Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 243)
Et voici la septième et dernière de leurs sentences. Il n’y a pas, dans l’eucharistie, de force capable de donner le corps du Christ ou la foi à celui qui ne l’a pas, mais seulement de signifier et d’attester qu’on l’a déjà. C’est bien ce que dit Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 2) : « Les âmes pieuses peuvent tirer un grand fruit de confiance et de sérénité du témoignage qu’elles ont que nous formons un seul corps avec le Christ, de façon telle qu’on puisse appeler nôtre tout ce qui est à lui. »
Et, au verset 5 : « Le sacrement ne fait pas que le Christ du pain de vie commence d’abord à être, mais il rappelle à notre mémoire qu’il a été fait le pain de vie dont nous nous nourrissons assidument. » Et dans son livre sur la cène du Seigneur, chapitre 3, il enseigne qu’à la préparation pour la réception de ce sacrement est requis que l’on ait auparavant une vraie foi, qu’on ait été, par cette foi, fait membre du Christ, et qu’on ait, en conséquence, le Christ en soi. »
Si Calvin ne disait pas que l’eucharistie n’est que le témoignage de la grâce acceptée, qui, comme un sceau, contresigne et confirme la promesse faite par le Verbe, il détruirait tout ce qu’il a enseigné avant sur les sacrements.
De ces textes nous inférons trois choses. La première. Calvin a tort de se vanter de ce que sa sentence sur l’eucharistie soit très difficile, incompréhensible à l’intelligence humaine, et un mystère proprement dit. Car, que les symboles du pain et du vin rappellent à notre mémoire que le Christ a souffert et est mort pour nous, ce n’est pas un plus grand mystère que si c’était une image du crucifix qui produisait un effet similaire, surtout si sont écrits les mots : voici l’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. Car, une telle image, avec une pareille inscription, fait exactement ce que fait l’eucharistie de Calvin, et sans aucun miracle. Car, autant l’image que l’inscription nous fait revivre en pensée la passion que le Seigneur a soufferte pour nous.
Toutes ces magnifiques économies de l’eucharistie ne sont donc que de la poudre jetée aux yeux. Car, en de si nombreux endroits, Calvin nous assure que, avec les symboles, c’est le vrai corps réel du Christ qui nous est donné, et que, avec lui, nos âmes sont nourries. Car, après toutes ces mystifications, il ne nous laisse qu’un symbole vide de la chose déjà obtenue.
Enfin, de cette sentence de Calvin il s’ensuit cette absurdité que présenter la cène du Seigneur c’est témoigner que celui à qui elle est présentée a déjà reçu la cène, et qu’il a déjà mangé le corps du Christ. Ce qui est insupportable si, dans l’emploi des mots, nous tenons compte de l’usage. Et même faux. Car, selon les règles de Calvin, plusieurs, puisqu’ils sont impies, n’ont jamais mangé le corps du Christ. Ils bénéficient quand même de ce témoignage, et ce sacrement leur promet aussi à eux le royaume des cieux.
CHAPITRE 2
On explique la sentence de l’église catholique
La sentence catholique est exprimée en perfection dans le concile de Trente (session 13, chapitre 1) : « Au début, le saint synode enseigne et professe ouvertement et clairement que, dans le sublime sacrement de la sainte eucharistie, notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai Homme, est, après la consécration du pain et du vain, vraiment, réellement, et substantiellement contenu sous l’espèce des signes sensibles. » Chacun des mots de ce décret contiennent ce qu’il faut pour condamner la sentence des hérétiques.
Le concile enseigne d’abord que, après la confection du sacrement, le corps du Christ se trouve présent, ce qui est contre l’ubiquité des luthériens, qui veulent que, avant la consécration, soit déjà présent le corps du Christ. C’est aussi contre les calvinistes qui disent que l’eucharistie est un signe de la conjonction avec le Christ qui a été faite auparavant par la foi.
Le concile dit ensuite que la confection du sacrement est la consécration du pain et du vin, par la vertu de laquelle nous est rendu présent le corps du Christ. Ce qui est contre les mêmes ubiquistes qui soutiennent que cela se fait non en vertu de la consécration, mais de l’omniprésence du corps du Christ. C’est aussi contre les calvinistes qui enseignent que le sacrement se fait non par la consécration, mais par la promesse de l’évangile expliquée dans un sermon.
Troisièmement. Le concile enseigne que le Christ est en entier dans ce sacrement. Ce qui est expliqué plus clairement au canon 1 de la même session, où nous lisons que, dans le sacrement, il y a le corps et le sang, avec l’âme et la divinité. Ces paroles indiquent que c’est seulement par la vertu du sacrement, que le corps est présent sous l’espèce du pain et le sang sous l’espèce du vin. Car la forme des mots ne peut signifier que cela. Et par la naturelle concomitance, le corps entier est présent sous l’une et l’autre espèce. Car, ces différentes choses sont unies dans le Christ de façon à ne pouvoir jamais être séparées. Car, après la résurrection, ce tout ne peut plus être séparé. Et cela est contre Luther, qui révoque en doute cette concomitance (dans son livre contre les Vaudois, sur l’eucharistie).
Quatrièmement. Le concile affirme que le Christ est vraiment dans le sacrement. Ce qui est contre tous les sacramentaires qui veulent que le Christ soit présent comme dans un signe ou une figure. Car, la figure s’oppose à la vérité, comme nous le montre le premier canon de cette session. Après avoir dit que le Christ est vraiment dans l’eucharistie, il l’explique en niant l’article : non seulement en signe, mais en figure. »
Cinquièmement. Il dit réellement, ce qui s’oppose à l’imagination des calvinistes qui, (comme nous l’avons montré plus haut), veulent qu’il soit présent pour être saisi par la foi. C’est aussi ce qu’enseigne longuement Zwingli (dans sa confession à Charles, que cite Bèze dans son livre sur la cène du Seigneur contre Westphalus, chapitre 9). Il dit qu’il croit que, dans la cène du Seigneur, le corps du Christ est vraiment présent, mais de façon à ce que soit contemplé par la foi ce qui est corporellement présent dans le ciel. Les sacramentaires disent souvent que le corps du Christ est présent dans la cène, mais je n’ai lu nulle part qu’ils disent qu’il soit réellement présent, à moins qu’ils ne parlent de la cène qui se fait dans le ciel, comme je le dirai plus tard.
De là proviennent deux différences entre nous et les sacramentaires. Ils nient qu’il faille adorer le Christ dans l’eucharistie, ou qu’il puisse être reçu par ceux qui ne croient pas. Nous admettons, nous, l’un et l’autre.
Sixièmement. Le concile ajoute substantiellement, contre les calvinistes qui disent que le corps du Christ n’est, dans substance, présent que dans le ciel; et que ce corps émane une vertu ou une force mystérieuse. Voilà pourquoi le même concile (au canon 1) oppose « substantiellement » à « vertu ». Et c’est aussi pour expliquer le mode d’existence du Christ dans le sacrement. Car, un peu avant, le même concile avait dit que le corps du Christ avait, dans le ciel, son mode d’existence naturel, et dans le sacrement, son mode d’existence non naturel, mais sacramentel.
Or, ce mode d’exister sacramentel, qui est en même temps vrai et réel ne pouvait être mieux expliqué que par l’adverbe « substantiellement ». Ce mot signifie que c’est le Christ entier qui est dans le sacrement par sa substance, et non par une qualité. Et cela parce que la substance du pain se convertit en la substance du corps du Christ. Les autres choses sont concomitantes avec la substance, et doivent donc avoir le mode d’exister de la substance.
Or, par elle-même, la substance n’a aucun lien avec un lieu ou avec les corps environnants. C’est pourquoi, au Christ, est due la grandeur en plus de la substance. Mais, par elle, il n’occupe aucun lieu et ne s’étend par en longueur, mais est par mode de substance. Pour une raison semblable, sa figure et sa couleur sont dans la substance, mais sont cependant invisibles en tant que contenues dans le sacrement. Parce que la figure et la couleur ne possèdent pas un mode d’existence qualitatif, mais substantiel, comme elles sont dans le sacrement. Enfin, en tant qu’il est dans le sacrement, le Christ peut être touché par certains qualités. Mais, cependant ne peut pas être touché proprement mais en lui-même, car ces qualités ont un mode d’existence de substance, non de qualité. Voir saint Thomas (livre 4, chapitre 64, contre les Gentils, et 3 par quest 76, art 5).
Septièmement, le concile dit que le corps du Seigneur est contenu sous les espèces sensibles. Ces mots expliquent encore plus clairement le mode d’existence du Christ dans l’eucharistie. Car le Christ n’est pas dans l’eucharistie comme dans un lieu, ou dans un vase, ou sous un voile; mais de la même façon qu’était la substance du pain sous les espèces du pain, à la différence que ces accidents faisaient partie de la substance du pain. Voilà pourquoi, de par la nature de la chose, le corps du Christ, après la consécration, se conserve dans l’eucharistie, aussi longtemps que demeure naturellement la substance du pain sous ces mêmes espèces. Et voilà ce que veut dire : le corps du Christ est contenu sous les espèces du pain.
Cette sentence nous permet de réfuter la frauduleuse confession de Bèze. Car, (comme le rapporte Claudius a Xantes dans sa réponse à l’apologie de Bèze), en l’année 56, pour amener des luthériens au calvinisme, Théodore de Bèze écrivit une confession dans laquelle il affirmait que le corps véritable et naturel du Christ était présent dans la cène, et qu’il était administré aux communiants vraiment et réellement. Il ajouta même que l’église des Suisses et des Genevois approuvait cette confession. Quand les luthériens eurent triomphé des sacramentaires, et que les Tiguriens le pressaient sérieusement, il répondit qu’il avait dit la vérité, mais que les luthériens n’avaient pas compris. Car il n’avait pas parlé de la cène du Seigneur qui se célèbre sur la terre, mais de celle qui se célèbre dans les cieux, où le Christ est véritablement et réellement présent.
Le concile de Trente a prévenu ce genre de fraudes, car il ne dit pas que le corps du Christ était présent dans la cène, mais est réellement contenu sous les espèces du pain et du vin. Voilà pour la présentation du décret. On peut en déduire plusieurs règles sur la façon de parler de ce sujet.
La première règle. Les noms de substance que l’on dit du Christ ou de son corps, sont dits de lui, en dehors du sacrement, comme il est dans le sacrement. La raison en est que les noms substantifs signifient la nature de la chose, en faisant abstraction du mode d’existence. La nature de la chose et l’essence de toutes celles qui sont dans le Christ est vraiment dans le sacrement. Nous disons donc avec raison que dans le sacrement sont le corps, la chair, le sang etc ; et que cette chair est un corps, non un esprit.
La seconde règle. Les noms d’adjectif que l’on emploie pour désigner des circonstances corporelles ne sont pas dits du corps du Christ, comme il est dans l’eucharistie. Parce, en plus de son mode d’existence particulier dans l’eucharistie, le corps du Christ n’a aucun rapport avec les corps circonstanciés, comme nous l’avons dit. Nous disons que le corps du Christ, comme il est dans l’eucharistie, est vrai, réel, naturel, animé, quantifié, coloré. Et cette chair, nous disons qu’elle est corporelle, non spirituelle, à moins qu’on emploie le mot spirituel d’une façon particulière, comme dans 1 Corinthiens XV : « Il est semé corps animal, et il surgit spirituel », c’est-à-dire obéissant en tout à l’Esprit.
Mais nous ne disons pas que le corps du Christ, dans l’eucharistie, est sensible, visible, tangible, étendu, bien qu’il soit ainsi dans le ciel. Car ces noms se disent de corps circonstanciés, ce que n’est pas le corps du Christ dans l’eucharistie. Voir saint Augustin (Gratien, sur la consécration dist 2 canon nos autem) qui parle de la chair invisible du Christ dans le sacrement : « Nous, dans l’espèce du pain et du vin que nous voyons, nous honorons des choses invisibles : la chair et le sang. »
La troisième règle. Les adverbes, qui indiquent le mode d’existence corporel, ne sont pas dits du Christ dans l’eucharistie, mais seulement comme il est dans le ciel. L’autre, rien n’empêche de la dire. Et la raison en est (comme nous l’avons dit souvent) que, dans l’eucharistie, le Christ n’a pas le mode d’existence des corps, mais plutôt des esprits, puisqu’il est tout entier dans chaque partie. Nous dirons donc que le Christ est dans l’eucharistie vraiment, réellement et substantiellement, comme le concile le dit correctement.
Mais, nous ne dirons pas qu’il est corporellement présent, puisqu’on peut dire le contraire (spirituellement), comme saint Bernard le dit (dans son sermon sur saint Martin). Il affirme là que dans le sacrement, la vraie substance du Christ nous est donnée, mais spirituellement, non charnellement. Mais il ne semble pas qu’on doive employer ce mot (spirituel) trop souvent, car il est à craindre que les adversaires lui fassent signifier la substance plutôt que le mode d’être. Voilà pourquoi il est préférable de ne pas dire qu’il n’est pas présent corporellement, à moins d’expliquer clairement ce qu’on veut dire par là.
La quatrième règle. Les mots qui signifient la présence du corps du Seigneur dans l’eucharistie, --en faisant abstraction du mode d’existence par rapport aux autres- peuvent être affirmés absolument, les autres, non. Voilà pourquoi nous nous exprimons correctement quand nous disons : le corps du Seigneur, est, est contenu, demeure, est trouvé, est reçu, est perçu dans l’eucharistie. Mais il ne serait pas correct de dire : le corps du Christ dans l’eucharistie occupe une place, a de l’étendue.
La cinquième règle. Bien que, de soi, le corps du Christ dans l’eucharistie ne soit ni vu, ni touché, ni bougé, cependant, à cause des accidents avec lesquels il est uni, on peut dire qu’il est vu, touché et bougé. Pourquoi donc ? Parce que les espèces on les voit, on les touche, et on les déplace. Et ce qui leur convient est attribué normalement aussi à ce qui leur est uni. Car c’est de cette façon qu’on disait des anges qu’ils étaient vus, qu’on touchait les corps qu’ils avaient assumés (Genèse 19). Et dans tout le livre de Tobie, l’Écriture donne le nom d’anges à ceux qu’on voit, qu’on touche, qu’on entend parler. Bien plus, dans Jean 1, on nous dit que saint Jean a vu l’Esprit Saint quand il a vu la colombe.
C’est de cette façon que les pères parlent du corps du Seigneur dans le sacrement. Saint Jean Chrysostome (homélie 83 sur Matthieu) dit : « Tu vois le Christ, tu le touches, tu le manges. » Et dans son homélie 24 (sur la première épitre aux Corinthiens), il dit : « On propose de regarder et de toucher les corps des rois. » Et saint Cyrille d’Alexandrie (livre 12, chapitre 8 sur Jean) : « Il présente sa chair pour que nous la touchions. » Et saint Augustin (dans son sermon 2 sur les paroles de l’Apôtre) dit : « Ce qui, dans le sacrement, est reçu visiblement est mangé en réalité spirituellement. » Enfin, dans le concile romain sous Nicolas 2, Bérenger a été contraint de confesser que « le corps du Christ est sensiblement touché et rompu par les mains des prêtres ».
Mais il existe un doute sur ce point. Les choses que l’on dit du Christ à cause des espèces est-ce qu’on les dit de lui véritablement et proprement, ou par manière de trope ? Quelques-uns veulent qu’on les dise véritablement et proprement, de la même manière qu’on les dirait d’un pain, si l’eucharistie n’était qu’un pain : on dirait que, en raison de ses accidents, on voit, on touche, on rompt véritablement et proprement le pain. Et la raison qu’ils donnent est que, selon eux, l’union du Christ avec les accidents du pain est d’ordre hypostatique, ou tout à fait semblable. Voilà pourquoi, selon eux, il se fait une communication des idiomes entre le Christ et les accidents. Donc, comme on a raison de dire que, dans le Christ, Dieu est vu, touché, a souffert et est mort en raison de la nature humaine assumée, ils veulent que, à cause des accidents du pain, le Christ soit aussi, dans l’eucharistie, vu et touché vraiment et proprement. Mais la sentence commune des théologiens enseigne le contraire.
Voilà pourquoi on ajoute une sixième règle qui nous vient de Pierre de Soto (lect 6 sur le sacrement de l’eucharistie.) Les paroles qui signifient un mouvement local on peut, à cause des espèces, les dire véritablement et proprement du corps du Christ, qui existe dans l’eucharistie, mais par accident, et non en elles-mêmes. Les autres paroles qui indiquent d’autres mouvements ou actions, on peut aussi les dire du corps du Christ, mais improprement et figurativement.
La première partie de cette règle est tout à fait certaine, car la présence réelle du Christ requiert nécessairement que le Christ soit véritablement mu par différents mouvements, bien que ce soit par accident. Comme notre âme change vraiment de lieu quand notre corps change de lieu. Nous disons que c’est vraiment et proprement que le corps du Christ, dans l’eucharistie, est enlevé, déposé, transporté, placé sur un autel ou dans une lunule, transféré de la main à la bouche, et de la bouche à l’estomac.
On prouve l’autre partie en disant que si, à l’exception du mouvement local, les choses qui conviennent aux espèces doivent convenir proprement au corps du Christ, il faut soit que ces mouvements soient immédiatement reçus dans le corps du Christ, -ce que tous nient- soit par la médiation des espèces. Et cela, ou parce que les espèces sont inhérentes au corps du Christ, --et cela aussi tous le nient---ou en raison de la communication des idiomes provenant de l’union hypostatique, ou de quelque chose semblable. Et cela, non plus, n’a pas lieu. Car, pour omettre tout ce que, en son lieu, nous dirons plus haut contre cette opinion ou cette erreur sur l’union hypostatique, si c’était cela la cause, quatre absurdités s’ensuivraient.
La première. À cause des espèces, on devrait dire du Christ dans l’eucharistie qu’il est blanc ou rond, ce qui serait, selon l’avis de tous, une absurdité. Car, s’il est vraiment question de communication des idiomes, pourquoi ne pas dire du Christ les actions et les passions plutôt que les qualités ? Il est certain que, dans le mystère de l’incarnation, on ne dit pas seulement que Dieu a marché, a mangé, mais aussi qu’il a un corps, qu’il est humble, triste etc. Deuxièmement. Comme on dit que le Christ eucharistique est vu et touché proprement et véritablement, on pourrait aussi dire qu’il se réchauffe ou qu’il se refroidit, qu’il est moisi et acide, quand ces choses arrivent aux espèces, avant leur corruption. Comme on dit de Dieu qu’il a souffert, qu’il a été blessé et qu’il est mort dans la chair. Mais cela, personne ne le concéderait.
Troisièmement. Qu’il faudrait attribuer aussi aux espèces les attributs du Christ, en une communication des idiomes mutuelle. Mais on n’a jamais entendu dire qu’on puisse attribuer aux espèces quelque chose de ce genre.
Quatrièmement. Il ne serait pas permis de dire que c’est la chair du Christ qui est vue ou touchée, mais seulement le Christ lui-même. Car ce n’est qu’au seul suppôt, que la communication des idiomes fait partager les attributs d’une autre nature. Ce ne sont pas les attributs d’une nature qui sont attribués à une autre nature. La chair, en effet, est une nature, et non un suppôt. Et pourtant, les pères cités parlent bel et bien de la chair. Saint Jean Chrysostome (homélie 47 sur l’épitre 1 aux Corinthiens) dit que « nos dents mordent dans la chair du Christ. » Et saint Cyrille (à l’endroit cité) dit : « Il offre sa chair au toucher. »
CHAPITRE 3
On démontre la présence du corps du Christ dans l’eucharistie avec les figures de l’ancien testament.
Accédons à la réponse. Nous confirmerons la vérité catholique avec quatre genres d’arguments, et nous répondrons, en même temps, aux objections que nous font nos adversaires dans chacun de ces genres. Le premier genre d’arguments porte sur les témoignages de l’Écriture; le deuxième, sur les témoignages des pères; le troisième sur le consensus de l’Église; le quatrième, sur diverses raisons. De l’Écriture, on peut tirer quatre arguments. Le premier : les figures; le second : la promesse; le troisième : l’institution; le quatrième : l’usage.
Des figures de l’ancien testament, on tire donc cet argument. Les figures doivent nécessairement être inférieures aux choses figurées. Les figures du sacrement de l’eucharistie sont ou plus excellentes ou non inférieures au pain normal et naturel qui signifie le corps du Christ. L’eucharistie n’est donc pas un pain ordinaire et naturel signifiant le corps du Christ, mais elle est le corps même du Christ, vrai pain céleste, et super substantiel. La proposition principale, qui est tirée de l’apôtre Paul, est tout à fait certaine, En effet, saint Paul (Colossiens 2) compare les figures de l’ancien testament à des ombres, et l’accomplissement à un corps. Et (dans Hébreux X) il compare ces mêmes figures à des ombres, et la vérité à l’image. Car l’ombre n’est pas une vraie image, mais est soit une vaine ressemblance de l’image, comme cela se passe quand quelqu’un marche au soleil, ou une image ombragée sur une table, non encore délimitée et parfaite.
Saint Jérôme (dans le chapitre 1 à Tite), dit que la différence qu’il y a entre les pains de proposition et le corps du Christ est celle qui existe entre l’ombre et les corps, entre les exemplaires des choses futures, et les choses elles-mêmes qui sont figurées par les exemplaires. Mais même sans ces témoignages, on ne peut pas douter que la figure est au service de la vérité, et s’accomplit et se parfait par elle.
La proposition mineure on peut la prouver de deux façons. La première. Avec les figures qui sont égales au pain. Ensuite, avec celles qui sont plus importantes. Les figures égales sont celles qui sont faites de pain. Nous avons d’abord le pain qu’a présenté Melchisédech (Genèse 14). Que ce pain ait été une figure de l’eucharistie, c’est ce qu’enseigne saint Jean Chrysostome (homélie 35 sur la Genèse) : « Tu vois comment notre sacrement a été insinué. Tu as vu le type, pense à la vérité. »
D’autres pères enseignent la même chose, comme saint Cyprien (livre 2, épitre 3 ), Arnobe (sur psaume 109), saint Ambroise (livre 4, chapitre 3 sur les sacrements), saint Jérôme (Matthieu, chapitre 26), Clément d’Alexandrie, livre 4 stromat), Eusèbe (livre 5, démonstration évangélique, chapitre 3), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 14).
Il y eut ensuite le pain de proposition, qui ne pouvait être mangé que par les purs et les sanctifiés (Exode 40, et 1 Rois XX1).) Qu’il ait été une figure de l’eucharistie l’attestent saint Jérôme (au chapitre à Tite), saint Damascène (au livre cité) et saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse mystagogique 4). De même, le pain des prémices (Lev XX111). En y faisant allusion, saint Irénée (livre 4, chapitre 32) appelle eucharistie les prémices des dons divins dans l’ancien testament. Enfin, ce pain angélique qui a donné assez de force à Élie pour marcher pendant quarante jours jusqu’à la montagne de Dieu, Oreb, où il vit Dieu (3 Rois 19).
Parmi les plus importantes, il y en a trois principales qui offrent aux catholiques de riches munitions. La première, l’agneau pascal, que plusieurs anciens voient comme une figure de l’eucharistie. Comme Tertullien (livre 4, contre Marcion), Isichius (Lévitique chapitre 13), saint Jérôme (Matthieu, chapitre 26), saint Jean Chrysostome (homélie sur la trahison de Judas), saint Cyprien (livre sur l’unité de l’Église), saint Augustin (livre 2, chapitre 37, contre les lettres de Petilianus) : « Autre la pâque que les Juifs célébraient avec un agneau, autre celle que nous avons reçu dans le corps et le sang du Seigneur. Léon (sermon 7 sur la passion du Seigneur), saint Grégoire (homélie 22 sur les évangiles).
Car ce n’est pas pour une autre raison que le Seigneur a institué le sacrement de l’eucharistie tout de suite après avoir mangé l’agneau pascal, que pour signifier, comme le dit saint Léon au lieu cité, que l’antique observance avait été accomplie et abolie par le nouveau sacrement. Il appert donc que la cérémonie de l’agneau pascal ne mettait pas tant l’accent sur l’immolation que sur la manducation (Exode 12). Celui donc qui lui correspond dans le nouveau testament c’est Agneau qui enlève les péchés du monde, aussi longtemps qu’il est mangé. Ce qui n’a pas coutume de se faire autrement que dans l’eucharistie.