Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 220)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A plus aussi à Dieu le culte de Jacob qui prit une pierre et la dressa comme une stèle (Genèse XXV111), et le culte de la vierge Marie qui avait voué une virginité perpétuelle, que Dieu n’avait jamais commandée. Il suffit donc que Dieu commande quelque chose en général.

Calvin admet cela, car (au livre 4, chapitre 40 verset 60), voulant que la génuflexion dans la prière soit une chose bonne, et même une chose divine, il présente ce témoignage de l’apôtre (1 Corinthiens X1V) : «Faites toutes choses dans l’honnêteté et l’ordre. » Et il conclut que la génuflexion est une chose bonne et divine, parce qu’elle est indiquée en général dans ses prescriptions sur la prière. Et, de cette façon, toutes nos cérémonies sont bonnes et divines, car elles sont indiquées par Dieu en général, et sont approuvées de plusieurs façons. D’abord, dans ce témoignage de saint Paul on n’inclut pas moins la génuflexion que l’allumage des cierges, les vêtements sacrés etc.

Deuxièmement. Quand Dieu ordonne d’obéir aux préposés, il ordonne d’une façon générale d’observer toutes les lois ecclésiastiques, dont un bon nombre sont des cérémonies. Enfin, Dieu est l’auteur de toutes les vertus. Or, en Sagesse V111, il est dit au sujet de la sagesse divine : « Elle enseigne la sobriété et la prudence, la justice et la vertu, car, dans la vie, rien n’est plus utile aux hommes. » On énumère là les quatre vertus cardinales, auxquelles toutes les autres se réduisent. Dieu enseigne et recommande donc la religion, qui est une partie de la justice, et aussi un culte externe, qui est une partie de la religion.

La sixième proposition. Il a été institué très sagement que, dans l’église latine, les sacrements soient administrés dans la langue latine. Il faut d’abord noter que quand on parle de la langue dans laquelle les sacrements doivent être administrés, il faut mettre le mariage à part. Car, puisque le mariage consiste dans le consentement mutuel, il est requis que soient employés des mots, ou des signes de tête, qui sont compris de part et d’autre.

Et, semblablement, la confession des péchés doit être faite dans une langue connue par le pénitent et le confesseur, même si la confession est plutôt une partie du sacrement que le sacrement lui-même.

Il faut noter ensuite que n’est pas de droit divin le choix de la langue dans laquelle un sacrement est administré; et que c’est une chose qui n’appartient pas à l’essence du baptême. Car, le baptême aura la même valeur s’il est administré en latin, en français ou en anglais. Cependant, pour des raisons nombreuses et sérieuses, il a semblé bon à l’Église et au Saint-Esprit qui la régit, que les sacrements ne soient pas, sauf en cas de nécessité, administrés dans la langue vernaculaire.

La troisième note. Nous parlons, il va sans dire, de l’église latine, car les grecs font bien de se servir de la langue grecque, les syriens du syrien, et les chaldéens de la chaldéenne. Car, le ministère sacerdotal requiert une langue qui n’est pas celle de tous les jours, qui soit connue au moins par les doctes, car, autrement, on ne pourrait pas trouver des ministres et des pasteurs idoines. C’est ce que sont pour les chrétiens les langues latine et grecque. Aucune d’elle n’est vulgaire, mais chacune est commune à tous, et est connue par les experts d’une région. On pourrait peut-être dire la même chose de l’arabique, qui est maintenant commune à toutes les provinces orientales, et dans laquelle sont célébrés les offices divins. Mais, autre est l’arabique vulgaire, et autre l’arabique utilisé dans les mystères.

On prouve ainsi cette proposition. D’abord, par la coutume antique de l’Église. L’église latine a toujours administré les sacrements en latin, même si le latin a cessé depuis longtemps d’être parlé par le peuple. On peut le voir par Isidore, Alcuin, Amalaric, Raban, Strabon, Micrologue, Rupert, Thomas Waldensis qui écrivirent sur les offices divins en Espagne, dans les Gaules, en Germanie, en Italie et en Angleterre, au temps où la langue latine n’était plus comprise par le peuple. Or, ils disent en toutes lettres que les sacrements avaient toujours coutume d’être administrés en latin. Car, c’est en latin qu’ils décrivent tout le rite, et les paroles officielles qu’on doit utiliser.

De plus, dans l’administration des sacrements, on lit toujours certains textes de la bible, et surtout chez les adversaires. Car, les seuls livres qui existaient alors étaient en hébreu, en grec ou en latin, comme nous le fait comprendre Bède e vénérable (dans le premier livre de l’histoire de son peuple, chapitre premier ), où il dit que, en Angleterre, il y avait, à son époque quatre langues vernaculaires, mais que le latin était la langue commune à tous à cause des écritures. Raban aussi (dans son livre 3 sur l’institution des clercs), dit que, à son époque, les saintes lettres n’existaient que dans ces trois langues. De plus, les adversaires ne peuvent nous présenter, en fait de traductions en français, en espagnol ou en italien que des traductions faites tout récemment.

Ils peuvent nous objecter l’édition gothique, dont l’évêque des Goths, Uphilas atteste l’existence (dans la troisième partie de son huitième livre, au treizième chapitre). Mais l’évêque ne l’a pas faite cette traduction avant d’être devenu arien avec tout son peuple. Ajoutons enfin deux exemples qui montrent clairement qu’on n’utilisait pas, autrefois, la langue vernaculaire dans l’administration des sacrements. Le premier est des Moraves, que présente Énée Sylvius en parlant de l’origine des Bohémiens (chapitre 13). Il rapporte qu’ils demandèrent au pontife romain de pouvoir célébrer les offices divins en langue slavon. En plus des Moraves, les Bohémiens demandèrent la même chose au pape Grégoire V11, qui refusa, (livre 7, de ses épitres.) Si tous usaient alors de la langue vulgaire, ils n’auraient pas eu à demander de dispense au pape.

On le prouve ensuite par la raison. Il n’y a pas de nécessité qui nous contraigne à célébrer les sacrements en langue vernaculaire. Mais, nombreux seraient les inconvénients si on le faisait. On prouve ainsi qu’il n’y a pas de nécessité. S’il y avait une nécessité ce serait pour que ceux qui reçoivent les sacrements comprennent ce qui est dit et fait. Mais cela n’est pas une véritable nécessité. Car les paroles des sacrements ou on les distingue par les éléments, comme la consécration de l’eucharistie, la bénédiction de l’eau et de l’huile, (les éléments n’entendent aucune langue) ou elles sont dirigées vers Dieu en tant que formes déprécatoires des paroles, comme dans l’extrême onction. Car, Dieu comprend toutes les langues.

Ou elles sont dirigées vers les personnes mais pour consacrer ou absoudre, mais non pour instruire ou enseigner, comme dans le baptême et l’absolution, et ce n’est donc que par accident que la personne comprend. La preuve en est qu’est efficacement et validement baptisé et réconcilié celui qui n’a pas l’usage de sa raison, ou de ses sens. Qu’on puisse être réconcilié et même baptisé sans le baptême, saint Augustin l’enseigne (livre 1, chapitres 26 et 28,) et le concile 4 de Carthage (canon 76), et saint Léon (épitre 91 à Théodore).

Ajoutons qu’il n’y en a peu qui soit si peu intelligents qu’ils soient incapables de se faire une certaine idée des mots des sacrements, soit pas les mots eux-mêmes, soit pas la façon dont les sacrements sont administrés.

Voici quels seraient les inconvénients qui naitraient de l’emploi d’une langue vernaculaire. On empêcherait la communication d’une église à l’autre. Les Italiens, les gaulois les espagnols ne pourraient pas aller dans les églises des anglais, des allemands ou des polonais, et vice-versa. Ce qui nuirait beaucoup à l’unité et à l’universalité, car nous devons tous être les membres d’un même corps. Et de plus, les chrétiens qui se trouveraient loin de leurs églises seraient privés des sacrements.

Deuxièmement. Les sacrements requièrent la majesté, et une certaine révérence, choses qui sont plus facilement conservées si on n’emploie pas de langue vulgaire. Il convient et il est équitable que dans l’administration des sacrements on utilise d’autres maisons, d’autres vêtements, d’autres instruments que ceux de la vie de tous les jours. Cela semble être la même chose pour la langue. Mais nous n’imaginons pas, comme le pense Kemnitius, que la langue latine est plus sacrée que les autres. Nous disons seulement qu’elle est plus vénérable que les autres, et que le sens des mots est fixé une fois pour toutes.

Troisièmement. Il convient que les mots des sacrements soient proférés de la même façon avec des mots reçus et éprouvés, pour se prémunir contre la mutation ou la corruption de sens. On aura plus de facilité à atteindre ce but si on n’utilise qu’une seule langue que si on en emploie un grand nombre. Quatrièmement, si on administre les sacrements dans les langues vernaculaires, ou ouvrira large la porte de l’ignorance. Car les ministres se contenteront de savoir lire. On oubliera donc peu à peu la langue latine, et on finira par ne plus comprendre les Écritures.

CHAPITRE 32

On solutionne les objections contre les cérémonies

Contre les cérémonies, Jean Calvin (livre 4, chapitre 10) fait plusieurs objections qui doivent être réfutées dans l’ordre. Le premier argument au verset 2 : « L’apôtre (1 Corinthiens V11) n’a osé, en aucune chose, tendre des pièges. Et ce n’est pas pour rien, car il prévoyait la grandeur de la blessure qui serait infligée aux consciences, si une nécessité était imposée aux choses que le Seigneur a laissées libres. »

Je réponds que l’apôtre parle, dans ce passage, de la continence virginale, que le Seigneur n’avait pas commandée, mais conseillée. Et il était juste que l’apôtre ne fasse pas, non plus, un précepte de ce que le Seigneur avait présenté comme un conseil. Mais il n’en va pas de même des autres choses que le Seigneur a prescrites en particulier. Ces choses peuvent être commandées ou simplement conseillées par l’Église selon qu’elles le requièrent elles-mêmes.

Voilà pourquoi l’apôtre qui ne voulait pas imposer la continence, a prescrit beaucoup d’autres choses. 2 Thessal, dernier chapitre : « Si quelqu’un n’obéit pas à notre parole exprimée dans la lettre, prenez-en note, et ne vous mêlez pas avec lui, pour qu’il soit confondu. » Et (aux Actes XV, les apôtres imposèrent aux Gentils l’abstention du sang et de la suffocation, en disant que la chose était nécessaire. Et pourtant, le Seigneur avait laissé cela libre.

Le second argument, au verset 8 : « Dans son épitre aux Colossiens, l’apôtre enseigne que, au sujet du vrai culte de Dieu, il ne faut pas chercher de doctrine auprès des hommes, parce que le Seigneur nous a fidèlement et complètement enseigné comment on devait rendre un culte à Dieu ». Pour démontrer cela, il dit, dans le premier chapitre, que dans l’évangile est contenue toute la sagesse qui rend parfait un homme de Dieu dans le Christ. Au début du second chapitre, il dit que tous les trésors de science et de sagesse sont cachés dans le Christ. Et il conclut un peu après en disant : que les fidèles prennent soin de ne pas se laisser détourner, par la vaine philosophie, du troupeau du Christ, selon les constitutions des hommes. À la fin de ce chapitre, avec une ardeur encore plus grande, il condamne tous les cultes fictifs qui proviennent d’un mélange de cultes divers, ou qu’ils ont reçus d’autres personnes, et qui osent transmettre aux autres des cultes de Dieu de leur invention.

Je réponds d’abord que cette épitre aux Colossiens n’a rien contre les lois ecclésiastiques sur les cérémonies. Car, comme il appert de saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, Theodoret, Theophylacte, et Oecumenius, elle a été écrite contre Simon le magicien, et contre d’autres hérétiques et imposteurs de son temps, qui persuadaient les hommes qu’il fallait accéder au Dieu suprême par certains anges, et que le Christ ne suffisait pas. Et ils imposaient en plus aux chrétiens, des cérémonies moitié juives, moitié païennes. Voilà donc pourquoi, dans le premier chapitre, il traite longuement de l’excellence du Christ, qu’il dit qu’il est la tête de tous, et au dessus de tous, que les anges l’ont pour auteur, et qu’ils dépendent de lui.

Ensuite, dans le second chapitre, il avertit de ne pas se laisser tromper par la philosophie, la platonicienne ou les autres, dont se servaient les Simoniens et les Gnostiques. Il attaque en même temps ceux qui conservent les sabbats et les néoménies, qui sont des rites juifs évacués par le Christ, et qui s’abstiennent de viandes impures; ceux qui marchent dans la religion des anges, pensant qu’on ne peut accéder à Dieu que par eux. Toutes ces choses étaient des faussetés et des impostures. Je réponds, maintenant, à chacune des assertions de Calvin.

La première. « Le Christ nous a pleinement instruits du vrai culte de Dieu ». Je réponds que cela est vrai si on parle d’une instruction en termes généraux, mais non de chaque solennité en particulier, comme Calvin lui-même le reconnait (verset 30 du texte déjà cité, qui portait sur la génuflexion.)

La deuxième : « l’apôtre nous enseigne de ne pas demander aux hommes une doctrine sur le vrai culte ». Je réponds que l’apôtre parle des hommes qui enseignent des choses contraires à l’enseignement du Christ, comme les philosophes, les simoniens, les gnostiques. C’était une bonne chose de demander à des hommes qui édifient sur le Christ, qui enseignent selon la règle et sa doctrine les rites particuliers dont le maître n’avait parlé qu’en général. Car, c’est le Seigneur qui a dit en Luc X : « Qui vous écoute m’écoute ! »

La troisième. « L’apôtre condamne tout culte humain et volontaire ». Je réponds que ce que saint Paul appelle un culte humain et volontaire, c’est un culte purement humain, et donc inventé par l’intelligence humaine, en d’autres termes, un culte qui n’est pas conforme à la foi et aux principes de la doctrine du Christ. Or, les choses que l’Église institue ne sont pas purement humaines, puisqu’elles sont instituées sous l’inspiration du Saint-Esprit.

Voilà pourquoi (1 Cor X1V), après avoir institué des rites divers de prophétie et de prise de parole dans l’église, et avoir demandé aux femmes de se taire, choses que le Seigneur n’avait pas commandées, l’apôtre Paul ajoute : « Si quelqu’un est un prophète ou un spirituel qu’il comprenne que les choses que je dis sont mandatées par le Seigneur. » Il appelle mandats du Seigneur ce qui lui a été donné par inspiration. Voilà pourquoi il voulait que les spirituels le reconnaissent. Car, si ces préceptes avaient été formellement prescrits par le Seigneur, nul n’aurait eu besoin de l’Esprit Saint pour les reconnaitre.

Troisième argument, verset 9 : « Aux Galates V, l’apôtre ne supporte en aucune façon que les consciences des fidèles soient ramenées à la servitude. Il n’est donc pas permis d’instituer des cérémonies qui obligent en conscience. » Je réponds que saint Paul parle de la servitude judaïque, non de l’obéissance à n’importe laquelle loi. Car, autrement, comment le même apôtre pourrait-il enseigner l’obéissance aux autorités : « non seulement …..mais en conscience. »

Il est à noter ici que loi ancienne était appelée un joug de servitude, non parce qu’elle obligeait en conscience, (ce qui est commun à toute loi) mais parce qu’elle était très difficile et fort laborieuse, et qu’elle n’avait pas avec elle une grâce annexée, qui l’aurait fait observer par amour de la justice. En conséquence, ou elle n’était pas observée, ou elle était observée par peur de la peine---qu’il y en ait eu qui l’accomplissaient par amour de la justice, comme les patriarches et les prophètes, et beaucoup d’autres, on ne peut le nier; mais non de par la loi, mais de par la grâce du nouveau testament qu’ils avaient---et de cette façon, elle pesait et opprimait comme un joug très lourd.

C’est de ce joug que l’apôtre libérait les Galates. Car, comme ils voulaient se circoncire, ils sortaient de la grâce du Christ, et s’obligeaient à l’observance de la loi entière, ce qui était comme retourner à la condition de l’ancien testament. C’est donc de mauvaise foi que Calvin commente l’Écriture, quand, pour prouver son hérésie, il la détourne de son véritable sens.

Le quatrième argument, aux versets 10 et 15 : « Le Seigneur (en Matthieu XV) réprouve les traditions des hommes, Isaïe fait de même : « C’est en vain qu’ils me rendent un culte avec des commandements humains. » Je réponds que, dans ce dixième paragraphe, il y a tant de mensonges que, avec tous leurs savons, les genevois ne pourront jamais les blanchir. En voici quelques-uns. Que les catholiques interdisent le mariage, et admettent la prostitution. Qu’ils pensent que celui qui ne fait que goûter à la viande le vendredi pèche plus gravement que s’il avait, à chaque jour, souillé son corps avec une courtisane, etc.

Et à ce passage de l’Écriture que citent souvent Brentius, Philippe, Kemnitius et les autres, je réponds que le Seigneur avait coutume de réprouver trois choses dans les cérémonies judaïques. La première, que certaines étaient en opposition avec des commandements de Dieu. Comme ce que l’on voit dans Matthieu XV, et Marc V11 : les fils donnaient aux prêtres ce qui était nécessaire à leurs parents. La deuxième. Que plusieurs traditions des pharisiens étaient vaines et inutiles, comme se laver les mains. Ce sont ces genres de cérémonies que le Seigneur appelle des commandements humains, parce qu’il n’y avait, en eux, que de l’humain. La troisième. Qu’ils en conservaient certaines qui étaient bonnes et utiles, mais qu’ils péchaient dans la façon de les observer, c’est-à-dire en plaçant en elles le sommet de la perfection; et en en faisant plus que les commandements divins.

Ce sont de ces cérémonies-là que parle le Seigneur en Matthieu X111. Il ne les appelle pas des traditions humaines, mais il dit : « Il fallait faire celles-là sans omettre les autres. » Or, les cérémonies approuvées par l’Église ne sont pas du premier ou du second genre. Et, pour prouver le contraire, les adversaires n’ont pas apporté des arguments, mais seulement des mensonges. S’il se trouve des illettrés qui font plus de cas des cérémonies que des plus importants commandements divins, nous estimons qu’il faut les détromper. Car, nous n’approuvons pas tout ce que font les hommes, puisque, de toute évidence, nous n’approuvons pas leurs péchés. Mais nous ne cessons pas de leur enseigner d’agir selon la doctrine de l’Église.

Le cinquième argument, au verset 12 : « Les romanistes, ont pris exemple sur les délires des païens, et, à la façon des singes, ils ont imité les anciens rites juifs, qui ne nous concernent pas plus que les bêtes offertes en sacrifice. » Je réponds, d’abord, que les manichéens ont présenté, autrefois, le même argument, d’après saint Augustin (livre 20, chapitre 4, contre Faust). Ainsi que Vigilance, d’après saint Jérôme (dans son livre contre Vigilance), en ce qui a trait à l’imitation des Gentils. Calvin doit donc déclarer de quels ancêtres il descend.

Je dis, en second lieu, que si cet argument avait quelque valeur, il faudrait aussi enlever le baptême et la cène du Seigneur, car les Gentils aussi se servaient d’un baptême quand ils initiaient les leurs aux mystères sacrés de Mithra. Ils célébraient aussi le sacrement du pain, comme Tertullien le rapporte (dans son livre sur les prescriptions.) Les Juifs aussi, se servaient très souvent d’eau pour leurs expiations, et les pains de propitiation ne leur faisaient pas défaut.

Je dis, troisièmement, qu’il n’y a pas à s’étonner que nos cérémonies aient quelque ressemblance avec les cérémonies juives. Car elles étaient des figures des nôtres, comme nous lisons dans 1 Corinthiens X. Pour la même raison, il n’y a pas à s’étonner que nos rites ressemblent à ceux des païens. Car, le diable qui est toujours le singe de Dieu, s’est efforcé d’imiter les rites judaïques institués par Dieu, comme le note Tertullien, au lieu cité. Je dis, quatrièmement, même si dans un symbole externe, il y a une certaine ressemblance entre nos rites et ceux des païens, la différence n’en est pas moins totale. Car, c’est de la fin et de l’intention que les actions externes tirent leur espèce. Les rites des païens étaient faits pour le culte des démons; les nôtres, pour le culte du vrai Dieu.

La différence entre leurs rites et les nôtres est donc aussi grande que celle qu’il y en entre le sacré et le sacrilège, entre la piété et l’impiété, et entre Dieu et le diable. Car, les sacrifices des juifs et ceux des païens étaient semblables, mais les sacrifices des païens étaient de l’idolâtrie, et ceux des Juifs, de la piété et de la religion. Et c’est de cette façon qu’a répondu Saint Jérôme à Vigilance et saint Augustin aux manichéens. Les rites des Juifs étaient bons, mais préfiguraient le Christ à venir. Les nôtres sont bons, mais sont différents de ceux des Juifs parce qu’ils rappellent les choses passées, et signifient la gloire future.

Le sixième argument, au verset 13. Il le tire de l’épitre 119 de saint Augustin (chapitre 19), qui se plaint de la multitude des cérémonies qui ornent l’église, au point de rendre plus tolérable la condition des Juifs. Je réponds que saint Augustin parle des cérémonies que des hommes privés, et surtout des femmelettes. se sont imposées à eux-mêmes. Car, le même saint Augustin, parlant des cérémonies superflues parle ainsi : « Toutes les choses de ce genre qui ne sont pas contenues dans les saintes lettres, et que nous ne trouvons pas statuées par les conciles d’évêques, ni corroborées par une coutume de l’église universelle, mais qui se présentent diversement selon les différentes mœurs et les différents lieux, toutes ces choses, j’estime qu’il faut les supprimer. »

Le septième argument, verset 11 : « Dieu a voulu qu’il y ait la différence suivante entre les Juifs et nous : il leur a enseigné avec des signes sensibles, comme à des enfants, et à nous, sans signes sensibles, comme à des hommes. Comme on le voit dans le chapitre 1V de saint Jean où le Seigneur dit : « L’heure viendra où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Et, aux Calates 1V, l’apôtre compare les Juifs à des enfants soumis à leurs pédagogues. »

Kemnitius présente le même argument (à la page 166) et dit que les ombres et les figures appartenaient en propre à l’ancien testament, mais que nous, dans la nouvelle loi, nous sommes instruits par la lumière de la parole de Dieu. Brentius dit des choses semblables (dans sa confession de Wirtemberg, dernier chapitre, qui porte sur les cérémonies.)

Je réponds que, en ce qui a trait aux cérémonies, la différence entre les Juifs et les chrétiens peut s’entendre de deux façons. La première. Ils n’avaient que des cérémonies externes; nous n’avons, nous, que la lumière du Verbe, c’est-à-dire la vérité simple et spirituelle. C’est ce que semble signifier les paroles des adversaires, et surtout de Kemnitius.

Mais cela est manifestement faux. Car, en plus des cérémonies, les Juifs avaient aussi la lumière du Verbe. Comme le confirme le psaume 118 : « La lumière à mes pieds est ta parole. » Et Dieu ne requérait pas d’eux seulement un culte extérieur, mais aussi un culte intérieur. Car, en Isaïe 29, Dieu fait un reproche aux Juifs en leur disant : «Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Et les chrétiens, en plus de la lumière du Verbe, ont eux aussi des sacrements sensibles, qui sont des ombres et des figures des choses passées et futures.

Et comme ne répugnent pas au nouveau testament les choses externes et sensibles, ne lui répugnent pas non plus les autres cérémonies. Car, si, par rapport à la synagogue, l’église vit dans une grande lumière, nous marchons encore dans l’ombre par rapport à la Jérusalem céleste. C’est dans la foi, en effet, que nous marchons, qui est obscure, et non dans la possession de l’objet de notre foi.

On pourrait comprendre la différence d’une autre façon. Le culte judaïque, en tant que culte de l’ancien testament, était principalement externe et corporel. Le culte chrétien, en tant que culte du nouveau testament, est principalement interne et spirituel. Ce qui est très vrai. Car, le culte interne et spirituel procède de l’esprit de foi et de charité, qui est la grâce du nouveau testament, ce que l’ancienne loi n’a pu, en aucune façon, avoir. Voilà pourquoi saint Paul (2 Corinthiens 3) appelle l’ancien testament la lettre, et le nouveau testament l’esprit. Et Jean 1 appelle l’un la loi, l’autre la grâce. Enfin, le ‘en esprit et en vérité’ de Jean 1V, signifie que le culte chrétien est ‘dans l’esprit’, pour l’opposer au culte judaïque qui était corporel. Et qu’il est ‘dans la vérité’ pour l’opposer encore au culte judaïque qui était fait d’ombres et de figures.

Theophylacte et saint Thomas ont quand même raison, dans leur commentaires de ‘en esprit et en esprit’, d’opposer le ‘en esprit’ au culte juif qui était corporel, et ‘en vérité’ au culte des samaritains, qui était mêlé de faussetés et d’erreurs. Voilà pourquoi le Seigneur avait dit un peu avant : « Ce n’est ni sur la montagne du Garizim ni sur celle de Jérusalem que vous adorerez le Père. » C’est comme s’il avait dit : Vous ne rendrez pas un culte à Dieu avec le culte des samaritains, qui est faux, ni non plus avec le culte juif, qui est corporel, mais avec le culte chrétien qui est spirituel et pur de toute erreur.

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