Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 219)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il faut noter ici que le signe de la croix opère de trois façons pour terrasser les démons. La première. Par la crainte qu’en ont les démons. La deuxième. Par la dévotion de l’homme. La troisième. Surtout, par l’institution de Dieu, et donc, comme œuvre opérée. De la première façon, on ne peut pas avoir de doute, car, quand le démon voit quelqu’un faire le signe de la croix, il se souvient qu’il a été vaincu par la croix du Christ. Il a donc en horreur ce signe de sa calamité, et il fuit, comme des chiens fuient quand ils voient des pierres ou des bâtons. Ce signe possède aussi un pouvoir qui lui vient de la dévotion de l’homme qui se signe, de la même façon que possède une vertu la prière orale. Car, le signe de la croix est un rappel des mérites du Christ crucifié représenté dans le crucifix. Car, nous prions avec la bouche, le cœur et les genoux.

Donc, opposer au démon ou à n’importe lequel mal la passion du Christ, c’est invoquer Dieu par les mérites du Christ. L’effet procède alors plus de la dévotion et de la foi internes que de la figure elle-même de la croix. Comme quand nous prions à voix haute et que nous obtenons ce que nous demandons, cela n’a rien à avoir avec le son de la voix, mais à foi et à la dévotion.

Il y a une troisième façon qui provient de l’institution de Dieu, et qui a son effet par l’œuvre opérée. Car, souvent les Juifs ou les païens ont fait le signe de croix sans la vraie foi et sans dévotion, comme cela est arrivé à Julien l’apostat, selon saint Grégoire de Naziance le raconte (sermon 1 sur Julien l’apostat; et à l’hébreux Joseph, d’après Épiphane (hérésie 30), et à un autre juif, d’après saint Grégoire (livre 3, chapitre 3, des dialogues).

Voilà pourquoi saint Augustin (livre 83, question 79) écrit : « Il n’y a pas à s’étonner que ces signes aient de la valeur quand ils sont utilisés par de bons croyants, puisque même quand ils sont usurpés par des étrangers, qui ne se sont pas inscrits dans cette milice, ils valent quand même à cause de l’honneur d’un si excellent empereur. Quand les puissances (infernales) ne cèdent pas à ces signes, c’est Dieu lui-même qui l’empêche pour des raisons qui nous échappent, quand il juge cela juste et utile. Car ces esprits n’osent, en aucune façon, mépriser ces signes, et ils tremblent partout où ils les voient.»

La troisième proposition. L’Église peut instituer de nouvelles cérémonies, non pour justifier l’impie, mais pour d’autres effets spirituels. » Il faut d’abord noter que les cérémonies instituées par l’Église peuvent être utiles de trois façons. La première. Pour orner et représenter un mystère religieux, et aider, de cette façon, les illettrés. Et là-dessus, chez les catholiques, il ne peut y avoir aucun doute. La deuxième. Pour guérir les malades, chasser les démons, et purger les péchés véniels, et cela, par mode impétratoire; et quand l’Église bénit les chandelles, les palmes ou les malades etc. Ces choses procurent les effets pour lesquels elles ont été instituée, et sans doute possible, c’est par la vertu des prières de l’Église que sont exaucés ceux qui s’en servent.. Et cela, non plus, ne peut pas être mis en doute par les catholiques.

La troisième. Il est probable que l’Église puisse instituer des cérémonies de ce genre pour obtenir les mêmes effets par l’application des mérites du Christ; de façon à ce qu’elles produisent ces effets par l’œuvre opérée, comme les sacrements justifient par l’œuvre opérée. Car, sans doute possible, le Christ a mérité pour son Église non seulement la grâce et la gloire, mais aussi tous les autres bienfaits qui peuvent lui être utiles.

Pour obtenir la grâce et la justification de l’impie, le Christ a institué des sacrements qui nous appliquent les mérites du Christ; et il n’est pas permis d’en instituer d’autres pour procurer cet effet principal. Mais pour les autres bienfaits mineurs, il a laissé à son Église le pouvoir d’instituer des signes par les quels nous sont appliqués les mérites du Christ.

On discute encore là-dessus, car ce n’est pas une chose absolument certaine, surtout du fait qu’on voit que ces signes n’ont pas un effet infaillible. On pourrait quand même dire qu’ils ont un effet infaillible dans la mesure où cela est utile aux hommes, mais non pas d’une façon absolue. Car, il nous est souvent avantageux de ne pas obtenir ce que nous demandons. Et, en parlant de l’extrême onction, c’est ce que nous avons coutume de dire au sujet de la guérison corporelle.

Quoi qu’il en soit, notre proposition affirme seulement, contre les hérétiques, qu’il est permis à l’Église d’instituer de nouvelles cérémonies, non pour justifier ceux qui ont commis des péchés mortels, mais pour d’autres fins. On le prouve, d’abord, par les exemples de la Synagogue, ou des hommes privés de l’ancien testament. Car il n’y a aucune raison qui empêcherait l’Église du Christ de faire ce que, sans mandat exprès de Dieu, nais sous l’inspiration de Dieu, des hommes privés ou la synagogue ont pu faire dans le passé. Dans Genèse 28, quand il n’était pas encore patriarche, mais un simple homme privé, Jacob conçut une nouvelle cérémonie, sous l’inspiration de Dieu, mais non d’après un ordre formel. Il érigea une pierre en forme de stèle, y versa de l’huile, et donna à ce lieu le nom de Bethel, en souvenir de la vision qu’il y eut.

De même, la synagogue des Juifs, sous l’instigation de Mardochée, ajouta une nouvelle fête solennelle qui devait être célébrée par tous. Cette fête, dans la loi que nous avons, Dieu ne l’avait pas instituée telle qu’on la trouve dans Esther 1X. De même, au temps de Judith, une autre fête a été ajoutée. C’est bien ce qu’on lit au dernier chapitre : « Le jour de fête de cette victoire est compté parmi les jours saints par tous les hébreux, et il a été célébré depuis cette époque jusqu’à nos jours. »

Il importe peu que les hérétiques ne reçoivent pas ce livre. Il nous suffit qu’ils y prêtent foi comme ils prêtent foi aux livres de Cicéron ou de Platon. Car, il ne s’agit pas là d’un dogme abscond, mais de l’histoire d’un exploit militaire. Nous avons également, dans les Maccabées, au livre premier, chapitre quatre, l’institution d’une nouvelle fête, celle de la dédicace de l’autel, à la célébration de laquelle le Seigneur lui-même est monté à Jérusalem.

En second lieu, on le prouve par l’exemple des apôtres. Réunis en un concile, (Actes XV), les apôtres ont institué une nouvelle cérémonie, à savoir que les Gentils s’abstiennent de sang et de ce qui est suffoqué. Or, il est certain que Dieu n’avait prescrit cela que pour les Juifs. Et ce qui plus est, cette loi mosaïque avait été évacuée et abrogée par la mort du Christ. Ce fut donc une nouvelle cérémonie que les apôtres instituèrent, pour une fin différente de celle de l’ancienne loi mosaïque. Voilà pourquoi cette cérémonie est appelée un dogme des apôtres (actes XV1).

Et de plus, comme on l’a déjà prouvé, les apôtres en ont institué plusieurs autres, dont l’Écriture ne parle pas. Or, il n’y aucune raison qui empêcherait l’Église de faire aujourd’hui ce qu’elle pouvait faire autrefois. Car, les apôtres ne firent pas cela par une nouvelle révélation à eux accordée, mais de par le pouvoir ordinaire de gouverner l’Église. La preuve : ils convoquèrent un concile, statuèrent après délibération, ce qu’ils ont jugé être utile.

Troisièmement. Si l’Église ne pouvait pas le faire, c’est que cela répugnerait à l’Église, ou aux cérémonies, ou à la nouveauté. C’est-à-dire qu’elle ne le pourrait pas parce qu’elle n’a pas le pouvoir de statuer quoi que ce soit, ou (comme le dit Brentius) parce que les cérémonies appartiennent en propre à l’ancien testament, et non au nouveau testament, ou parce qu’on ne peut rien ajouter aux cérémonies instituées par le Christ.

Mais on ne peut dire rien de tout cela. Car, que l’église puisse statuer, rien n’est plus évident, car depuis les tous premiers siècles de foi, des conciles ont été célébrés, qui promulguèrent toujours des canons. Or, condamner tous les conciles ce serait faire preuve d’une grande insanité. Que cela ne répugne pas non plus aux cérémonies de la loi nouvelle, on le voit par les sacrements institués par le Christ, qui sont d’authentiques cérémonies, comme les adversaires eux-mêmes le reconnaissent. Cela ne répugne pas non plus à la nouveauté, car le Seigneur n’a jamais prohibé l’addition de cérémonies pour que nous puissions administrer les sacrements plus commodément et plus utilement. Bien plus, le Seigneur a institué très peu de cérémonies, et n’en a pas non plus fourni le mode d’emploi. Il a donc laissé le reste à la providence des pasteurs de son Église, comme l’enseigne saint Augustin (épitre 118.)

La quatrième proposition. On ne peut omettre sans péché les cérémonies instituées par l’Église. Cela dépend de cette autre question : est-ce que les lois ecclésiastiques obligent en conscience ? C’est ce que nous avons déjà disputé (livre 4, chapitre 5 du pontife, et aux chapitres suivants.) La raison principale est exprimée par saint Paul (Romains X111) : « Il n’y a de pouvoir que de Dieu. Les choses qui sont de Dieu sont ordonnées. Celui donc qui résiste au pouvoir, résiste à l’ordre que Dieu a établi dans son univers. Ceux qui résistent ainsi, ils s’acquièrent pour eux-mêmes la damnation. » Et plus bas : « Soyons donc soumis à ce qui est nécessaire, non poussés par la colère, mais en conscience. »

Cette sentence l’apôtre l’applique, d’une façon toute particulière, aux princes temporels, quand il ajoute : « Si tu agis mal, crains. Car il ne porte par le glaive pour rien. » Mais elle vaut, en général, pour tous ceux qui détiennent l’autorité, comme Calvin le concède (livre 4, chapitre 10, verset 5). D’ailleurs, les mots eux-mêmes le disent : « Il n’est de pouvoir que de Dieu. » Car, cette proposition équivaut à cette autre : tout pouvoir vient de Dieu.

On ne peut nier que, dans l’Église, les préposés possèdent un pouvoir sur les autres, comme l’Écriture l’enseigne souvent. Romains X11 : « Que celui qui préside le fasse avec sollicitude. » 11 Corinthiens X111 : « J’écris ces choses en mon absence, pour que, en ma présence, je n’agisse pas plus durement que le pouvoir que le Seigneur m’a donné. » Il en résulte donc que pèchent en conscience ceux qui n’observent pas les lois de l’Église. Car c’est ce que signifient toutes ces choses : ils résistent à l’ordre de Dieu, ils s’acquièrent la condamnation, soyez soumis à la nécessité, non seulement à cause de la colère, mais à cause de la conscience.

Que ces cérémonies ne soient pas laissées à libre choix de chacun, on le prouve ainsi : les cérémonies sont nées dans l’Église lors de graves dissensions, et c’est sous des peines sévères qu’ont été imposées les lois sur les cérémonies; et sont considérés hérétiques ceux qui ne leur obéissent pas. Ce sont là de grandes preuves qu’il ne s’agit pas d’une chose facultative. Car, de toute évidence, les dissensions ne naissent pas des choses qui sont laissées au libre choix de chacun.

La première dissension dans l’Église porta sur des cérémonies légales, laquelle fut assoupie par les apôtres (Actes XV), quand ils dirent : « Il a paru bon à nous et au Saint-Esprit, de ne vous imposer aucun nouveau fardeau en dehors de ce qui est nécessaire, c’est-à-dire que vous vous absteniez de sang etc. » Ils n’auraient pas appelé fardeau une cérémonie légale, ni chose nécessaire, si elle n’obligeait pas en conscience.

La deuxième dissension fut au sujet du jour de Pâque, c’est-à-dire, d’une autre cérémonie. Et l’église attacha une telle importance à cette cérémonie que le pape Victor menaça de séparer toute l’Asie de l’unité de l’Église, parce que les asiatiques ne voulaient pas obéir au pape. Témoin Eusèbe (livre 5, chapitre 25 de l’histoire de l’Église.) Ensuite, le concile de Nicée fut convoqué aussi pour cette question, comme l’écrivent Épiphane (hérésie 70) et Constantin dans son épitre, d’après Eusèbe (livre 3 de la vie de Constantin). Et saint Athanase (dans l’épitre sur les synodes d’Ariminie et de Séleucie. Il ajoute aussi que le concile de Nicée a commandé fortement que tous obéissent.

Et le concile d’Antioche, qui fut célébré peu après, excommunia, dans le canon 1, ceux qui n’observaient pas la loi du concile de Nicée sur pâque. Nous apprenons, en outre, des pères, qu’il y a eu des hérétiques qui cherchèrent à observer cette fête de différentes façons. Comme nous le rapportent Épiphane (hérésie 50), saint Augustin (hérésie 20), Théodoret ( livre 3 sur les fables des hérétiques.)

La troisième dissension porta sur le rite du baptême. Est-ce que les hérétiques baptisent vraiment ? Cette dissension causa beaucoup de soucis à l’Église, et plusieurs conciles ont été tenus. Or, les donatistes ont été considérés comme des hérétiques parce qu’ils n’obtempèrent pas à la décision d’un concile général. Voir Eusèbe (livre 6, chapitre 3 de son histoire) et saint Augustin (dans la plus grande partie de son septième tome. »

Il y eut ensuite d’autres dissensions sur le choix des aliments, sur les jours de jeûne, les pèlerinages, les vigiles, les cierges, et sur d’autres cérémonies, à cause desquelles les Eucratites ont été rangés parmi les hérétiques, d’après Épiphane (hérésie 46), et Augustin (hérésie 23.)

Il y eut ensuite les manichéens qui rejetèrent plusieurs cérémonies de l’Église, d’après saint Augustin (livre 20, chapitres 2 et 4 contre Faust). Ensuite les Eustatiens, d’après Socrate (livre 2, chapitre 23). Et les Acriens, d’après Épiphane (hérésie 75) et saint Augustin (hérésie 53). Ensuite, Vigilance, d’après saint Jérôme (dans son livre contre Vigilance.) Et puis, Claude de Tours, d’après Jonas (dans ses trois livres sur les images sacrées). Et aussi les petrobrusiens, selon saint Bernard, (dans son épitre 240). Ainsi que les Waldenses, d’après Guidon (dans sa somme des hérétiques), et les Thaborites, d’après Énée Sylvius (livre 2, chapitre 35, sur l’origine des Bohémiens.) Enfin, Jean Wiclif, d’après Thomas Waldenses (tome 3 sur les sacramentaux.)

On prouve ainsi cette proposition. Si l’observance des cérémonies était facultative, il ne pourrait en aucune façon se faire que, dans l’église, soient conservés un ordre et une uniformité. Si, maintenant, ou peut à peine conserver l’uniformité dans les choses les plus importantes, qu’arriverait-il donc si elles étaient laissées au libre choix de tout un chacun. Et pourtant, à 1 Corinthiens X1V, l’apôtre ordonne que tout soit fait avec honnêteté et ordre.

Ce texte impressionna Calvin au point de vouloir sanctionner par une loi ses cérémonies. Car, (au livre 4, chapitre 10, verset 27),il dit que l’Église serait énervée, déformée et dissoute s’il était permis à tout un chacun de changer les cérémonies. Et, au verset 31, il dit que c’est « avec une grande liberté de conscience qu’on doit observer les cérémonies, mais de façon cependant à ce qu’on n’en vienne pas à les mépriser, ou à les laisser de côté par négligence ». Or, l’Église n’enseigne rien d’autre au sujet de ses cérémonies.

La cinquième proposition. Les cérémonies ne sont pas des choses indifférentes, mais utiles et méritoires. Et elles sont une certaine partie du culte divin. Nous en donnerons une preuve en trois parties. La première. Que les cérémonies soient utiles, on le prouve par les raisons suivantes. La première. Puisqu’elles sont nées d’une affection pieuse interne et de la dévotion, les cérémonies conservent ces choses, les nourrissent et les font croitre, comme saint Augustin l’enseigne ( au chapitre 5 du soin à apporter aux morts, dans son épitre 119, chapitre 11, dans son livre 9, chapitres 6 et 7 des confessions.)

Et nous expérimentons cela, nous aussi, quand nous entrons dans des basiliques richement décorées, ornées de croix, d’images saintes, d’autels magnifiques, brillantes de cierges et de lampes. C’est le contraire que nous ressentons quand nous entrons dans le temple des hérétiques, où il n’y a absolument à rien, sauf un pupitre pour le prédicateur, une table en bois pour faire la cène. On a l’impression d’entrer dans une salle profane, un tombeau, non dans la maison de Dieu.

La deuxième utilité est que les cérémonies n’ont pas seulement l’effet dont nous venons de parler, mais qu’elles stimulent l’intelligence, comme saint Augustin l’enseigne dans la même épitre 119, chapitre 7, car, pour les illettrés les peintures tiennent lieu de livres. Il faut ajouter aussi qu’avec des anciennes cérémonies, on réussit mieux à convaincre certaines personnes qu’avec beaucoup d’autres témoignages.

Il est certain que (dans le premier livre des mérites et de la rémission des péchés, chapitre 34, et dans le chapitre 2 du livre 4 contre Julien), saint Augustin a pensé pouvoir donner comme preuve que le péché originel était dans les enfants avant le baptême, le fait que l’Église avait coutume de les exorciser, de souffler sur eux, et de leur demander, par la bouche de leurs parrains, de renoncer au démon et à ses œuvres.

La troisième utilité est qu’elles aident la mémoire. Car, si, à chaque année, on ne représentait pas, par diverses cérémonies, la naissance du Seigneur, ses miracles, sa prédication, sa passion rédemptrice et sa résurrection, de si sublimes mystères tomberaient facilement en oubli.

La quatrième utilité est l’exercice de la foi. Nous exerçons grandement notre foi quand nous nous armons, contre le diable, du signe de la croix, d’eau bénite, ou d’autres choses de ce genre, comme les saints scapulaires ou les médailles. Par ces cérémonies, nous protestons que nous croyons fermement que le crucifix a une si grande puissance que les démons fuient à sa vue.

La cinquième est la conservation de la religion. On accorde beaucoup d’importance aux cérémonies pour que la religion ne soit pas avilie et méprisée, et pour que finalement, elle ne périsse pas. Car, comme elle est spirituelle, la plus grande excellence de notre religion n’est pas facilement perçue par nous, qui sommes corporels. Voilà pourquoi on ne propose pas des mystères nus, mais revêtus et ornés, pour que nos sens perçoivent quelque chose de sa majesté, et que, à cause de cela, notre esprit la perçoive encore mieux.

Les cérémonies sont donc pour la religion comme le sel pour les aliments. Saint Augustin a donc raison (livre 9, chapitre 2 contre Faust) d’affirmer qu’aucune religion, vraie ou fausse, ne peut subsister sans cérémonies. Voilà pourquoi, chez les anciens, être théologien n’était rien d’autre que savoir quels dieux il faut honorer, et par quelles cérémonies, comme on le peut le voir chez Platon, dans son dialogue sur le règne. Et chez les Juifs, savoir les cérémonies était avoir atteint la cime du savoir. C’est ce que nous montre l’Exode au chapitre 18, où Jethro conseille à Moïse de nommer d’autres juges pour les procès civils, et de se réserver d’enseigner les cérémonies au peuple, et les rites qu’il faut utiliser pour rendre à Dieu un culte.

Les chrétiens aussi eurent en grande estime la connaissance des cérémonies, comme la question de la date de pâque le démontre amplement. On peut voir la même chose chez saint Basile (épitre 63), saint Léon (épitre 4), saint Innocent 1 (épitre 1 à Décentius), qui blâment les évêques qui négligent les cérémonies.

La sixième utilité est de faire la distinction entre catholiques et hérétiques. Car, les sacrements sont des symboles qui nous distinguent des infidèles. Or, n’est pas tellement par les sacrements que les catholiques se distinguent des hérétiques; c’est surtout par les cérémonies. Car, à notre époque, le signe de la croix, l’abstinence de la viande le vendredi, et d’autres choses semblables sont d’excellents signes qui distinguent un catholique d’un hérétique.

C’est pour cette raison qu’au tout début, les apôtres changèrent le sabbat en dimanche, pour ne pas sembler judaïser. Et Épiphane (à la fin de ses livres contre toutes les hérésies), fit la recension des cérémonies de l’Église, en les présentant comme des notes qui distinguaient l’Église de toutes les sectes. Voilà pourquoi de saints hommes préférèrent mourir plutôt que d’être forcés à omettre certaines cérémonies, comprenant très bien que seuls les déserteurs font peu de cas des insignes militaires.

Témoin saint Éléazar (livre 11 des Macchabées, chapitre V1) qui, ne voulant pas trahir sa religion, préféra être mis à mort plutôt que de faire semblant de manger une viande impure. Il a été suivi par sept de ses frères, comme on le voit au septième chapitre du deuxième livre des Macchabées. Tertullien (dans son livre sur la couronne du soldat) nous présente un soldat qui préféra mourir plutôt que de recevoir, avec les autres soldats, la couronne de laurier. Car, les chrétiens d’alors pensaient qu’un baptisé ne pouvait pas faire cette cérémonie.

Quelles soient méritoire, et qu’elles plaisent à Dieu, on le prouve ainsi. Toutes les œuvres de vertus plaisent à Dieu, et méritent une récompense auprès de Dieu, si elles sont faites comme il se doit, c’est-à-dire, avec foi et charité. Car, les cérémonies sont les œuvres des vertus. Elles sont donc au moins des actes de religion, et sont souvent en même temps des œuvres de religion et d’une autre vertu. Et, comme elles sont commandées, elles sont aussi des actes d’obéissance.

Deuxièmement. La profession extérieure de foi plait à Dieu, comme il appert en Matthieu X : « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père qui est dans les cieux. » Et en Romains X : « La confession à haute voix est faite pour obtenir le salut. » Or, par les cérémonies, nous professons la foi, comme il va de soi, car un Turc ne sait pas moins que je suis un chrétien s’il me voit vénérer la croix que si je lui dis que je suis chrétien. Voilà pourquoi même les adversaires admettent que, par les sacrements, nous professons notre foi.

Troisièmement. À Dieu plaisent la foi, l’espérance, la charité, la dévotion, et tout bon acte intérieur. Lui plairont donc aussi les actes extérieurs, qui sont les effets des actes intérieurs, et qui les augmentent et les conservent (comme nous l’avons déjà dit.) Voilà pourquoi (Exode XV11), le peuple gagnait quand Moïse priait les bras étendus en forme de croix, et perdait quand, de fatigue, il laissait tomber ses mains.

Qu’on puisse les appeler des parties du culte divin, on le prouve ainsi. La raison naturelle enseigne que l’homme, qui a un corps et une âme, doit honorer et adorer Dieu avec son âme, par des actes intérieurs, et avec son corps, par des actes extérieurs. Voilà pourquoi saint Cyprien (dans son sermon sur l’oraison dominicale), dit : « Pensons que nous nous tenons toujours sous le regard de Dieu. On doit plaire aux yeux divins et par les mouvements du corps, et par le son de la voix. »

Deuxièmement. Bien qu’elles subsistent surtout dans l’âme, toutes les autres vertus s’accomplissent par des actes extérieurs, comme la tempérance, la force, etc. Pourquoi ne pourrions-nous pas dire la même chose de la religion ? Et si, au consentement de tous, la prière vocale est un culte de Dieu, pourquoi pas aussi l’adoration corporelle ? Car, comme la prière vocale est un culte parce qu’elle est un signe mental, l’adoration est aussi un culte parce qu’elle est un signe d’une adoration interne.

Troisièmement. La nature enseigne qu’il faut adorer Dieu de la meilleure façon possible, puisqu’il est l’être suprême. Or celui qui l’adore avec son corps et son âme l’adore mieux que celui qui ne l’adore qu’avec son âme. On peut donc rendre un culte à Dieu avec des cérémonies corporelles. Quatrièmement. Dieu est vraiment offensé et il est traité ignominieusement non seulement par un acte interne, mais aussi par un acte externe. On ne doit donc pas l’honorer seulement par un acte interne, mais aussi par un acte externe.

Les adversaires répondraient à tout cela qu’ils ne nient pas que Dieu puisse et doive être honoré par certaines cérémonies, mais non par celles qui ont été inventées par les hommes. Car, selon eux, ne plait pas à Dieu le culte qu’il n’a pas institué lui-même, ou en faveur du quel il n’a pas témoigné par sa parole. Nous répondons que c’est le contraire qui est vrai. Car, ou bien il est requis que Dieu ait approuvé expressément tel culte en particulier, ou il suffit qu’il l’ait approuvé en général et virtuellement. On ne peut pas dire que ne plait pas à Dieu un culte qu’il n’a pas expressément approuvé en particulier, car il est certain que le culte d’Abel plut à Dieu, qui lui offrit les animaux gras de son troupeau (Genèse 1V et Hébreux X1). Et pourtant, ce sacrifice Dieu ne l’avait pas prescrit.

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