Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 244)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que l’agneau pascal des Juifs ait été plus important que notre eucharistie, on ne peut en aucune façon le démontrer, si le corps du Christ n’est pas vraiment contenu en lui. Car, si nous considérons l’agneau et le pain comme des choses naturelles, on ne peut douter que l’agneau excelle. Mais si on les considère comme des sacrements, c’est-à-dire comme des symboles externes, là encore, l’agneau excelle. Car, la chair du Christ est mieux signifiée par la chair de l’agneau que par le pain. Et la mort du Christ est aussi mieux signifiée par la mort de l’agneau que par la fraction du pain. L’innocente du Christ, sa douceur et ses autres qualités sont mieux signifiées par cet agneau choisi, d’un an, sans tache que la loi commandait d’immoler et de manger, que par le pains, qui n’a rien de tout cela. L’effet du sacrement, également, que ce soit la nutrition spirituelle, ou l’excitation de la foi s’obtient mieux par l’agneau que par le pain. Car, la chair nourrit mieux que le pain; et excite le mieux à foi ce qui représente le mieux la passion du Christ. Voilà pourquoi ces paroles du Seigneur : « Ceci est mon corps » s’appliquent davantage à l’agneau pascal qu’au pain eucharistique.

Une autre figure est le sang du testament (Exode 24, et Hébreux 9). On y décrit l’ancien testament, et nous lisons que c’est au nom de Dieu que Moïse a proposé les commandements de la loi, qu’il a ensuite aspergé le peuple avec du sang, en disant : « Ceci est le sang du testament que Dieu vous a envoyé. » Cette figure est accomplie dans l’institution de ce sacrement. Il est facile de le prouver. Car quelqu’un pourrait penser que c’est la figure de la passion du Christ, et non de l’institution de ce sacrement.

On le prouve donc d’abord par les paroles de Jésus en Luc XX11 : « Ce calice est le nouveau testament dans mon sang. » C’est donc dans cette cène que le testament a été institué. Deuxièmement. Il semble que le Seigneur a employé à dessein les mêmes paroles dont s’est servi Moïse. Car, Matthieu (chapitre 26) rapporte que le Seigneur a dit : « Ceci est le mien sang du nouveau testament ». Troisièmement. C’est alors que le Seigneur proposa aussi une loi, comme l’avait fait autrefois Moïse, quand il dit (Jean 13) : « Je vous donne un nouveau commandement : que vous vous aimiez les uns les autres. » Et il aspergea de son sang les poitrines de ses disciples. Dans sa passion, nous ne voyons pas qu’il ait fait aucune de ces choses.

Quatrièmement. Un testament doit être fait devant témoins par un homme libre, avant qu’il meure, et avec un instrument public, qui demeure perpétuellement. Toutes ces choses, nous voyons qu’elles sont arrivées durant la dernière cène, non durant sa passion. Car, à la dernière cène, le Christ était encore un homme libre, tandis que dans sa passion il dépendait d’autrui, puisqu’il était un vaincu entre les mains des Juifs. De même, à la dernière cène, il y avait des témoins, les apôtres, et un instrument public a été confectionné et laissé en souvenir perpétuel, le sacrement lui-même de l’eucharistie. Dans la passion, ce sont des ennemis qui étaient présents, non des témoins, à l’exception de Jean, et aucun instrument n’a alors été fait. Enfin, à la dernière cène, le Seigneur était plein de vie. Dans sa passion il était plus mourant que vivant. Voilà pourquoi l’apôtre dit (Hébreux 9) qu’un testament est confirmé par la mort. Car, il ne vaut pas tant que vit celui qui l’a fait. C’est comme s’il disait : il est fait avant la mort, mais il est confirmé par la mort subséquente.

Cela ayant été établi, à savoir que ce sang de l’ancien testament était une figure du sang qui nous est donné dans l’eucharistie, on peut prouver, par les mêmes arguments avec lesquels nous avons prouvé que l’agneau est meilleur que le pain, que la figure fut meilleure que la chose figurée, c’est-à-dire là, que le sang est meilleur que le vin. Car, le sang est une substance plus noble que le vin, et il représente mieux le sang du Christ que le vin.

La troisième figure est la manne, qui, dans le désert, pleuvait pour les Juifs (Exode 16). Que la manne ait été une figure de l’eucharistie, le montrent les paroles du Seigneur (Jean V1) : « Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et sont morts. Celui qui mangera ce pain vivra éternellement. » On trouve la même chose dans les paroles de l’apôtre qui, à 1 Corinthiens X, compare la mer rouge avec le baptême, et la manne avec l’eucharistie. C’est ce qu’enseignent aussi les pères, comme saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, Theophylactus, saint Augustin (livre 5, chapitre 1 sur les sacrements), et saint Ambroise (livre 5, chapitre 1 sur les sacrements, et dans son livre d’initiation aux mystères, chapitres 8 et 9).

Entre la manne et l’eucharistie, la ressemblance est si grande qu’elle saute aux yeux. Qui ne voit pas qu’elle en fut un type ? La manne a été donnée dans le désert pendant que, après avoir traversé la mer rouge, les fils d’Israël se dirigeaient vers la terre promise. De plus (comme le note saint Augustin dans son traité 11 sur saint Jean) l’eucharistie est donnée dans le désert de cette vie, pendant que, après le baptême, nous tendons vers notre vraie patrie, qui est la vie éternelle. Ensuite, la manne avait ceci de singulier que même si les uns en ramassaient beaucoup, et les autres peu, tous finalement avaient la même quantité (Exode XV1). Ce qui cadre parfaitement avec l’eucharistie, puisque le sacrement est le même, la vertu la même, le fruit le même dans une parcelle d’hostie ou une grande hostie, dans une ou plusieurs hosties.

De plus, ne manque pas de mystère le fait que et la manne et la pierre du rocher, qui sont des figures des deux espèces du sacrement, aient rencontré du mépris, des doutes et des contradictions; et qu’ait été cause de perdition ce qui devait être cause de salut. Au sujet de la manne, le psaume 77 dit : « Pouvait-il donner du pain, ou préparer une table pour son peuple ? » Et, au Nombres XX, nous lisons que cette eau est appelée « une eau de contradiction. » Et, aux Nombres XX1 : « Notre âme était dégoutée de cette nourriture si légère. » Et on décrit au même endroit le carnage de ceux qui ont été tués pour avoir ainsi murmuré. Or, les doutes, les murmures, les contradictions que suscite l’eucharistie sont connus de tout temps. Et il est certain, comme le dit l’apôtre (1 Corinthiens X1) que plusieurs s’endormirent, ou plutôt moururent physiquement autrefois, pour avoir reçu indignement l’eucharistie. Ce qui nous laisse à penser que beaucoup sont morts aussi dans leur âme, pour avoir méprisé ou blasphémé un si sublime sacrement.

Que la manne ait été plus excellente qu’une eucharistie qui ne contient pas le vrai corps du Seigneur, on peut facilement le prouver. Car, si nous considérons la manne et le pain de l’eucharistie comme des dons, en faisant abstraction de la signification, la manne avait été faite par les mains des anges, et c’est pourquoi on l’appelait le pain des anges (psaume 77, et Sagesse 16). Le pain de l’eucharistie, lui, est fait par les mains des boulangers. La manne tombait du ciel, ce pain sort du fourneau. La manne avait toutes les saveurs. Bien plus, par un miracle stupéfiant, elle goutait ce qu’on voulait qu’elle goute. Sagesse 16, le pain, lui, ne goute que le pain. Qu’est-ce que le Christ a donc dit en saint Jean 6 : « Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel. C’est mon père qui vous donne le vrai pain du ciel. » Et il ajoute là plusieurs autres choses qui montrent la supériorité de l’eucharistie sur la manne des Juifs. Si on ne considère que les symboles externes, la manne signifie mieux le Christ que le pain, et parce qu’elle tombait du ciel, et parce qu’elle avait toutes les saveurs, et parce que tous en prenaient la même quantité, même s’ils paraissaient en prendre plus ou moins.

CHAPITRE 4

On réfute la réponse des adversaires à nos arguments

À cet argument, Pierre le martyr répond (dans sa défense de l’eucharistie, part 3, page 692), en enseignant deux choses. Il pose ceci comme fondement. Dans les sacrements anciens, il y avait le symbole externe et la chose elle-même, comme dans les nôtres. Et bien que nos symboles et les leurs soient différents, la chose, cependant, est la même. Et il le prouve en citant saint Paul (1 Corinthiens X1) qui dit que les Hébreux ont mangé la même nourriture que nous. Et pour que nous n’en doutions pas, il dit en plusieurs mots, que ce fut le Christ.

Or, dans cette preuve qu’il nous donne, le martyr pèche doublement. D’abord, l’apôtre n’a jamais dit que les Hébreux avaient mangé la même nourriture que nous. Ce « avec nous » que répète souvent le martyr, et en lequel il met toute sa confiance, ne se trouve pas dans l’apôtre. Et plus haut, dans les sacrements en général, nous avons démontré que le sens est le suivant : les hébreux ont mangé entre eux la même nourriture, et nous la même nourriture entre nous. Deuxièmement. Saint Paul n’a jamais dit que la nourriture ou le breuvage des Hébreux, ou la chose de leurs sacrements ait été le Chris, même si le martyr affirme avec sa arrogance coutumière que saint Paul l’a dit en plusieurs paroles.

Voici donc les paroles de l’apôtre : « Ils buvaient de la pierre spirituelle qui les suivait. Or, cette pierre était le Christ. » L’apôtre ne dit pas là que le Christ a été l’eau qu’ils buvaient, mais la pierre d’où surgissait cette eau. Et non cette pierre matérielle, de laquelle l’eau coulait physiquement et visiblement, mais une pierre invisible qui accompagnait partout les Hébreux, c’est-à-dire la divine providence et la vertu du Christ qui était la cause efficiente de cette eau et de tous ces biens. Mais nous avons déjà suffisamment parlé de cela à l’endroit cité.

Il reste un seul scrupule. Comme le martyr l’a noté ailleurs, manger et boire quelque chose est la même chose que manger et boire de quelque chose. Car, aux Corinthiens 1, X1, il dit : « boire le calice, et boire du calice » Et semblablement : « manger un pain, et manger du pain. » Cela est vrai quand il s’git de choses comestibles ou potables, comme dans les exemples qu’on vient de donner. Mais parce qu’on ne peut pas dire boire une pierre, comme nous disons, boire de la pierre, on ne peut pas en déduire que boire la pierre soit la même chose que boire de l’eau qui émane de la pierre. Donc, de quelque côté que le martyr se tourne, il n’obtiendra pas que Paul enseigne que les Hébreux aient bu le Christ.

Deuxièmement. Après avoir posé ce fondement pourri, le martyr ajoute que nos sacrements, en tant que symboles externes, sont supérieurs aux sacrements anciens, parce qu’ils sont plus fermes, ne pouvant plus changer jusqu’à la fin du monde; parce qu’ils montrent une chose qui a été faite, non qui se fera plus tard; parce qu’ils sont plus simples et qu’ils appartiennent à un peuple bien plus nombreux. Et aussi, parce qu’ils sont plus clairs, non à cause de la représentation externe, mais à cause de la clarté des paroles qui y sont proférées. Voilà pourquoi ils excitent une plus grande foi, et portent des fruits plus abondants. Et, par ces prérogatives, il pense satisfaire à l’argument des catholiques.

Mais il s’en faut de beaucoup. Car, en ce qui a trait aux sacrements en tant que signes, que les nôtres soient plus durables, qu’ils signifient une chose passée, et qu’ils s’appliquent à un plus grand nombre, ce sont là des prérogatives extrinsèques. Car tout cela dépend de la volonté de celui qui les a institués. Et voilà pourquoi ils n’apportent aucune ou presqu’aucune dignité aux signes en tan que signes. Exemple. L’immolation de l’agneau, en elle-même, ne pouvait pas être moins durable, et appartenir à plusieurs et signifier une chose passée que la fraction du pain. C’est par accident qu’ils ont employé l’immolation de l’agneau pour signifier une chose future, et nous, la fraction du pain pour signifier une chose passée.

Et on peut dire la même chose des autres. Ajoutons que quand le Seigneur a institué l’eucharistie, sa mort que signifiait le sacrement, était future, et non passée. Donc, cette eucharistie que le Seigneur célébra n’avait rien de plus que la cène typique de l’agneau pascal. À chaque fois donc que le Seigneur a réitéré la cène, il a donné l’eucharistie ? Qu’elle soit donc confectionnée dans ce sens propre, si ce que l’on cherche est la dignité propre et intrinsèque des signes. Car, ceux-là sont meilleurs qui signifient mieux. Que les signes extérieurs signifient mieux quant à la représentation externe, notre adversaire ne le nie pas, et c’est ce que notre argument prouve très clairement.

Il ne reste donc qu’une chose : les nôtres excellent en raison des mots. Mais cela n’aide en rien nos adversaires, car ils ne veulent pas, eux, que, comme nous le disons, les mots soient de l’essence des signes. Il y a trois genres de mots dans les sacrements. Les mots de l’institution, et ceux-là sont communs aux sacrements anciens et nouveaux. Et ils ne sont pas proprement de l’essence, mais relèvent de la cause efficiente. Le deuxième : les mots de promesse. Eux aussi sont communs aux deux, et ne font pas partie de l’essence. Car, les adversaires distinguent les mots et les sacrements comme un diplôme et un sceau, ou comme un pacte et signe du pacte. Voilà pourquoi Calvin (livre 4, chapitre 14, verset 1) dit que le sacrement est un appendice des promesses; et tous les adversaires disent que les sacrements sont des signes qui confirment les promesses.

Même si, dans le nouveau testament, les mots de promesse sont plus clairs que dans le nouveau testament, il ne s’ensuit pas que les sacrements soient aussi plus clairs. Car, il peut se faire qu’un diplôme soit contresigné plus clairement par un sceau plus obscur, et qu’un diplôme soit rendu plus obscur par un sceau plus clair et meilleur. Les adversaires sont forcés d’admettre cela dans la matière des sacrements, puisqu’ils admettent que les signes anciens ont été plus clairs, quand à la représentation externe. C’est pourquoi si une plus grande foi est excitée dans la perception des nouveaux sacrements, que dans les anciens, comme le dit le martyr, cela ne se fait pas par la force des paroles seulement, qui sont distinctes des signes essentiellement, comme nous l’avons dit.

Troisièmement. Il y a les mots consécrateurs. Et ceux-là, pour les catholiques, sont de l’essence, et c’est à cause d’eux que nos sacrements sont des signes plus clairs. Mais ce genre de paroles nos adversaires le désapprouvent, et y voient de l’incantation et des formules magiques. Il ne leur reste donc plus rien pour prouver que nos signes sont plus clairs que les anciens.

Mais, même s’ils pouvaient le prouver, demeure non réfuté notre argument qui porte sur la comparaison des choses entre elles, après avoir exclu la signification. Et voici la comparaison qui est faite dans l’Écriture et chez les pères. L’Écriture et les pères ne disent pas que nos sacrements sont supérieurs aux anciens parce qu’ils signifient mieux, mais parce que ceux-là étaient des figures, et ceux-ci la chose figurée. C’est donc les choses elles-mêmes qu’il faut considérer. Si on considère les choses elles-mêmes, qui doute que l’agneau soit meilleur que le pain, la manne du ciel que le pain du fourneau ? Et c’est la comparaison que le Christ fait en Jean 6, où il ne parle pas de la signification, mais où il dit que, si elle est comparée à l’eucharistie, la manne n’a pas été un pain qui descend du ciel. Pour une raison semblable, les pères ne disent pas que l’eucharistie est plus importante que la manne, parce qu’elle signifie mieux, mais parce qu’elle contient le corps du Christ, qui est incomparablement plus noble que la manne.

Voilà pourquoi ils ne comparent jamais la manne avec le pain, comme ils auraient du le faire s’il avait été question de signification, mais avec le corps du Seigneur. Gardinerus a, dans son livre, présenté plusieurs citations des pères à ce sujet, dans le livre auquel répond le martyr, comme, par exemple, Origène (homélie 7 sur les Nombres), saint Cyprien (sermon sur la cène du Seigneur), saint Ambroise (de ceux qui sont initiés aux mystères, chapitre 9), saint Jérôme (1 chapitre à Tite), saint Jean Chrysostome (homélie 83 sur saint Matthieu), sain Cyrille d’Alexandrie (livre 4 sur Jean, chapitre 16), Hesychius (livre 1 sur le Lévitique, chapitre 22.)

Les explications qu’apporte le Martyr sur ces passages sont si absurdes qu’elles ne font que confirmer notre argument. Ses réponses sont au nombre de trois. La première est la citation de saint Cyprien. Or, voici ce que dit saint Cyprien (dans son sermon sur la cène du Seigneur) : « Allèrent au devant de la cène placée entre des repas sacramentaires, des institutions antiques et nouvelles. Et après qu’ait été consommé l’agneau que proposait la tradition antique, le Maître a présenté à ses disciples la nourriture inconsommable. » Dans ce texte, l’auteur ne compare pas l’agneau pascal avec le pain, qui n’est pas moins consommé dans la cène, mais avec le corps du Christ, qui est consommé dans la cène de façon à demeurer toujours intègre.

Le martyr répond qu’on dit que l’agneau est consommable, parce que cette cérémonie devait cesser; et que le pain de l’eucharistie est appelé une nourriture inconsommable, parce que le sacrement de l’eucharistie durera jusqu’à la fin du monde. Quoi de plus tiré par les cheveux que cette explication ? Car, saint Cyprien ne parle pas de cette cérémonie en général qui devait être abrogée, mais de cet agneau particulier que les apôtres et le Seigneur mangeaient alors. Ne dit-il pas : « Quand fut consommé l’agneau que proposait l’antique tradition. » ? Comme cet agneau fut alors proprement consommé par la manducation, c’est le contraire qui s’imposerait si l’antithèse valait quelque chose. La nourriture inconsommable n’est pas la cérémonie d’un nouveau sacrement en général, mais est une chose particulière qui quand elle est mangée n’est pas consommée. Ce qui ne se rapporte certes pas au pain, mais au corps du Christ.

De plus, même si le sacrement de l’eucharistie devait durer jusqu’à la fin du monde, il connaîtra quand même une fin. Voilà pourquoi on ne peut l’appeler correctement nourriture inconsommable qu’en raison de la chose contenue, qui est absolument inconsommable. Autrement, on pourrait dire de tout pain et de toute autre nourriture qu’elle est inconsommable parce qu’elle durera jusqu’à la fin du monde.

Il présente ensuite une autre réponse, qui convient aussi au témoignage d’Ambroise, et il dit que le corps du Seigneur peut être appelé une nourriture inconsommable. Mais parce que, selon nos adversaires, les anciens percevaient dans l’agneau le même corps, et de la même façon (par la foi) que nous, dans le pain. Voilà pourquoi le martyr dit que saint Cyprien oppose cet agneau irrationnel non au pain (avec lequel il était égal) mais au corps du Seigneur, parce que cet agneau signifiait plus obscurément le corps du Seigneur que notre pain, et que ce qui s’est produit était encore à venir. En raison de cette obscurité, on pourrait dire que les anciens n’avaient pas, en figure, le corps du Christ.

Mais qui n’aurait pas pitié d’un homme si embourbé ? Car, il est faux, comme nous l’avons déjà démontré, que le Christ soit signifié plus obscurément par l’agneau que par le pain. Il est plutôt signifié beaucoup plus clairement par l’agneau que par le pain. Et il est faux également, au moins pour l’eucharistie, --que le Seigneur a distribuée en personne à ses disciples-- que le sacrement signifie une chose passée. Et de plus, qui peut supporter ce trope par lequel on dit que les anciens n’avaient pas le Christ et que nous nous l’avons, puisque c’est le même Christ que nous avons, et de la même manière, c’est-à-dire, par la seule foi ? Or, à cette façon de s’exprimer, il importe peu ou pas du tout, que cela soit déjà venu ou ait à venir dans le futur, comme le souvenir d’un repas passé ne nourrit pas plus que l’espérance d’un repas futur. Il importe peu aussi que nous ayons des signes plus clairs ou plus obscurs. Comme nous l’illustrerons dans un exemple.

Si quelqu’un remettait à un débiteur une dette de cent louis d’or, pour faire plaisir à un ami, qui, au bout d’un an, lui donnera mille louis d’or, et lui ferait un reçu de sa donation, et le contresignerait avec un sceau passablement usé; et ensuite, après deux ans, remettrait la dette à l’autre, cent louis d’or, pour remercier cet ami, qui lui avait donné mille louis d’or l’année d’avant, lui donnerait aussi un reçu de la donation, et la contresignait avec un sceau en or, je pose la question. Est-ce que, à cause de la différence des sceaux et des temps, on peut dire qu’au premier débiteur n’a été donné qu’un document contresigné, et à l’autre, une vraie rémission des dettes ? Aucune personne sensée ne serait de cet avis. Et pourtant, c’est ainsi que divague le martyr.

L’autre passage était de saint Ambroise, qui parle de la manne comme Cyprien de l’agneau pascal. Car, voici ce qu’il dit à ceux qui sont initiés aux mystères (au chapitre 9) : « Demande-toi, maintenant, lequel des deux est le plus prestigieux : le pain des anges ou la chair du Christ, laquelle est le corps de la Vie. La manne vient du ciel; ce pain est au-dessus du ciel. Elle est céleste, l’autre appartient au Seigneur du ciel. La manne est immunisée contre la corruption, si elle est conservée un joue de plus, l’autre est étranger à toute corruption. » Le martyr ne répond pas à ce texte, mais il nous renvoie à la réponse déjà donnée au texte de saint Cyprien. Et nous, nous le renvoyons à la réfutation précédente.

Aux autres témoignages de saint Jérôme, d’Origène, de saint Jean Chrysostome, de Heshusius (car il admet différer d’avis avec saint Cyrille), il répond qu’ils attribuent aux Hébreux uniquement les symboles, et à nous, la chose elle-même. Parce que plusieurs Hébreux ne comprenaient pas ce que signifiaient les symboles, et c’est pourquoi ils n’avaient que des symboles externes. Mais cette réponse ne satisfait pas, parce que saint Jérôme et les autres comparent les choses elles-mêmes entre elles, non ceux qui les ont. Et aussi parce que même les chrétiens qui ne comprennent pas ce que signifient les symboles n’ont, selon nos adversaires, que des symboles.

CHAPITRE 5

Jean V1 porte sur l’eucharistie

Venons-en maintenant au second argument tiré des Écritures, que l’on trouve dans l’évangile de saint Jean, au chapitre 6. On fera trois développements sur cet argument. Le premier. On se demande si le Seigneur parle de l’eucharistie. Le deuxième. Il faut en dédire un argument sur la vérité du corps du Seigneur. Le troisième. On réfute les arguments des adversaires, qui pensent que ce texte ne parle pas de l’eucharistie.

Le Seigneur parle-t-il de l’eucharistie ? Il n’y a pas de controverse sur la question suivante : est-il question de l’eucharistie dans tout le chapitre ? Car, il est évident que tout le chapitre ne porte pas exclusivement de l’eucharistie. Car, dans une grande partie du chapitre, il est question de la multiplication des pains, de la foi, et de l’incarnation. La seule question qui se pose porte sur ces paroles : « Le pain que je vous donnerai est ma chair pour la vie du monde. » Et de ce qui suit à la fin du chapitre. Or, presque tous les hérétiques de notre temps nient que ces paroles se rapportent au sacrement de l’eucharistie.

Luther (dans son livre sur la captivité de Babylone, chapitre 1), dit que le chapitre 6 doit complètement être mis de côté, parce qu’il n’y a rien là qui se rapporte à l’eucharistie. Zwingli dit la même chose (dans le livre sur la vraie et fausse religion, chapitre sur l’eucharistie). La même chose aussi Oecolampadius (dans son livre sur les paroles du Seigneur : ceci est mon corps). Même chose aussi Martin Kemnitius (2 par examen, page 657, chapitre 1, session 21 du concile de Trente).

Jean Calvin semble à quelques-uns être d’un autre avis. Car (dans le livre 4, chapitre 17, versets 1 et 5) et, ensuite, quand il traite de ce sacrement, en citant saint Jean 6, il explique clairement sa pensée. Car, quand après avoir cité ces paroles : « celui qui mangera ma chair et boira mon sang, demeure en moi et moi en lui, » il ajoute tout de suite après : « Ils soutiennent qu’il ne s’agit pas là de l’usage du sacrement, ce que j’admets, moi aussi. » Calvin n’a donc pas voulu que l’on entende le sixième chapitre de saint Jean de la manducation sacramentelle. Il a quand même cité des paroles de ce chapitre en parlant du sacrement, parce qu’il estimait que, dans ce chapitre, il était question de la manducation spirituelle du Christ, auquel, par la suite, le Seigneur a ajouté des symboles externes.

C’est ce qu’a clairement énoncé Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, par 1, à la solution de l’objection 32 : « Au sujet du sixième chapitre de saint Jean, à la question : se rapporte-t-il à l’eucharistie, nous répondons que ce sermon ne parle pas du sacrement de la cène. » Et plus bas : «Comme cependant, la réalité du corps et du sang est ici clairement présentée comme une manducation et un breuvage spirituels, auxquels, par la suite, les évangélistes, à la fin de leur histoire, ont ajouté les symboles externes du pain et du vin, nous pensons donc que ce chapitre est étranger au sacrement de l’eucharistie. » Voilà donc ce que pensent les hérétiques.

Les catholiques, dans leur presque totalité, veulent entendre les paroles de ce chapitre du sacrement de l’eucharistie, et de la manducation sacramentelle du corps du Seigneur dans l’eucharistie. Il y en a cependant eu quelques-uns, parmi nous, qui pour répondre plus facilement aux Hussites et aux Luthériens qui se servent de ce chapitre pour prouver la communion sous les deux espèces, ont enseigné qu’il ne s’agit pas dans ce chapitre de l’assomption sacramentelle du corps et du sang du Seigneur Jésus-Christ. De ce nombre sont Gabriel (lecture 84 sur le canon de la messe), Nicolas Cusanus (épitre 7 aux Bohémiens), Thomas Cajetanus (3 part question 80, article ultime). Ruardus Tapper (explication de l’article 15 des gens de Louvain), Jean Hesselius (livre sur la communion sur une seule espèce), et Corneille Jansenius (chapitre 59, la concorde).

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