Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 23)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Saint Denys l’aréopagite, au chapitre 1 de la hiérarchie ecclésiastique : « Les premiers chefs de notre fonction sacerdotale nous ont transmis des choses sublimes et super substantielles en partie par des écrits, en partie par leurs institutions non écrites. » À ces choses-là et à d’autres semblables Luther, Calvin et les autres ont coutume de répondre que ne sont pas de Denys les livres qui portent son nom. Mais ces œuvres sont citées sous le nom de Denys l’aréopagite par les conciles généraux 6, 7, et 8. Ainsi que par saint Grégoire, dans son homélie sur les cent brebis, par saint Martin 1 au concile romain, et par le pape Agathon dans son épitre à l’empereur Constantin. Ces témoignages forcent les hérétiques à reconnaître que cet auteur est fort ancien, puisqu’il a écrit avant tous ces pères. Il n’est donc pas un témoin à mépriser.

Egeseppe, d’après Eusèbe de Césarée dans son histoire ecclésiastique, livre 4, chap 8 a regroupé les traditions apostoliques dans cinq livres. Ces livres, bien entendu, n’existent plus. Ils n’en montrent pas moins que les apôtres n’ont pas tout écrit ce qu’ils ont enseigné. Saint Polycarpe, d’après Eusèbe de Césarée, livre 5, chap 14, a rapporté des paroles dites par le Seigneur, qu’il avait entendues de la bouche des apôtres et qui portaient sur ses miracles et sa doctrine. Au même endroit, on apprend que saint Irénée conservait non dans un parchemin, mais dans son cœur, ce que saint Polycarpe lui avait transmis et enseigné. Il est évident qu’il s’agit ici de traditions non écrites. Car s’il était question de textes écrits, il n’y aurait rien d’étonnant dans ce qu’on rapporte de saint Polycarpe et de saint Irénée. Car, moi aussi, je peux rapporter les paroles du Seigneur que je lis dans les évangiles; et je n’ai aucun besoin de les mettre par écrit.

Néanmoins, Kemnitius trouve de quoi répondre. Il dit qu’Eusèbe parle de traditions qu’approuvent les Écritures. Car, dit-il, tout ce que Polycarpe disait était conforme à l’enseignement des évangiles. Mais Kemnitius se trompe, car être conforme à l’Écriture est une chose, et pouvoir être démontré par l’Écriture est autre chose. Car, toute vraie tradition, et pour tout dire, toute vérité est conforme avec l’Écriture. Mais on ne peut quand même pas prouver toutes les vérités par l’Écriture.

Saint Justin, à la fin de son apologie pour les chrétiens, après avoir présenté plusieurs choses qui traitent des chrétiens, et parmi celles-là certaines qu’on ne trouve pas écrites dans les saintes lettres (qu’ils aient à se réunir tous les dimanches; qu’après la lecture des écritures et une exhortation, soient offerts et consacrés le pain et le vin mêlé d’eau; et qu’il ne soit permis de participer à l’eucharistie qu’après le baptême, etc), il ajoute aussitôt : « Lorsque, après trois jours, le Christ apparut le jour du soleil à ses apôtres et à ses disciples, il leur a transmis ces choses que nous vous permettons de connaître ». Et même si saint Justin n’avait pas dit que ces choses avaient été léguées par le Christ, il aurait quand même été nécessaire de croire, que, puisqu’il était si proche des temps apostoliques, tout ce qui se faisait en ce temps dans l’Église avait été transmis par les apôtres. Quel autre auteur pouvons-nous imaginer !

À ces citations, et à d’autres semblables de saint Cyprien, de saint Ambroise, de saint Hilaire, de saint Jérôme, et d’autres, Hermannus et ses comparses n’ont rien d’autre à répondre que, en d’autres endroits, ces mêmes pères se sont trompés. Mais cela ne nous offense pas. Car même si quelques pères se sont trompés dans certains dogmes, il n’est jamais arrivé que tous ensemble se soient accordés sur une même erreur. Voilà donc ce que nous lui déclarons : tous enseignent à l’unisson qu’il faut conserver les traditions non écrites. Cela suffit pour démontrer que, sur ce point, ils ne se sont pas trompés.

Saint Irénée, dans le livre 3, chap 2, 3,4, dit plusieurs belles choses au sujet des traditions. Mais Brentius et Kemnitius les tirent dans un sens auquel saint Irénée n’a jamais pensé. Brentius dit que saint Irénée parle de la tradition de l’Écriture, c’est-à-dire de cette tradition qui nous fait comprendre que par c’est par la succession des pères que nous décernons quelles sont les vraies Écritures. Mais que ce ne soit pas ce que veuille dire Irénée, ses propres paroles nous l’enseigneront, au livre 5, chap 4. « Que serait-il arrivé si les apôtres ne nous avaient pas laissé des Écritures ? N’aurait-il pas fallu suivre la règle de la tradition qu’ils ont enseignée à ceux à qui ils confiaient les églises ? À cette tradition donnent leur assentiment beaucoup de peuples barbares. Croyant dans le Christ, et conservant diligemment l’ancienne tradition, ils ont, sans parchemin et sans livre, le salut écrit par l’Esprit dans leurs cœurs. » Si c’est de tradition écrite que parle saint Irénée, comment ces barbares pouvaient-ils, sans posséder d’Écritures, avoir et conserver diligemment une tradition?

Mais Kemnitius rétorque que saint Irénée ne parle que de la tradition de ces dogmes qui se trouvent dans l’Écriture, et que l’on peut prouver par les Écritures. Que cela aussi soit faux le démontreront les propres paroles de saint Irénée. Car, dans les chapitres 2, 3, 4, il enseigne une voie qui fait parvenir à la vérité, laquelle consiste à consulter les Églises où les évêques se sont succédés sans interruption depuis les apôtres; à examiner ce qui s’y enseigne, et ce que ces églises appellent tradition apostolique. Saint Irénée donne donc au mot tradition un sens plus large que celui d’écritures; et il veut qu’on aille chercher dans la tradition et non dans les Écritures le sens de ce qui est plus difficile à comprendre. La tradition, en effet, se suffit à elle-même, mais non les saintes Écritures. Ce qui serait faux si la tradition ne contenait rien de plus que ce qu’on peut trouver explicitement dans l’Écriture, comme le rêve Kemnitius.

Donc, après avoir dit au chapitre 2 qu’on ne peut pas convaincre les hérétiques à partir des seules Écritures, il énumère au chapitre 3, les noms de tous les pontifes romains qui se sont succédés depuis Pierre jusqu’à Éleuthère, qui siégeait alors. Il voulait ainsi nous montrer qu’il y a dans l’Église, une succession continuelle d’évêques qui conservent la tradition des apôtres. Voici ce qu’il dit au chapitre 3 : « Comme ces choses sont d’une si grande importance, il ne faut pas chercher encore ailleurs la vérité qu’on peut facilement trouver dans l’Église. Les apôtres ont, comme dans un riche dépositoire, entièrement placé en elle toutes les choses qui ont trait à la vérité, pour que quiconque le veuille puisse y puiser le breuvage de vie. Car c’est elle l’entrée de la vie. Tous les autres sont des voleurs et des larrons. Voilà pourquoi il faut éviter ces gens-là, aimer avec une grande diligence tout ce qui se rapporte à l’Église, et accueillir la tradition de la vérité. Quoi donc ? Même si un différent portait sur une chose de peu d’importance, ne faudrait-il par recourir aux églises les plus anciennes, là où les apôtres ont demeuré, pour y trouver une réponse sûre qui mette fin à la contestation ? Quoi donc ? Si les apôtres ne nous avaient laissé aucune écriture, n’aurait-il pas quand même fallu suivre la règle de la tradition ? Etc. » A ces paroles, il avait ajouté ce qui se trouve aussi au livre 4, chapitre 43. « Ceux qui ont succédé aux apôtres, ceux qui, par la succession apostolique ont, selon le bon plaisir du Père, reçu un charisme certain de vérité. » Tu vois comment les apôtres ont transmis à leurs successeurs, non seulement les Écritures, mais un charisme certain de vérité, c’est-à-dire la vraie compréhension des Écritures et la doctrine évangélique universelle.

Clément d’Alexandrie, dans le livre de Pâque, comme le rapporte Eusèbe de Césarée dans son histoire ecclésiastique au chapitre 11, dit « avoir été forcé par ses frères de mettre par écrit et de transmettre à la postérité tout ce qui a été transmis de vive voix par les presbytres successeurs des apôtres » Je ne sais pas ce qu’on peut dire de plus clair sur la tradition que cela. Origène dans le chapitre de son commentaire sur l’épitre aux romains dit : « C’est des apôtres que l’Église a reçu la tradition de baptiser les enfants ». Et dans son homélie 5 sur le livre des Nombres : « Parmi les observances ecclésiastiques, il y en a quelques unes que tous doivent pratiquer, mais tous n’en voient pas clairement la raison. » Et il décrit ensuite plusieurs traditions non écrites.

Eusèbe de Césarée dans le livre 1, chap 8 de sa démonstration évangélique, écrit : « Moïse écrivit sur des tables de pierre, mais c’est sur des esprits dotés de vie que le Christ écrivit les documents parfaits du nouveau testament. Ses disciples, à l’incitation de leur maître, accommodant aux oreilles d’un grand nombre leur doctrine, léguèrent à ceux qui pouvaient les comprendre tout ce qui avait été prescrit par leur maître parfait. Se mettant à la portée de l’imbécilité de plusieurs, ceux qui paissaient des âmes encore affaiblies par leur attache au péché et qui avaient besoin de cure, ordonnèrent de conserver par un commandement non écrit toutes les choses qui leur semblaient convenir. »

Saint Athanase dans son livre sur le décret du concile de Nicée contre Eusèbe : « Nous venons de vous démontrer que cette sentence a été transmise de père en père comme de main à main. Mais vous, ô nouveaux Juifs et disciples de Caïphe, qui pouvez-vous montrer qui soient les pères de vos paroles ? » Saint Basile dans le chapitre 27 de son livre sur le saint Esprit : « Les dogmes qui, dans l’Église, sont conservés et prêchés nous les avons reçus en partie de la doctrine écrite, et en partie de la tradition apostolique qui nous a été transmise dans le mystère. Les deux ont, pour la piété, la même force; et personne ne dit le contraire parmi ceux qui ont la moindre connaissance des droits ecclésiastiques. » Et tout de suite après, il énumère plusieurs traditions non écrites. Il dit des choses semblables au chapitre 29.

Mais Kemnitius déclare que les choses dont parle saint Basile ne sont pas des dogmes de foi ou de mœurs, mais seulement des rites facultatifs, comme le signe de croix, l’eau bénite, la position debout tournée vers l’orient. Mais que Kemnitius se rappelle donc avoir déjà dit qu’il était impossible de prouver avec certitude qu’aucun rite n’ait été vraiment institué par les apôtres. Mais ici, saint Basile a l’audace d’énumérer un grand nombre de rites institués par les apôtres. En conclusion, même si l’observation de certains de ces rites n’est pas nécessaire au salut, il est quand même nécessaire au salut de croire qu’ils ont été bien institués, et de ne pas les mépriser. Même dans l’Écriture, il y a des choses qui ne sont pas nécessaires au salut, comme de prier la tête voilée ou découverte (1 Cor 11), mais il est pourtant nécessaire au salut d’y croire, et de ne pas les mépriser.

De plus, ce ne sont pas seulement des rites quelconques que saint Basile rapporte, mais des choses essentielles comme la confession de foi, c’est-à-dire le symbole des apôtres que nous avons reçu de la tradition, et l’onction de l’huile dans le sacrement de confirmation. Il en signale également d’autres qui, même s’ils ne sont pas d’eux-mêmes nécessaires, le deviennent tellement après avoir été commandés qu’on pêche gravement si on les omet volontairement, comme par exemple le signe de croix dans la consécration de l’eau, de l’eucharistie et du saint chrême; ainsi que le renoncement à Satan et à ses pompes dans le baptême. Car saint Augustin dit dans le traité 118 sur Job, que sans le signe de la croix aucun sacrement n’est licitement conféré. Saint Jean Chrysostome enseigne la même chose dans son homélie 55 sur saint Matthieu.

Brentius répond sans rougir que ces affirmations de saint Basile font partie de ces sortes d’erreurs que l’honneur qu’on doit rendre à un tel homme exige qu’on passe sous silence. Et il nous appelle des porcs et des imitateurs de Cham, nous qui dénudons les turpitudes des nôtres. Il ne trouve pas supportable que saint Basile enseigne que les traditions « pédagogiques » (comme il les appelle) du signe de croix et de l’eau bénite aient, pour la piété, la même force que les dogmes de la sainte Écriture. Mais, nous ne tenons pas compte des insultes, car ce n’est pas à nous de rendre le mal pour le mal, et nous répondons à son objection. C’est à bon droit que les traditions sont mises sur un pied d’égalité avec l’Écriture. Dans l’Écriture il y a des préceptes majeurs (comme d’aimer Dieu), et d’autres mineurs, (comme de ne pas dire de parole oiseuse), qu’on n’est pas également obligés d’observer, mais qu’il faut quand même croire et vénérer. Et n’est pas moins hérétique celui qui ne croit pas ou ne vénère pas cette phrase : « ils rendront compte de toute parole oiseuse au jour du jugement », que celui qui ne croit pas et ne vénère pas la phrase suivante : « tu aimeras ton Dieu ». Il en est de même pour les traditions. Quant à l’obligation de les pratiquer, il y en a qui sont majeures et d’autres qui sont mineures. Mais l’obligation d’y croire et de les vénérer vaut pour toutes. Et, de la même manière, il y a des traditions majeures qui obligent davantage que certains prescriptions de l’Écriture, d’autres moins, d’autres également. Mais toutes les traditions et toutes les Écritures sont semblables quant à la foi et à la vénération qui leur sont dues, puisqu’elles proviennent toutes du même auteur, et qu’elles nous arrivent par les mains de la même Église catholique, qui est notre mère et l’épouse du Christ.

Ne se contentant pas de ce que Brentius et Kemnitius avaient dit, Harmann ajoute : « Ces choses ne sont pas de Basile, mais elles ont été insérées dans son livre par un fumiste ». La réponse est toute prête, car il n’est que trop facile de réfuter ce genre d’objections. Il ne donne, en effet, aucune autre preuve que le témoignage d’Érasme, qui avait flairé une diversité de style dans ces derniers chapitres. Mais saint Jean Damascène qui est plus ancien et qui connaissait mieux le grec que lui, n’avait flairé rien de tel, Voici ce qu’il dit dans son discours sur les images 1 : « C’est ce que saint Basile a dit textuellement dans le 27ièmechapitre de son livre sur le saint Esprit, qu’il a composé en 30 chapitres pour Amphilochium : « Les choses qui sont conservées dans les églises, et les institutions qui sont prêchées viennent en partie de l’Écriture, et en partie de la tradition apostolique ».

Saint Grégoire de Naziance dans son discours à Julien, un peu passé le milieu, après avoir dit que la doctrine de l’Église semblait admirable à Julien à cause des dogmes de l’ancien et du nouveau testament, ajoute toute de suite après : « Elle est encore plus grande et plus merveilleuse à cause des formes ecclésiales qui nous ont été transmises, et qui sont conservées jusqu’à ce que jour. » Il explique un peu plus loin que par « formes » il entend la discipline, la police, l’ordre de l’Église, la façon de psalmodier, l’imposition des pénitences, les sanctuaires dans les temples, le monachisme, les monastères de religieuses, et beaucoup d’autres choses que nous n’avons que de la tradition. En toutes ces choses Julien voulait imiter les païens, pour entraîner plus facilement les chrétiens au paganisme.

Saint Jean Chrysostome (2 Thess 2) : « Il est évident que les apôtres n’ont pas tout transmis par des lettres, mais qu’ils nous ont légué beaucoup de choses sans lettres. Celles qui ont été communiquées de vive voix sont dignes de la même foi que celles qui ont été écrites. » Théophilacte et Oecuméniiux disent la même chose. Quand nous entendons saint Basile, saint Jean Chrysostome, Théophilactus et Oecumenius équiparer les traditions à l’Écriture, que faut-il penser de la censure de Kemnitius : « C’est le propre d’une insigne audace d’équiparer quoi que ce soit avec l’autorité, la majesté de l’écriture canonique ». Et il se moque souvent du concile de Trente, qui vénère avec la même piété affectueuse, l’Écriture et les traditions. Écoutons le même saint Jean Chrysostome dans son homélie 69 au peuple de Dieu, et son homélie sur l’épitre aux Philippiens : « Ce n’est pas pour rien qu’a été statué par les apôtres que, dans les célébrations des vénérables mystères, on fasse mémoire de ceux qui sont décédés là. Ils savaient qu’ils pouvaient en tirer un grand avantage, un grand profit ».

Théophile, dans son livre 1 et 3 sur Pâque, enseigne ouvertement que la loi des jeûnes est une tradition qui remonte aux apôtres. Saint Cyrille de Jérusalem dans ses catéchèses, n’enseigne presque rien d’autre que les traditions non écrites sur le baptême, et sur les autres sacrements. Épiphane, dans son hérésie 55, qui est celle des melchisédechiens, dit : « Les termes nous sont posés, les fondements et l’édifice de la foi : les traditions des apôtres, les Écritures saintes, les doctrines transmises de génération en génération, et tout ce sur quoi s’appuie la vérité de Dieu comme sur un fondement. Et que personne ne soit trompé par de nouvelles fables ». De même dans l’hérésie 61, qui est celle des apostoliques : « Il faut aussi se servir de la tradition, car on ne peut pas tout tirer de l’Écriture. Les apôtres nous ont donc légué des choses par l’Écriture, et d’autres choses par la tradition. » Il dit la même chose à l’hérésie 75, celle d’Arius, et dans un traité doctrinal.

A ces choses, ils ne répondent que par le blasphème. Épiphane était trop épris des traditions et des fables apocryphes etc. Et, entre autres, Brentius dit qu’il n’est pas supportable qu’Épiphane ait dit que l’interdiction de se marier après un vœu de virginité soit une tradition apostolique, puisque c’est ce qu’on fait leurs premiers parents Luther et Catherine. Mais de cela, plus tard. Saint Jean Damascène livre 4, chap 17 : « Les apôtres ont transmis beaucoup de choses sans écrit ». Son discours sur les saintes images en rapporte beaucoup.

Passons maintenant aux pères latins. Tertullien, dans son livre sur le courage militaire, chap 3 : « Tu dis que pour qu’il y ait une tradition, il faut l’autorité de l’Écriture. Demandons-nous donc ni nous ne devons pas recevoir aussi une tradition non écrite. Nous refuserions surement d’en recevoir, si un texte de l’Écriture pouvait seul faire autorité dans l’Église. Mais ce que nous soutenons c’est que sans l’aide d’aucune écriture, au seul titre de la tradition et sur la seule recommandation d’une coutume, nous pouvons prendre une décision. Il énumère ensuite les cérémonies du baptême, le signe de la croix, le sacrifice anniversaire pour les défunts, et d’autres semblables. Et il ajoute au chapitre 5 : « Pour toutes les règles disciplinaires de ce genre, si tu cherchais dans l’Écriture une loi qui s’y rapporte, tu n’en trouverais pas. C’est la tradition qui t’est présentée comme son auteur, la coutume comme confirmatrice, et la foi comme observatrice. » Il enseigne également qu’il faut avoir recours à la tradition dans son livre 1 contre Marcion, son livre 2 à son épouse, dans son livre du voile des vierges, dans son livre de la prescription des hérétiques. Dans ce dernier livre, il dit textuellement que ce n’est pas à l’aide de l’Écriture mais de la tradition qu’il faut réfuter les hérétiques. J’ai déjà, en parlant de saint Irénée et de saint Basile, réfuté ce que les hérétiques objectent à ces textes.

Saint Cyprien (livre 1, épitre 12) : « Il est nécessaire d’oindre celui qui a été baptisé ». Il n’est que trop clair qu’on ne trouve rien dans l’Écriture qui porte sur une onction; seulement dans la tradition. Il dit la même chose (livre 2, épitre 3) : « Sache que nous avons été avertis d’observer, en offrant le calice, la tradition dominicale que le Seigneur a faite le premier pour nous, à savoir que le calice, qui est offert en souvenir de lui, contienne du vin mêlé avec de l’eau ». Kemnitius répondra que saint Cyprien parle d’une tradition écrite. Mais cela est faux, car les évangélistes n’ont pas fait mention de l’eau. Hermannus dit : « Puisque ce n’est pas écrit que le Christ ait mis de l’eau dans le vin, il est préférable de ne pas en mettre. Car c’est ce que le Seigneur a fait ». Comme ni l’un ni l’autre n’est écrit, on se demande pourquoi il préfère croire l’un plutôt que l’autre.

Brentius se fait méprisant. Il dit que saint Cyprien a toujours été excessif et irréfléchi dans ses assertions. Et la raison qu’il apporte c’est qu’il lui semble que saint Cyprien présente une raison inepte pour prouver son point de vue. Car il dit : « On doit mêler l’eau au vin parce que le vin signifie le Christ, et l’eau le peuple de l’Église. Et quand on mélange l’eau au vin, le Christ est uni à son église. Si le vin seul était consacré, le Christ commencerait à être sans l’Église ». Ce qui semble tout à fait ridicule. Car qui croit que, si le prêtre ne coupait pas le vin avec de l’eau dans le calice, le Christ perdrait bientôt son église ? Mais Brentius ne remarque pas, ou feint de ne pas se rendre compte que saint Cyprien ne parle pas d’une union réelle entre le Christ et son église, ni d’une séparation réelle, mais figurée. En ce qui a trait à la matière des sacrements, il est permis de tirer des preuves d’une signification imparfaite. De plus, ce n’est pas d’abord et avant tout pour cette raison que saint Cyprien veut qu’on conserve ce rite; mais parce que c’est ce que le Seigneur a enseigné. Il a ajouté cette autre explication pour montrer que la tradition est conforme à la raison. Et pour conclure, même si saint Cyprien n’était pas parvenu à donner de raison justificative, il ne faudrait pas pour autant nier que ce rite doive être conservé, et qu’il ait été transmis par le Seigneur.

Saint Hilaire de Poitiers, dans son livre contre l’empereur Constance, presque au milieu, cite la réponse suivante d’un arien : « Je ne veux pas de paroles qui ne soient pas écrites dans la loi ». Et il répond à cela : « Voici ce que je te demande : Qui donne des ordres aux évêques ? Qui interdit la règle de la prédication apostolique ? Dis plutôt, si tu penses parler correctement : je ne veux pas de nouveaux médicaments contre de nouveaux venins. » Par ces paroles, saint Hilaire exprime deux choses. La première. Que la prédication de la consubstantialité du Père et du Fils fait partie de la prédication apostolique. L’autre. Que le mot « omoousios » est un mot nouveau qu’il faut adopter, même s’il n’est pas écrit, parce qu’il est conforme à la prédication apostolique.

Hermannus commente ainsi ce passage : Voici ce que je demande. Qui ordonnera aux évêques de prêcher quelque chose qui ne soit pas dans les Écritures ? Si cette glose est bonne, saint Hilaire est du même avis que Constance. C’est donc fort mal à propos qu’il ajoute : « Demande-toi d’abord si tu peux dire honnêtement: je ne veux pas de nouveaux remèdes contre de nouveaux poisons. » Que dire d’autre ? Son livre presque au complet explique pourquoi il faut conserver le mot consubstantiel non biblique. S’il était de l’avis d’Hermann, il chercherait plutôt à l’éliminer.

Saint Ambroise, dans son livre sur ceux qui s’initient aux mystères, chap 2 et 6, et dans son livre 1, chap 1 et 2 des sacrements, explique les rites qui sont conservés dans le baptême par toute l’Église, qu’on ne trouve pas dans les saintes Écritures, et que tous considèrent provenir des apôtres. Dans les sermons 25, 34, et 36, il enseigne que le carême est un précepte du Christ lui-même. Dans son épitre 81, et son sermon 38, il enseigne que le symbole des apôtres est une tradition apostolique non écrite. Hermann lance son venin contre saint Ambroise, mais il ne dit rien qui puisse ébranler notre position.

Saint Jérôme dans son épitre à Marcella sur les erreurs de Montan, dit : « Nous jeûnons, nous, pendant le carême, pendant le temps congru, selon la tradition des apôtres » Il dit la même chose dans son dialogue contre Lucifer, un peu avant le milieu : « Plusieurs choses qui sont observées dans les Églises par tradition, se sont attribué l’autorité d’une loi écrite. » L’orthodoxe répond : « Je ne nie pas que ce soit une coutume des églises. Ce que je rejette c’est ce qui, en elle, te permet de transférer à l’hérésie les lois de l’Église. »

Saint Augustin (épitre 118) : « Ces choses que nous conservons, qui nous ont été transmises non par écrit, mais oralement, qui sont observées par toute la terre, laissent suffisamment entendre qu’elles ont été recommandées et statuées par les apôtres eux-mêmes, ou par les conciles pléniers, qui constituent l’autorité très salutaire de l’Église. Comme, par exemple, la passion du Seigneur, la résurrection et son ascension dans le ciel, la descente du saint esprit sur les apôtres. Tous ces mystères sont célébrés solennellement à chaque année. » Hermann répond à cela avec désinvolture, et conclut à la fin : « Pourquoi, Augustin, établis-tu, avec les autres pères de l’Église, des traditions en dehors de l’Écriture ? » Ne reconnait-il pas par là que saint Augustins et les autres pères ont admis des traditions non écrites ? Cette confession, s’il avait un peu de sens commun, devrait suffire à lui rabaisser le caquet.

Brentius, lui, a deux choses à répondre. Il dit d’abord que s’il est avéré que cette tradition soit apostolique, il ne faut pas la recevoir comme une loi obligatoire, mais comme une observance facultative. Mais, c’est le contraire qui est vrai, Car au même endroit saint Augustin ajoute : « Les pratiques qui sont différentes d’un pays et d’une région à l’autre ne sont pas pour tous obligatoires ». Saint Augustin fait donc clairement ici la distinction entre les traditions qui sont obligatoires, et celles qui ne le sont pas. Brentius dit ensuite que c’est faussement que saint Augustin enseigne que ces fêtes sont de tradition apostolique, car l’apôtre reproche aux Galates, chapitre 4, d’observer les jours et les temps. Saint Augustin a déjà répondu (épitre 119, chap 7) que l’apôtre réprouve ceux qui observent les temps selon les règles des astrologues. Et dans son livre contre Adimant, chap 16, il dit que l’apôtre parle des fêtes des Juifs, non de celles des chrétiens. C’est ainsi également qu’expliquent ce passage saint Jérôme et saint Jean Chrysostome. Saint Ambroise donne lui aussi la double explication.

Saint Augustin dit de même dans son livre 2, chap 7, du baptême, contre Donat : « Je crois que cette coutume vient de la tradition apostolique, comme beaucoup de choses qu’on ne trouve pas dans les lettres des apôtres, ni dans les conciles de ceux qui vinrent après eux. Mais parce qu’elles sont observées dans l’église universelle, nous croyons que ce ne peut être que par eux qu’elles ont été transmises et recommandées ». Et dans le livre 4 au chapitre 6 : « Cette coutume, que même les hommes spirituels d’alors ne voyaient pas comme ayant été instituée par les anciens, on a de bonnes raison de croire qu’elle a été léguée par les apôtres ». Et dans son livre 4, chap 24 : « Ce que l’Église universelle a toujours tenue, qui n’a pas été institué par les conciles, mais qui a toujours été en vigueur, on croit avec raison que cela n’a pu se produire que parce que cela a été transmis par l’autorité apostolique ». Et dans le livre 5 du chapitre 23 : « Les apôtres n’ont rien prescrit par écrit au sujet de ces choses, mais il est à croire que cette coutume, que leur opposait saint Cyprien, tire son origine de leur tradition, On croit donc qu’elles ont été prescrites par les apôtres, même si on ne les retrouve pas dans leurs livres écrits ». De même dans son livre sur l’unité de l’Église, chap 22 : « Tu diras peut-être, lis-moi comment le Christ a ordonné de recevoir ceux qui veulent passer de l’hérésie à l’église. Il est absolument clair que ni moi ni toi, nous ne le lisons. » Et il ajoute après cela : « Comme cela ne peut jamais être lu, il faut croire au témoignage de l’Église qui est véridique, comme l’atteste le Christ ». Il dit des choses semblables dans son livre 1 contre Crescon, chapitres 31, 32, 33.

Kemnitius a deux choses à répondre à cela. D’abord. « La question que pose saint Augustin en cet endroit peut être formulée ainsi : peut-on trouver, dans l’Écriture, un exemple qui nous montre qu’un hérétique a été reçu après avoir été baptisé ou sans nouveau baptême ?. Mais non : faut-il, oui ou non rebaptiser les hérétiques ? Saint Augustin avait pensé qu’on ne pouvait pas trouver un tel exemple, et c’est ce qu’il voulait enseigner dans les passages allégués ». Ensuite. « Saint Augustin croyait qu’il existait dans l’Écriture des textes certains et clairs qui démontraient qu’on ne pouvait pas rebaptiser les hérétiques; que cette tradition avait donc été écrite. »

Le premier point il le prouve à partir du livre 1 contre Cresc chap 33, où saint Augustin dit : « Bien qu’à ce sujet on ne puisse tirer de l’Écriture aucun exemple certain.» Il dit des choses semblables dans son livre sur l’unité de l’Église, chap 19. Le second, il le prouve à partir du livre 1, chap 7, contre Donat : « Pour ne pas sembler m’appuyer sur des arguments humains, je tire certains textes de l’Écriture » Ensuite, livre 2, chap 14 : « Qu’est-ce qui est le plus pernicieux, ne pas être baptisé du tout, ou ne pas être rebaptisé ? Il est difficile de porter un jugement là-dessus. Cependant, si on a recours à la balance dominicale où sont pesées les choses importantes non d’après la raison humaine, mais l’autorité divine, je trouve la sentence du Seigneur sur l’une et l’autre chose ». Troisièmement, livre 4, chap 6 : « Par la coutume antérieure de l’Église, par le renforcement postérieur d’un concile plénier, et par des arguments évidents et véritables, chacun peut comprendre que le baptême consacré par les paroles évangéliques du Christ n’a été pollué par la perversité d’aucun homme ». Sixièmement, livre 6, chap 1 : « Pouvait suffire ce que nous avons démontré tant de fois par toutes sortes de raisonnements qui viennent s’ajouter aux textes des divines Écritures ». Septième, livre 5, chap 23 : « Que ce soit contre un commandement du Seigneur que ceux qui viennent de l’hérésie ne soient pas baptisés s’ils ont déjà reçu le baptême, par quelle autorité des Écritures le démontrer ? Mais on le montre clairement ». Huitiême, livre 5, chap 26 : « Il nous avertit ainsi pour que nous recourrions à la fontaine, c’est-à-dire à la tradition apostolique, pour en puiser de quoi nous diriger dans cette époque charnelle. Il s’agit là d’une chose excellente, et qu’il faut faire sans hésitation ». C’est donc par les apôtres, comme lui-même le rappelle, que nous a été transmis qu’il y a un seul Dieu et un seul baptême..

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