Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 22)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On le prouve, en deuxième lieu, par la grande différence qu’il y a entre la prédication des apôtres et leurs écrits. Car, si le Christ et les apôtres s’étaient proposés de confier la parole de Dieu à un texte écrit, le Christ aurait, dès le début, proclamé ouvertement une chose d’une si grande importance; et les apôtres auraient témoigné que c’était par un commandement du Seigneur qu’ils avaient écrit tout ce qu’ils avaient écrit. Mais cela, nous ne le lisons jamais. Ensuite, pour prêcher de vive voix la parole de Dieu, les apôtres n’attendirent pas qu’une occasion leur soit offerte, ou une nécessité, ils y allèrent d’eux-mêmes spontanément. Mais ils n’appliquèrent leur esprit à l’écriture que quand ils furent forcés de le faire.

Eusèbe dans le livre 3, chap 24 de l’histoire de l’église, ou au chapitre 18 dans l’autre édition, nous rapporte l’occasion qui poussa saint Matthieu à écrire son évangile. Après avoir prêché aux Hébreux, et comme il se préparait à aller vers les Gentils, il jugea utile de laisser à ceux qu’il abandonnait corporellement, un mémorial de sa doctrine et de sa prédication. Le même Eusèbe (histoire de l’Église, livre 2, chap 25) nous raconte que ce n’était ni spontanément, ni sur un ordre de Pierre, dont il était disciple, que Marc écrivit son évangile, mais comme forcé par les prières des romains. Eusèbe de Césarée raconte aussi, au livre 3, chap 24 de son histoire universelle, que la seule raison pour laquelle saint Luc a écrit son évangile, c’est qu’il en voyait plusieurs présumer témérairement de mettre par écrit des choses qu’ils ne connaissaient pas très bien, et qu’il a voulu nous immuniser contre leurs récits approximatifs.

Le même Eusèbe de Césarée écrit que saint Jean a prêché, sans Écritures, jusqu’à son extrême vieillesse; et saint Jérôme ajoute qu’il n’a écrit son évangile qu’à cause de l’hérésie naissante des Ébionites, à la demande expresse des évêques d’Asie. S’il n’y avait pas eu d’hérésie ébionite, nous n’aurions donc probablement pas l’évangile de saint Jean; ni sans doute les autres, si les occasions précitées ne s’étaient pas présentées. Eusèbe de Césarée a donc raison de noter que, sur les douze apôtres, deux seulement ont écrit; et cela ils l’ont fait quand ils ont été provoqués par une nécessité.

Il est facile de déduire de tout ce qui précède que la première intention des apôtres n’était pas d’écrire la parole de Dieu, mais de la prêcher. De plus, s’ils avaient voulu exposer explicitement leur doctrine dans des écrits, ils auraient certainement composé un catéchisme, ou quelque chose de semblable. Mais ou ils ont écrit des histoires, comme les évangélistes, ou des lettres comme Pierre, Paul, Jude, Jean, Jacques, sans jamais faire d’exposés sur les dogmes. De plus, chaque apôtre ayant la charge d’une province, chacun aurait édité un livre sur la doctrine évangélique; ou tous ensemble, avant de disparaître, ils auraient écrit en commun un livre pour toutes les provinces N’est-ce pas ce qu’ils ont fait avec le symbole de la foi ? Ils en ont composé un, qu’ils n’ont pas écrit, mais qu’ils ont transmis de vive voix. C’est ce qu’enseignent saint Irénée, dans le livre 3, chap4, saint Jérôme dans son épitre à Pammachus contre l’erreur de Jean de Jérusalem, saint Augustin dans son livre de la foi et des œuvres, chap 9, saint Ambroise dans son épitre 89 à Syricium, saint Léon dans son épitre 13 à Pulchérie, Ruffin et Maxime dans leurs exposés du symbole.

On le prouve, en troisième lieu, par plusieurs choses qu’on ne peut ignorer, mais qui ne sont pas contenues dans l’Écriture. D’abord, aux temps de l’ancien testament, les femmes, sans aucun doute possible, avaient, comme les hommes, un remède qui les purifiait du péché originel. Et pourtant, ce n’est que pour les hommes qu’a été instituée la circoncision, selon l’opinion du grand nombre, L’Écriture ne dit pas un mot de ce qui avait été donné aux femmes. De plus, on peut difficilement croire qu’il n’y ait eu aucun remède pour les jeunes garçons qui mouraient avant le huitième jour, le seul jour où la circoncision pouvait être donnée. Mais l’Écriture n’en dit mot.

Troisièmement, plusieurs Gentils pouvaient être sauvés, et l’étaient effectivement aux temps de l’ancien testament; et ils appartenaient vraiment à l’Église, comme nous l’avons déjà dit. Et pourtant, dans l’Écriture, on ne trouve rien qui se rapporte à leur purification du péché originel et des autres péchés actuels. Quatrièmement, il est nécessaire de savoir qu’il existe des livres divins, ce qu’on ne peut savoir par les Écritures elles-mêmes. Car, même si l’Écriture affirme que les livres des prophètes et des apôtres sont divins, je ne croirai pourtant cela avec certitude que si je ne crois d’abord que l’Écriture, qui dit ces choses, est divine. Car, même dans le Coran de Mahomet, nous lisons souvent que ce coran est tombé du ciel. Mais pourtant, nous n’y croyons pas. Donc, un dogme si nécessaire, comme est celui de la divinité de l’Écriture, ne peut pas se baser sur la seule Écriture. Comme la foi se fonde sur la parole de Dieu, notre foi sera nulle si nous n’avons pas de parole de Dieu non écrite.

Cinquièmement. Cela ne suffit pas de savoir que l’Écriture est divine, il faut aussi savoir quelle est celle qui l’est, chose qu’on ne peut en aucune façon obtenir de l’Écriture. Comment pouvons-nous établir, par la seule Écriture que les évangiles de saint Luc et de saint Marc sont vrais, mais que sont faux ceux de Thomas et de Barthélémy ? La raison ne nous dit-elle pas qu’il faut donner la préférence à un livre qui porte le nom d’un apôtre plutôt qu’à celui qui porte le nom d’un non apôtre ? Et où prendrai-je que l’épitre aux Romains est de Paul, et que l’épitre aux Laodiciens n’est pas de lui, puisque l’une et l’autre affichent le nom de Paul; et puisque le Paul qui affirme avoir écrit aux Laodiciens, n’a jamais dit à aucun endroit qu’il a écrit aux Romains ? Sixièmement. Il ne suffit pas de savoir en général que ces livres sont sacrés, mais il faut croire aussi que les livres que nous avons présentement entre les mains le sont. Il ne suffit pas non plus de croire que l’Évangile de Marc est vrai, mais il faut aussi croire que cet évangile que nous lisons, aujourd’hui, sous le nom de Marc, est celui-là même qu’a écrit saint Marc, qu’il n’a été ni corrompu, ni changé. L’Écriture, à elle seule, ne peut certainement pas nous enseigner cela. Car, comment donc tirerai-je de l’Écriture que cet évangile n’est pas adventice, comme le disent les musulmans, ou corrompu comme le prétendaient autrefois les manichéens, et aujourd’hui les anabaptistes ?

A ces trois questions répond Calvin dans le livre 1 de ses institutions, chap 1, versets 1 et 2. Il dit que les Écritures sont discernables par elles-mêmes, comme la lumière des ténèbres, et le doux de l’amer. Mais c’est le contraire qui est vrai, Car, s’il en était comme le prétend Calvin, pourquoi Luther jugerait-il que la lettre de saint Jacques est factice, et Calvin qu’elle est apostolique ? Pour expliquer cette discordance, Calvin ajoute qu’il n’est pas donné à tous de voir la différence entre les deux, mais à ceux-là seuls qui possèdent l’esprit. Car, il est bien connu qu’un aveugle ne sait pas faire la différence entre la lumière et les ténèbres. Mais Calvin lui-même reconnait que les apôtres et les fidèles de l’Église primitive avaient le vrai Esprit. Et pourtant, ils jugeaient que le livre de la Sagesse était sacré, comme l’atteste saint Augustin dans son livre sur la prédestination, chap 14, tandis que Calvin qui se targue de posséder le même esprit, le juge profane.

De plus, tous les anciens enseignent d’une seule voix que ce n’est de nulle part ailleurs que de la tradition non écrite que nous savons que l’Écriture que nous avons est divine, et quels sont les livres qui sont sacrés. Comme Eusèbe, par exemple, dans son livre 6, chap 10 de l’histoire de l’Église. Sérapion a rejeté certains écrits faussement attribués à saint Pierre, car la tradition qu’on lui avait transmise lui avait appris que saint Pierre n’avait jamais écrit rien de tel. Au chapitre 11, Clément d’Alexandrie, selon la tradition léguée par les anciens, enseigne quels sont les vrais évangiles. Et au chapitre 18, Origène : « De la tradition j’ai appris que les quatre évangiles étaient les seuls… » Saint Basile dit, lui aussi, dans son livre sur le Saint Esprit, que si on néglige les traditions non écrites, l’évangile en recevra de grands dommages ». Enfin, saint Augustin dans son épitre contre le fondement, chapitre 5, dit clairement « qu’il ne croirait pas à l’évangile si l’Église ne le lui prescrivait ».

Mais Calvin insiste : « Les écrits des prophètes et des apôtres sont le fondement de l’Église. Nous ne croyons donc pas que les Écritures sont divines à cause de la tradition apostolique, car alors c’est l’Église qui serait le fondement de l’Écriture ». Je réponds que les apôtres ne disent pas que ce sont les écrits des prophètes et des apôtres qui sont le fondement de l’Église, mais les apôtres et les prophètes. Ceux-là non seulement ils ont écrit, mais ils ont transmis oralement et enseigné de vive voix qu’ils avaient écrit. C’est donc par la parole non écrite des apôtres qui nous a été transmise par l’Église, que nous croyons que les évangiles et les épitres ont été écrits par eux. Mais de cela nous avons parlé antérieurement.

Brentius, dans ses prolégomènes, ne trouvant aucune porte de sortie, admet qu’il faut recevoir cette seule et unique tradition non écrite. Kemnitius enseigne la même chose en parlant du genre de traditions dans son examen du concile de Trente. S’il en vraiment ainsi, la seule Écriture n’est donc pas suffisante, comme ils le ressassent avec tant de verve et d’aplomb. Car si elle est sevrée de la tradition non écrite, et du témoignage de l’Église, elle sera de peu de profit. De plus, si cette tradition a pu nous parvenir, pourquoi, par la même voie, les autres n’ont-elles pas pu nous parvenir. Enfin, ou cette tradition est la parole de Dieu, ou elle ne l’est pas. Si elle ne l’est pas, nous n’avons pas la foi, car la foi a pour fondement la parole de Dieu. Si elle l’est, pourquoi clament-ils toujours qu’il n’y a de parole de Dieu que celle qui est écrite ?

Septièmement. Il est nécessaire non seulement de pouvoir lire l’Écriture, mais aussi de pouvoir la comprendre. Or, l’Écriture est souvent ambigüe et obscure. Elle ne pourra donc être comprise que si l’explique quelqu’un qui ne peut pas se tromper. Elle ne suffit donc pas toute seule. Les exemples abondent : l’égalité des personnes divines, la procession du saint Esprit du Père et du Fils comme d’un seul principe, le péché originel, la descente de Jésus dans les enfers. Toutes ces choses, nous les tirons des saintes Écritures, mais péniblement, de sorte que si on ne fait que se relancer des passages de l’Écriture, on ne pourra mettre fin à aucun litige. Car, il faut noter qu’il y a deux choses dans l’Écriture : les paroles écrites, et le sens qui y est renfermé. Les paroles sont comme un fourreau, et le sens est comme le glaive de l’esprit. Les mots de l’Écriture sont en possession de tous, car quiconque a appris l’orthographe peut litre des lettres. Mais la deuxième chose, le sens, tous ne l’ont pas, et personne, sans la tradition, ne peut être certain de l’avoir. Et c’est cela, peut-être, que voulait dire saint Basile, au chapitre 27 de son livre sur le Saint Esprit : « sans traditions non écrites, l’Évangile est un pur nom, c’est-à-dire seulement des mots et des paroles dénuées de sens ».

Huitièmement, on doit croire que la sainte Mère de Dieu a toujours été vierge, comme l’Église l’a toujours cru, contrairement à l’erreur professée par Helvidius. Et pourtant, nous n’avons dans l’Écriture aucun témoignage de cette vérité de foi. Neuvièmement, nous devons croire que, dans le nouveau testament, la fête de Pâques doit être célébrée le dimanche, car l’Église considère comme hérétiques les quatuordécimes. Et pourtant, nous ne trouvons rien de cela dans l’Écriture. Dixièmement, il faut croire, ce que les luthériens et les calvinistes croient comme nous contre les anabaptistes, que le baptême des enfants est valide. Mais cela, ni les catholiques ni les luthériens ne peuvent le prouver à l’aide de la seule Écriture. Car les luthériens et les calvinistes croient, que sans la foi actuelle personnelle, le baptême ne vaut rien. Ils enseignent donc que, pendant qu’ils sont baptisés, les enfants font un acte de foi. Cela non seulement Luther l’enseigne, au chap 3 de l’épitre aux Galates, mais aussi Kemnitius dans son examen de la session 7 du concile de Trente, et c’est ce que définit le synode général des Luthériens de Witembourg. Mais cela ne peut en aucune façon être démontré par l’Écriture. Car où, je le demande, l’Écriture enseigne-t-elle que, pendant qu’ils sont baptisés, les enfants font usage de leur raison avant l’âge de raison ? Sur ce point, les anabaptistes acculent les luthériens au pied du mur, et les forcent, qu’ils le veuillent ou non, à recourir à la tradition et à la pratique de l’Église.

Onzièmement. Luther croit en l’existence du purgatoire. Car c’est ce qu’il dit dans son assert article 37 : « Je crois, cependant, qu’il y a un purgatoire; et je recommande et persuade d’y croire ». Et cependant, dans ce même article 37, il affirme qu’on peut prouver, par les saintes lettres, que le purgatoire n’existe pas. Enfin. Tous les hérétiques de notre temps croient qu’il n’y a de parole de Dieu que celle qui est écrite. Mais cela, on ne le trouve nulle part dans toute l’Écriture. Ils ont coutume d’avancer pour preuve ces paroles du Deutéronome 4 : « Vous n’ajouterez rien à la parole que je vous donne, et vous ne lui en enlèverez rien ». Mais Moïse ne parle pas de la parole écrite, mais ce qu’il leur dit de vive voix.

17 avril 2017 à 17:11

CHAPITRE 5 : On démontre par l’Écriture qu’il y a de véritables traditions

Nous avons déjà démontré que, sans les traditions, les Écritures ne sont ni nécessaires ni suffisantes. Ce que je me propose maintenant de démontrer c’est qu’il y a de vraies traditions.

Nous pouvons d’abord le déduire de ce que nous avons déjà dit. Car si l’Écriture ne contient pas tout et si la parole transmise est nécessaire, il s’ensuit forcément qu’une parole transmise existe réellement, car autrement Dieu n’aurait pas pourvu à son Église comme il se doit. On peut ensuite le prouver par les témoignages de l’Écriture. Le premier témoignage (Jean 16) : « J’ai beaucoup d’autres choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les recevoir maintenant ». Et dans le dernier chapitre de saint Jean : « Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites. S’il fallait les raconter toutes une par une, tous les livres du monde ne suffiraient pas ». Il est donc évident que Jésus a dit et fait beaucoup de choses qui ne sont pas écrites dans les évangiles. Car les livres que nous possédons maintenant peuvent tenir dans une seule main, tandis que saint Jean affirme que le monde entier ne pourrait pas les contenir. Ensuite, les choses que Jésus avait promis qu’il leur dirait plus tard (Jean 16), il les leur a sûrement dites après la résurrection, comme l’attestent les actes des apôtres 1 : « Pendant quarante jours leur apparaissant, et leur parlant du royaume de Dieu ». Or, des paroles et des gestes de Jésus après sa résurrection, bien peu a été écrit. Il n’est nullement croyable que les apôtres n’aient pas transmis aux églises ce qu’ils avaient vu et entendu, car ni l’envie ni l’oubli n’ont pu les empêcher d’en parler.

Il répondra : même si tout ce qu’a dit ou fait Jésus n’a pas été écrit, tout ce qui est nécessaire a quand même été écrit. Mais cela a déjà été réfuté, Car, plusieurs choses nécessaires n’ont pas été écrites, surtout l’institution des sacrements, que, pendant ces quarante jours, le Seigneur a certainement transmises à ses apôtres. Le second témoignage est de 1 Cor 11. L’Apôtre traite là de deux questions différentes, une sur la façon de prier dans l’Église, l’autre sur la façon de recevoir l’eucharistie. La première prend son départ de la tradition. « Je vous loue de ce que vous vous souveniez de moi en toutes choses, et de ce que vous gardiez les préceptes que je vous ai transmis ». Ces préceptes sur la façon de prier, nous ne les voyons écrits nulle part. Saint Jean Chrysostome et Theophylactus notent qu’en cet endroit, l’Apôtre parle de préceptes non écrits. Épiphane également, dans l’hérésie 61, saint Basile dans son livre sur le Saint Esprit, chap 29, et le pape Damase dans 2 Thess, chap 2. Ensuite, parce qu’il manquait encore quelque chose aux préceptes transmis oralement, il ajoute qu’il faut aussi observer que les hommes prient la tête découverte dans l’église, et que les femmes se voilent la tête. Et pour montrer qu’il faut attribuer beaucoup de choses à la tradition et à la coutume ecclésiale, mêmes non écrites, il conclut : « Si quelqu’un se veut contestataire, nous n’avons ce genre de coutume ni nous ni l’Église du Christ ». Il veut donc réprimer les contestataires par les traditions de l’Église.

La tradition nous amène à poser une autre question. « Car moi, dit-il, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis ». Et il conclut : « Le reste, je le règlerai quand je reviendrai ». Les règlements qu’il a établis alors, on ne les trouve nulle part écrits. Les catholiques ont raison de penser qu’il n’a pas seulement pris des mesures au sujet des choses qui se rapportaient aux rites et aux cérémonies, mais qu’il leur a transmis des enseignements plus graves comme l’ordination des ministres, le sacrifice de l’autel, la forme et la matière d’autres sacrements. Les hérétiques eux-mêmes ne peuvent pas faire la preuve du contraire.

Le troisième témoignage est tiré de l’épitre aux Thessaloniciens 2 : « Frères, tenez donc les traditions que vous avez apprises, soit par la parole, soit par notre épitre ». Kemnitius et Hermannus ont deux choses à rétorquer à cela. D’abord que l’apôtre a dit la même chose oralement et par écrit; qu’il ne fait donc pas allusion à une tradition non écrite. Mais cette prétention est ridicule. Car la particule disjonctive « ou » indique clairement qu’étaient différentes les choses qu’il a transmises oralement et par écrit. Ensuite, s’il en était vraiment ainsi, l’épitre aux Thessaloniciens devrait à elle seule contenir toute la doctrine que l’Apôtre leur avait prêchée. Car, comme nous le voyons aux chapitres 1 et 2 de l’épitre précédente, il leur avait certainement prêché tout l’évangile. Elle devrait donc contenir tout l’évangile, mais elle n’en contient pas, de toute évidence, la centième partie.

Ils répondront en deuxième lieu que l’apôtre parle ici d’un enseignement qu’il avait communiqué de vive voix et qu’il n’avait pas encore écrit, mais qui l’a été depuis, par lui ou par les apôtres. Car c’est bien ce qu’ils prétendent : l’apôtre n’a rien enseigné qui ne soit écrit à quelque part dans le nouveau testament. Brentius donne son appui à cette thèse dans ses prologomena. Mais, c’est le contraire qui est vrai, Car, d’abord, dans ce même chapitre, l’apôtre dit qu’il leur a prêché sur l’antichrist, et qu’il leur a enseigné, entre autre choses, quand il viendrait. « Vous savez maintenant ce que vous devez retenir. » Et après : « Ne vous souvenez-vous donc pas que je vous ai dit ces choses quand j’étais avec vous ? » Et pourtant, à aucun endroit on ne trouve écrit le moment où l’antéchrist viendra. Et c’est pour cela que saint Augustin (dans le livre 20, chap 10 de la cité de Dieu) dit « qu’eux ont su ce que l’apôtre leur a enseigné de vive voix . Nous ne pouvons pas le savoir, nous qui n’avons pas entendu l’apôtre ». On peut donc conclure de ce passage que n’a pas été écrit tout ce que l’apôtre a enseigné. Mais que les choses qu’il a enseignées verbalement aient été écrites après coup ou ne l’aient pas été, c’est quelque chose qui n’a pas de rapport avec notre présente argumentation. Car l’apôtre n’a pas promis qu’il écrirait, lui ou par un autre, tout ce qu’il avait enseigné oralement; il a simplement commandé de ne pas recevoir moins bien les enseignements donnés de vive voix que ceux qui sont donnés par écrit. Et c’est de cette façon que les anciens ont compris ce texte.

Saint Basile, dans son livre du Saint Esprit, chap 29 : « J’estime que c’est une chose apostolique d’adhérer même aux traditions non écrites. Je vous loue de vous vous souvenir de tous mes enseignements, et d’observer comme des traditions tout ce que je vous ai transmis ». Et : « Gardez les traditions que vous avez reçues, soit par la parole, soit par écrit. » Saint Jean Chrysostome a ceci à dire sur ce passage : « Il apparaît ici clairement qu’ils n’ont pas tout transmis par écrit, mais beaucoup même sans lettres. Ce qui a été enseigné de vive voix est aussi digne d’être cru que ce qui l’a été par écrit. » Oecumenius et Theophylactus commentent ce texte de l’Écriture de la même façon. Saint Jean Damascène (livre 4 de la foi, chap 17) : « Que les apôtres ont transmis plusieurs choses oralement, c’est ce qu’écrit saint Paul lui-même. Frères, restez fermes et conservez autant les traditions qui vous ont été communiquées par la parole que celles qui vous l’ont été par l’écrit ». C’est de cette façon que l’expose le huitième synode général, acte ultime, canon 1.

À ces cinq pères qui interprètent le passage dans notre sens, Hermannus oppose cinq autres pères (saint Jérôme, saint Ambroise, Primasiium, Théodoret, et saint Anselme) qu’il prétend être d’un avis contraire. Mais je réponds que les commentaires qui portent le nom de saint Jérôme ne sont pas de lui, mais de l’hérétique Pélage, comme l’établit clairement saint Augustin dans son livre sur le péché, les mérites et la rémission des péchés, chap 1, 5 et 12. Dans ses commentaires de l’épitre aux Romains aux chap 5, 7, 8, 9, saint Augustin affirme nettement que l’auteur en est Pélage. De plus, même Pélage n’est pas contre nous en cet endroit, où il dit seulement : « Quand on veut garder ce qui est à soi, on n’ajoute pas de choses étrangères. Elle est apostolique la tradition en vertu de laquelle sont prêchés dans tout le monde les sacrements du baptême. » En quoi cela nous est-il contraire ? Car nous admettons qu’il ne faut pas ajouter de choses supplémentaires, c’est-à-dire étrangères; qu’aux vrais dogmes apostoliques on ne peut pas ajouter les commentaires factices des pseudos apôtres. Ce qui suit apporte de l’eau dans notre moulin. Car il n’a pas dit que c’était le sacrement du baptême qui était de tradition apostolique, mais les sacrements du baptême, car il savait que pour le baptême beaucoup de choses étaient observées par l’église qui provenaient d’une tradition apostolique non écrite, comme l’exorcisme, l’insufflation, l’onction etc.

Primasius aussi plaide en notre faveur. Car il rapporte d’abord presque mot pour mot l’explication de Pélage, et il ajoute ensuite que l’apôtre ne parle pas seulement des sacrements du baptême, mais de toutes les traditions qui sont observées dans le monde entier, et qui sont reconnues, à cause de cela, comme apostoliques. Hermannus pense qu’il parle de l’évangile écrit, parce qu’il est accepté dans tout le monde. Mais il aurait du observer que beaucoup de choses non écrites sont également observées dans tout le monde, pâques, l’ascension, la pentecôte, comme l’enseigne saint Augustin dans l’épitre 118. De plus, Primasius déclare que les traditions dont parle l’apôtre, qui sont apostoliques parce qu’elles sont observées par tout le monde, sont certainement des traditions non écrites. Car celui qui est disciple de saint Augustin connait surement la règle de saint Augustin (épitre 118) : ce qui est conservé dans le monde entier, sans être écrit, est une tradition apostolique.

Saint Ambroise n’est ni pour nous, ni contre nous. Tout ce qu’il dit, en cet endroit, c’est que l’apôtre nous avertit de persévérer dans la doctrine de l’Évangile. Il ne dit pas un mot sur l’écrit ou le non écrit. Saint Anselme est plutôt pour nous. Voici comment il explique ce passage : « Gardez dans votre cœur et dans vos actions les traditions que vous avez apprises soit par notre parole quand nous vivions ensemble, soit par les lettres que je vous ai envoyées quand nous étions séparés. » En quoi ces paroles sont-elles contre nous ? Ne plaident-elles pas plutôt en notre faveur ?

J’estime enfin que Théodoret lui-même est pour nous. Voici ce qu’il dit : « Vous avez une règle de doctrine, les sermons que nous vous avons transmis, ceux que nous vous avons prêchés quand vous étiez présents, et écrits quand vous étiez absents. » Hermannus prétend que ce texte va dans son sens, car il semble indiquer que l’apôtre a écrit les mêmes choses qu’il avait prêchées. Mais cela est faux. Car les paroles de Théodoret, on peut les entendre des différents sermons de cette façon : vous avez une règle de doctrine, les sermons, ceux que nous avons prêchés, et ceux que nous avons écrits. Il semble bien que ce sens soit plus conforme à la véritable pensée de Théodoret, d’abord parce qu’il est conforme à l’interprétation de saint Jean Chtysostome, que Théodoret a coutume de suivre partout, ensuite parce que le premier sens est faux, puisqu’il est certain que ne se trouve pas, dans cette épitre, tout ce qu’il a enseigné de vive voix dans ses prédications. Demeure donc dans toute sa force notre argument tiré de ce passage de saint Paul.

Le quatrième témoignage est celui de 1 Timoth, à la fin : « O Timothée, garde la dépôt ! » Et dans 2 Timothée 1 : « Conserve les saines paroles que tu as entendues de moi. Garde le bon dépôt, par le saint Esprit qui habite en nous. » Et dans le chapitre 2 : « Toi donc, mon fils, conforte-toi dans la grâce qui est dans le Christ Jésus, et ce que tu as entendu de moi par plusieurs témoignages recommande-le aux hommes fidèles qui seront idoines, et qu’ils l’enseignent aux autres ».

Par le mot de « dépôt », on ne peut entendre ici l’Écriture, mais les trésors de doctrine, l’intelligence des dogmes divins, c’est-à-dire le sens des Écritures, des dogmes, et de toute la doctrine qu’il voulait propager par la tradition, comme l’expliquent saint Jean Chrysostome et Théophylactus dans le commentaire qu’ils font de ce passage. Saint Irénée lui-même y fait allusion, livre 3, chap 4 : « Les apôtres, comme dans un riche dépositoire, remplirent l’Église de tout ce qui est vrai. » Et dans le livre 4, chap 43 : « C’est pourquoi il faut obéir aux prêtres qui sont dans l’Église, qui ont la succession apostolique, qui, avec la succession de l’épiscopat, ont reçu un charisme certain de vérité, selon le bon plaisir du Père ». Il est facile de tirer de ces textes ce que nous enseignons. Car s’il parlait de paroles écrites, il ne recommanderait pas le dépôt avec autant d’anxiété, car les Écritures il est facile de les conserver dans les bibliothèques et dans les librairies. Mais c’est dans le cœur de saint Timothée que l’apôtre veut que, par l’Esprit saint, elles soient conservées. S’il ne pensait qu’aux Écritures, il n’ajouterait pas : « Recommande ces choses aux fidèles qui seront idoines, et qu’ils les enseignent aux autres ». Il aurait plutôt dit : Demande aux libraires de les transcrire en plusieurs exemplaires ! Il n’aurait pas dit non plus : « ce que tu as entendu de moi par plusieurs témoignages », mais ce que je t’ai écrit. Ce que l’apôtre recommande à Timothée ce ne sont pas les seules paroles, mais c’est aussi et surtout le sens, et c’est ce qu’il ordonne de transmettre à ses successeurs de main à main. Voir le commentaire de ce passage par Vincent de Lérins, contre les profanes nouveautés de paroles.

Le dernier témoignage vient des épitres 2 et 3 de saint Jean : « Ayant plusieurs choses à vous écrire, je n’ai pas voulu le faire avec un parchemin et une plume ». Ces textes nous font comprendre que beaucoup de choses ont été dites par Jean à ses disciples, et par eux à l’église universelle, qui ne sont pas écrites.

CHAPITRE 6 On montre la même chose par les témoignages donnés par les pontifes et les conciles

Aux citations de l’Écriture, ajoutons quelques témoignages des saints pontifes anciens et des concilcs. Et d’abord le pape Fabien, saint et martyr, (dans la deuxième épitre aux églises orientales, où l’on parle de la consécration, et dans la dist 3 au chapitre des lettres), après avoir enseigné qu’il fallait, à toutes les années, renouveler le saint chrême, ajoute ceci : « Ces choses-là nous les avons reçues des apôtres et de leurs successeurs, et nous commandons de les conserver ». Or, il est certain que nous ne lisons rien dans l’Écriture qui porte sur le renouvellement du saint chrême.

Saint Innocent, dans son épitre 1 à Decentium dit : «Si les prêtres du Seigneur voulaient conserver intégralement les institutions ecclésiastiques qui nous ont été transmises par les bienheureux apôtres, on ne rencontrerait aucune diversité dans les ordinations et les consécrations ». Et au chapitre trois, où il traite de traditions non écrites, il décrète que la confirmation doit être conférée aux enfants, par le seul évêque, et avec les paroles prescrites. Il ajoute que comme il s’agit de traditions apostoliques non écrites, il ne lui a pas semblé bon d’inscrire, dans cette lettre, les paroles telles quelles de la confirmation, « Je ne peux pas mettre par écrit la formule sacramentelle, de peur de faire plus que répondre à une consultation, »

Saint Léon le grand dans son sermon 6 sur le carême : « Elle est apostolique l’institution de quarante jours de jeûne ». Et dans son sermon 2 sur le jeûne, à la pentecôte : « Il ne faut pas douter, mes bien-aimés, que toute observance est une prescription divine, et que tout ce que l’Église a reçu des ancêtres en fait de dévotion, provient de la tradition apostolique et de l’enseignement de l’Esprit » Voir aussi les sermons 8 et 9 sur le jeûne, septième semaine.

Le concile très ancien et très célèbre de Nicée a condamné l’hérésie d’Arius à partir d’une doctrine non écrite, comme l’expose savamment Théodoret dans le livre 1, de son histoire, au chapitre 8. On pouvait, bien entendu, opposer à Arius des paroles de l’Écriture. Mais parce qu’Arius lui-même citait les Écritures, ils le condamnèrent par une doctrine non écrite, mais transmise de main à main par les pères qui se succédèrent les uns aux autres.

Le concile de Nicée 11, acte 6, tome 4 : « De plus, comme pour beaucoup de choses qui nous ont été transmises sans écrit, la fabrication des images dans l’Église s’est répandue grâce à la prédication des apôtres ». Et à la fin de l’acte 7 : « Si quelqu’un rejette toute tradition ecclésiastique écrite ou non écrite, qu’il soit anathème ». On retrouve la même chose dans le concile général huitième, article 8. et après le dernier article, chapitre 1. Les pères professent qu’ils conservent toutes les traditions, non seulement les apostoliques, mais les ecclésiastiques. Les luthériens ne devraient donc pas trouver étrange que le concile de Trente ait enseigné quelque chose de semblable. Il n’innovait en rien.

CHAPITRE 7 : On prouve la même chose à l’aide des pères

S’avancent maintenant les témoignages des pères grecs et latins, qui avec une admirable unanimité enseignent cette vérité. Commençons d’abord par les Grecs. Saint Ignace, d’après Eusèbe de Césarée dans son histoire de l’église, livre 3, chap 36. exorte tous les chrétiens à s’en ternir avec ténacité aux traditions léguées par les apôtres. « Ces traditions, il affirme, par manière de prudence, les avoir laissées par écrit ». Il s’ensuit donc qu’elles n’avaient pas été écrites par les Apôtres. À ce témoignage, Hermannus n’a rien d’autre à répondre que ces écrits d’Ignace n’existent pas. Mais cela est faux, car saint Jérôme écrit dans son livre des hommes illustres, déclare que saint Ignace a écrit une épitre aux Éphésiens, une épitre aux Magnésiens, une aux Tralliniens, une aux Romains, une aux Philadelphiens, une aux Smyrnéens, et une à Polycarpe, et que ces épitres sont toutes conservées. Dans ces lettres, nous trouvons le jeûne quadragésimal, les ordres mineurs, le jour du Seigneur, et d’autres choses qui ne sont pas dans les Écritures, mais que saint Ignace a certainement apprises des apôtres.

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