Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 21)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE 2 : Qu’est-ce que la tradition, et combien y en a-t-il ?

Par le mot tradition, on entend généralement toute doctrine écrite ou non écrite qui a été communiquée à quelqu’un. Exode 17 « Écris cela dans un livre pour assurer sa permanence, et communique-le verbalement à Josué ». Dans les Actes des apôtres, 6, on appelle la loi écrite de Moïse une tradition : « Nous l’avons entendu dire qu’il détruirait ce lieu, et qu’il changerait les traditions que nous a léguées Moïse ». Dans l’épître 1 aux Corinthiens : « J’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis ». On appelle tradition la doctrine présentée de vive voix : « Gardez les traditions, que vous avez apprises soit par la parole, soir par l’écrit. ».

Le mot tradition ayant, en lui-même, un sens général, les théologiens en ont restreint le sens, pour ne lui faire signifier que la doctrine non écrite. Saint Irénée au livre 3, chap 2 : « Et ils finirent par ne reconnaître ni les Écritures ni la tradition ». Tertullien dans la couronne du soldat, chap 4 : « Si tu t’attends à trouver une loi, tu n’en trouveras aucune dans l’Écriture. C’est la tradition qui te procurera une aide ». Saint Cyprien, livre 2, épitre 3 : « Sache qu’on nous a enseigné de conserver la tradition dominicale en offrant le calice, c’est-à-dire que le calice offert en mémorial soit rempli de vin mélangé à de l’eau ». C’est faussement que Kemnitius attribue cet usage à la tradition écrite. Car jamais, dans tout l’évangile et dans toutes les épitres, on ne trouve par écrit que le vin, offert dans le calice, doive être mélangé à de l’eau. De la même façon, presque tous les anciens emploient le mot tradition au sens de doctrine non écrite. Et c’est ainsi que nous employons le mot.

On appelle une doctrine non écrite, non celle qui n’a jamais été écrite, mais celle qui n’a pas été écrite par l’écrivain originel, comme par exemple le baptême des enfants. L’obligation de baptiser les enfants porte le nom de tradition apostolique non écrite, car on ne la trouve dans aucun écrit du nouveau testament, même si elle apparaît dans les livres de presque tous les anciens pères.

On divise la tradition en deux catégories. La première est celle que l’on puise chez les auteurs des traditions; la deuxième se rapporte à la matière. La première se divise en traditions divines, apostoliques, et ecclésiastiques. On appelle divines celles qui ont été reçues du Christ lui-même enseignant aux apôtres, et qu’on ne trouve pas dans les lettres divines. Comme par exemple, la matière et la forme des sacrements. Nous avons bien peu de choses là-dessus dans les Écritures saintes, et il est pourtant certain que l’essence des sacrements n’a pu être instituée que par le Christ. C’est pour cela que l’apôtre dit aux Corinthiens 1, 12, en parlant du sacrement de l’eucharistie : « Car j’ai moi-même reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis ».

On appelle traditions apostoliques celles qui ont été instituées par les apôtres, non sans l’assistance du Saint-Esprit, mais qui ne figurent pas dans leurs écrits, comme le jeûne quadragésimal et celui des quatre-temps, et d’autres choses dont nous parlerons plus loin. Et on a coutume d’appeler apostoliques les traditions divines, et divines les traditions apostoliques. On dit que les traditions divines sont apostoliques, non parce qu’elles ont été instituées par les apôtres, mais parce que c’est par eux qu’elles ont été d’abord transmises à l’église, et que c’est du Christ qu’ils les avaient reçues. On dit que les traditions apostoliques sont divines, non parce qu’elles ont été instituées directement par Dieu, mais parce que ce n’est pas sans l’Esprit de Dieu que les apôtres les ont instituées. On dit de même que toutes les épitres des apôtres sont des écrits divins et apostoliques, même s’il y a en elles des préceptes qui sont divins et d’autres qui ne sont qu’apostoliques. Comme le montre clairement la première épitre aux Corinthiens, 7 : « Ce n’est pas moi qui prescris cela, mais le Seigneur ». Et, plus loin : « Je dis cela, moi, non le Seigneur ».

Les traditions ecclésiastiques au sens propre sont des coutumes anciennes, commencées par les évêques ou le peuple, qui obtinrent peu à peu force de loi par le consentement tacite des peuples. Si les traditions divines ont la même force que les préceptes divins ou la doctrine divine écrite dans les évangiles, les traditions apostoliques non écrites ont, elles aussi, la même force que les traditions apostoliques écrites, comme l’affirme le concile de Trente à la session 4. La raison en est claire : car ce n’est pas parce qu’elle est écrite sur des parchemins que la parole de Dieu est divine ou qu’elle a de l’autorité, mais parce qu’elle a été prononcée par Dieu immédiatement, comme dans les sermons du Seigneur, ou par le moyen des apôtres, comme le décret du premier concile de Jérusalem (actes des apôtres, 15). Les hérétiques ne nient pas cela, et ils ne peuvent pas, non plus, le nier, car, comme nous le dirons plus haut, la question ne porte pas sur la force que possède la tradition divine ou apostolique, mais sur son existence.

Les traditions ecclésiastiques ont la même force que les décrets et les constitutions écrites de l’Église. Car, même dans les sociétés civiles, les coutumes approuvées et les lois écrites ont la même force, comme le montrent les canons « coutume », et « durable » du code de loi.

L’autre division des traditions se fait selon la matière : les traditions de foi ou de mœurs. Ces traditions sont perpétuelles, ou temporaires, universelles ou particulières, nécessaires ou libres. C’est une tradition de foi, par exemple, que la sainte Vierge ait toujours été vierge, qu’il n’y ait que quatre évangiles. C’est une tradition de mœurs, par exemple, de se signer le front du signe de croix, de jeûner à certains jours, de célébrer certaines fêtes.

La tradition perpétuelle est celle qui a été instituée pour être observée jusqu’à la consommation du monde, comme dans les exemples donnés. La temporaire est celle qui a été instituée pour un certain temps, comme l’observance légale de certaines cérémonies qui devait se faire jusqu’à la pleine promulgation de l’évangile, pour que l’Église se compose plus facilement de Juifs et de Gentils.

Une tradition universelle est celle qui doit être conservée par toute l’Église. comme la fête de Pâque, de la pentecôte, et de grandes fêtes semblables, comme l’enseigne saint Augustin dans la lettre 118. Une tradition particulière est celle qui s’adresse à une ou plusieurs Églises, comme le jeûne du samedi, au temps de saint Augustin, que saint Pierre avait transmis à l’église de Rome et à quelques autres, comme le rappelle saint Augustin dans sa lettre 86 à Casulanum.

La tradition nécessaire est celle qui est transmise sous la forme d’un précepte, comme la célébration de Pâque le dimanche après le quatorzième jour de la lune de mars. La libre est celle qui est transmise sous la forme d’un conseil, comme l’aspersion de l’eau lustrale, et autres choses semblables.

CHAPITRE 3 : Présentation de l’état de la question, et réfutation de certains mensonges des adversaires.

La controverse entre nous et les hérétiques consiste en deux choses. La première. Nous affirmons que, dans les Écritures, n’est pas expressément contenue toute la doctrine de la foi et des mœurs nécessaire au salut; que la parole écrite a besoin de la parole non écrite, c’est-à-dire des traditions apostoliques et divines. Mais eux enseignent que dans les Écritures est contenu tout ce qui est nécessaire tant pour la doctrine que pour les moeurs, et qu’on n’a donc aucun besoin de parole non écrite. Voici ce que dit là-dessus Luther dans son commentaire de l’épitre aux Galates, chap 1 : « Aucune autre doctrine ne doit être transmise ou écoutée dans l’Église que la pure parole de Dieu, c’est-à-dire la sainte Écriture. Les autres docteurs ou les autres auditeurs sont anathèmes avec leurs doctrines. » Jean Brentius dans sa préface au chapitre de la tradition : « L’apôtre explique clairement qu’aucune tradition contraire aux témoignages de l’Écriture, ou en marge d’elle, ne doit être acceptée comme un dogme nécessaire au salut. » Jean Calvin dans le livre 4 de son institution, chapitre 8, verset 8 : « Que ceci soit donc un ferme axiome. Il ne doit pas y avoir d’autre parole de Dieu qui soit permise dans l’Église que ce qui est contenu dans la loi, les prophètes et les écrits apostoliques ». Martin Kemnitius dans son examen de la session 4 du concile de Trente, répète plusieurs fois que l’état de la question consiste en ceci : les Écritures contiennent-elles tous les dogmes nécessaires au salut ? Il dit oui, et nous disons non.

La deuxième chose. Ils reconnaissent que, en plus de l’Écriture, les apôtres ont institué certaines choses qui se rapportent aux rites et à l’ordre à garder dans les cérémonies. Mais ces choses ne sont pour eux ni nécessaires, ni des préceptes, mais facultatives. Les apôtres, disent-il, n’ont rien transmis, à part l’Écriture, qui appartienne nécessairement à la foi ou aux mœurs. Kemnitius enseigne cela clairement, quand il parle de la septième sorte de tradition, et Calvin dans le livre 4 de ses institutions, chap 10,verset 20. Nous reconnaissons, nous, toutes sortes de traditions apostoliques, comme nous l’avons dit plus haut.

Nous pensons différemment d’eux, troisièmement en ce qu’ils enseignent que les traditions apostoliques, si elles ont jamais existées, n’existent plus aujourd’hui. C’est-à-dire qu’il est impossible de prouver que telle chose soit une tradition apostolique. Voici ce que dit Kemnitius au même endroit : « Par aucun document certain et authentique, qui ne fait pas partie des Écritures, ne peut être démontré quels sont les rites transmis par les apôtres. » Nous, au contraire, nous déclarons que ne font pas défaut les voies véritables et rationnelles par lesquelles les traditions apostoliques nous sont démontrées.

Mais maintenant, avant d’en venir à la preuve, je dirai quelques mots, comme à mon accoutumée, sur leurs contradictions et leurs mensonges. Brentius et Kemnitius, aux lieux cités, disent ouvertement qu’on ne peut rien mettre sur un pied d’égalité avec les Écritures. Brentius dit ceci : « Ne se contentant pas des Écritures divinement recommandées et confirmées, les papistes disent étourdiment que les apôtres ont transmis, par la parole, plusieurs choses qui n’ont pas une autorité inférieure à celle des paroles écrites. » Et Kemnitius : « C’est la marque d’une grande insolence de comparer quoi que ce soit avec la majesté et à l’autorité de l’Écriture canonique ».

Ils reconnaissent pourtant eux-mêmes que les apôtres ont transmis d’autre chose, en plus des Écritures. C’est ce que reconnait Brentius : « On ne doit et on ne peut nier que le Christ ait dit et fait beaucoup de choses, que les apôtres aient transmis et institué beaucoup de choses qui ne sont pas contenues dans leurs écrits. » Kemnitius : « Que les apôtres aient établi certains rites, et qu’ils les aient transmis aux Églises, cela découle clairement de leurs écrits, et il est vraisemblable que d’autres rites qui ne sont pas rapportés dans l’Écriture aient été transmis par les apôtres ». Si l’autorité de l’apôtre qui prescrit de vive voix n’est pas plus faible que celui qui donne des préceptes par écrit, il n’y a certainement pas d’audace à mettre sur le même pied le non écrit avec l’écrit.

Dégonflons d’abord les mensonges. Calvin, Brentius et Kemnitius ne se lassent pas de répéter que, sans examen, nous voulons faire de tout rite ecclésiastique une tradition apostolique. Voici ce que dit Calvin dans son livre des institutions, chap 10. verset 19 : « Les maîtres de Rome veulent inculquer l’idée qu’il n’y a, chez eux, aucune cérémonie qui ne soit apostolique ». Cela, nous ne le disons pas. Nous ne recevons, au contraire, comme apostoliques que celles dont on peut, par de sûrs témoignages, démontrer l’apostolicité. Ils ont aussi l’habitude d’insinuer que, comme ils ne défendent, eux, que les Écritures, nous ne défendons, nous, que les traditions; et que nous n’avons cure de nous demander si ces traditions sont, oui ou non, conformes à l’Écriture. Mais, il n’est est pas ainsi. Car nous nous soucions plus qu’eux des Écritures, et nous n’admettons aucune tradition contraire à l’Écriture.

Il vaut la peine de rapporter un par un les mensonges de Kemnitius. Dans son examen de la session 4 du concile de Trente, pp 68, 69, édité en 1566, il dit que nous enseignons que Dieu a décrété que la doctrine du Christ et des apôtres ne soit pas écrite dans des livres, mais qu’elle ne soit transmise que de vive voix. Et il déclare ensuite, à la page 185, que les apôtres ont reçu le mandat d’écrire. Mais l’une et l’autre affirmations sont des mensonges; et la vérité est dans le milieu. Car, jamais aucun catholique n’a enseigné que le nouveau testament ne devait pas être écrit. Que Kemnitius cite donc un auteur qui enseigne que les Évangélistes et les apôtres ont péché gravement en écrivant. Ce que nous disons c’est que l’évangile devait d’abord et avant tout être écrit dans le cœur, mais qu’il était nécessaire aussi qu’il soit écrit dans des livres.

Il est faux aussi que Dieu ait ordonné aux apôtres d’écrire. Nous lisons, dans Matthieu, à la fin, un commandement de prêcher l’évangile; mais de l’écrire, jamais. Ainsi, Dieu n’a demandé expressément ni qu’on écrive, ni qu’on n’écrive pas. Nous ne nions pas, pour autant, que c’est selon la volonté de Dieu et sous l’inspiration de Dieu que les disciples ont écrit ce qu’ils ont écrit. Car c’est une chose de présenter un Dieu qui suggère et qui inspire, et un Dieu qui ordonne. C’est de cette façon qu’il faut comprendre ce que dit saint Augustin au livre 1 du consensus évangélique : « Tout ce qu’il a voulu que nous lisions au sujet de ses actions et de ses paroles, il a ordonné que ce soit raconté par eux, comme avec ses mains à lui ». Il parle du commandement interne par lequel le Christ, en tant que tête de ses membres, incite invisiblement à des actions diverses. Ce commandement il faut le voir comme une suggestion ou une inspiration, plutôt que comme un ordre proprement dit.

Ne nous réfute pas ce que nous rencontrons souvent dans l’apocalypse : « Écris ce que tu vois ». Car ce qu’on ordonne à saint Jean d’écrire ce sont des visions mystérieuses, et non la doctrine évangélique ou les préceptes moraux, dont nous parlons maintenant.

Kemnitius dit ensuite à la fin de sa dispute sur la tradition, page 420 : « Enfin, cette observation aidera grandement le lecteur, à savoir que les pontifes romains ne craignent pas de référer à des traditions apostoliques beaucoup de choses qui ont été instituées et établies après, comme on peut le démontrer par les écrits des pontifes eux-mêmes ». Il prouve cette assertion par onze exemples dont tous sont entachés de mensonge. Le premier. Il dit que le pape Innocent 111 aurait écrit dans le chapitre 3 sur le culte de Marthe, dans son chapitre sur la célébration de la messe : « Lors de la consécration du calice, le Seigneur a dit plus de paroles que celles qui sont rapportées dans l’évangile. Mais, celles que nous avons, nous les avons de la tradition apostolique ». Et Kemnitius ajoute que les écrivains pontificaux ont indiqué en note à quels pontifes romains ces paroles étaient redevables. Mensonge. Car, s’il est vrai que les écrivains catholiques ont mis en note, dans le reste du canon, les noms des papes qui ont fait des ajouts, rien n’a jamais été ajouté aux paroles de la consécration. Il n’est donc pas possible de trouver en faute le pape Innocent 111 sur ce sujet.

Le second mensonge. « Tout le canon de la messe provient de la tradition apostolique. Si quelqu’un ose en douter, il sera anathème ». Dans le canon, on fait la commémoration de beaucoup de saints, dont certains ont vécu 200 ans après les apôtres. Qui donc pourrait douter que ce n’est pas tout le canon qui soit de tradition apostolique. Que Kemnitius nous montre où il a lu ce qu’il affirme avec tant d’audace. Nous ne disons pas que tout le canon est d’origine apostolique, mais sa partie la plus importante. Les pontifes romains, par la suite, y ajoutèrent des compléments.

Le troisième mensonge. « C’est le pape Alexandre qui a statué qu’on mêle de l’eau au vin dans la célébration de l’eucharistie. Il a également institué l’eau bénite et le sel béni. Il est donc faux de faire remonter ces rites aux apôtres ». Mensonge. Écoute les paroles du pape Alexandre dans l’épitre 1 : « Après avoir rejeté toutes les opinions superstitieuses, que l’on n’offre, dans le sacrifice, que du pain et du vin mêlé d’eau. Car il ne faut pas (comme nous l’avons appris de nos pères et comme la raison le demande) offrir dans le calice du Seigneur du vin seul ou de l’eau seule ». Saint Cyprien a donc raison de dire (livre 2, chap 3) qu’il s’agit là d’une tradition divine. Le pape Alexandre indique assez clairement que cet usage n’a pas commencé avec lui, mais qu’il l’a reçu des Pères. Il ne dit pas non plus qu’il a été le premier à confectionner de l’eau bénite, mais le premier à avoir ordonné qu’on le fasse, tout en indiquant qu’il agissait ainsi pour se conformer à une ancienne coutume. Car, voici ce qu’il dit : « Nous bénissons le peuple avec de l’eau aspergée de sel ». C’est donc avec raison que l’eau bénite est appelée une tradition apostolique par saint Clément livre 8 constitution apostolique, chap 35, et par saint Basile dans son livre sur le saint Esprit.

Le quatrième. « C’est le pape Télesphore qui a institué le jeûne quadragésimal ». Mensonge. Car, dans son épitre, le pape Télesphore ne dit pas qu’il a institué le carême, mais seulement que les clercs ajoutent trois jours au jeûne coutumier de tous les fidèles, c’est-à-dire qu’ils commencent à s’abstenir de la viande à la quinquagésime : « Apprenez qu’il a été statué par nous et par tous les évêques réunis dans de ce siège saint et apostolique, que, avant le saint jour de Pâques, tous les clercs doivent jeûner pendant sept semaines.» A ces paroles correspond manifestement ce que saint Jérôme, dans sa lettre à Marcella, dit pour réfuter les erreurs de Montan : « le carême a été institué par les apôtres sous forme de tradition non écrite ».

Cinquième mensonge. « C’est le pape Hygin qui institua le saint chrême ». Mensonge sans aucun fondement. Car, on ne trouve rien qui se rapporte au saint chrême dans les épitres d’Hygin. On ne trouve pas non plus de décret de cette sorte chez les autres papes; rien en dehors de ce que rapporte Gratien au sujet de la consécration, au canon du catéchisme. On y voit là un décret du pape Hygin où il est dit qu’une seule et même personne peut recevoir un baptisé et un confirmé, c’est-à-dire un seul et même parrain, bien qu’il soit préférable qu’ils soient différents. C’est donc avec raison que le pape Fabien a dit dans son épitre 2 « qu’il fallait renouveler le saint chrême à chaque année, et que c’est ainsi que les apôtres l’avaient établi ».

Le sixième mensonge. « C’est le pape Calixte qui a institué le jeûne des quatre temps. Il est donc faux que ce jeûne soit de tradition apostolique ». C’est un mensonge que le pape Calixte ait institué tous les jeûnes des quatre temps. Car lui-même dans sa première épitre, dit qu’il n’a fait qu’ajouter un jeûne aux trois qui existaient avant. L’affirmation du pape saint Léon (sermon 2) voulant que ces jeûnes soient d’origine apostolique n’entre donc pas en contradiction avec le décret de Callixte.

Le septième mensonge. « C’est le pape Sylvestre qui a inventé la confirmation des enfants ». Mensonge impudent. On ne trouve rien de tel qui ait été écrit pas le pape Sylvestre. Mais on possède des décrets de pontifes romains bien antérieurs au pape Sylvestre sur le catéchisme (canon 4 sur le catéchisme, et le canon non plures, etc.) où il n’est pas question de l’institution des sacrements, mais de rites pour leur administration. Le huitième mensonge. « Le pape Félix institua la consécration des autels ». Cela aussi est un mensonge. Car il est démontré que c’est le pape Sylvestre qui fut l’auteur du rite qui se rapporte à l’autel de pierre et à sa consécration solennelle. Car, avant le pape Sylvestre, comme l’écrit Denys l’aréopagite dans son livre sur la hiérarchie ecclésiastique, chap 5, page 1, les autels devaient déjà être oints d’huile et consacrées par l’évêque. Il semble que Kemnitius ait été lancé sur une fausse piste par l’épitre 1 du pape Félix dans laquelle beaucoup de choses sont décrites sur la consécration des autels. Mais on ne parle là d’aucune institution nouvelle. On ne fait qu’expliquer d’anciens rites.

Le neuvième mensonge. « C’est le pape Félix 1V qui a statué que les infirmes soient oints avant leur mort ». Mensonge solennel. Car les apôtres (Marc 6) oignaient les malades avec de l’huile. Et saint Jacques a ordonné aux presbytres d’oindre les malades avec de l’huile. De plus, le pape Innocent 1, qui a vécu cent ans avant Félix 1V, dit dans sa première épitre chap 8, que l’onction des infirmes est un sacrement de l’Église. Dixième mensonge. « C’est le pape Syricius qui a ajouté la mémoire et l’invocation des saints à la messe ». Cela aussi est un mensonge. Car saint Cyrille de Jérusalem, qui est plus ancien que le pape Syricius, dit dans sa catéchèse 5 : « Quand nous offrons ce sacrifice, nous faisons mention de ceux qui se sont endormis avant nous, des patriarches, des prophètes, des apôtres, pout que, grâce à leurs prières, Dieu reçoive les nôtres ». On trouve la même chose dans la liturgie de saint Basile, qui a vécu avant le pape Syricius. Nous y voyons faire une mémoire et une invocation des saints.

Le onzième mensonge. « Le pape Pélage ajouta des messes anniversaires en mémoire des morts ». Cela aussi est un mensonge. Car Tertullien qui a vécu bien avant le pape Pélage nous rappelle, dans son livre sur la monogamie, que l’anniversaire de l’oblation pour les morts remonte à la tradition apostolique.

À ceux-là nous ajoutons un douzième mensonge de Kemnitius, tiré du livre qu’il a intitulé : principaux chapitres de la théologie des jésuites : « Tu noteras, en ce lieu, cher lecteur, la différence que font les Jésuites entre les traditions des apôtres écrites, et entre celles qu’ils inventent eux-mêmes sous le nom des apôtres. Ils disent que celles qui sont écrites sont facultatives, mais que celles qu’ils inventent eux-mêmes obligent sous peine de mort. » Ce mensonge insigne Kemnitius est allé le puiser dans le livre que des gens de Cologne ont écrit contre le catéchisme de Monhémi : « Pour les catholiques, le « j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis » ne signifie pas ce que je vous ai « prescrit », mais ce que je vous ai « enseigné ». Ils ont déduit de ce mot que les laïcs ne sont pas obligés de boire au calice. » Mais si ce « que je vous ai transmis » ne signifie pas « enseigné », mais « prescrit, quel est donc son sens, je vous le demande ? Que veut-il dire ? Je vous ai « prescrit » que, la nuit où il a été trahi, il a pris du pain etc ? N’est-ce pas là le récit d’une histoire plutôt que l’institution d’une loi ? Non, les Jésuites ne disent pas que les traditions écrites n’obligent pas, mais qu’elles obligent de différentes façons. Quand la tradition porte sur une doctrine de foi ou sur un fait accompli, il y a une obligation qui se rapporte à la foi et non aux mœurs, comme la tradition de la mort du Christ. Quand la tradition prescrit des préceptes moraux, l’obligation porte sur les actions à faire. La même chose vaut pour la tradition non écrite.

CHAPITRE 4 : On démontre la nécessité de la tradition

Pour établir cette preuve, nous nous efforcerons de démontrer trois choses. D’abord, que les Écritures sans la tradition n’étaient pas absolument nécessaires, ni suffisantes. Ensuite, que les traditions apostoliques ne portent pas seulement sur les mœurs, mais aussi sur la foi. Enfin, quelle voie faut-il parcourir pour pouvoir être certains de posséder les vraies traditions ?

Je prouve le premier point par les différents âges de l’Église. Car, d’Adam jusqu’à Moïse, il y a eu une certaine Église de Dieu dans le monde. Les hommes, en effet, adoraient Dieu avec la foi, l’espérance, la charité, et des rites externes, comme la Genèse nous le montre dans les personnes d’Adam, d’Abel, de Seth, d’Enoch, de Noé, d’Abraham, de Melchisédech, et d’autres hommes justes. Saint Augustin au livre 11 de la cité de Dieu, et dans les livres suivants, décrit, à partir de ces textes, une cité de Dieu qui s’étend du début du monde jusqu’à la fin. Or, il est évident qu’avant Moïse, il n’y eut aucune écriture divine; que tous reconnaissent Moïse comme le premier auteur sacré; que dans la Bible on ne fait pas mention d’une doctrine écrite, mais transmise. « Je sais, dit Dieu (Genèse 18) qu’Abraham enseignera à ses fils et à ses descendants après lui, à garder la voie du Seigneur ». Pendant donc deux mille ans, la religion a été conservée par la seule tradition. L’Écriture n’est donc pas absolument nécessaire. Car, comme la religion antique a pu se conserver sans écriture pendant deux mille ans, la doctrine du Christ aurait pu se conserver pendant quinze cents ans sans écriture. Ensuite, de Moïse au Christ, des Écritures ont existées, mais pour les seuls Juifs; et les autres peuples, dans lesquels se trouvaient des adorateurs qui possédaient la vraie religion et la vraie foi, ne faisaient usage que de la tradition non écrite.

Car, qu’en plus des Juifs, plusieurs appartenaient à l’Église, Job et ses amis nous le laissent entendre. Saint Augustin affirme constamment (dans le livre 2 du péché originel, chap 24, dans le livre 1, chap 18 de la prédestination des saints, dans la cité de Dieu 47) que cela valait même pour le peuple de Dieu, car, même s’il possédait l’Écriture, les Juifs se servaient plus de la tradition que de l’Écriture, comme on peut le déduire de l’Exode : « Tu raconteras à ton fils en ce jour-là, tu lui diras : voici ce qu’a fait le Seigneur ton Dieu ». Et du Deutéronome : « Interroge ton père, et il te l’annoncera, et les anciens te le diront ». Job 8 : « Interroge la génération primitive, et recherche diligemment les souvenirs de tes pères ». Les Juges, 6 : « Où sont les merveilles qu’ont racontées nos pères ? ». Psaume 43 : « Dieu, nous l’avons entendu de nos oreilles, nos pères nous ont annoncé l’œuvre que tu as opérée ». Psaume 77 : « Combien de choses n’a-t-il pas prescrites aux pères d’apprendre à leurs fils, pour que le sache l’autre génération; pour que les fils qui naissent se lèvent et racontent cela à leurs fils ». Eccles. 8 : « Que ne s’éloigne pas de toi le récit des anciens, car c’est de leurs pères qu’ils ont appris, eux. » Et pourtant, l’Ecclésiastique fut un des derniers écrits de l’ancien testament.

La raison pour laquelle les Juifs utilisèrent plus la tradition que l’Écriture semble être la suivante. Jusqu’aux temps d’Esdras, les Écritures n’étaient pas rédigées sous la forme de livres qu’on pouvait facilement et commodément consulter ou posséder; mais elles étaient réparties en diverses annales et chartes. Et pendant une longue période de temps, à cause de la négligence des prêtres, elles étaient pratiquement introuvables. C’est ce qu’on peut déduire du livre des rois, 22. où l’on raconte comme quelque chose de nouveau, qu’aux temps du roi Josias, un volume de la loi du Seigneur ait été trouvé dans le temple. Après la captivité, Esdras a colligé toutes ces annales et toutes ces chartes, et les a réunies toutes en un seul volume, ajoutant à la fin du Deutéronome, pour compléter le récit, le dernier chapitre de la vie de Moïse, ainsi que d’autres choses. Voir à ce sujet Théodoret dans sa préface du psaume Bedam au chap 9, livre 1 d’Esdras, et Pierre Antoine Beuter, dans son annotation 9 de la sainte Écriture.

De plus, même après l’avènement du Christ, l’Église demeura pendant plusieurs années, sans Écritures. Et cela est tellement vrai que saint Irénée écrivait, qu’encore en son temps, il y avait des peuplades chrétiennes qui, sans l’Écriture, vivaient dévotement avec les seules traditions. Il appert donc de tout cela que les Écritures ne sont pas absolument nécessaires. Saint Jean Chrysostome enseigne dans son homélie 1 sur Matthieu que les Écritures n’ont pas été nécessaires aux patriarches et aux apôtres, mais que, à cause de la corruption des hommes, elles sont pour nous nécessaires. Il ne prend pas le mot nécessaire au sens strict, mais au sens de mieux être et d’utilité. Car, même au temps des patriarches et des apôtres, il y a eu beaucoup de méchants.

Que les Écritures ne contiennent pas tout, et qu’elles ne suffisent pas sans la tradition, je le prouve, d’abord, comme suit. Ou tout le canon des Écritures au complet est suffisant, ou chacun des livres est par lui-même suffisant. Kemnitius ne peut pas dire que chacun des livres est par lui-même suffisant, car serait faux ce qu’il a dit lui-même, à savoir que l’Église s’est servi de la tradition jusqu’à ce que soit complet le canon entier des Écritures. En effet, nous constatons que les Évangélistes pris isolément ne rapportent pas tout. Car, Jean ne dit rien de l’annonciation, de la nativité, de la circoncision, de l’épiphanie du Seigneur, et de beaucoup d’autres choses. De plus, si un livre contient suffisamment tout, quel besoin avons-nous de tant de livres ? Et pourtant, ils disent ouvertement que tout le canon est nécessaire pour avoir la doctrine suffisante au salut. On ne peut même pas affirmer que cela soit vrai, car beaucoup de livres vraiment sacrés et canoniques ont péri. Nous n’avons donc pas eu de doctrine suffisante au salut pendant quinze cents ans, si tout se trouve dans les Écritures. Saint Jean Chrysostome n’enseigne-t-il pas que beaucoup de livres de l’ancien testament ont péri, dans son homélie sur saint Matthieu, sur les mots : il sera appelé nazaréen : « Il est possible de prouver par l’histoire des paralipomènes, que beaucoup de monuments prophétiques ont péri…Certains ont péri par la négligence, d’autres ont été incendiés, d’autres détruits ». Il enseigne la même chose dans la première épitre aux Corinthiens, et on ne peut pas lui répondre que tout ce qui a été perdu a été recouvré par Esdras. Car ce que veut prouver saint Jean Chrysostome c’est que nous n’avons pas aujourd’hui tous les oracles des prophètes; et il le prouve cela, en disant que les Juifs en ont perdu beaucoup.

De plus, Esdras ne recouvra pas les livres perdus, mais il amenda et réunit en un seul volume ceux qui existaient encore. Parlalip, fin : « Les actions de David, les premières et les dernières, ont été écrites dans le livre de Samuel le voyant, et dans le livre de Nathan le prophète, et dans le volume de Gad le voyant ». Et dans 2 paralip 9 : « Les autres œuvres de Salomon ont été écrites dans les paroles de Nathan le prophète, et dans les livres d’Ajax Silonitis, et dans la vision du voyant Addo. » Et dans le livre e des rois, 4 : « Salomon a raconté trois mille paraboles, et a composé cinq mille chants. ». Où sont toutes ces choses ? Du nouveau testament, a probablement été perdue l’épitre aux Laodiciens, dont l’apôtre fait mention lui-même à la fin de l’épitre aux Colossiens. Et, sans doute, une autre aux Corinthiens, dont il semble parler à 1 Cor 5 : « Je vous ai éc dans une lettre ». Et il a pu arriver aussi qu’une autre périsse. Que les hérétiques voient comment ils suppléeront à cette grande lacune !

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