Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 25)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je réponds d’abord au premier. Dans ce passage, il ne s’agit pas de parole écrite, mais de tradition faite de vive voix. Car il ne dit pas que j’ai « écrit », mais que je vous « prescris ». Je dis ensuite que la vraie interprétation de ce passage serait la suivante : Dieu veut que ses commandements soient observés intégralement et parfaitement comme il les a prescrits, et qu’ils ne soient en aucune façon corrompus par une fausse interprétation. Il ne veut donc pas dire : vous ne conserverez rien d’autre que ce que je vous prescris maintenant, mais vous ne changerez rien à ce que je vous prescris maintenant, en ajoutant ou en enlevant; et vous les observerez intégralement comme je le commande, et non autrement. C’est ce que l’Écriture a coutume de dire avec ces mots : tu ne te détourneras ni à droite ni à gauche. C’est forcément cela le vrai sens, car autrement auraient péché tous les prophètes et les apôtres qui ont, après cela, ajouté beaucoup de choses.

Brentius, Kemnitius et Calvin répondent que, en ce qui a trait à la doctrine, les prophètes n’ont rien ajouté à la loi. Ils ont énoncé des prophéties qui portaient sur le futur, et ils ont expliqué la doctrine de la loi. Et le nouveau testament n’est pas une addition à l’ancien; il n’en est que l’explication. Comme le dit saint Paul aux Romains 1, c’est l’évangile promis par Dieu aux prophètes dans les saintes Écritures. Et dans les actes des apôtres, 15, on voit que les apôtres n’ont pas décrété quelque chose dans un concile, sans apporter le témoignage de l’Écriture.

C’est le contraire qui est vrai, car, selon ce raisonnement, les traditions ne sont pas des additions, mais des explications. Car les écrits des prophètes ne sont contenus dans la loi de Moïse que d’une façon générale, comme virtuellement, comme un arbre est contenu dans la semence. C’est de la même façon que le nouveau testament est contenu dans la loi et les prophètes. Car nous avons dans le Deutéronome 18 : « Dieu suscitera un prophète etc. Tu l’écouteras ». Là se trouve contenu d’une manière générale tout ce que le Christ a fait et dit. Mais que le Christ devait prêcher la trinité des personnes en Dieu, instituer des sacrements, faite tel et tel miracle, on ne trouve rien de tout cela.

Le texte qu’ils citent en leur faveur (actes 15) se retourne plutôt contre eux. Car si saint Jacques le mineur a prouvé, à partir des Écritures, que l’Église serait construite avec l’afflux des Gentils, on ne trouve cependant dans aucun passage de l’ancien testament, le décret du concile de Jérusalem, Les apôtres, en effet, statuèrent que les Gentils ne seraient pas tenus à l’observance des prescriptions légales, à l’exception du sang et de la suffocation. Cette seconde partie du décret ne figure nulle part dans les Écritures. Car où trouve-ton qu’un prophète ait prédit qu’au temps du Messie, seraient interdits le sang et la suffocation ?

Il est écrit dans 2 Thess : « Gardez les traditions que vous avez reçues, soit par la parole, soit par l’écrit ». En Luc 10 : « Qui vous écoute m’écoute ». En Matt 18 : « S’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain ». Forts de ces textes, nous affirmons que les traditions sont comme des explications de la parole écrite. Non parce qu’elles contiennent une explication étrangère, mais parce que les traditions et les décrets de l’Église sont contenus dans les Écritures sous une forme générale. Voilà pourquoi saint Augustin dit, dans son livre 1, chap 33, contre Crescon : « Même si on ne tire pas un exemple précis des saintes Écritures, cependant, nous gardons la vérité de ces Écritures, quand nous faisons ce qui a plu à l’Église universelle, que recommande l’autorité des Écritures ».

Au second. Il est certain que quand saint Jean défend ici de corrompre ce livre, il n’entend pas interdire qu’on écrive d’autres livres ou qu’on transmette d’autres dogmes, parce que, autrement, il serait en conflit avec lui-même, puisque, selon Kemnitius (examen page 292), il a écrit l’évangile après l’apocalypse.

Au troisième, celui sur lequel Brentiius et Kemnitius fondent le plus d’espoir. Je réponds d’abord que l’apôtre ne parle pas seulement de la parole écrite, mais de toute parole, écrite ou transmise de vive voix. Car il n’a pas dit : si quelqu’un prêchait autre chose que ce que nous avons « écrit », mais que nous avons « prêché ». Ne s’opposent pas à ce que nous disons les paroles de saint Augustin ou de saint Basile. Ils ne faisaient pas une explication rigoureuse du texte. Ils disaient seulement, en se référant à ce texte, qu’on ne devait rien affirmer de contraire à l’Écriture. Nous pouvons nous servir de ce passage pour prouver qu’il n’est pas permis d’affirmer quoi que ce soit de contraire à la prédication des apôtres. Car de la négation de l’universel on peut déduire un argument qui conclut à la négation du particulier. Mais le contraire n’est pas vrai. Semblablement, nous appuyant sur ces paroles de saint Paul, nous pouvons argumenter contre ceux qui prêchent contre les traditions ecclésiales reçues, même s’il leur semble ne prêcher que l’évangile. C’est ce qu’enseignent magnifiquement saint Athanase dans son livre sur l’incarnation du Verbe, et saint Cyrille citant saint Athanase dans son livre aux reines sur la foi droite, près du début.

L’autre solution consiste à entendre le mot « praeter » (excepté) au sens de « contra » (contre), On pourrait alors dire qu’il n’interdisait de nouveaux dogmes et de nouveaux commandements que dans la mesure où ils ne seraient pas contraires à ceux qui avaient déjà été transmis. Ce qu’il prohibait c’étaient les dogmes et les préceptes contraires et étrangers. Cela semble être le sens véritable parce que, d’abord, l’apôtre a enseigné plusieurs choses après, et c’est après cette épitre que saint Jean a écrit son apocalypse et son évangile. Ensuite, on peut comprendre le vrai sens de ses paroles en considérant son intention. Car saint Paul parle contre ceux qui enseignaient qu’il fallait observer toute la loi de Moïse, alors que lui, il enseignait le contraire. Enfin, en regardant un autre passage où l’apôtre emplie le mot « praeter ». « Regardez ceux qui, contrairement (praeter) à la doctrine que je vous ai prêchée, font des dissensions et des offenses » Il est évident que, dans ce passage, le mot « praeter » signifie « contre ». Erasme lui-même l’a traduit ainsi, En l’un et l’autre endroit se trouve le mot grec « para ». Quatrièmement, on peut avoir recours à l’interprétation des pères. Saint Ambroise traduit « si contre », saint Jérôme « si autrement ». Saint Jean Chrysostome, Oecumenius et Theophylactus enseignent que l’apôtre n’a pas dit : si contre, mais si autrement que. Pour indiquer que non seulement sont anathèmes ceux qui enseignent ouvertement des choses contraires à toute la doctrine, mais aussi ceux qui, ouvertement ou hypocritement dévient de la doctrine transmise.

Saint Basile, dans sa somme morale, 72, chap 1 (texte que Kemnitius a revendiqué en sa faveur) enseigne, en cet endroit, qu’il faut accueillir ceux qui enseignent des choses qui sont conformes aux Écritures, et qu’il faut rejeter les autres. Et saint Augustin dans le livre 17 contre Faust, chapitre 3 entend le mot « praeter » au sens de « contra » (contre). Et dans son traité 98 sur saint Jean, il parle ainsi : « Il n’a pas dit « plus » que ce que vous avez reçu, mais « contrairement » à ce que vous avez reçu. Car s’il avait dit « plus » au lieu de « contre », il se serait condamné lui-même puisqu’il désirait venir voir les Thessaloniciens, pour suppléer à ce qui manquait à leur foi. Car celui qui supplée à ce qui est moindre ajoute; il n’enlève pas ce qui existait déjà. Celui qui dévie de la règle du salut n’avance pas en chemin, mais recule ».

Leur deuxième argument, ils le tirent des textes qui semblent indiquer que l’Écriture contient suffisamment toutes choses. Il y en a deux. Le premier vient de saint Jean 20 : « Jésus a fait beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom ». Jean déclare ici qu’il n’a pas tout écrit, mais tout ce qui suffisait. Si, par les choses qui sont écrites, nous pouvons avoir la vie éternelle, pourquoi chercher autre chose ?

Kemnitius confirme son opinion par trois témoignages des anciens, Par celui de saint Augustin, dans son traité 49 sur saint Jean : « Le saint évangéliste atteste que le Christ a fait et dit beaucoup d’autres choses qui ne sont pas écrites. On a choisi de mettre par écrit celles qui semblaient suffire au salut des croyants ». Le même saint Augustin dans son livre 1 sur le consensus évangélique, dernier chapitre : « Tout ce que le Christ a voulu que nous lisions de ses actions et de ses paroles, il a ordonné à ses apôtres de l’écrire, comme de ses propres mains » Saint Cyrille, livre 12 sur Jean : « N’ont pas été écrites toutes les choses que Jésus a faites, mais ce que les écrivains ont cru devoir suffire pour la doctrine et les mœurs. Afin que, rendus lumineux par la vraie foi, les œuvres et la vertu, nous parvenions au royaume des cieux ».

Le second texte qu’ils citent est de 2 Tim 3 : « Toute écriture divinement inspirée est utile pour enseigner, prouver, corriger, instruire dans la justice, pour que l’homme de Dieu soit parfait, et prêt à toute bonne oeuvre ». Ce lieu est l’Achille de Brentius et de Kemnitius. Voici comment l’explique Kemnitius : « Ce toute écriture ne signifie pas n’importe lequel livre sacré, mais l’ensemble de tous les livres canoniques. Car ce qui suit (est utile à enseigner, à prouver) ne convient pas à un livre en particulier, mais à toute l’Écriture prise dans son ensemble. Le mot « utile » ne signifie pas que l’Écriture est utile en tant que ce mot se distingue de nécessaire et de suffisant, mais il signifie que l’Écriture a été faite comme un moyen de parfaire l’homme de Dieu. C’est comme si saint Paul disait : l’Écriture a cet emploi; c’est à cela qu’elle est faite; c’est vers cela qu’elle dirige. Comme nous disons, nous, que la nourriture est utile à l’alimentation de l’homme, sans laquelle, cependant, on ne peut pas vivre.

Ce « pour enseigner, pour prouver » explique que l’Écriture se suffit à elle-même. Car, il y a quatre choses qui sont nécessaires à un homme de Dieu, à un docteur chrétien. D’abord, pour qu’il puisse enseigner la doctrine de la foi. En second lieu, pour qu’il puisse repousser les erreurs contre la foi, Troisièmement, pour qu’il puisse enseigner la doctrine des mœurs. Quatrièmement, pour qu’il puisse corriger ceux qui errent au sujet des mœurs, Toutes ces choses l’Écriture les fournit. Car, elle sert à enseigner les dogmes de foi, à former dans la justice, à enseigner les préceptes moraux. A amender, à corriger ceux qui errent dans les mœurs. Ce qui permet à saint Paul de conclure que l’homme, formé par les saintes Écritures, est parfait, et apte à toute bonne œuvre.

Je réponds à la première citation que, dans ce texte, saint Jean ne parlait que des miracles du Christ. Il dit qu’il n’a pas écrit tous les miracles, mais qu’il les a écrits en assez grand nombre pour persuader le monde que le Christ est le Fils de Dieu. Car voici ce qu’il dit : « Jésus a fait beaucoup d’autres signes à la vue de ses disciples ». C’est sans raison que ce qui a été dit des miracles Kemnitius le transfère à tous les dogmes de foi et à tous les préceptes moraux. De plus, saint Jean ne parle ici que des choses qui ont été écrites par lui. Si elles suffisaient, les autres écritures seraient superflues.

Kemnitius répond que saint Jean a parlé de toute l’Écriture. Mais saint Jean lui-même repousse ce mensonge, lui qui a dit : « Jésus a fait beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre ». Le fait qu’il ait ensuite ajouté « ces choses ont été écrites », ne suffit pas que les signes seuls suffisent pour notre salut, mais qu’ils sont référés à notre salut, et ordonnés à lui; qu’il sont un des moyens requis pour notre salut, même s’ils ne suffisent pas à eux seuls.

Au sujet des textes de saint Augustin et de saint Cyrille qu’il a cités, je réponds que ces pères ne parlent que des paroles et des faits du Christ. Ce qu’ils ont voulu dire c’est donc que les choses écrites qui suffisent ce ne sont pas les paroles et les actions de tous universellement, mais toutes les paroles et les actions du Christ. En plus des actions et des paroles du Christ, beaucoup de choses sont nécessaires, autrement toutes les histoires et les documents de l’ancien testament, les actes des apôtres, les épitres des apôtres ne serviraient à rien. Cela ne s’oppose pas à ce que nous avons dit plus haut, à savoir que les Écritures n’étaient pas absolument nécessaires. Car même si est nécessaire la connaissance de toutes les choses que le Christ et les apôtres ont dites et faites, cette connaissance aurait pu être obtenue par la seule tradition, sans les écritures. On ne nie pas, en disant cela, qu’il soit fort utile que les principaux points de doctrine aient été écrits.

Ajoutons que ces pères ne prétendent pas que les paroles et les actions du Christ qui ont été écrites soient toutes nécessaires absolument parlant, mais que les apôtres ont écrit ce qu’ils pensaient suffire. Car, puisque certaines choses avaient à être écrites, et que d’autres avaient à être transmises sans écrit, et surtout l’interprétation et la compréhension des Écritures, on peut donc dire, comme saint Augustin, qu’a été écrit tout ce que le Christ a voulu qu’on lise. Les autres choses, il a voulu qu’on ne les lise pas dans les Écritures, mais qu’on les reçoive de l’Église. Ces choses sont quand même, à leur manière, contenues dans les Écritures, non en particulier, mais globalement, comme quand l’Évangile nous demande de consulter l’Église dans les choses douteuses.

À l’autre passage tiré de saint Paul on peut répondre que l’Écriture instruit suffisamment et perfectionne l’homme de Dieu, car elle contient beaucoup de choses expressément enseignées. Et ce qu’elle ne contient pas, elle indique à qui les demander. Je dis ensuite que saint Paul, en ce lieu, n’attribue pas à l’Écriture la suffisance que l’on tire des deux mots suivants : « toute écriture), et « est utile ». Car, quand il dit « toute écriture », ce n’est pas seulement à l’Écriture dans sa totalité, mais à chacun des livres en particulier, qu’il fait l’éloge d’être utile à l’enseignement, à la réfutation. Et pourtant, Kemnitius déclare que chaque livre sacré en particulier ne suffit pas.

Qu’il en soit vraiment ainsi, on peut le déduire de la façon elle-même de parler. Car, au jugement de tous ceux qui savent le latin, ce qui est dit de toute écriture inspirée est dit de chacun des livres divinement inspiré. Deuxièmement, nous avons le fait que quand cette lettre a été écrite, n’existaient encore ni l’apocalypse, ni l’évangile de saint Jean, et peut-être d’autres livres. On ne parle donc pas de la révélation dans sa totalité, de tous les livres ensemble. Troisièmement, du raisonnement de l’apôtre. Car, de ce principe général, il voulait conclure en particulier que, parce qu’elle est inspirée par Dieu, l’Écriture de l’ancien testament est utile à l’enseignement, à la réfutation etc. Car voilà ce qu’il a dit : « Tu as connu les saintes lettres depuis ton enfance ». Il s’agit bel et bien de l’ancien testament, parce que, quand saint Timothée était enfant, le nouveau testament n’existait pas encore. C’est une chose évidente, et les adversaires l’admettent aussi. « Les choses qui peuvent t’instruire dans le salut par la foi qui est dans le Christ Jésus ». L’apôtre, ici, en peu de mots, attribue aux Écritures de l’ancien testament tout ce que, un peu après, il attribue en plusieurs mots à toute Écriture. Et pour que Timothée n’en doute en rien, l’apôtre prouve ce qu’il avance en ajoutant : « toute Écriture divinement inspirée ».

Kemnitius ne nous réfute en rien quand il objecte qu’on ne trouve pas dans tous les livres de l’Écriture toutes les utilités dont parle saint Paul. Or, il est faux qu’on ne les trouve pas. Car, il n’y a pas de partie de l’Écriture plus brève que la deuxième épitre de saint Jean. Et pourtant, nous la voyons prêcher que le Christ est le vrai Fils de Dieu, ce qui est un dogme de foi. Nous la voyons ensuite prêcher de nous aimer les uns les autres, ce qui est une doctrine morale. Nous voyons aussi écrit en toutes lettres que ce sont des antichrists ceux qui disent que le Christ n’est pas venu dans la chair, ce qui se rapporte à la réfutation des hérétiques. Nous voyons enfin qu’il réprouve ceux qui saluent amicalement les hérétiques, ce qui se rapporte à la correction des mœurs.

Le mot « utile » est détourné de son sens par Kemnitius, car jamais il ne signifiera « suffisant ». Car on ne peut, comme il le fait, déduire de ce mot qu’une Écriture seule ne suffit pas. On ne peut non plus, et c’est ce qu’il avait à prouver, déduire qu’elle suffit. Car que tu dises « l’Écriture est utile à cela », ou « elle a cet usage », ou « c’est à cela qu’elle se réfère et qu’elle est ordonnée », ou quelque chose de semblable, tu ne pourras jamais lui faire dire que l’Écriture à elle seule suffit. Comme quand quelqu’un dit que le pain est utile à nourrir l’homme, il dit manifestement que c’est pour nourrir l’homme que le pain a été inventé. Mais il ne dit pas que le pain suffit à lui seul, Car, si la chaleur naturelle fait défaut, ou une partie du corps nécessaire à la nutrition, le pain ne nourrira pas. L’apôtre ne dit donc pas que l’Écriture suffit à elle seule à enseigner, à réfuter etc, mais qu’elle est utile et profitable à toutes ces choses.

Et bien que l’apôtre ne dise pas lui-même « ne suffit pas », nous le trouvons ailleurs. Comme dans 1 Cor 11 : « Je m’occuperai des autres choses quand je viendrai ». Et 2 Thess 2 : « Gardez les traditions qui vous ont été transmises soit par la parole, soit par l’écrit ». Même si on ne peut pas faire dire à ce passage que « l’Écriture ne suffit pas à elle seule », on ne peut pas non plus lui faire dire que « l’écriture suffit à elle seule », parce que ces louanges qu’il fait c’est à chaque livre canonique qu’il les fait. Et nous savons, par l’aveu même des adversaires, qu’un seul livre canonique ne suffit pas, puisque, autrement les autres, seraient superflus.

Le troisième argument porte sur les passages où l’on condamne les traditions. Comme Marc 7 : « C’est en vain que, enseignant des préceptes et des doctrines humaines, ils me rendent un culte ». Matt 15 : « Vous avez annulé le commandement de Dieu avec votre tradition ». Galt 1 : « Je suivais fidèlement les traditions de mes pères ». Coloss 2 : « Veillez à ce que personne ne vous trompe par la philosophie, et des songes creux, selon la tradition des hommes ». l Timoth 1 : « Vous avez été rachetés du vain mode de vie qui provenait de la tradition de vos pères ». Il condamne ici les traditions provenant de Moïse et des prophètes que les Juifs se vantaient d’avoir reçues de main à main. Sont donc condamnées de la même façon les traditions que nous disons provenir du Christ et des apôtres, et avoir été transmises de génération en génération.

Je réponds que le Christ n’a pas blâmé les traditions que les Juifs avaient reçues de Moïse et des prophètes, dont l’une portait sur les livres canoniques, c’est-à-dire une tradition qui permettait de distinguer les livres canoniques de ceux qui ne l’étaient pas. Les traditions qu’il a blâmées, ce sont celles qu’ils avaient reçues récemment, les unes étant vaines, d’autres pernicieuses, et d’autres enfin contraires à l’Écriture. Car ni Jésus ni les apôtres ne leur donnent le nom de traditions de Moïse ou des prophètes. Ils disent, au contraire, ouvertement que les traditions qu’il réprouve ce sont celles qui sont contraires à l’Écriture. Et de plus, les anciens pères ont enseigné savamment qui était l’auteur de ces traditions que le Christ et les apôtres rejetaient.

Saint Irénée, livre 4, chap 25, 26. Il discute contre d’anciens hérétiques qui pensaient pouvoir interpréter la loi de Moïse au nom de traditions réprouvées par le Christ et les apôtres. C’est là qu’il enseigne que ce que le Christ et les apôtres ont blâmé ce n’est pas la loi de Moïse, mais les traditions de docteurs récents qui l’ont corrompue. Épiphane dans l’hérésie de Ptolémée, enseigne que les traditions des Juifs comportaient quatre présentations des livres sacrés. La première est de Moïse, et elle n’est pas blâmée. La seconde est d’Akiba, la troisième de Juda, et la quatrième des fils d’Asmonée. Ce sont ces trois dernières que blâmait le Seigneur.

Saint Jérôme, dans le chapitre 8 sur Isaïe, et dans le chapitre 3 de l’épitre à Tite, et dans l’épitre à Algasiam, question 10, rapporte que toutes les traditions juives que Jésus a réprouvées ont eu pour initiateurs Sammai, Killel, Achiba et d’autres, qui ont vécu un peu avant la naissance du Sauveur. Au lieu de commenter la loi, ils la corrompaient. Ces traditions ils les appellent des deuteroseis. Dans le code civil de Justinien, on trouve des canons qui s’y rapportent. « Ce qu’ils appellent une « deuterosis », ou seconde tradition, nous l’interdisons absolument. Qu’elle ne fasse pas partie des livres saints, car elle ne contient pas ce qui a été transmis par les prophètes, mais des extraits d’hommes terrestres qui n’ont rien en eux de divin ». C’est de ces sources que descendirent les fables que nous trouvons maintenant dans le Talmud, et dans presque tous les livres des rabbins. Mais ces choses n’ont rien à voir avec nos traditions qui viennent du Christ et des apôtres, et qui sont tout à fait conformes aux Écritures.

CHAPITRE 11 : Réfutation des objections tirées des écrits des pères

Nous allons répondre maintenant aux objections que l’on tire des écrits des pères. Kemnitius cite saint Irénée (livre 3, chap 1) : « Car nous n’avons pas connu la dispensation du salut par d’autres que par ceux qui nous ont transmis l’évangile. Ce qu’ils avaient d’abord prêché, ils nous l’ont ensuite, par la volonté de Dieu, transmis par écrit, comme fondement futur et colonne future de notre foi ». Et il en conclut que les apôtres ont donc écrit tout ce qu’ils avaient prêché de vive voix. Je réponds que saint Irénée ne dit pas que les apôtres n’ont prêché rien d’autre que ce qu’ils ont écrit, mais seulement qu’ils ont écrit l’évangile qu’ils avaient prêché. Ce qui est vrai, et ne nous est contraire en rien. Mais même s’il disait que les apôtres avaient écrit tout ce qu’ils avaient prêché, il ne nous contredirait pas. Car il y a deux choses dont il faut prendre le plus grand soin si l’on veut bien comprendre ce passage de saint Irénée, comme ceux de beaucoup d’auteurs anciens.

D’abord, il y a des choses dans la doctrine de la foi et des mœurs qui sont, pour tous, absolument nécessaires au salut, comme ce qui est enseigné dans le symbole des apôtres. On peut ajouter la connaissance des dix commandements, et de certains sacrements. Les autres ne sont pas nécessaires au point que, sans leur connaissance explicite et leur profession de foi, l’homme ne puisse pas être sauvé, pourvu qu’il ait l’intention et le vouloir de les accepter et d’y prêter foi, quand ils seront légitimement proposés par l’Église.

On tire cette distinction de ce que, sans la foi dans les mystères du premier homme, aucun adulte ne pouvait être admis au baptême; et de ce qu’on y était admis habituellement sans la connaissance et la profession explicite des autres mystères. On voit, par exemple, dans les actes 2, que, après un seul sermon de saint Pierre, qui portait sur les mystères principaux de la foi dans le Christ, on ait baptisé, le même jour, trois mille hommes qui ne connaissaient rien d’autre que les choses vraiment nécessaires. Et c’est pour cela qu’on ajoute que, après le baptême, ils persévéraient dans la doctrine des apôtres, c’est-à-dire qu’ils apprenaient, des mystères du Christ, ce qu’ils n’avaient pas encore entendu. On trouve quelque chose de semblable chez saint Paul. Il plaçait les Thessaloniciens au nombre des saints, et portait aux nues leur foi et leur charité. Et pourtant, il leur a dit (1 Thess 3) : « Priant de voir vos visages pour que nous complétions ce qui manque à votre foi ».

Notons, ensuite, que les apôtres avaient coutume de prêcher à tous les choses qui sont absolument nécessaires. Les autres choses, ils ne les prêchaient pas à tous, mais à certains seulement, celles, par exemple, qui n’étaient pas utiles à tous, mais aux prélats, aux évêques, aux prêtres, comme la façon de gouverner les églises, d’administrer les sacrements, de réfuter les hérétiques etc. Même aujourd’hui, il y a des choses qui ne sont discutées qu’entre docteurs, et d’autres qui peuvent être expliquées dans des prédications populaires. C’est ainsi que, dans les actes, 20, nous voyons l’apôtre instruire les évêques d’Asie. Il dit également dans 1 Cor 2 que « c’est de sagesse qu’on parle parmi les parfaits ». De même Tim 2 « Ces choses recommande-les à des hommes fidèles, qui seront capables aussi d’enseigner aux autres ». Ainsi, Irénée au livre 4, chap 43 dit que « avec l’épiscopat, les apôtres ont transmis à leurs successeurs le charisme de science ».

Tout bien considéré, je dis qu’ont été écrites par les apôtres les choses qui sont nécessaires pour tous, et qu’ils ont ouvertement prêchées à tous; et que les autres n’ont pas été écrites. Donc, quand saint Irénée dit que les apôtres ont écrit ce qu’ils ont prêché dans le monde, il ne fait que dire la vérité. Il ne parle pas non plus contre les traditions car ils n’ont pas tout enseigné aux peuples dans leurs prédications, mais seulement les choses qui étaient nécessaires ou utiles. Les autres, ils les ont réservées aux plus parfaits.

Deuxièmement, Origène (dans le chap 3 aux Romains, dans Matt homélie 23, dans Ezéchiel homélie homélie 7, dans Jérémie, homélie 1) dit que nous ne devons pas parler des choses divines selon notre idée propre, mais qu’il nous faut tout confirmer par des témoignages de l’Écriture : « Il nous est nécessaire de toujours faire appel au témoignage des saintes Écritures. Notre opinion personnelle et nos commentaires n’ont aucune valeur s’ils ne s’appuient pas sur des textes de l’Écriture ». Je réponds qu’Origène parle des questions qui sont les plus obscures, c’est-à-dire, de celles qui n’ont pas le témoignage d’une tradition reçue dans toute l’Église. Car il explique ailleurs (homélie 5 sur les Nombres) clairement que plusieurs choses sont conservées dans l’Église, et qui doivent l’être par tous, bien que nous n’ayons d’elles aucun témoignage écrit.

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