Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 242)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La première et la principale controverse porte sur la présence vraie, réelle et substantielle du corps et du sang du Seigneur dans ce sacrement de l’Eucharistie non moins admirable que vénérable. Mais, comme cette controverse menace de trainer en longueur, pour éviter toute confusion, nous la traiterons en trois parties, comme s’il s’agissait de trois questions différentes. La première : selon la Sainte Écriture; la seconde : selon les pères anciens; la troisième : selon le jugement de la raison.

La deuxième dispute : de la manière et de la raison de l’existence du Christ dans l’eucharistie, de la conversion du pain en son corps, et du vin en son sang que l’Église catholique appelle transsubstantiation. Ou plutôt : l’assomption du pain et du vin à l’union hypostatique du corps et du sang du Seigneur. Ou l’omniprésence, ou l’ubiquité, comme disent certains, de l’humanité du Christ, ou quelque chose d’autre.

La troisième dispute porte sur le sacrement lui-même. Il faudra d’abord disputer de sa nature : est-ce une chose permanente ou transitoire. Ce qui revient à dire : le corps du Christ est-il présent seulement quand on s’en sert, ou même quand on ne s’en sert pas. Ensuite, de la matière, de la forme, de la fin, de l’effet, du ministre, et de son emploi, c’est-à-dire de la communion sous une seule espèce ou sous deux espèces. Et, en fin de la vénération du saint sacrement.

La quatrième et dernière portera sur le saint sacrifice.

CHAPITRE 1

Les hérésies

Les premiers qui nièrent la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, semblent être ceux qui ont été les premiers à semer la zizanie dans l’Église : les simoniens, les ménandriens, et d’autres. C’est d’eux que parle saint Ignace dans son épitre aux Smyrniens : « Ils n’admettent ni eucharistie ni oblation, du fait qu’ils ne confessent pas que l’eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ. » Phrase citée par Theodoret (dans le dialogue 3 tiré de l’épitre à l’église de Smyrne.)

Que les calvinistes ne se glorifient pas de ce que leur sentence soit très antique, car, il ne faut pas oublier que ces très anciens hérétiques ont combattu plus le mystère de l’incarnation que le sacrement de l’eucharistie. Les hérétiques dont parle saint Ignace niaient que l’eucharistie fût la chair du Seigneur, parce qu’ils n’admettaient pas que le Seigneur ait eu une chair. Voilà pourquoi aucun ancien qui a écrit sur les hérésies n’a fait figurer cette hérésie dans son catalogue. Dans les six premiers siècles, aucun père n’a eu a guerroyer contre cette hérésie.

Les premiers qui mirent en doute la vérité du corps du Christ dans l’eucharistie furent les iconoclastes, après l’année 700, dans leur conciliabule de Constantinople, qu’ils appelèrent faussement le septième synode général. Ils disaient que le pain et le vain n’étaient qu’une image du corps et du sang du Christ, instituée par le Christ. Voilà pourquoi, à partir de ce moment, les auteurs grecs soulignent que l’eucharistie n’est ni une figure, ni une image du corps du Seigneur, mais son vrai corps. Comme il appert de ce septième synode, de saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 14), et de Theophylacte (chapitre 26 en Matthieu, et chapitre 2 de la première lettre aux Corinthiens.)

Le second auteur de cette hérésie fut Jean Scot. Non le docteur subtil, mais un autre plus ancien qui a écrit au temps de Charlemagne, autour de l’an 800. Son livre est nous est conservé. Dans l’église latine, il est le premier à commencer à émettre des doutes par écrit sur ce sujet. Son livre (sur l’eucharistie) a été condamné dans le concile de Vercellencis, au témoignage de Lantfranc dans son livre sur la réalité du corps et du sang du Seigneur dans l’eucharistie.

Le troisième fut Bertrame au temps de Charles (crasse), en l’an 886, dont le livre nous est parvenu. Il commença à faire une controverse sur le sujet suivant : le corps du Seigneur, né de la Vierge, est-il vraiment dans l’Eucharistie ? Cette erreur fut réfutée par le très docte Paschasius, abbé de Corbeiensis, qui vécut à cette époque.

Le quatrième a été Bérenger, archidiacre de l’église d’Andegavensis, autour de l’année du Seigneur 1050. On le considère l’auteur de cette erreur, non parce qu’il a été le premier à la professer, mais parce qu’il a été le premier à la promouvoir publiquement, à faire tous ses efforts pour la propager, et à la propager effectivement. Trois célèbres auteurs l’on réfuté : Lantfranc, Guitmond et Alger. Au début de son livre sur le sacrifice, Pierre de Cluny fait un éloge de ces trois auteurs. Il dit que ce que Lantfranc a écrit contre Bérenger était bien, complet, et parfait; que ce que Guitmond avait écrit était mieux, plus complet et plus parfait; que ce qu’Alger a écrit était le mieux, le plus complet et le plus parfait,

Bérenger a enseigné quatre erreurs qui le rendent le père de toutes les sectes qui ont surgi dans ce siècle. Il a enseigné d’abord qu’il ne fallait pas baptiser les enfants. Ce qui le rend père des anabaptistes. Il a enseigné ensuite que le corps du Seigneur n’est dans l’eucharistie que comme la chose signifiée est dans son signe (comme le rapportent Lantfranc, Guitmond, Alger, et les auteurs de ce temps). Ce qui le rend le père des sacramentaires, et ce qu’admet Calvin dans son ultime admonition à Joachim Wesphalus. Il a enseigné en troisième lieu, après une autre palinodie (car il a révoqué trois fois ses erreurs) que le corps du Seigneur est vraiment dans l’eucharistie, mais en même temps que le pain et le vin. Ce qui fait de lui le père des Luthériens. Que Bérenger ait enseigné cette erreur, on le tire du livre 1 de Guitmond qui écrivait à certains disciples de Bérenger qui enseignaient que le corps du Christ était vraiment dans l’eucharistie, mais avec le pain, et qui avaient coutume de dire que c’était là la doctrine la plus subtile de Bérenger. On le tire aussi du concile romain sous Grégoire V11, dont parle Thomas Waldensis (tome 2, chapitre 43 sur les sacremens). Car, dans ce concile, Bérenger a été forcé de confesser non seulement la présence réelle du Seigneur dans l’eucharistie, comme il avait été antérieurement forcé de le faire dans le concile romain, sous Nicolas 11, mais la transmutation du pain dans le corps du Christ.

Quatrièmement, le même Béringer a enseigné, au témoignage de Guitmond, que des mariages légitimes pouvaient être dissous, en quoi il fut le père de tous les hérétiques de notre temps.

Le cinquième promoteur de cette erreur fut un certain Henri avec Pierre Bruis, autour de 1140, qui enseignaient que c’est seulement une fois, lors de la dernière cène, que le corps du Crist a été donné sous l’espèce du pain. Que depuis, ce qu’on croit et dit du ministère des prêtres n’est qu’une tromperie. Le témoin et le réfutateur de cette hérésie a été Pierre de Cluny (dans son traité sur le sacrifice) qui a vécu à la même époque.

Le sixième fut l’auteur de la secte albigeoise, autour de 1208. Parmi leurs principales erreurs les Albigeois soutenaient que l’eucharistie n’était pas le vrai corps du Christ. En témoigne saint Antonin (dans sa somme théologique par 4, tit 11, chapitre 7, verset 5). Le septième fut l’auteur des Flagellants, vers 1350, au témoignage de Bernard de Luxembourg, dans son catalogue des hérétiques.

Le huitième a été Wiclef, vers environ 1370. Il recommença à enseigner que le corps du Seigneur n’était dans l’eucharistie, que comme dans un signe (livre 4, chapitres 2 è 10 de sa trilogie.) Après les années 1400, ses livres ont été exportés en Bohémie, et ont infecté tout ce royaume, comme l’écrivent Énée Sylvius (dans son livre sur l’origine des Bohémiens, chapitre 35), et Thomas Waldensis (tome 11, doctrina 10). Même si Jean Hus eut toujours cette doctrine en horreur, (comme le montre Jean Cochlaeus dans son histoire des hussites), les Jacobites et beaucoup de Bohémiens puisèrent librement cette erreur dans les livres de Wiclef. Contre Wiclef, écrivit Thomas Waldensis dans le tome 2 de son livre sur les sacrements.

Le neuvième patron de cette hérésie fut André Carolstad, archidiacre de Wirtemberg, et premier disciple de Luther. Car, Luther n’enseigna jamais ouvertement cette hérésie. Il s’y opposa même parfois âprement. On ne peut pas douter, cependant, qu’il jeta les semences de cette hérésie, et même de l’anabaptisme. Même si, par après, il s’est efforcé de réfuter autant les sacramentaires que les anabaptistes, il a, toutefois, écrit beaucoup de choses qui ont fourni l’occasion aux sacramentaires de renouveler cette hérésie.

D’abord, dans son épitre aux Argentins, il écrit qu’il était fort tenté par la sentence qui, dans l’eucharistie, ne reconnait rien en dehors du pain, et qu’il s’était grandement efforcé d’affirmer cela, sans pouvoir satisfaire par l’Écriture aux choses qu’on objectait contre. Quoi de surprenant si les disciples ont osé tenter ce qu’ils pensaient être agréable au maître ? Ensuite, dans son livre sur la captivité de Babylone (au chapitre du baptême), il a affirmé que les sacrements ne justifiaient pas, mais étaient de purs signes. Dans le même livre, au chapitre de l’eucharistie, il a nié que le discours de Jésus sur le pain de vie (Jean chapitre 6) se rapportait à l’eucharistie. Et c’est cela la principale raison pour laquelle les sacramentaires nièrent la présence réelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie.

Il a écrit au même endroit que les paroles de l’évangéliste : ceci est mon corps veulent dire : ce pain est mon corps. Cette sentence on peut l’entende figurativement, au sens où le pain est le corps du Christ symboliquement, ou elle exprime une absurdité et une impossibilité manifestes, à savoir que le pain est le corps du Christ. Voilà pourquoi les disciples de Luther préférèrent recourir à un trope plutôt que d’admettre une absurdité évidente. De plus, dans son livre aux Vaudois sur l’Eucharistie, il nie qu’on doive adorer l’Eucharistie; et il met en doute que l’âme et la divinité soient avec le corps, dans l’eucharistie. Car, il doit être adoré partout où il est, et l’âme et la divinité ne peuvent en aucune façon se séparer du corps, comme chacun le sait. C’est donc après avoir été éduqué par ces enseignements de Luther que Carolstad, en l’an 1525, (ou en 1524, selon d’autres) édita un livre dans lequel il niait ouvertement la présence du corps du Christ dans l’eucharistie. Au sujet de Carolstad, voir Jean Cochlaeus dans les actes de Luther, l’an 1525.

Le dixième patron de cette erreur fut Huldric Zwiingli, pasteur de Tigurinus. Pendant quelques années, il enseigna l’hérésie de Luther en affirmant que le corps du Christ se trouvait réellement dans l’eucharistie, mais avec le pain. Mais, l’année même où Carolstad édita son livre sur la vraie et fausse religion, il rétracta sa sentence, et entreprit d’en soutenir une nouvelle, selon laquelle le corps du Seigneur n’est dans le sacrement que comme dans un signe. Il ne faut pas passer sous silence la façon cavalière avec laquelle il excuse son inconstance. Il dit qu’il connaissait depuis longtemps la vraie doctrine, mais qu’il s’était conformé au temps; et qu’il méritait d’être loué par le Christ comme un serviteur prudent et fidèle qui donne la nourriture à sa famille en temps opportun. Mais cette excuse est un peu frivole. Car, le Christ ne loue pas ceux qui, pour se conformer au siècle, mentent dans des choses d’une si grande importance. Par cette défense, Zwingli s’accuse plus qu’il ne se justifie. Car, pour voiler son ignorance, il exhibe sa malhonnêteté.

Jean Oecolampadius, compagnon de Zwingli, moine apostat, écrivit sur l’explication connaturelle des paroles : ceci est mon corps. Même s’il est du même sentiment que Zwingli, il s’est efforcé de mieux expliquer les paroles de la cène, comme nous le montrerons plus bas. Zwingli et Oecolampadius eurent plusieurs disciples, dont le principal fut Bullingerus, successeur de Zwingli, qui écrivit une apologie en faveur de Zwingli contre les luthériens. Et Bernardin Ochinus, qui écrivit aussi un livre sur la cène du Seigneur contre Westphalus, et Pierre le martyr, qui écrivit un énorme volume sur l’eucharistie contre Stephane Gardinerus. Dans ce livre il réfuta les réponses de Gardinerus aux 255 arguments des sacramentaires.

Le onzième patron de cette insigne erreur de Bérenger, fut Jean Calvin. Il édita d’abord ses institutions en 1536, comme on le voit par la lettre de dédicace au roi de France, François premier. Il les réédita en 1539 et en 1559, en quatre livres. Il s’en prend avec vigueur autant à Luther qu’à Zwingli, en se faisant leur juge; et il introduit une nouvelle opinion qui, en fait, ne diffère en rien de celle de Zwingli. Et un peu après, c’est-à-dire en l’an 1549, il édite un livre avec les Tiguriens sur les sacrements. Il a ensuite écrit beaucoup sur ce sujet dans son livre sur la réforme de l’Église, ainsi que dans son commentaire de Matthieu 26, de 1 Corinthiens onze, et dans sa réponse aux lubies de Joachim Westphalus.

Après Calvin vint Wilhemus Klebitius qui écrivit un livre contre Heshusius qui s’intitulait : la victoire de la vérité, et la ruine du pape saxon, quand le calvinisme l’emporta dans le comtat palatin. De même, Pierre Boquinus, qui écrivit un examen du livre de Heshusius sur le corps du Seigneur, dans lequel livre il défend la position de Calvin. Enfin, Théodore de Bèze, encore vivant, successeur de Calvin dans la chaire empoisonnée de Genève, écrivit plusieurs livres sur l’erreur calvinienne, comme : la somme de la doctrine des sacrements, le livre de la cène du Seigneur contre Westphalus, son dialogue Kreophagia ou Cyclope contre Tilmman Heshusius.

Il faut d’abord expliquer brièvement la sentence de Calvin, qui a été, à dessein, formulée obscurément par lui, afin qu’elle semble quelque chose de mystérieux. Il enseigne d’abord, avec les siens, qu’il n’y a sur la terre que des symboles de la cène; que le corps du Christ est seulement dans le ciel; qu’entre le corps du Christ et le pain et le vin de la cène, il y a la même distance qu’entre le ciel le plus élevé et l’abyme le plus profond. Ce qui veut dire que le corps du Christ n’a jamais été que dans un lieu précis et déterminé. C’est ce qu’il explique longuement à la fin du consensus avec les pasteurs de Tigurinus. Bèze explique lui aussi la même chose dans la somme de sa doctrine sur les sacrements, question 6.

Il enseigne ensuite que même si les symboles et le Christ sont séparés par une immense distance, ils se rejoignent quand même, non seulement en raison du signe, parce que l’un est le signe de l’autre, mais aussi parce que, avec le signe, Dieu nous présente le vrai corps et le vrai sang du Christ, dont nos âmes sont nourries véritablement pour la vie éternelle. C’est ce qu’enseigne Calvin dans tous les textes cités. En Matth 26, il dit : « Dans la cène, le corps du Christ nous est vraiment donné, pour qu’il soit pour nos âmes une nourriture salutaire. C’est-à-dire que nos âmes se repaissent de la substance du corps du Christ, pour que nous devenions vraiment une seule chose avec lui. » Et plus bas : « Ce n’est donc pas un signe vide et vain qui nous est proposé, car ils deviennent vraiment participants du corps et du sang du Seigneur ceux qui reçoivent cette promesse dans la foi. » Et (dans son livre 4, chapitre 17, verset 5 des institutions) il enseigne que manger la chair du Christ ce n’est pas seulement croire, mais devenir un vrai participant de la chair du Seigneur.

Et il donne l’exemple suivant. « Ce n’est pas la seule vue du pain qui suffit pour nourrir le corps, mais son usage. De la même façon, c’est à l’âme qu’il convient vraiment et entièrement de devenir participant du Christ. » Et au verset 32 : « Dans sa cène sacrée, il m’ordonne de recevoir le corps et le sang sous les symboles du pain et du vin. Je ne doute donc pas qu’il me les offrira vraiment lui-même, et que je les recevrai. » Et dans son livre sur la cène du Seigneur, (chapitre 2), il donne comme exemple l’Esprit saint qui est apparu sous la forme d’une colombe. Car, comme cette colombe était appelée Esprit Saint par saint Jean Baptiste, parce qu’elle était un signe très certain de la présence du Saint-Esprit, de la même façon, le pain, par métonymie, est appelé corps du Christ, parce qu’il est un signe très certain de la présence du corps du Christ qui nous est donné dans la cène. Voilà pourquoi il enseigne au même endroit que, dans la cène, le Christ nous donne la vraie et propre substance de son corps et de son sang.

Bèze (dans sa somme des sacrements, question 6) dit des choses semblables. Et voilà aussi pourquoi il admet ces propositions des luthériens : le corps du Christ est dans le pain, ou sous le pain, ou à côté du pain, si on les entend dans un sens orthodoxe, c’est-à-dire s’ils veulent dire qu’avec le pain le corps du Christ nous est véritablement donné. Cette seconde affirmation semble s’opposer à la première, car comment le corps du Christ qui nous est vraiment donné dans le pain peut-il être vraiment présent dans la cène, s’il n’est présent que dans le ciel le plus élevé, alors que le pain n’est présent que sur la terre ? Il a donc fallu une troisième sentence.

On a donc dit, en troisième lieu, que si l’intelligence humaine ne peut pas percevoir comment se fait cette conjonction de choses si éloignées, la foi, elle, le peut. C’est ce qu’il dit (livre 4, chapitre 17, verset 7) : « Il ne me reste plus qu’à éclater en admiration devant ce mystère, que l’esprit ne pourra jamais saisir par la réflexion, ni la langue par l’explication » Et au verset 10 : « Même s’il semble incroyable qu’à une si grande distance, la chair du Christ puisse pénétrer chez nous pour se donner en nourriture, rappelons-nous à quel point est élevée au-dessus de nos sens la vertu mystérieuse du Saint-Esprit, et songeons quelle stupidité ce serait de mesurer son immensité par le pied–de-roi de nos désirs. Car l’esprit conçoit ce que notre esprit ne comprend pas, à savoir, que l’Esprit unit les choses qui sont séparées par des lieux différents et éloignés »

Et, au verset 32 : « Si quelqu’un m’interroge sur la façon dont cela se fait, je n’aurai pas honte d’avouer qu’il s’agit là d’un mystère si sublime qu’il ne peut être ni compris par mon esprit, ni raconter par mes paroles. »

Bèze a dit des choses semblables (dans sa somme des sacrements, question 9) : « Néanmoins, nous admettons que c’est un mystère incompréhensible de Dieu. C’est en vertu de ce mystère que ce qui est et demeure dans le ciel, et non ailleurs, communique vraiment avec nous qui sommes sur la terre, et non ailleurs. » Et plus bas : « Et c’est ce qui fait que toute cette action soit appelée proprement mustérion (mystère). » Mais parce que Calvin comprenait très bien que son mystère était tout à fait incroyable et même répugnant, il a ajouté une quatrième proposition.

Il dit donc, en quatrième lieu, que ce n’est pas le corps lui-même du Christ qui descend vers nous, mais qu’une certaine vertu substantielle provenant de la chair du Christ dérive vers nous par son Esprit, comme par un canal. Il semble dire là que ce n’est pas la substance du corps du Christ qui nous est donnée, mais une certaine qualité. Car, voici ce qu’il dit (livre, 4, chapitre 17, verset 12) : « Le lien de cette conjonction est l’Esprit du Christ. Il est aussi le canal par lequel nous est dérivé tout ce que le Christ est et a. Car, si nous voyons que le soleil qui darde ses rayons sur la terre pour engendrer, réchauffer et nourrir ses fœtus, transporte, pour ainsi dire, sa substance jusqu’à elle, pourquoi l’irradiation du Saint-Esprit serait-elle inférieure, et ne pourrait nous transmettre la communion de son corps et de son sang ? » Et, au verset 32 : « Je confesse ingénument, que la mixture de la chair du Christ avec notre âme, comme elle est enseignée par eux, me répugne, parce qu’il nous suffit de croire que, de la substance de sa chair, le Christ insuffle la vie dans nos âmes. Bien plus, sa vie propre, même si la chair du Christ n’entre pas en nous. »

Donc, ce qu’il disait plus haut au verset 10, que la chair du Christ pénétrait en nous, en dépit des distances, doit s’entendre non de la chair elle-même, mais de sa vertu. C’est à lui de voir comment cela s’accorde avec ce qu’il disait plus haut de la présence du Christ dans la cène. Il ne peut évidemment entendre cette présence que selon la vertu, non selon la substance. Or, si une qualité quelconque provenant du corps du Christ descendait jusqu’à nous, il serait à craindre qu’on attribue trop ce choses à ce sacrement.

C’est pourquoi il a ajouté, en cinquième lieu, que cette communication du corps du Seigneur ou de sa vertu ne se faisait que par la foi. Car c’est la foi qui appréhende le Christ existant dans le ciel et le fait nôtre, pour que nous puissions participer à ses biens. En conséquence, il ne se fait donc aucune conjonction réelle du Christ avec nous, mais seulement en pensée. En quoi il n’y a, certes, aucun mystère, aucun miracle, aucune difficulté à comprendre. Car, qui est-ce qui ne comprend pas aisément que le Christ, et même toute la trinité, peuvent être appréhendés par la foi ?

Voici donc ce qu’écrit Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 5) : «Finalement, cette manducation nous admettons qu’elle n’est pas autre chose qu’une manducation par la foi. » Et au verset 31 : « Il ne semble pas que le Christ leur soit présent à moins qu’il ne descende vers nous. C’est comme si nous ne pouvions pas jouir également de sa présence s’il nous attirait vers lui. » Il semble ici corriger son tir, ou expliquer ce qu’il avait enseigné au verset 10, quand il disait que la chair du Christ pénétrait en nous par un grand miracle. Maintenant, tout miracle éliminé, il dit que c’est nous qui montons vers lui par la foi. Il dit aussi au verset 32 que c’est la foi qui se repait du corps du Christ. Or, la foi ne se repait pas autrement qu’en croyant.

Il répète la même chose dans d’autres livres. Et de même Béze (dans son livre sur la somme des sacrements questions 9, 10, 11, et 13.) Nous ne devons pas nous laisser troubler parce que dans le livre 4,( chapitre 17, versets 5 et 11), il nie qu’on mange le Christ par la seule pensée ou par l’intelligence, et affirme que ce n’est pas du tout la même chose que manger le Christ et croire dans le Christ. Car, au même endroit il soutient que manger le Christ n’est pas croire dans le Christ, mais que c’est cependant son effet.

Il s’ensuit donc que c’est par l’acte de foi que le Christ est en nous, et nous communique ses biens. Voilà pourquoi Bèze (dans son livre sur la cène du Seigneur contre Westphalus, chapitre 9) dit que la différence qu’il y a entre la foi et la manducation du Christ c’est celle qu’il y a entre la main et l’appréhension qui se fait par la main. Parce que le Christ n’est en nous que par la foi, comme le disent continuellement Calvin et Bèze, il en résulte qu’il ne peut être en nous qu’objectivement comme est en nous tout ce que nous pensons en acte.

Il suit donc de tout cela leur sixième proposition : les hommes méchants ne reçoivent pas le corps du Christ, même s’ils en reçoivent les symboles. Bèse (question 13, livre cité) : « Comme les symboles ne sont reçus que par la bouche du corps, le corps du Christ n’est reçu que par la bouche de la foi. Or, comme les impies n’ont pas la bouche de la foi, ils ne perçoivent que les symboles du corps du Seigneur. » Calvin enseigne la même chose (livre 4, chapitre 17, versets 33 et 34). Bien plus, dans son opuscule sur le consensus avec les Tigurinis, il dit que les prédestinés perçoivent les symboles externes avec la chose signifiée par le symbole, puisque seuls les prédestinés ont la vraie foi.

Tous les livres