Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 24)
Je réponds que Kemnitius se trompe. Car, même si, dans le livre cité (contre Crescent, 23), c’est d’un exemple qu’il parle, cependant, dans d’autres passages allégués, il parle plutôt de préceptes ou de textes de l’Écriture, surtout dans son livre 5, chap 23 contre Donat : « Toutes les choses que l’Église tient on croit êtret des préceptes des apôtres, même si on ne les retrouve pas dans leurs écrits ». Et même dans cet endroit unique, la question principale ne portait pas sur l’exemple, mais sur le fait et sur le droit. Car il est clair qu’il s’agissait de la question débattue entre les anabaptistes, les catholiques et les donatistes. Et il est tout à fait certain que les anabaptistes ne militaient pas pour des exemples, mais pour le droit.
Au milieu de leurs disputes, les hérétiques ont demandé aux catholiques qu’ils montrent un exemple scripturaire de quelqu’un qui a été reçu dans l’Église sans le baptême. Saint Augustin répondit à cela qu’on ne peut trouver dans l’Écriture aucun exemple de ces choses. Et il conclut que, puisqu’on ne trouve dans l’Écriture ni exemple ni précepte à ce sujet, il faut s’en ternir à la coutume de l’Église, qu’on a de bonnes raisons de croire qu’elle a été introduite par les apôtres eux-mêmes. Que les choses soient vraiment ainsi, on peut le déduire des textes eux-mêmes, et du fait que, si la question principale avait portée sur un exemple, les donatistes n’auraient pas été hérétiques, et n’auraient erré en rien. Car il est très vrai qu’ils affirmaient, comme le pensait lui-même saint Augustin, qu’il n’y a dans l’Écriture, rien qui se rapporte à ce sujet.
A la deuxième, je réponds d’abord : « Nous ne citons pas ces textes de saint Augustin d’abord et avant tout parce qu’il y affirme que la coutume de ne pas rebaptiser vient de la tradition apostolique, mais parce qu’ill ajoute, tout de suite après, que beaucoup de choses sont conservées par la tradition apostolique qui ne sont pas écrites. Saint Augustin tenait si fermement à ce principe que c’est par lui qu’il a voulu prouver que la coutume de ne pas rebaptiser les hérétiques avait été transmise pas les apôtres. Nous nous appuyons donc plus fermement sur ce principe que sur sa conclusion. Kemnitius, lui, nous reprochait de ne nous fonder que sur la conclusion.
Je dis en second lieu que saint Augustin n’a jamais pensé qu’on pouvait prouver suffisamment cette coutume avec la seule Écriture. Et c’est pourquoi il est allé chercher un peu partout des raisonnements et des textes d’Écriture. Mais son fondement principal, il l’a établi sur la tradition, qu’il appelait coutume de l’Église, et qu’il a ensuite appelée concile général, comme il appert des lieux cités, et du livre 2, chap 4 contre Donat. Il pensait si peu qu’il y avait des clairs témoignages de cette chose dans l’Écriture, qu’il a dit : « Nous non plus nous n’oserions affirmer une pareille chose, à moins d’être fortifiés par l’autorité coroborante de l’Église universelle. » La chose apparaîtra plus claire quand nous répondrons à chacun des passages cités par Kemnitius.
Au premier, le livre 1, chap 7, contre Donat, je réponds que Kemnitius a, de mauvaise foi, omis des mots qui se trouvaient au milieu, et qui unissaient ce qui précédait avec ce qui suivait. Car après que saint Augustin eut dit : « pour que je ne semble pas me servir d’arguments humains », il ajoute ce que Kemnitius a omis : « l’obscurité de cette question a, tout en conservant la paix, entraîné des grands hommes, des pères évêques remplis de grande charité, à des débats et des fluctuations, de sorte que, pour enlever les doutes, il a fallu qu’un concile général statue définitivement sur ce qu’on devait penser là-dessus. » Et c’est seulement ensuite qu’il ajoute : « Je vais citer quelques passages de l’Écriture ».
Saint Augustin dit donc que cette question n’a pas pu être réglée avant la décision d’un concile plénier de l’Église; et qu’après que le concile se soit prononcé et ait enlevé tout doute, il devint possible de trouver dans l’Écriture certains textes qui vont dans le sens de la décision du concile. C’est après avoir été expliquées par le concile que les Écritures prouvèrent avec force et certitude ce qu’elles ne pouvaient pas démontrer avant. Que cela soit vrai le montre un passage de l’Écriture, que cite saint Augustin (Luc 9) : « Ne les empêchez pas. Car celui qui n’est pas contre vous est pour vous ». Ce passage nous montre que, en dehors de l’Église, peuvent exister certains dons de Dieu, comme celui d’expulser les démons. Faut-il compter parmi eux le baptême, on ne peut pas le déduire de ce seul passage.
Je réponds en second lieu. Ce passage est cité mal à propos. Car le fait que saint Augustin prouve, à partir de l’Écriture, qu’il ne faut pas rebaptiser quelqu’un qui a reçu un vrai baptême dans l’Église catholique, ne prouve pas que le baptême des hérétiques soit un vrai baptême. Et c’est de quoi nous discutons. Car, ce qu’il voulait enseigner dans ce texte c’est qu’on peut admettre à la pénitence dans l’Église ceux qui avaient conscience de mal agir quand ils rebaptisaient les hérétiques. Il ne cite de l’Écriture qu’un texte de Jean (13) : « Celui qui est pur n’a plus besoin d’être lavé de nouveau ». Personne ne déduirait de ce texte que le baptême des hérétiques est licite, mais seulement que, après un vrai baptême, on ne peut en ajouter un autre. Chose que les donatistes eux-mêmes ne niaient pas.
Aux 3, 4, 5, 6, je dis que saint Augustin présente des conjectures tirées des Écritures, parce que, après la définition du concile, et après avoir interrogé la tradition non écrite, elles avaient une valeur de confirmation, même si auparavant, elles ne suffisaient pas à elles seules. Les paroles mêmes de saint Augustin nous l’indiquent, car il place toujours l’Écriture après la coutume et le concile, et se sert de ces mots : « s’ajoute à cela », « nous pouvons ajouter », « en ajoutant même les Écritures ».
Au septième, je dis que Kemnitius a cité de mauvaise foi. Car ces paroles (« par l’autorité des Écritures saintes il est clairement démontré ») ne se rapportent pas à ce qui précède (ce qu’a prétendu Kemnitius) mais à ce qui suit (ce qu’il a tu). Car c’est ainsi que parle saint Augustin : « Il est montré clairement que plusieurs pseudos chrétiens ont le même baptême que celui des saints, même s’ils n’ont pas la même charité que celle des saints, sans laquelle ne sont d’aucun profit toutes les choses saintes qu’ils peuvent posséder ». Il dit dans ce passage qu’il est certain que beaucoup de chrétiens baptisés dans l’Église perdent la charité, sans pourtant perdre le baptême. Chose que les donatistes eux-mêmes concédaient. Il ne dit donc pas qu’il est certain d’après le témoignage de l’Écriture que le baptême donné par les hérétiques soit licite.
De plus, même si ces paroles se référaient à ce qui précède, Kemnitius n’aurait rien à y gagner. Car saint Augustin ne dit pas ici qu’il est certain que le baptême donné par les hérétiques est ratifié. Ce qu’il dit c’est qu’il est certain que celui qui a reçu le véritable baptême du Christ ne peut pas être rebaptisé, ce que même les donatistes concédaient. Il reste ensuite à répondre à la question suivante : le baptême des hérétiques est-il un vrai baptême ?
Au huitième je dis que Saint Augustin, en cet endroit, ne cherche pas à prouver son opinion par les Écritures, mais qu’il ne fait que se référer au texte scripturaire que les adversaires utilisaient pour prouver la sentence contraire.
CHAPITRE 8 : On prouve la même chose avec quatre arguments
En plus du consentement unanime des Pères dans l’acceptation des traditions, nous avons le consentement des hérétiques dans le mépris des traditions. Comme le consentement unanime des pères de tous les siècles nous incite à les recevoir, le consentement unanime des hérétiques nous invite à ne pas les rejeter. Saint Irénée (livre 3, chap 2) et Tertullien (de la prescription) nous attestent que les Valentiniens et les Marcionistes, ainsi que d’autres gnostiques, rejetaient les traditions ecclésiales non écrites.
Quand saint Cyprien voulut défendre l’erreur du « rebaptisage », il ne put procéder autrement qu’en laissant la tradition pour aller à l’Écriture, comme le montre la lettre qu’il écrivit à Pompée, et celle qu’il écrivit à Jubajanum. Il reconnaissait pourtant les traditions. Mais ce n’est qu’avant sa mort qu’il renonça à l’obligation de rebaptiser les hérétiques, comme le raconte saint Augustin dans son épitre 48 à Vincent. Aux donatistes qui ne faisaient toujours que citer l’Écriture, saint Augustin opposait la tradition et la coutume de l’Église (livre de l’unité de l’Église, et ailleurs).
Les ariens n’admettaient rien en dehors de l’Écriture, comme le témoigne saint Hilaire de Poitiers. Dans son livre contre Constance, il introduit un arien qui dit : « Je ne veux pas qu’on lise des paroles qui ne se trouvent pas dans l’Écriture ». Maxime l’arien (saint Augustin, livre 1, contre Maximin, ou au début de son débat avec Maximin) dit : « Si tu cites un passage de l’Écriture qui est reçu partout, il nous faut de toute nécessité l’écouter. Mais les paroles qui sont en dehors de l’Écriture, ne sont reçues par nous en aucun cas. Cela, c’est le Seigneur lui-même qui nous le prescrit quand il a dit : c’est en vain qu’ils me rendent un culte, eux qui enseignent des commandements et des préceptes humains. » Saint Épiphane témoigne de la même chose dans les hérésies 69 et 73.
Saint Épiphane (hérésie 75) dit, lui aussi, que les Ariens rejettent les traditions. Les Eunomiens rejetaient eux aussi les traditions, comme le montre le livre de saint Basile sur le saint Esprit, chap 27 et 29. On peut en dire autant de Nestorius, d’Eutychès, de Dioscorus, comme le rapporte Basile d’Ancyre dans sa confession catholique, qui a été lue à l’acte 1 du septième concile œcuménique. Saint Bernard de Clarivaux dit la même chose des apostoliques de son temps (homélie 66, et cantique des cantiques); la même chose de Jean Wiclef, de Thomas Waldensis (livre 2 de la doctrine de foi, chap 19). C’est donc d’eux, comme de main à main, que les luthériens ont reçu leur dogme du mépris des traditions; tandis que c’est des saints pères que nous, nous avons reçu celui de les vénérer.
Ajoutez à cela les témoignages de tous les peuples. Que les Juifs aient eu des traditions en dehors de l’Écriture, Origène l’enseigne dans son homélie 5 sur les psaumes, et au chap 3 de son commentaire sur les Romains, saint Hilaire dans le psaume 2, ainsi qu’Anatole, un très ancien auteur chrétien, d’après Eusèbe de Césarée (livre 7, chap 28 de son histoire de l’Église). Et même s’il y en a quelques-uns parmi les catholiques qui nient l’existence d’une tradition juive non écrite, je ne peux pas personnellement leur donner raison car, comme nous l’avons déjà expliqué, la loi ancienne ne contenait pas toutes choses, et, pendant un très long temps, même après la naissance de Moïse, le peuple juif a vécu sans loi écrite.
De plus, toutes les républiques profanes sont en grande partie régies par des lois non écrites. Thucydide nous raconte que Périclès a réparti le droit des Athéniens en droit écrit, et en droit non écrit. Aristote (livre 3, chap 11 du politique) statue qu’une cité doit être régie en partie par les meilleures lois, et en partie par le libre jugement d’un excellent homme. Et (au livre 5 des mœurs) il donne à un juge ou à un arbitre le nom de droit animé, vivant (fait homme), Comme si, en lui-même, le droit écrit était dénué de vie. Voilà pourquoi Lycurgue n’a voulu prescrire aucune loi écrite aux Lacédémoniens, comme le dit Plutarque. Il pensait que si leur vie était fondée sur les seules traditions, ils seraient plus soucieux de bien agir que de bien lire. Que c’est ce que préférait Cicéron, son livre 1 sur les lois l’exprime suffisamment. Et c’est ce que César raconte des sages de la Gaule (livre 6 de la guerre gauloise).
Même s’ils ont enseigné beaucoup de choses, les plus nobles des philosophes, comme Pythagore et Socrate, n’ont rien écrit du tout, comme l’enseigne saint Augustin dans son livre sur les conseils évangéliques, chap 7. Le plus loin qu’on peut aller là-dessus c’est que Socrate se soit permis de mettre en vers des fables d’Esope. De plus, le droit civil et le droit canonique accordent la même autorité à la coutume non écrite qu’à la loi écrite. La nature elle-même semble donc clamer que les traditions non écrites sont ou nécessaires ou sûrement très utiles.
Réfléchissons un instant sur la dignité de l’église catholique. Car, comme autrefois les Juifs l’emportaient sur toutes les nations parce que leur avait été confiées les paroles de Dieu (comme le dit saint Paul aux Romains 3), l’Église l’emporte maintenant sur toutes les sectes, parce qu’elle seule, en tant qu’épouse du Christ, connait tous les mystères de la vraie religion, est au courant des secrets de son époux. Voilà pourquoi on l’appelle la colonne et le firmament de la vérité (1 Tim 3). Si toutes les choses étaient écrites, si tout était évident, comme le veulent les hérétiques, l’Église n’aurait aucun privilège. Car les hérétiques, les païens et les Juifs en sauraient autant sur les mystères de notre foi que nous-mêmes et nos pasteurs. Ne serait pas vrai, non plus, ce qu’a enseigné saint Irénée (livre 3, chap 4) que c’est dans la seule Église qu’a été placée par les apôtres, comme dans un riche dépositoire, toute la science des choses divines.
Il faut aussi tenir compte de la sublimité de plusieurs mystères qui exige le silence. Il ne convient pas, en effet, que tous soient en état de les lire et de les expliquer. Car s’il n’est pas permis d’admettre des non baptisés à voir les mystères redoutables de la messe, comment pourrait-il être permis de leur livrer ces mêmes mystères par écrit ? Rappelons-nous aussi que le Sauveur expliquait à part à ses disciples le sens des paraboles qu’il enseignait au peuple (Luc 8). Et voici ce que l’apôtre disait dans 1 Cor 2 : « C’est de sagesse que nous parlons entre parfaits ». Et les auteurs anciens, quand ils parlent du mystère de l’eucharistie, ont coutume de dire : « Le savent les fidèles, le savent les initiés ». En donnent la raison saint Denys l’aréopagite, au chapitre 1 de sa hiérarchie ecclésiastique, Origène, dans son homélie 5 sur les Nombres, saint Basile, dans son livre sur le saint Esprit, chap 27, et le pape Innocent 1, dans son épitre 1.
CHAPITRE 9 : Explication des cinq règles qui nous font connaître quelles sont les vraies traditions.
Il nous reste donc à montrer quelles voies il faut parcourir, quels raisonnements il faut faire pour découvrir les traditions véritables et authentiques. Voici quelle est la première règle. Quand l’Église universelle accepte comme un dogme de foi quelque chose qui ne se trouve pas dans l’Écriture, il est nécessaire de dire que cette tradition vienne des apôtres. La raison en est que, comme l’Église universelle ne peut pas errer, puisqu’elle la colonne et le firmament de la vérité (1 Tim 3), et comme le Seigneur a dit d’elle en Matt. 16 : « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle », ce que l’Église croit est sûrement de foi. Or, rien n’est de foi que ce que Dieu a révélé par les prophètes et les apôtres, ou ce qui en découle directement. Car l’Église n’est pas régie actuellement par de nouvelles révélations, mais elle continue à se maintenir dans celles que lui ont léguées ceux qui ont été les ministres de la parole. Et c’est pour cela que saint Paul dit aux Éphésiens 2 : « Édifiée sur le fondement des apôtres et des prophètes ». Donc, toutes les choses auxquelles l’Église croit lui ont été transmises par l’intermédiaire des apôtres ou des prophètes, par l’écrit ou de vive voix. Comme, par exemple, la virginité perpétuelle de Marie, le nombre des livres canoniques, et autres choses semblables.
La deuxième règle. Quand l’église universelle conserve quelque chose que personne d’autre que Dieu n’a pu instituer, il faut reconnaitre que cette chose, même si elle n’a pas été écrite, origine du Christ et des apôtres. La raison est semblable au cas précédent. Car l’Église universelle ne peut pas errer non seulement en croyant, mais aussi en agissant, et surtout dans les rites du culte divin. C’est avec raison que saint Augustin enseigne dans son épitre 118 que c’est le propre d’une insanité insolente de penser que ce que l’Église universelle fait n’est pas fait correctement. En conséquence, les choses qu’elle observe, qui ne peuvent être correctement observées que si elles ont été instituées par Dieu, il faut dire que ces choses, même si elles ne sont pas écrites, ont été vraiment instituées par Dieu. Comme, par exemple, le baptême des enfants. Car l’église commettrait une immense erreur si elle baptisait, sans commandement de Dieu, des petits qui ne peuvent pas croire en acte. Saint Augustin (dans le livre 10 de la Genèse, chap 23) : « On ne doit pas mépriser la coutume qu’a l’Église de baptiser les enfants, ni non plus la croire superflue. Car, sans recours à la tradition apostolique, il est impossible d’y croire. » On peut dire la même chose de la validité du baptême des hérétiques. Et c’est pourquoi saint Augustin renvoie toujours à la tradition apostolique l’interdiction de renouveler le baptême donné aux hérétiques. Car l’Église ne peut pas autoriser un baptême si elle n’en pas reçu l’autorisation de Dieu.
La troisième règle. Tout ce qui, dans les touts premiers siècles, a été observé par tous dans l’Église universelle doit être considéré comme une institution apostolique, même s’il s’agit d’une chose que l’Église aurait pu instituer. Cette règle nous vient de saint Augustin, dans son livre 4 contre Donat, chap 24. On peut donner comme exemple, le jeûne du carême. Car l’Église aurait pu l’instituer, si les apôtres ou le Christ ne l’avait pas institué. Mais, nous disons et nous prouvons qu’il a été institué par le Christ ou les apôtres car, aussi loin que nous remontons dans le temps en recherchant l’origine d’une telle institution, nous ne trouvons pas d’autre époque que celle des apôtres. Même si Calvin enseigne (livre 4, chap 12 des institutions, verset 20) que le carême est une pure superstition, qu’il n’a été transmis ni par le Christ ni par les apôtres, mais par ceux qui vinrent après.
Saint Bernard, dans son sermon 3 sur le carême : « Jusqu’à none, nous avons jeûné seuls, mais jusqu’à vêpres, jeûneront avec nous tout les croyants, les rois, les princes, les clercs, le peuple, le riche et le pauvre ensemble ». Avant saint Bernard, saint Grégoire le grand dans son homélie 16 sur l’évangile du carême, explique pourquoi nous jeûnons pendant quarante jours. Avant lui, saint Augustin, dans ses épitres 118 et 119, et dans son sermon 44 sur le carême. Avant lui, saint Jérôme dans son chap 9 sur Matt, et dans le chap 3 de Jonas, et ailleurs. Saint Paulin dans l’épitre 6 à Amandum, saint Jean Chrysostome dans son homélie 1 sur la Genèse, et ailleurs. Avant eux, saint Ambroise dans son sermon 8 sur le carême, Épiphane dans son condensé de la doctrine, saint Basile dans son sermon 2 sur le jeûne. Saint Grégoire de Naziance dans son discours sur le baptême, et saint Cyrille de Jérusalem dans sa catéchèse 1. Avant eux, Origène dans son homélie 10 sur le Lévitique. Avant lui, saint Irénée, d’après Eusèbe de Césarée, au livre 5, chap 24, de son histoire ecclésiastique. Avant lui, le pape Télesphore dans une épitre décrétale. Avant lui, saint Ignace d’Antioche dans son épitre aux Philippiens, et saint Clément, dans le livre 5 des constitutions apostoliques, chap 13, canon 68 (apostolique).
Pour une raison semblable, Calvin dit que les ordres mineurs ont été nouvellement inventés, car, selon lui, nul n’en a jamais parlé en dehors des sorbonistes et des canonistes. Mais nous, nous démontrerons, avec la règle que nous avons établie, qu’ils sont de tradition apostolique. Car, avant tous les sorbonistes et les canonistes, il y a eu un Isidore de Séville qui, au livre 7, chap 12 de ses étymologies, énumère chacun des ordres mineurs, et explique la signification de leurs noms. Avant Isidore, il y a eu le concile de Carthage 4, dans lequel, du chapitre 1 au chapitre 10, on décrit les rites d’ordination des évêques, des prêtres, des diacres, des sous-diacres, des acolytes, des lecteurs, des exorcistes et des portiers. Et avant ce concile il a eu un saint Jérôme qui, au chapitre 2 à Timothée, énumère tous les ordres, à l’exception de celui des acolythes. Il en parle également dans sa lettre à Nepot.
Avant saint Jérôme, il y a eu le concile de Laodicée, dans lequel, au chapitre 24, sont énumérés tous les ordres mineurs. Et avant ce concile, le pape Corneille dans son épitre à Fabien d’Antioche (livre 6, chap 33 de l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée), affirme qu’en son temps, il y avait dans l’église romaine en plus de l’évêque et des prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, et des acolythes. Mais même avant Corneille, saint Ignace d’Antioche, dans son épitre à Antioche, salue nominalement tous les ordres.
La quatrième règle est la suivante. Quand tous les pasteurs de l’église enseignent à l’unanimité que telle chose remonte à la tradition apostolique, soit dans un concile général, soit dans leurs livres ou dans leurs lettres épiscopales, il faut croire que cette chose est vraiment de tradition apostolique. Et la raison en est que si tous les docteurs de l’Église pouvaient errer quand ils enseignent la même chose d’une seule et même voix, l’Église elle-même pourrait errer. On est donc tenu de suivre ce que tous les docteurs enseignent à l’unanimité. On peut donner comme exemple la vénération des images. Les pasteurs docteurs de l’église assemblés lors du concile 2 de Nicée, ont statué que la vénération des images était d’origine apostolique. Cet exemple peut paraître non concluant, car tous les évêques présents n’ont pas pu exprimer leur opinion. Mais il semble suffire qu’ils aient approuvé ou n’aient pas contredit ce que les pères d’un grand renom avaient expressément défini. Ce n’est donc pas une témérité d’affirmer que la décision du concile exprimait l’avis de tout le monde, car quand un des grands docteurs du passé s’est trompé en quelque chose, un grand nombre d’écrivains se sont levés aussitôt pour le contredire.
C’est avec cette règle que nous prouvons que les rites, qui sont observés dans le baptême, sont d’origine apostolique. Comme par exemple, que l’on baptise avec de l’eau bénite; que l’on ordonne au baptisé de renoncer à Satan et à ses pompes; qu’on le marque du signe de croix; qu’on l’oigne d’une huile bénite etc. Car, saint Basile parle longuement de toutes ces choses dans son traité sur le Saint Esprit au chapitre 27. Tertullien dit la même chose dans sa couronne militaire, ainsi que d’autres auteurs. Personne ne s’est jamais opposé à cela, car tous les anciens se souviennent que ces cérémonies ont été reçues par tous dans l’Église. Pour une raison semblable, le carême est de tradition divine ou apostolique. Je pourrais le prouver parce que plusieurs pères en parlent longuement, comme saint Irénée, Épiphane, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Léon. Personne n’a dit le contraire, et tous en ont gardé le souvenir.
La cinquième règle. Il faut croire, sans l’ombre d’un doute, qu’est de tradition apostolique ce qu’enseignent les églises qui remontent, par une succession ininterrompue, jusqu’aux apôtres. Cette règle c’est saint Irénée qui la formule, au livre 3, chap 3, et Tertullien dans son livre sur la prescription des hérétiques. La raison en est que c’est en leur léguant la charge de l’épiscopat, que les apôtres ont transmis à leurs successeurs la doctrine de la religion. Si donc, dans une église quelconque, on peut remonter à un apôtre, et si on ne peut pas démontrer qu’un de ses successeurs ait introduit une nouvelle doctrine, nous pouvons être certains que sont conservées là les traditions apostoliques. Et on trouvait autrefois une succession ininterrompue d’évêques non seulement à Rome, mais à Éphèse, à Corinthe, à Alexandrie, à Jérusalem, et ailleurs. C’est pour cela que Tertullien renvoie les hommes à n’importe laquelle de ces églises apostoliques où l’on trouve des traditions apostoliques. Et Théodose 1(dans sa lettre sur la trinité et la foi catholique) enseigne à tous les peuples de conserver cette foi que prêchaient, en leur temps, Damase de Rome et Pierre d’Alexandrie, deux pontifes des principales églises apostoliques. Mais maintenant, dans toutes les églises apostoliques, à part l’église romaine, fait défaut la succession ininterrompue des évêques. Et c’est pourquoi, du témoignage de cette seule église, on peut tirer un argument certain pour prouver des traditions apostoliques. Et surtout quand la doctrine ou les rites des autres églises diffèrent de la doctrine et des rites de l’église romaine.
CHAPITRE 10 : On répond aux objections que les adversaires ont tirées des Écritures.
Il reste un dernier développement à faire. Nous avons encore à présenter les objections des adversaires et à leur donner une réponse. Il y a trois sortes d’arguments, ceux qui viennent de l’Écriture, ceux qui viennent des pères, et ceux qui viennent de la raison humaine. Le premier. Les Écritures, prétendent-ils, contiennent les choses qui sont commandées, et on ne doit rien ajouter à la parole de Dieu, Le deuxième. Les choses que les Écritures enseignent expressément devraient suffire, et elles contiennent tout ce qui est nécessaire. Le troisième. Les choses qui condamnent directement les traditions.
Le premier argument provient de trois passages : Deutéronome (4 et 12) : « Vous n’ajouterez rien à la parole que je vous ai prescrite, ni ne lui en enlèverez rien. » Apocalypse, à la fin : « Si quelqu’un ajoute à cela… » Galates : « Mais si nous ou un ange du ciel nous vous prêchions un autre évangile que celui que nous vous avons prêché, anathème sur nous. » Kemnitius note qu’il n’est pas question d’un évangile contraire, mais supplémentaire. Et pour que ne disions pas que saint Paul parle autant d’une parole écrite que d’une parole non écrite, il cite saint Augustin (livre 3 cont lit. Petil. Chap 6) : « Au sujet du Christ, de son église, de quoi que ce soit qui appartienne à la foi ou à votre vie, ce n’est pas moi qui le dis, mais saint Paul : si un ange du ciel vous enseignait autre chose que ce que vous avez reçu des lois de l’ancien et du nouveau testament, qu’il soit anathème ! » Et saint Basile dit des choses semblables.