Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 212)
On prouve cela ainsi. Les sacrifices anciens, comme le note saint Thomas, (au lieu cité) ne plaisaient pas à Dieu par eux-mêmes, mais par la dévotion et l’obéissance des offrants. Comme on le voit dans Proverbes XV, où les victimes des impies sont appelées des abominations pour le Seigneur. Et dans Eccles 34 : « Dieu n’approuve pas les dons des iniques, et il ne regarde pas leurs offrandes. » Isaïe 1 : « Où le Seigneur avait dit qu’il ne voulait pas les sacrifices des Israélites, il ajoute : « Je maudirai vos bénédictions. » Et, dans 1 Rois XV, il dit : « Dieu veut-il un sacrifice, ou bien plutôt que vous obéissiez à la voix du Seigneur ? »
Ensuite, dans la Genèse (1V) : « Dieu regarda Abel et ses dons; il ne regarda ni Caïn, ni ses dons. » Ce qui fait dire à saint Grégoire (livre 22, chapitre 12 de ses mémoires) : « Une oblation ne sait pas comment plaire à la colère du juge, à moins que ne lui plaise la pureté de l’offrant ». Et plus bas : « Ce n’est donc pas Abel qui plut à cause des dons, mais les dons qui plurent à cause d’Abel. »
Nous concluons de tout cela que les sacrifices ne valurent pas pour l’expiation du péché. Car celui à qui on avait commandé de faire des offrandes était juste ou injuste. S’il était juste, il n’avait pas besoin d’une rémission des péchés. S’il était injuste, son sacrifice ne valait rien, comme nous l’avons déjà démontré. Tu répliqueras peut-être qu’il peut valoir pour l’injuste, à cause du mérite du sacerdoce offrant. Or, les mérites de l’un ne peuvent pas, certainement et infailliblement, apporter à un autre la première grâce. Or, ici, il est question d’une promesse absolue de rémission des péchés. Il faut donc l’entendre exclusivement de la rémission de la peine temporelle.
Troisièmement. Quand il est question, en Ézéchiel (chapitre 18), de rémission des péchés, il n’est jamais fait mention de sacrifices. Bien plus, les autres prophètes et Saint Paul enseignent longuement que les fautes des âmes ne peuvent pas être expiées par un sacrifice. Pour que les Écritures ne se contredisent pas, nous sommes forcés de reconnaitre que, dans le Lévitique, il ne s’agit que d’une expiation légale de l’impureté, ou de la rémission d’une peine temporelle.
Le troisième argument est tiré de 1 Corinthiens X, ou, parlant de la manne des Hébreux, et de l’eau qui jaillit du rocher, saint Paul parle ainsi : « Ils mangèrent la même nourriture spirituelle et burent le même breuvage spirituel. » Calvin fait grand cas de cet argument (livre 4, chapitre 14, verset 23) : « De toutes les choses dont parle l’apôtre, il n’a jamais rien dit de plus splendide que de celles-là. Car il enseigne que les pères ont mangé la même nourriture spirituelle que nous, c’est-à-dire le Christ. Qui osera déclarer inutile et nu un signe qui présentait aux Juifs la vraie communion au Christ. ? » Et plus bas : « Donc, le premier des sacrements fait de nous (anciens et nouveaux) des égaux, et il ne nous laisse aucune prérogative particulière. » Pierre le martyr proclame le même argument (commentaire de 1 Corinthiens X), ainsi que Kemnitius (2 part examen, page 67).
Mais cet argument présente quatre difficultés. La première. Ils insistent sur la même. Si, dans la manne, les Juifs avaient mangé la même nourriture que nous mangeons, nous, dans l’eucharistie, la manne et l’eucharistie auraient, de toute évidence, la même vertu. La deuxième. Ils insistent aussi sur le mot spirituel. Car si cette nourriture et ce breuvage étaient spirituels, ils auraient certes eu un effet spirituel. Ils n’étaient donc pas des signes corporels nus. La troisième. Ils insistent sur la cause. Car, (comme ils le disent), l’apôtre voulait avertir les chrétiens de ne pas placer une trop grande confiance dans la réception des sacrements, et de ne pas penser que, parce qu’ils avaient reçu le baptême et l’eucharistie, ils étaient sauvés, sans avoir à persévérer dans les bonnes œuvres.
Cela, l’apôtre le fait avec des exemples d’anciens, pour qui avaient été de peu de profit de semblables sacrements, parce qu’ils ne s’abstinrent pas de pécher. Ils font donc que leurs sacrements et les nôtres aient la même dignité et efficacité, si l’argument de saint Paul vaut quelque chose. La quatrième. Ils confirment leur interprétation avec saint Augustin qui, disputant sur ce texte de saint Paul (au traité 26 de saint Jean), dit que les sacrements des Juifs et les nôtres furent différents par les signes, mais semblables par la chose qu’ils signifiaient. Différents par l’espèce visible, semblables par la vertu spirituelle.
Je réponds que Calvin et Kemnitius militent ouvertement contre eux-mêmes. Car, tout d’bord, Calvin et Kemnitius veulent que, dans ce passage, la manne et l’eau jaillie du rocher, et même le passage de la mer rouge, aient été, pour les Juifs, des sacrements; et des sacrements qui justifient comme, pour nous, le baptême et l’eucharistie.
Or, plus haut, ils avaient nié qu’ils étaient des sacrements. Car Calvin ( livre 4, chapitre 14, verset 19), dit que les sacrements dont nous parlons présentement sont des cérémonies ordinaires, non quelque chose qui a été fait une fois, ou qui a été réitéré. Et Kemnitius (examen 2 par, page 41) a mis, dans la définition du sacrement, qu’il doit être une cérémonie qui dure autant que dure la religion. Il est évident que le passage de la mer rouge, l’eau jaillie du rocher ou la manne ne sont pas tels, car ces signes ne furent jamais des cérémonies, et ne durèrent que peu de temps.
Calvin dit ici que les sacrements anciens sont si semblables aux nôtres qu’aucune prérogative particulière n’est laissée aux nôtres. Et pourtant, plus haut (chapitre 11, verset 22), il avait dit que les nôtres étaient plus excellents, du fait qu’ils conféraient une grâce plus abondante.
Kemnitius milite contre lui dans une chose beaucoup plus importante. Car, dans ce passage, il admet, avec Calvin, que l’eucharistie n’est en rien plus prestigieuse que ne le fut la manne des Juifs. Et cela, sans se rendre compte que Calvin présentait cet argument pour prouver que l’eucharistie n’était le corps du Seigneur qu’en figure, ou trope, tandis que Luther et lui (Kemnitius, 2 partie de l’examen, p. 332) enseignaient le contraire.
Mais, survolons tout cela, et répondons à la première partie de l’argument. Quand l’Écriture dit : « vous avez mangé la même nourriture », elle ne veut pas dire que leur nourriture était la même que la nôtre, mais la même pour tous. Car le sens en est : tous les Juifs ont mangé la même nourriture, et cependant, tous ne plurent pas à Dieu. On le prouve ainsi. Ces signes n’étaient pas des sacrements, les nôtre le sont, comme nous l’avons déjà montré. Ensuite. Leurs signes étaient communs aux bêtes, car les bêtes burent aussi de l’eau jaillie miraculeusement du rocher, et traversèrent aussi la mer rouge. Et les chiens, les poules et d’autres animaux domestiques mangèrent aussi la manne comme nourriture.
Que les signes de l’eucharistie aient été dévorés par des bêtes, ce ne fut pas par hasard, ou par la malice de quelqu’un, comme cela aurait pu être, mais de par l’institution et la volonté de Dieu. Car, Dieu tira l’eau du rocher pour abreuver les hommes et les bêtes. Troisièmement. Car, on ne lit nulle part qu’une promesse avait été faite de manger de la manne, de boire de l’eau du rocher ou de traverser la mer rouge. Nos sacrements, eux, ont de grandes promesses. Ils aboutissent donc à une impasse.
Pierre le martyr (dans son commentaire de 1 Corinthiens X), s’efforce de s’en extirper. Et après avoir demandé : où sont donc les promesses annexées à la mer rouge et à la manne, il répond ainsi : « J’estime que c’est ce que nous lisons dans l’Exode et dans les Nombres. Dans l’Exode, on les avertissait qu’ils devaient s’attendre à voir les merveilles de Dieu. Tu trouveras la même chose écrite au sujet de la manne, si tu cherches attentivement. » Mais ces témoignages sont des inepties et des pitreries. Car, s’ils avaient déniché quelque chose, ils en auraient indiqué le livre, le chapitre et la page. Ils ne nous inciteraient pas à chercher.
Quant à moi, j’ai cherché aussi attentivement que j’ai pu, et je n’ai trouvé que les promesses suivantes (Exode X1V) faites aux fils d’Israël qui s’apprêtaient à traverser la mer rouge. Moïse leur dit : « Tenez-vous droits, et voyez les merveilles de Dieu. Des égyptiens que vous voyez maintenant, vous n’en verrez jamais plus un seul ! Le Seigneur combattra pour vous, et vous, vous vous tairez. » Cette promesse est une promesse temporelle, et elle a été accomplie incontinent quand les Égyptiens ont été tués dans la mer rouge, comme nous le lisons au même endroit.
De même, quand dans Exode XV1, la manne et les cailles ont été données au peuple juif, aucune promesse n’a été ajoutée que celle-ci, si on peut l’appeler promesse : « Ce soir, vous mangerez de la viande, et, au matin, vous vous rassasierez de pain. » Ensuite, (Exode XV11 et Nombre XX), de l’eau a été tirée de la pierre. Or, il n’y a de promesse, là, que celle-ci : « quand tu feras jaillir de l’eau de la pierre, toute la multitude boira, ainsi que les chevaux. »
Pierre le martyr avait bien vu qu’il ne s’agissait là que de promesses terrestres. Et pour ne pas reconnaitre qu’il s’est fourvoyé, il s’évertue à tirer de ces promesses terrestres la promesse de la rémission des péchés. Voici le raisonnement dont il se sert. Le mal suprême et la racine de tous les autres maux, c’est le péché. Quand nous demandons d’être délivrés d’un certain mal, quel qu’il soit, nous demandons donc, implicitement, d’être libérés du péché. Donc, de la même façon, les biens, quels qu’ils soient, que Dieu promet ou accorde, sont fondés sur la réconciliation avec lui, sur sa grâce, et sur sa faveur.
Or, il est certain qu’il serait plus facile de tirer de l’eau d’un rocher que de tirer, de ces passages, une promesse de réconciliation. Car, même si le péché d’Adam fut l’occasion de tous les maux, les souffrances de cette vie ne sont pas si étroitement liées avec les péchés pour qu’on ne puisse les en séparer. Car, les hommes pèchent souvent sans être punis dans cette vie. Et il arrive souvent qu’ils soient affligés sans avoir péché, comme Job et Tobie, et d’autres, qui ont été tourmentés non à cause de leurs péchés, mais pour qu’ils s’exercent à la vertu.
Et il arrive souvent, à l’inverse, que Dieu donne de grands biens temporels à ceux auxquels il ne donnera ni sa grâce, ni la vie éternelle, pour les récompenser de certaines bonnes actions qu’ils ont faites, ou pour d’autres raisons. Il arrive aussi souvent que Dieu ne donne pas de biens matériels à ceux à qui il donnera la vie éternelle (Luc XV1). Et, dans l’Écriture, on entend souvent parler de rois comme Nabuchodonosor, de Cyrus, et d’autres à qui il a soumis la terre, alors qu’ils n’étaient pas ses amis. Voir saint Augustin (livre 5, chapitres 12 et 15).
Le martyr erre donc manifestement quand il dit que tous les biens que Dieu donne sont fondés sur la réconciliation avec Dieu et sur sa grâce. Car, il ne peut pas tirer la conclusion suivante : Dieu a promis à son peuple juif la victoire sur ses ennemis et l’abondance de nourriture et de breuvage, il leur a donc promis la rémission des péchés et la vie éternelle.
Voir saint Basile (sans son livre sur le Saint-Esprit, chapitre 11), où il prouve que, dans la traversée de la mer rouge, et le don de la manne, il n’y a eu aucune promesse spirituelle. Et il ajoute que ceux qui égalent leurs signes aux nôtres anéantissent la dispensation universelle de l’évangile. Voici ce qu’il dit : « Quelle rémission des péchés dans la mer, quel renouvellement de vie. Quel don de l’Esprit a été donné par Moïse ? Quelle mort au péché ? »
À la deuxième partie de l’argument, je dis que la manne et l’eau jaillie du rocher ont été appelées nourriture spirituelle et breuvage spirituel, non à cause de l’effet, mais de la cause, et par rapport à la signification. À cause de la cause parce que l’une et l’autre avaient été produites miraculeusement par les anges, comme l’indiquent, en ce lieu, saint Jean Chrysostome Théophylacte. Voilà pourquoi le psaume 77 appelle la manne le pain des anges : « L’homme a mangé le pain des anges. »
Et il est certain qu’on ne l’appelle pas pain des anges parce que c’est de ce pain que se nourrissent les anges, mais parce que ce sont les anges qui l’on fait. Et l’apôtre explique lui-même pourquoi l’eau est appelée breuvage spirituel : « Ils ont bu d’un breuvage spirituel qui sortait de la pierre, la pierre étant le Christ. » Ce n’est donc pas l’eau qu’ils buvaient qui est appelée spirituelle, mais la pierre qui était la cause de cette eau. Et saint Paul avertit que la vraie cause de cette eau n’a pas été la pierre corporelle visible, qui était rivée à la terre, mais une pierre invisible, c’est-à-dire la providence de Dieu, le Christ, qui ne les abandonne jamais.
Voilà pourquoi quand l’apôtre disait : « ils buvaient de la pierre spirituelle », le sens n’est pas (comme le voulait Calvin) qu’il buvait déjà de la pierre spirituelle, c’est-à-dire le Christ, comme d’une cause efficiente. En effet, l’apôtre ne compare pas l’eau avec le Christ, mais la pierre, qui est la cause de l’eau. On le confirme par le texte de saint Jean (V1) : « Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et sont morts. Celui qui mangera de ce pain, vivra éternellement. » Le Seigneur enseigne manifestement là que la manne ne fut pas, pour les Juifs, une nourriture spirituelle, en tant qu’effet, comme l’est l’eucharistie. Car, ceux qui mangèrent la manne sont morts.
Calvin répond (livre 4, chapitre 14, verset 25), ainsi que Pierre le martyr (au lieu cité), que le Christ s’est accommodé à l’opinion crasse des Juifs qui ne voyaient dans la manne qu’une nourriture pour le ventre. Le Christ n’aurait donc pas dit qu’il donnerait une nourriture meilleure que la manne, mais meilleure que ce qu’était la manne, selon l’opinion crasse des Juifs.
Mais je prouverai le contraire, car ou les Juifs avaient raison de penser que la manne était seulement une nourriture corporelle, ou ils n’avaient pas raison. S’ils avaient raison, notre eucharistie est donc de loin meilleure que la manne, puisqu’elle est une nourriture spirituelle. S’ils n’avaient pas raison, le Seigneur a donc approuvé leur erreur, et sans aucune sincérité. Bien plus, il n’a pas dit vrai. Il déclare, en effet, que cette nourriture ne fut que corporelle, quand il leur dit que sont morts leurs pères qui en avaient mangé. Et il l’avait dit plus clairement un peu avant. Car, quand ils se glorifiaient de ce que leurs pères aient mangé de la manne dans le désert, qu’ils considéraient presque comme céleste, le Christ leur dit : « Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. »
C’est-à-dire, comme l’expliquent très bien saint Cyrille (livre 3, chapitre 34 sur saint Jean), et saint Jean Chrysostome (homélie 44 sur Jean), la manne n’était pas vraiment un pain céleste, mais un pain terrestre, même s’il descendait du ciel. Il est clair que le vrai pain céleste est celui que le Père vous donne aujourd’hui.
Ajoutons que saint Jean Chrysostome (homélie 45 sur saint Jean) est de notre avis : « Vois à faire une différence entre ce pain et la manne, par la fin respective de l’un et l’autre. Et pour montrer que la manne n’apportait pas grand chose, le Seigneur ajoute : « nos pères ont mangé la manne dans le désert, et sont morts. » De même, saint Cyrille (livre 4, chapitre 11, sur saint Jean, chapitre sur la manne des Juifs), qui cite les paroles du Christ : « Je suis le pain vivant. L’autre ne fut qu’une figure, une image, une ombre. »
À la troisième partie de l’argument, je réponds que l’apôtre n’avait pas pour but de montrer qu’il ne fallait pas trop se fier aux sacrements, mais plutôt qu’il ne fallait pas en abuser. C’est le contexte qui nous le fait comprendre. Car, (au chapitre V111), Il exhortait les chrétiens à ne pas manger d’idolothytes, pour ne pas scandaliser les faibles. Ensuite (au chapitre 1X), il montre, par son exemple, qu’il ne faut pas scandaliser les faibles. Puis (au chapitre X), il revient à la question des idolothytes, et prouve qu’il ne faut pas les manger, parce qu’il est trop honteux de passer de la table du Seigneur à la table des démons. Car, c’est un signe d’une grande ingratitude envers le Christ, et d’une grande irrévérence envers le sacrement lui-même. Et, pour montrer cela, il donne les exemples des Juifs.
Il n’est donc pas requis (comme le veut Calvin) que nous attribuions à la mer rouge une vertu semblable à celle du baptême, et à la manne une vertu semblable à celle de l’eucharistie. Car, plus ils sont inférieurs, plus l’argument de saint Paul est fort. Car, si les Juifs ont été punis parce qu’ils ont méprisé la figure de nos sacrements, et furent ingrats envers Dieu, de qui ils avaient reçu ces bienfaits, combien plus justement devront être punis ceux qui méprisent les sacrements eux-mêmes, et combien plus ingrats seront-ils envers Dieu, de qui ils ont reçu des bienfaits beaucoup plus grands !
À la quatrième partie de l’argument, je réponds que saint Augustin n’a jamais dit que leurs sacrements et les nôtres étaient égaux par rapport à l’efficacité, mais seulement par rapport à la signification, ou à la chose signifiée, parce qu’ils signifient tous le même Christ. Voir saint Augustin (non seulement dans les traités 26 et 45 sur saint Jean, qui donnent des citations des adversaires, mais aussi dans les psaumes 72 et 77, ainsi que dans le livre 50 sur les homélies.) Il répète partout que les signes ont été différents, mais que c’est la même chose qui était signifiée, le Christ.
Ses paroles (tirées du traité 26 sur saint Jean) que Calvin cite (« ils sont différents par l’espèce visible, mais semblables par la vertu spirituelle »), ne sont pas rapportées intégralement, et de bonne foi. Car, voici comment parle saint Augustin : « Autre chose eux, autre chose nous, mais par l’espèce visible; tout en signifiant la même chose par la vertu spirituelle. » C’est-à-dire, les signes étaient différents. Cependant, en ce qui a trait à la vertu spirituelle signifiante, ils étaient semblables, pace qu’ils signifiaient la même chose.
Il avait dit plus clairement la même chose un peu avant : « Ils sont différents dans les signes, mais dans la chose qu’ils signifient, ils sont égaux. » Saint Augustin ne pouvait, en aucune façon, enseigner ce que lui attribue Calvin, à savoir que les sacrements anciens et nouveaux étaient égaux quant à l’efficacité, puisque, dans le psaume 72, il avait dit que les nôtres étaient plus salubres et plus heureux; et (dans le livre 19 contre Faust, chapitre 13) il avait soutenu qu’ils avaient une plus grande vertu, et une plus grande utilité.
Il y a une chose, ici, à noter. L’explication de saint Augustin qui, par la même nourriture spirituelle (1 Corinth X) entend que les sacrements des deux lois sont les mêmes par rapport à la signification, et que c’est pour cette raison que cette nourriture est dite spirituelle, cette explication, dis-je, ne nous est pas contraire, comme nous l’avons déjà démontré. Cependant, il n’y a aucune nécessité de la suivre.
Car, si par nourriture spirituelle, nous entendons la nourriture spirituelle comprise (avec l’intelligence), comme le veut saint Augustin, alors seuls les justes en mangeraient. C’est ce que déclare saint Augustin, et c’est pour cela qu’il note que saint Paul a dit : « Nos pères ont mangé de la même nourriture spirituelle. » Non « vos » pères, parce qu’il ne parlait que des justes qui nous sont semblables. Le Christ (dans Jean V1) a dit : « Vos pères ont mangé la manne », non nos pères, parce qu’il parlait des Juifs mauvais qui n’avaient pas mangé spirituellement cette nourriture.
Mais cela répugne aux paroles de l’apôtre qui dit : « Tous nos pères ont mangé la même nourriture spirituelle. » Par « tous », il entend non seulement les justes, mais tous sans distinction, les mauvais autant que les bons. Tous ceux qui étaient dans le désert. Car, il ajoute : « Mais plusieurs n’ont pas plu à Dieu. » Et, un peu avant, il avait dit : « Nos pères ont tous été sous la nuée, et tous ont traversé la mer rouge. » Or, il est certain que ce ne sont pas seulement les bons qui ont été sous la nuée et qui ont traversé la mer rouge, mais aussi les mauvais.
L’explication de saint Jean Chrysostome est donc plus vraie, ainsi que celle des autres exégètes que nous avons cités plus haut. Il ne faut pas s’étonner que nous donnions la préférence à l’explication de saint Jean Chrysostome sur celle de saint Augustin, car saint Jean a écrit un commentaire détaillé de cette épitre de saint Paul, tandis que ce n’est qu’en passant que saint Augustin a donné cette explication.
Son quatrième argument Kemnitius le prend chez saint Paul (Colossiens 11) : « Vous avez été circoncis d’une circoncision non manuelle. » Kemnitius commente : « Paul (page 66), confondant les mots circoncision et baptême, veut dire que nous qui, dans le nouveau testament, avons par le baptême expulsé le corps des péchés de la chair, nous avons reçu et nous possédons la même chose que celle qu’on reçue les circoncis, dans l’ancien testament, par la circoncision. »
Je réponds que ces arguments ne prouvent rien du tout. Car, même si saint Paul appelle le baptême une circoncision, parce que la circoncision a été une figure du baptême, il ne s’ensuit pas, cependant, que l’effet de l’un et l’autre ait été le même, puisque la figure ne peut pas avoir la même vertu que la chose figurée. Voilà pourquoi le même apôtre appelle « faite de main d’homme », la circoncision judaïque, tout en niant que la nôtre soit faite de main d’homme. Celui, en effet, qui baptise principalement c’est Dieu, et non l’homme.
Saint Paul n’a pas, non plus, attribué au baptême l’effet propre à la circoncision, car, expulser les péchés du corps, c’est-à-dire le purifier de tous les péchés, et spiritualiser l’homme, il n’attribue ces chose qu’à la circoncision chrétienne, c’est-à-dire, au baptême. Car, la circoncision des Juifs ne circoncisait qu’une petite partie du corps, non le corps entier.
Le cinquième argument de Kemnitius (page 67) est tiré de Hébreux X111 : « Le Christ Jésus, le même hier et aujourd’hui, et dans les siècles. » Je réponds que cet argument, s’il prouve quelque chose, ne permettrait de conclure que ceci : les anciens sacrements signifient la même chose que les nôtres, c’est-à-dire, le Christ, qui, pendant l’ancien testament, était latent dans les figures et les prophéties.
Mais il ne prouve même pas cela, car l’apôtre parle de la foi et de la doctrine, et non des sacrements. Il veut qu’on croit que le Christ est éternel, non temporel, comme le rêvent les hérétiques.
CHAPITRE 18
Le caractère
Est-ce que les sacrements impriment dans l’âme un caractère indélébile ? Sur ce sujet, nous ferons trois développements. Le premier. Qu’est-ce que les adversaires pensent du caractère ? Le second. Quelle est la sentence ou la doctrine des catholiques sur le caractère ? Le troisième. Nous démontrerons cette vérité à l’aide de l’Écriture, des pères et de la raison. À la vue de quoi, les arguments de nos adversaires s’évaporeront.