvement interne. Il soutient d’abord, que les scolastiques ont expliqué différemment l’œuvre opérée, que certains ont voulu exclure le mouvement interne et d’autres non. Voilà pourquoi, le concile de Trente, en admettant en principe l’œuvre opérée, ne l’a pas restreint à une position plutôt qu’à l’autre, et a semblé ainsi les approuvé toutes.
Je réponds qu’il est faux qu’il y ait eu des scolastiques qui, par œuvre opérée, aient exclu le mouvement interne. Et, s’il en avait été ainsi, le concile n’en aurait approuvé aucune, mais aurait seulement défini en général que les sacrements confèrent la grâce par l’œuvre opérée. En second lieu, parce que le concile (au chapitre 14) n’entend pas dire que les sacrements ne dépendent pas de la dignité du ministre, comme Gropoperus présente l’œuvre opérée, mais quelque chose d’autre, c’est-à-dire, que n’est pas requise la foi du récipiendaire.
Je réponds que, pour les sacrements, conférer la grâce par l’œuvre opérée, ne signifie pas proprement une négation (ne pas dépendre de la dignité du ministre), mais une affirmation : les sacrements opèrent la grâce par leur propre vertu. De quoi s’ensuit la négation, c’est-à-dire qu’ils ne dépendent pas de la dignité du ministre ou du récipiendaire. C’est pourquoi le concile (au canon 8) a défini cette affirmation contre les luthériens; et, au canon 12, la négation contre les donatistes et les anabaptistes.
En troisième lieu, il prouve que le concile dans ce chapitre (8) oppose l’œuvre opérée à la foi. Il en conclut donc que la foi est exclue par l’œuvre opérée. Je réponds que si l’antécédent était vrai, on pourrait nier la conséquence. Car, si le concile opposait l’œuvre opérée à la foi, il aurait l’intention d’exclure la foi de l’efficacité de la grâce sacramentelle, mais non de l’exclure en tout et partout. Mais, cependant, l’antécédent est faux, parce que le concile n’oppose pas l’œuvre opérée à la foi, mais à la seule foi. Ce que même un Kemnitius avait noté un peu plus loin.
En plus des arguments, Kemnitius ajoute deux mensonges formels, par lesquels il clôt sa dispute sur l’œuvre opérée. Car, non seulement il a attribué aux théologiens une exposition absurde de l’œuvre opérée, mais il imagine même que, convaincus par ses mensonges, les théologiens n’osent plus défendre leur opinion : « Les écrivains du pontife commencent à tergiverser, et n’osent pas entreprendre publiquement la défense de leur axiome, qui veut que, sans la foi, la seule réception des sacrements procure le salut. » Or, comme je l’ai déjà démontré, ce ne fut là jamais un axiome des souverains pontifes, mais un mensonge des luthériens.
Ensuite, comme un homme habile, il investigue les causes pour lesquelles les scolastiques sont tombés dans une erreur si absurde. Il en trouva deux. La première. Quand ils lurent, chez Augustin, (livre 3, chapitre 14), qu’il importait peu à l’efficacité des sacrements de quelle foi était rempli celui qui reçoit les sacrements, sans se rendre compte qu’il parlait de la substance des sacrements, non de son utilité ou de son fruit, ils pensèrent que, pour que soient profitables les sacrements, la foi n’était pas requise. Et quand ils lurent, dans le même Augustin (épitre 23) que les petits, sans la foi actuelle, recevaient salutairement le sacrement, parce qu’ils ne mettaient pas l’obstacle d’une pensée contraire, ils pensèrent que ce qui valait pour les enfants valait aussi pour les adultes.
Mais ces soi-disant causes sont d’une grande frivolité et d’une grande fausseté. Car, tous les théologiens (1V dist 4) distinguent le sacrement de la chose du sacrement. Et, ils enseignent que le sacrement, même sans la foi et la pénitence, peut être reçu, mais non la chose du sacrement, c’est-à-dire la grâce. De plus, le concile de Trente (session 7, canon 13, sur le baptême) enseigne que le baptême profite aux enfants, sans qu’ils aient la foi actuelle. Et (à la session 6, chapitres 5 et 8; et sessions X1V, chapitre 4, et ailleurs), il enseigne que, dans les adultes, la foi et la pénitence sont nécessairement requises à la justification; et que c’est ce que l’Église a toujours enseigné.
CHAPITRE 2
La sentence des hérétiques sur l’efficacité des sacrements
L’hérésie des Messaliens est très ancienne. Ils enseignaient que les hommes n’étaient pas justifiés par les sacrements, mais par les prières. C’est ce que rapporte saint Jean Damascène (dans son livre sur les hérésies) : « Le baptême ne perfectionne pas l’homme, et les divins sacrements n’expient pas les souillures de l’âme, mais seulement les prières qui sont pieusement dites par d’autres. » Et, si on l’on en croit Guidon, les Arméniens et les nouveaux Cathares niaient que les sacrements confèrent la grâce.
Mais venons-en à notre époque. Les luthériens parlent tantôt des sacrements comme s’ils ne différaient en rien des catholiques, et écrivent tantôt des choses nettement contraires. Mais, toutefois, ils demeurent toujours dans la même sentence qui veut que les sacrements n’aient immédiatement aucune efficacité sur la grâce, mais ne soient que des signes dénudés. Ils leur reconnaissent quand même, médiatement, un certain effet, qui est de stimuler et de nourrir la foi qui justifie les hommes. Mais cet effet les sacrements ne l’opèrent que par la représentation ou la signification. Car, ils veulent que les sacrements concourent à la justification de la même manière que la prédication de la parole. La prédication se sert des oreilles, et excite la foi par l’audition, tandis que les sacrements se servent des yeux, et stimulent la foi par la vision.
C’est cette sentence que Luther et Philippe prêchaient au début; et ils déclaraient ouvertement ce qu’ils pensaient, à savoir que les sacrements n’opéraient rien. On peut citer plusieurs textes qui contredisent ce qu’avance impudemment Kemnitius (2 par examen, page 111). Il prétend effrontément que Luther a toujours réprouvé la sentence profane suivante : « Les sacrements ne sont pas des organes ou des causes instrumentales de la grâce, mais ne font, à l’instar d’une image, qu’exciter la foi. »
Écoutons donc Luther parler lui-même. En l’an 1520 (dans le livre de la captivité de Babylone, au chapitre sur le baptême), il écrit : « Le baptême ne justifie personne, et n’est utile à personne, mais la foi dans la parole de la promesse, à laquelle est ajouté le baptême. Car, ce sont ces choses qui justifient. » Et, au même endroit : « Le même Dieu qui nous sauve maintenant par le baptême et par le pain, a sauvé Abel par le sacrifice, Noé par l’arche, Abraham par la circoncision, et tous les autres par leurs signes. »
Et un peu plus bas, il énumère parmi les sacrements de l’ancienne loi, --qui ne sont pas, pour lui, inférieurs aux sacrements de la nouvelle loi quant à l’efficacité- le signe donné à Gédéon dans la rosée et la toison, le signe donné à Manus dans le sacrifice, et le signe offert à Achaz par Isaïe, au chapitre V11 : « Nos signes et ceux des pères, ou les sacrements, ont une parole annexe de promesse qui exige la foi, et qui ne peut être remplie par aucune autre œuvre. Ce sont donc des signes ou des sacrements de justification parce qu’ils sont des sacrements de la foi justifiante, et non de l’œuvre. Voilà pourquoi toute leur efficacité est dans la foi elle-même, non dans l’opération. Car, celui qui croit dans ces choses c’est celui-là qui les accomplit, même s’il n’opère rien. »
Et, plus bas : « Il ne peut pas être vrai que, dans les sacrements, soit présente une vertu efficace de justification, ou qu’ils soient des signes efficaces de la grâce. Car, ces chose sont dites au détriment de la foi.» En l’année 1521 (dans ses assertions, article 1), il dit : « Nous disons, nous, que ce ne sont ni les sacrements de l’ancienne loi ni les sacrements de la nouvelle loi qui justifient, mais seulement la foi. » En 1523 (dans son livre contre Cochlaeus), il écrit : « On ne peut attribuer au baptême aucune partie de la justification. Car, autrement, s’il justifiait en partie, il ne serait pas permis de nier que le baptême justifie sans la foi. Quand on le dénie au baptême, on le laisse correctement à la seule foi. »
Philippe Melanchton (dans ses lieux édités en 1522, au chapitre des signes) dit que c’est une erreur horrible des scolastiques d’enseigner que les sacrements justifient. Et il ajoute : « Les signes ne justifient pas, comme le dit l’apôtre : la circoncision n’est rien. De même, le baptême n’est rien, la participation à la table du Seigneur n’est rien. Ce ne sont que des témoins, des seaux de la divine volonté à ton égard. » De même, dans l’apologie éditée en 1530 (à l’article 13), il dit que le sacrement est un signe de promesse, et est comme une représentation peinte de la parole.