Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 229)
On prouve d’abord par les Écritures que le baptême enlève réellement tous les péchés, de façon à ce que non seulement ils ne sont plus imputés, mais qu’il ne reste plus rien à imputer. Et comme les témoignages de l’Écriture sont très nombreux, je les réduirai à quelques chapitres.
Le premier porte sur les passages où l’on trouve les mots purifier, enlever, laver, effacer, et d’autres semblables, qui s’opposent aux mots employés par nos adversaires, et surtout par Luther. À moins d’être complètement idiots, il n’est pas possible de voir dans ces mots la non imputation des péchés. Car, on ne dit pas correctement de quelqu’un qu’il enlève l’ignorance ou la malice d’un autre, parce qu’il pardonne ce que l’autre a fait par malice ou par ignorance. Voir psaume 50 : « Efface mon iniquité. Lave-moi encore. » Éphésiens V : « La purifiant par le lavement. »
Mais Kemnitius n’a pas considéré ce qui vient après « par le lavement de l’eau, dans la parole de vie. » La purification par le lavement de l’eau, c’est-à-dire par le baptême, ne se fait pas à tous les jours, mais dans les différents hommes qui viennent au baptême. Car, quelqu’un n’est baptisé qu’une seule fois, et c’est alors qu’il est purifié, et qu’il devient sans tache ni ride, bien que le Christ fasse cela à tous les jours dans différentes personnes, et à la fin du monde, dans tout son corps, c’est-à-dire qu’il exhibera des élus qui n’auront ni tache ni ride.
Le second chapitre se rapporte aux passages qui disent que les fautes sont enlevées, ou les iniquités. Car, selon nos adversaires, le péché n’est pas enlevé par le baptême, mais la culpabilité seulement. Mais ils veulent que demeure la puanteur du péché, qui était la cause de la peine infligée. Or, les mots taches, saletés, iniquités ne signifient pas culpabilité, c’est-à-dire l’obligation elle-même qui peut être enlevée par la non imputation, mais signifient la puanteur ou la laideur qui, selon eux, demeure. Cantiques 1V : « Tu es toute belle mon amie, et il n’y a pas de tache en toi. » Semblable est le texte de Jésus en saint Jean X111 : « Celui qui est pur n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur. » Après avoir réfléchi sur ce texte (livre 9, épitre 39), saint Grégoire dit : « On ne pourrait pas dire qu’il est totalement pur si était demeuré quelque chose qui a trait au péché. » Ézéchiel 36 : « Je répandrai sur vous de l’eau pure, et vous serez purifiés de toutes vos iniquités. » Éphésiens 1 : « Il nous a élus pour que nous soyons saints et immaculés. » Colossiens 1 : « Il vous a réconciliés, par sa mort, dans le corps de sa chair, pour que vous deveniez sains, immaculés, et irréprochables. » Ces passages nous montrent que non seulement nous n’avons plus de tache, mais rien qui puisse justifier un reproche.
C’est ce qu’il faut comprendre de la justification qui est acceptable par Dieu. Car, après cela, les hommes pourront tomber, et faire des choses répréhensibles. C’est ce qui enlève à Kemnitius sa dérobade, car c’est lui-même qui nous réfère à ces passages où on nous commande de nous purifier de toute tache charnelle et spirituelle. (11 Cor V11), de nous dévêtir du vieil homme et de revêtir le nouvel homme. (Éphésiens 4, Colossiens 3). Mais ces choses-là il faut les entendre des péchés qui viennent après le baptême, de la mortification des sens et des inclinations, qui provoquent au mal, même si formellement ce ne sont pas des péchés.
Le troisième chapitre porte sur les figures du baptême. Car, il a été précédé et annoncé par plusieurs figures. Une d’elles est la circoncision (Colossiens 11), une autre, la mer rouge (1 Cor X), une troisième, la guérison de la lèpre dans le Jourdain, (1V, Rois, V). La quatrième, la suffocation des porcs dans le lac de Génézareth, (Matth V111), que cite saint Grégoire de Naziance dans son sermon sur les saints lavements. La cinquième, la piscine probatique, (Jean V), la sixième, la guérison de l’aveugle-né (Jean 1X), (que saint Augustin explique dans le traité 44 sur saint Jean), ainsi que le déluge.
Dans la circoncision, la chair n’est pas coupée par imputation, mais en toute réalité. Dans la mer rouge, les égyptiens, que servaient autrefois les Hébreux, ont été vraiment et réellement noyés. Voilà pourquoi saint Grégoire (livre 9, épitre 31) dit, en expliquant ce passage : « Celui qui dit que, dans le baptême, les péchés ne sont pas complètement enlevés, dit que, dans la mer rouge, les Égyptiens ne sont pas vraiment morts. »
Le quatrième chapitre se rapporte aux passages qui comparent la purification de la justification aux choses qui sont vraiment et réellement pures. Psaume 50 : « Lave-moi, et je serai plus blanc que la neige. » Isaïe 1 : « Si vos péchés étaient rouge écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. S’ils sont rouges comme un insecte vermiculaire, ils seront blancs comme la laine. » Isaïe XL1V : « J’ai chassé tes iniquités comme la nuée, et tes péchés comme un nuage. » Or, il est certain que quand les rayons du soleil dissipent les nuages par leur chaleur, le soleil les fait disparaitre, de sorte que rien de ténébreux ne demeure, et que le ciel est complètement dégagé.
Le cinquième contient une image du péché originel. Romains V : « Comme la désobéissance d’un seul homme a rendu pécheurs un grand nombre, de la même façon l’obéissance d’un seul a rendu justes plusieurs. » Or, ceux dont il parle sont vraiment constitués pécheurs, et ont vraiment perdu la justice, non par la seule imputation. Jean 111 : « Ce qui est né de la chair est chair; et ce qui est né de l’esprit est esprit. » Les uns sont vraiment charnels, et les autres sont vraiment spirituels. On le confirme par 1 Cor XV : « Comme en Adam tous meurent, ainsi, dans le Christ, tous sont vivifiés. » Dans ce texte, il est question d’une vraie mort, et d’une vraie résurrection. Donc, les lieux plus haut cités parlent aussi de vrais péchés, et de vraies justifications.
Le sixième contient une image de la mort du Christ. Romains V1 : « Nous avons été ensevelis avec le Christ dans sa mort, par le baptême. » Et, au même endroit : « Si nous sommes morts, comment vivrons-nous en lui ? » Il répète la même chose aux Colossiens 11. Voici ce que saint Augustin dit de ce passage, dans enchiridion, chapitre 52 : « Comme la vraie mort a eu lieu en lui, ainsi a lieu en nous la vraie rémission des péchés. Comme il est vraiment ressuscité, nous sommes, nous aussi, vraiment justifiés. » Or, la mort et la résurrection du Christ, furent réelles absolument parlant, non réelles selon un certain point de vue, et fausses selon un autre. Il faut donc en conclure que la rémission des péchés est une vraie mort des péchés, non seulement quant à la culpabilité, mais à tous points de vue.
Le septième contient les choses qui enseignent que par le baptême nous renaissons. Jean 111 : « À moins que quelqu’un ne renaisse de l’eau et du Saint-Esprit. » Tit 111 : « Il nous a sauvés par le bain de la génération. » Colossiens 11 : « Quand nous étions tous morts à cause de nos fautes, il nous a vivifiés avec le Christ. » ! Pierre 11 : « Comme des enfants nouveaux nés.) Or, il est certain que cette génération et cette vie requièrent une vraie mort des péchés, et un vrai changement intérieur, et non seulement une imputation. Car, comment sommes-nous vivifiés et régénérés sir la mort demeure encore en nous ?
Le huitième contient les choses qui enseignent que la lumière et les ténèbres, le péché et la justice ne peuvent pas demeurer ensemble. 1 Cor X : « Vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur et à la table des démons. » 11 Cor V1 : « Quelle société entre la lumière et les ténèbres ? Quelle participation de la justice avec l’iniquité ? Qu’ont en commun le Christ et Bélial, le temple du Seigneur et celui de l’idole ? Car, vous êtes les temples du Dieu vivant. » Or, les adversaires veulent que le diable habite en nous par le péché qui est toujours en nous, et que le Christ en même temps habite en nous par la justification.
Kemnitius répond (page 501), que Saint Paul a enseigné que le péché mortel ne peut pas être en même temps avec la justice de Dieu; que les papistes entendent ce texte de travers en en déduisant que l’ancienneté et la nouveauté ne peuvent pas cohabiter, la chair et l’esprit. Mais il se trompe dans les deux cas. Car, quand il admet que le péché mortel ne peut pas être avec la justice de Dieu, il ne dit pas cela du péché mortel selon sa nature, mais selon la miséricorde de Dieu qui ne l’impute pas. Car, il veut, comme son maître Luther, que demeure toujours en nous un péché qui mérite la mort éternelle, mais qui devient véniel dans les croyants, parce qu’il n’est pas imputé par Dieu.
Mais, cela est contre saint Paul, car, si après le baptême, demeure vraiment en nous un péché mortel, l’iniquité est donc en nous, en nous les ténèbres, en nous Bélial. Il y a donc une association possible entre la lumière et les ténèbres, la justice et l’iniquité, Dieu et Bélial. Car, l’iniquité ne cesse pas d’être une iniquité par le seul fait de n’être pas punie, c’est évident. D’autre part, les catholiques ne nient pas, dans l’homme, la vétusté de la chair et la nouveau de l’Esprit, puisqu’ils reconnaissent que demeure toujours en nous la concupiscence, qui est une loi des membres qui milite contre la loi de l’esprit (Romains V11). Mais ils nient que cette concupiscence soit un péché, à moins que nous ne consentions librement à ses désirs.
Le neuvième contient les passages qui enseignent que Dieu hait les péchés. Psaume V : « Tu hais tous ceux qui opèrent l’iniquité. » Psaume XL1V : « Tu aimes la justice, et tu hais l’iniquité. » Sagesse X1V : « Dieu a l’impie en haine, et son impiété. »
Tous ces textes nous montrent que ou Dieu, dans la justification, enlève totalement les péchés, de telle sorte qu’il ne reste plus rien qui puisse susciter la haine de Dieu, ou il ne remet absolument rien, ni la culpabilité. Car, si le péché demeurait, Dieu le haïrait; s’il le haïssait, il voudrait le punir; s’il voulait le punir, il ne le pardonnerait pas. En conclusion, dire que Dieu n’impute pas des péchés qui demeurent vraiment, et ne veut pas les punir, c’est, selon les saintes Écritures, une contradiction manifeste, puisqu’elles décrivent un Dieu ennemi et vengeur très sévère des péchés.
Les arguments des adversaires ne prouvent rien d’autre que la concupiscence est un vrai péché, même si nous n’y consentons pas. Toutes choses que nous avons réfutées dans la dispute sur le péché originel.
CHAPITRE 14
Le baptême ne rend pas les hommes impeccables
Venons-en maintenant aux effets du baptême imaginés par nos adversaires. Comme toutes les choses que nous avons à dire ici relèvent d’autres questions, et sont traitées en leurs lieux et places, et ne sont expliquées qu’à cause des canons du concile de trente, nous exposerons la chose brièvement, en énonçant autant de propositions qu’il y a de canons du concile de trente.
La première proposition. Le baptême ne fait pas en sorte que les baptisés ne puissent perdre la grâce de Dieu que s’ils cessent de croire. C’est ce qu’enseigne explicitement le concile de Trente, dans le canon 6. Il faut faire ici quelques considérations préalables. La première. Il y eut, à ce sujet, deux erreurs chez les anciens. La première fut celle de Jovinianus, qui, comme le rapportent saint Jérôme (livre 111, contre Jovinianus) et saint Augustin (livre des hérésies, chapitre 82), soutenait qu’un homme baptisé ne pouvait plus pécher, et que, s’il péchait, il ne pouvait être lavé que par l’eau. Son principal argument consistait dans les paroles suivantes de 1 Jean 111 : « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas, parce que la semence de Dieu demeure en lui. Il ne peut pas pécher parce qu’il est né de Dieu. Et Jean V : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, mais la génération de Dieu le conserve. » Saint Jérôme réfute cette hérésie avec précision au lieu cité. Et il est certain que des passages de l’Écriture se présentent tout de suite à la pensée, comme ce texte des Romains X1 : « Toi, demeure dans la foi, ne désire rien d’altier, mais crains… » Et 11 Pierre 11 : « Il leur eut été préférable de ne pas connaitre la vie sainte. » Enfin, Actes 111, nous lisons en toutes lettres que Simon a cru et a été baptisé, et pourtant, au même endroit, on nous raconte sa ruine.
Et les témoignages tirés de l’épitre de saint Jean, il faut les entendre dans un sens composite, comme celui de saint Mathieu : « Un arbre bon ne peut pas porter de mauvais fruits. », sous-entendu : tant qu’il demeure bon. Car, tout ce que saint Jean veut montrer c’est que la vraie justice et la charité ne peuvent pas cohabiter avec le péché mortel, et donc que n’est pas juste celui qui fait le mal. C’est ce qu’expliquent saint Augustin (traité 5 sur l’épitre de saint Jean) et saint Jérôme (livre 11 contre Jovinien.)
L’autre erreur fut de ceux dont parle saint Augustin dans le livre 21, chapitre 25 de la cité de Dieu. Ils enseignaient que les baptisés ne pouvait pas être damnés, même s’ils vivaient comme des débauchés, pourvu qu’ils ne se séparent pas de l’Église catholique. Cette erreur est réfutée au même endroit par saint Augustin en citant des textes limpides de l’Écriture. Et il a par la suite écrit, sur cette erreur, un livre complet intitulé « de la foi et des œuvres. » Les passages principaux de l’Écriture qu’il cite sont les suivants : Romains V111 : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. » 1 Cor V1 : « Ne vous trompez pas. Les fornicateurs, les voleurs, les adultères ne posséderont pas le royaume de Dieu. » Et nous lisons des choses semblables dans Galat V, Éphés V, Thes 1V, 1 Timothée V1. Toutes ces choses sont dites de baptisés, comme le contexte le montre.
L’une et l’autre erreur, en notre siècle, ont été exhumées. La première erreur, c’est Jean Calvin qui l’a ressuscitée, en enseignant que, une fois justifié, un homme ne peut jamais sortir de la grâce et du salut. En effet, dans l’antidote du concile de trente (sessions 7, chapitre 7 sur le baptême), il dit que, « par le baptême, à la façon d’un sceau, nous sommes rendus plus certains de la grâce perpétuelle de l’adoption ». Et (au livre 3, chapitre 2, versets 11 et 12), il dit que, une fois acquise, la vraie foi ne peut plus être perdue, et qu’elle est le don propre des élus. Mais la réfutation de cette erreur ne relève pas de ce chapitre, mais de celui de la prédestination. Car, ce n’est pas au baptême qu’il attribue cet effet.
On peut quand même dire que la sentence de Calvin répugne à la sainte Écriture. Par exemple, dans Actes 111, nous lisons que Simon a cru, a été baptisé, et qu’il est ensuite sorti de la foi et de la charité. Et de plus, si ce que dit Calvin était vrai, il n’y aurait jamais eu d’apostat, d’hérésiarque, ou d’hérétique. Actes XX : « De votre groupe, sortiront des hommes pervers, qui attireront à eux des disciples. » 1 Timothée 1 : « Certains feront le naufrage de la foi. » 1 Timothée 1V : « Dans les derniers temps, quelques-uns se s’éloigneront de la foi. » Et, au chapitre V1 : « La racine de tous les maux est la cupidité. En s’y livrant, quelques-uns ont erré dans la foi. » Et 1 Jean 11 : « Ils sont sortis de chez nous. »
L’autre erreur c’est Luther qui l’a réanimée (dans son livre sur la captivité de Babylone, chapitre sur le baptême), où se trouvent les mots que le concile a condamnés. Ses disciples n’ont pas pris leur distance avec cette sentence, même s’ils n’approuvent pas sa façon de parler. Car, c’est de trois façons qu’on peut entendre la proposition « L’homme ne peut pas être damné à moins qu’il ne veuille pas croire. » La première. En dehors de l’incrédulité, il n’est pas de vrai péché qui soit de nature mortel. Mais les adversaires eux-mêmes n’enseignent pas cela. Ils soutiennent même le contraire, puisqu’ils prétendent que, si elles sont jugées par Dieu selon la rigueur de sa justice, toutes les œuvres, même les plus vertueuses, sont des péchés mortels. Voilà pourquoi Kemnitius (dans sa censure du canon 6 du concile de Trente), prouve, écritures en main, que, en plus de l’incrédulité, beaucoup de péchés peuvent damner quelqu’un.
La deuxième façon de comprendre la proposition de Luther. Tous les péchés sont si unis à l’infidélité, et la foi est si unie à la justification que la foi ne peut pas cohabiter avec un péché mortel. Donc, celui qui a la foi n’a aucun péché, et ne peut pas périr; et celui qui pèche manque de foi, par le fait même. Ce qui est semblable à ce que les catholiques disent de la charité. La charité ne peut pas cohabiter avec le péché mortel, et donc, personne ne périt avec la charité, et personne n’est sauvé sans charité. C’est ce sens que Kemnitius veut donner à la proposition de Luther (dans 2 examen, pages 213 et suivantes). Il soutient là que Luther n’a jamais pensé que la grâce actuelle n’était pas perdue par un péché mortel, mais qu’un homme pouvait, par la vraie foi, retourner aussitôt à la grâce. Car, comme les péchés détruisent la foi, la foi qui revit de nouveau détruit tous les péchés.
La troisième façon d’entendre cette proposition. L’homme peut conserver la foi en péchant, et par elle, ne pas perdre la grâce actuelle de Dieu. Car, bien que les péchés, par leur nature, fassent de l’homme un coupable et un ennemi de Dieu, la foi qui demeure dans le cœur fait en sorte qu’ils ne soient ni imputés, ni condamnés. Ce sens est qualifié d’épicurien par Kemnitius, lequel considère que le concile a eu raison de condamner cette proposition au sens que lui donne Jean Calvin dans son antidote du canon 6. Car là est donnée à tous les baptisés la licence de commettre tous les péchés, pourvu qu’ils croient qu’ils ne leur seront pas imputés. Mais Kemnitiius soutient dur comme fer que telle ne fut pas la pensée de Luther.
Il faut noter ensuite que c’est avec raison que le concile a condamné cette proposition de Luther. Car, même si Kemnitius ne l’admet pas, c’est dans le troisième sens que Luther la prend. Elle est même hérétique au second sens, que Kemnitius et Calvin admettent. Que ce fut bien là le sens de Luther, le contexte le prouve. Dans son livre sur la captivité de Babylone, après avoir dit que l’homme baptisé ne peut pas être condamné à moins qu’il ne cesse de croire, il ajoute car « aucun péché ne peut le damner en dehors de la seule incrédulité. S’il retourne à la foi, ou s’il demeure dans la foi aux promesses divines faites au baptême, toutes les autres choses sont au même moment absorbées par cette foi. »
Il dit bel et bien : « qu’il retourne à la foi, ou qu’il demeure dans la foi ». Il pensait donc que, pendant que quelqu’un péchait, la foi pouvait demeurer, et que, par cette foi, les péchés n’étaient pas imputés, au même moment où ils étaient commis. Ce n’est pas de bonne foi que Kemnitius rapporte cette sentence puisqu’il omet « ou si la foi demeure ». On trouve la même chose dans la liberté chrétienne : « Rien ne fait une personne bonne en dehors de la foi. Et rien ne fait une personne mauvaise en dehors de l’incrédulité. » Il dit la même chose dans la question : est-ce que les œuvres effectuent le salut ? Voici la première assertion : « Comme rien ne justifie en dehors de la foi, rien n’est péché en dehors de l’incrédulité. » La seconde assertion : « La justification est le propre de la foi, et le péché est le propre de l’incrédulité. »
Et dans son livre sur les vœux monastiques : « Les œuvres de celui qui croit dans le Christ ne sont pas mauvaises au point d’en faire un coupable et un damné. » Ensuite, dans le premier sermon sur l’évangile de la férie 2 de la pentecôte, il dit, en commentant « Dieu a tellement aimé le monde » : « Là où est la foi, le péché ne nuit en rien. » Et il ajoute que Dieu ne fait aucun cas des péchés de ceux qui croient en lui, comme un père ne prend pas au sérieux les extravagances des jeux enfantins. Il parle là clairement des péchés en acte, et il veut qu’ils ne soient pas nocifs, parce qu’ils sont recouverts ou excusés par la foi.
Que cette proposition soit fausse même au deuxième sens, il est facile de s’en apercevoir, puisqu’elle répugne à saint Paul, 1 Corinthiens X111 : « Si j’ai une foi grande au point de transporter des montagnes, mais si je n’ai pas la foi, cela ne me sert à rien. » Saint Paul enseigne, en cet endroit, que la foi peut exister sans la charité, et que l’homme peut être condamné avec la vraie foi. Il répondra que saint Paul parle de la foi dans les miracles, non de la foi justifiante. Or, la foi qui produit des miracles n’est rien d’autre qu’une excellente foi catholique justifiante. Voilà pourquoi, parlant plus bas de la même foi, saint Paul l’énumère avec les autres vertus théologiques : « Maintenant demeurent la foi, l’espérance et la charité. »
De plus, selon Luther, il n’y a aucune raison qui puisse empêcher la grâce justifiante de cohabiter avec le péché mortel. Car, elle n’est rien d’autre que la confiance dans la miséricorde divine, comme ils la définissent souvent eux-mêmes. Car qu’est-ce qui empêche quelqu’un, pendant qu’il vole, ou qu’il fornique, d’avoir confiance que Dieu ne lui imputera pas cette action. Si donc le péché déjà commis peut demeurer avec la foi, et adhérer aux justifiés, pourquoi pas aussi au moment où il est commis ? Certes, si le péché mortel ne pouvait pas cohabiter avec la foi, cela ne serait pas à cause du temps passé ou présent, mais à cause de la malice et de la puanteur du péché. Or, le péché déjà commis demeure en présence de la foi avec toute sa malice et sa puanteur. Il peut donc être commis en présence de la foi. Ils sont donc forcés, s’ils ne veulent pas détruire leurs principes, d’admettre, avec Luther, le troisième sens, qu’ils déclarent être épicurien, et justement condamné par le concile de Trente.
CHAPITRE 15
Les hommes ne sont pas, par le baptême, libérés de l’observance de la loi
Vient ensuite une autre proposition sur le deuxième effet du baptême. « Le baptême ne fait pas en sorte que l’homme ne soit débiteur que de la seule foi, mais de l’observation de la loi universelle du Christ. » C’est ce qu’on lit dans le canon 7 du concile de Trente. Il faut d’abord observer qu’on peut entendre de deux façons la sentence voulant que l’homme puisse être libéré, par le baptême, de l’obligation d’observer la loi. La première. Agir contre la loi n’est ni injuste ni peccamineux, comme si la loi avait été abrogée. Ce n’est pas cela qu’enseignent nos adversaires, eux qui veulent que toutes les œuvres des justes soient des péchés, parce qu’elles n’accomplissent pas la loi comme il le faudrait. Et c’est dans ce sens que l’entend Kemnitius (2 examen, page 106), qui déclare que le canon la condamne à bon droit. Il n’y a donc pas de dispute là-dessus.
L’autre façon de la comprendre. On commet un péché quand on agit contre la loi, mais ce péché n’est pas imputé à ceux qui ont la foi; et la justification ou le salut ne dépend pasde l’observance de la loi, mais de la seule miséricorde de Dieu à laquelle seule la foi donne accès. Et, c’est dans ce sens que tous les luthériens, plus ou moins clairement, enseignent que les baptisés n’ont aucune obligation envers la loi divine, mais seulement envers la foi. Bien plus. Ils disent que c’est en cela que consiste le summum de la liberté évangélique, comme l’enseigne Luther dans les vœux monastiques. Il dit, dans ce livre, que la liberté évangélique consiste en ce que la conscience pieuse soit libérée de toutes les œuvres, non de les faire, mais d’avoir à en rendre compte. Car, il n’y a aucune œuvre assez mauvaise pour pouvoir accuser un croyant et le damner; aucune œuvre si bonne qu’elle puisse le défendre ou le justifier
Il dit la même chose dans son commentaire des Galates, chapitre 11 : « Si la conscience te dit : tu as péché, réponds : Dieu me punira donc et me damnera ? Non. ---Mais, c’est la loi qui le dit. -- Mais, je n’ai rien à voir avec la loi. -- Pourquoi ? -- Parce que j’ai la liberté. » Jean Calvin enseigne assez clairement la même chose (livre 3, chapitre 19, versets 2, 4, 7).
Observons ensuite ce que les adversaires pensent du canon 7 du concile de Trente. Calvin (dans son antidote) reconnait que le canon 7 s’oppose à sa sentence et à celle des siens, et il professe ouvertement le contraire. Et kemnitius (dans son examen de ce canon), agissant de mauvaise foi, comme à son habitude, omet le sens selon lequel les siens avaient coutume de nier l’obligation d’observer la loi. Et il expose de travers la sentence du concile, pour la rendre semblable à celle de Luther, et pouvoir la défendre. Il dit, en somme deux choses. La première. Luther n’a pas enseigné que les chrétiens étaient libérés de l’obéissance à la loi de Dieu, mais cela seulement : la justification et la grâce du baptême ne dépendent pas, comme d’une condition, de l’observation de la loi, comme si personne ne serait justifié à moins de l’avoir mérité auparavant par l’observation intégrale de la loi. Elle est donnée gratuitement par la foi.