Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 245)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il y a une grande différence entre les sentences des catholiques et celles des hérétiques, même s’ils semblent être du même avis. La voici. Les catholiques ont agi dans une excellente intention, c’est-à-dire pour défendre plus facilement la vérité; et les hérétiques, pour l’attaquer plus facilement. De plus, les catholiques se soumettent eux et leurs thèses, à la censure des pontifes suprêmes et des conciles. Ce que les hérétiques ne font pas.

Or, les autres écrivains catholiques, dont Nicolas Sanderus cite le grand nombre (dans son livre sur le chapitre 6 de saint Jean), enseignent d’un commun accord que, dans ce chapitre, il s’agit de la manducation sacramentelle. Ce qui, sans doute possible, est la vérité même. Et, on peut le prouver par quatre arguments. Le premier, par ce passage lui-même. Le deuxième. Par le témoignage de l’Église. Le troisième, par le témoignage des pères. Le quatrième, par les conséquences absurdes qui résulteraient des théories de nos adversaires.

Le texte lui-même. Le Seigneur parle du futur quand il dit : « Le pain que je vous donnerai est ma chair. » Or, si, dans ce passage, le pain signifie le Christ en tant qu’il est perçu par la foi, sans relation aucune avec les espèces sacramentelles, il n’aurait pas parlé du futur. Car, la manducation par la foi est une chose qui vaut pour toutes les époques. Car, les pères de l’ancien testament avaient, eux aussi, mangé le Christ de cette façon.

Et on le confirme par le texte grec que les hérétiques ont coutume de faire passer avant le texte latin. Le voici : « Le pain que moi je donnerai est ma chair que je donnerai pour la vie du monde. » Le second « je donnerai » ne peut s’entendre que de la chose véritablement et proprement future. Il me faut donc entendre aussi le premier « je donnerai » ainsi. » Il faut donc expliquer ainsi le premier je donnerai. Le Seigneur a donc promis sa chair de façon absolue, mais celle qui doit être reçue dans le sacrement, laquelle promesse fut remplie à la dernière cène.

On le confirme, en second lieu, par la distinction que fait le Seigneur entre la maison du Père et sa maison. Car, du Père il parle au présent : « C’est mon père qui vous donne le vrai pain du ciel. » Et de lui, il parle au futur : « Le pain que je donnerai, moi », car le don du Père était déjà là, dans l’incarnation du Fils, et le don du Fils, la chair dans le sacrement était futur. Le second argument on l’obtient en associant ces mots avec ceux de la cène. La ressemblance est si grande que l’Écriture semble crier qu’ici est rendu ce qui avait été promis là. Ici l’on dit : « Le pain que je vous donnerai est ma chair, que je vous donnerai pour le salut du monde. » Et là nous avons : « Recevez et mangez. Ceci est mon corps qui est donné pour vous en rémission des péchés. »

Le troisième argument est tiré des paroles qui suivent : « Ils protestaient entre eux en disant : comment cet homme pourrait-il nous donner sa chair à manger ? » Et, plus bas, des paroles des disciples : « Son sermon est dur à entendre. Qui peut l’écouter ? » Ces réflexions des Juifs et des disciples nous font comprendre qu’ils avaient entendu quelque chose de mystérieux et d’inouï exposé par le Christ. Or, le Seigneur ne corrigea pas leurs pensées, mais il renchérit : « À moins que vous ne mangiez la chair du Fils de l’Homme ect. » Qui croirait qu’une chose si facile, celle de croire dans le Christ, le Seigneur ait voulu, au risque d’offenser ses disciples, l’entourer des métaphores les plus obscures, alors qu’il pouvait l’exprimer en un seul mot ?

Et on le confirme ainsi. Quand, dans ses paraboles, le Christ présentait des choses difficiles à comprendre, il avait coutume de les expliquer à part à ses apôtres. Comme on le voit pour la parabole des semences et de la zizanie (Matthieu X111) . Et, en Jean 111, quand il dit qu’il fallait naître de nouveau, il expliqua à un Nicomède qui n’avait rien compris, qu’il fallait renaître de l’eau et du Saint-Esprit. Et, en Jean X, il expliqua la parabole du pasteur, des brebis etc. Il fit la même chose en Jean 16 pour : « encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me reverrez. » Il ne leur expliqua pas autrement qu’en disant à ceux qui ne s’éloignaient pas : « Voulez-vous, vous aussi, vous en aller ? » C’est comme s’il disait ; je n’a rien de plus à faire. J’ai proposé le mystère, qui ne relève que de la foi. Celui qui ne veut pas y acquiescer, qu’il s’en aille ! »

Le quatrième argument, on le tire de ces paroles : « À moins que nous ne mangiez la chair du fils de l’homme et ne buviez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle etc. » Et « Ma chair est une vraie nourriture, et mon sang est un vrai breuvage. » Car cette distinction si fréquente entre le corps et le sang et la nourriture et le breuvage, indique clairement que le Christ parle de la communication (de son corps et de son sang) sous les espèces du pain et du vin.

Autrement, que viendrait faire cette distinction si souvent répétée ? Car, la perception spirituelle du Christ par la foi n’a pas besoin de cette distinction, puisqu’elle se fait d’une seule manière. Car manger et boire sont une seule et même chose dans l’assomption par la seule foi. Ajoutons que cette expression : ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage, signifie que recevoir le corps du Christ est une façon différente de recevoir le sang du Christ. Cette différence périt totalement si on enlève les espèces sacramentelles.

La cinquième est dans ces paroles : « Non comme vos pères ont mangé la manne. » La comparaison ne se fait donc pas entre la manne et le corps du Christ, en tant qu’il est reçu par la seule foi, mais en tant qu’il est reçu dans le sacrement. C’est ce que nous montre clairement saint Paul dans 1 Corinthiens 10, où il compare la traversée de la mer rouge avec le baptême, et la manne avec l’eucharistie. Et aussi parce que le corps du Seigneur, en tant qu’il est reçu par la foi, ne fit pas défaut aux anciens. Bien plus, selon l’opinion de nos adversaires, ils le recevaient dans la manne comme nous le recevons dans l’eucharistie.

La sixième vient du miracle des pains. Le Seigneur prononça cette catéchèse après le miracle de la multiplication des pains, parce que cette multiplication fut une figure insigne de l’eucharistie.

La septième est tirée des paroles si souvent répétées, et même avec serment, (amen, amen) indiquant qu’il fallait manger la chair et boire le sang. Ces paroles ne peuvent pas s’entendre au sens figuré, mais seulement au sens propre. Car, il faut toujours s’en ternir au sens propre des mots, à moins qu’on nous prouve clairement qu’il faille faire le contraire. Car, d’abord, on ne peut pas concevoir que le Seigneur n’ait parlé qu’en trope quand, non pas une fois seulement, mais souventes fois, il a confirmé par un serment qu’il fallait manger son corps et boire son sang.

Car, pour ne pas donner d’occasion de se parjurer, il n’est permis de confirmer par un serment que des phrases certaines et évidentes, auxquelles on ne peut pas donner un autre sens. Car le mot chair signifie chair au sens propre, et manger signifie proprement cette action corporelle par laquelle la nourriture passe de la bouche à l’estomac. Cela ne se fait pas quand on croit dans le Christ, mais seulement quand on reçoit l’eucharistie. Le Seigneur parle donc du sacrement de l’eucharistie.

La huitième vient de la réunion de ce chapitre avec le troisième chapitre du même évangile. Car, au chapitre 3, pour insinuer le baptême, le Seigneur a dit à Nicodème, et a répété plusieurs fois : « Il vous faut naître de nouveau. » Et « À moins que quelqu’un ne renaisse de l’eau et du Saint-Esprit. » Ainsi, dans ce passage, pour insinuer l’autre sacrement, l’eucharistie, il dit et répète plusieurs fois : « À moins que nous ne mangiez la chair du Fils de l’Homme » et « Celui qui mange ma chair etc. » Et comme, dans le premier texte, Nicodème était dans l’étonnement, et ne pouvait comprendre comment se ferait cette régénération, de la même manière, les disciples se demandent comment pourra se faire cette manducation.

On le prouve, ensuite, par le témoignage de l’Église. Car, le concile d’Alexandrie, qui fut approuvé dans le troisième concile général, applique le « si vous ne mangez » à la réception de ce sacrement. Fait la même chose le synode 7, (acte 6, à la fin du tome 3). Et le concile de Trente (session 13, chapitre 2) applique à ce sacrement les paroles suivantes : « Celui qui me mange vivra pour moi. » Et bien que ces conciles n’aient pas composé de décrets sur ce sujet, il apparait quand même assez clairement ce qu’en pensaient tous les évêques des trois premiers conciles généraux, et donc, toute l’église qu’ils représentaient.

Ajoutons qu’au jour de la fête du saint sacrement de l’autel, la lecture que présente l’Église est celle du chapitre 6 de saint Jean. Ajoutons, enfin, que le catéchisme romain, qui doit être commun à tous les pasteurs, présente, quand il s’agit du sacrement de l’eucharistie, des témoignages tirés de ce chapitre. Ces arguments qui proviennent du témoignage de l’église actuelle, même s’ils sont méprisés par les hérétiques, sont d’une très grande importance pour les catholiques.

On le prouve, en troisième lieu, avec les pères. D’abord, ceux qui ont fait des commentaires sur l’évangile de saint Jean appliquent tous, sans exception, ce chapitre 6 au sacrement de l’eucharistie. Comme, par exemple, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Cyrille d’Alexandrie, Theophylactus, Euthymius, Rupert, saint Thomas, Nicolas Lyranus, et Denys le Chartreux.

En plus de ces célèbres auteurs qui ont expliqué tout l’évangile de saint Jean, il y en a d’autres qui ont parlé du chapitre 6 en passant, dans des homélies ou autrement. Comme Origène, (homélie 7 sur les Nombres), Athanase, homélie sur « celui qui parlera contre le Fils de l’Homme », saint Basile (dans la synopsis livre 1, chapitre 3 sur le baptême, et dans les règles des moins, chapitre 21), saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse mystagogique 4), Théophyle d’Alexandrie (livre 2, pascal), Épiphane (hérésie 55), Theodoret (livre 4, chapitre 11, de son histoire), saint Jean Damascène, (livre 4, chapitre 14, sur la foi).

Parmi les latins, saint Cyprien (sermon sur la prière dominicale, et livre un contre les Juifs, chapitre 21, et dans son sermon sur la cène du Seigneur), saint Hilaire (livre 8 sur la Trinité), saint Ambroise (livre 7, chapitre 1 sur les sacrements, et sur ceux qui sont initiés aux mystères, chapitre 8, et livre 4, chapitre 5 sur la foi), Hesychius (livre 6, chapitre 22 sur le Lévitique), Eusèbe, (homélie 5 sur Pâque), Et même si Hesychius et Eusèbe sont des grecs, ils écrivirent quand même en latin. Saint Jérôme (dans son épitre Hidibilia, question 2, et dans Éphésiens, chapitre 1, saint Augustin (sermon 2 sur les paroles de l’apôtre, questions 77 sur le Lévitique, sermon sur le psaume 33, et sur le consensus des évangélistes, livre 3, chapitre 2, et ailleurs.) Saint Léon le grand (sermon 6 sur le jeûne 7 mois), Cassiodore (psaume 109), Haymo, Sedulius et Primasius (chapitres 10 et 11 aux Corinthiens), saint Grégoire (livre 7, chapitre 4, morale), saint Isidore (livre 1, chapitre 18 sur les offices divins), saint Bernard (sermon 1 sur la vigile de Noël, et sermon 1 sur Pâque.)

Voici ce que répondent à ces témoignages patristiques Ruardus et Jansenius. Dans leurs sermons au peuple, les pères ont donné un sens accomodatice au chapitre 6 de l’évangile de saint Jean, en l’appliquant au sacrement de l’eucharistie. Mais, la plupart des auteurs allégués ont écrit des commentaires, ou des disputes dans lesquels il fallait s’en ternir au sens littéral, et où le sens mystique ou accomodatice n’avait pas sa place. Et qui ne voit que s’il est permis de parler ainsi de ce chapitre, pourquoi ne sera-t-il pas permis de dire du chapitre 3 que les pères en ont donné un sens accomodatice en l’appliquant au baptême ? Ajoutons que les adversaires ne peuvent même pas citer un seul père qui ait soutenu que le chapitre 6 de saint Jean devait s’entendre d’une manducation spirituelle, et non du sacrement de l’eucharistie.

En plus de ces pères, il faut signaler d’autres docteurs postérieurs, de peur qu’on croie que les auteurs les plus récents pensent autrement que les anciens. L’expliquèrent donc de la même façon ceux qui écrivirent autrefois contre Jean Scot, contre Bérenger, comme Paschasius (chapitre 14 de son livre sur les sacrements), Adelmannus (dans son épitre à Bérenger), Guitmundus (livre 3), Algerus (livre 1, chapitres 10, 12 et 17). Il en est de même des scolastiques à la suite du maitre des sentences (livre 4, dist 2). Il en est de même aussi de Thomas Waldensis contre Wiclef (tome 11, chapitres 92 et 94 sur les sacrements), et Jean Gerson (contre les hussites, dans le livre sur la communion des laïcs).

Enfin, à notre époque, un grand nombre d’auteurs ont écrit contre Luther. Mais, en plus de tous ceux-là, il y a un certain Nicolas Sanderus qui a écrit un livre entier sur ce sujet.

On prouve cette vérité, en quatrième lieu, par la réduction à l’absurde. Il s’ensuivrait d’abord que saint Jean n’a jamais rien écrit sur ce sujet, puisqu’il n’en parle que dans le chapitre 6. Or, il est tour à fait absurde que le premier évangéliste et le plus attentif à expliquer les mystères ne nous ait rien laissé par écrit sur ce mystère, surtout parce qu’il a tant écrit sur le baptême. Voilà pourquoi saint Augustin (dans le livre 3, chapitre 1 sur le consensus évangélique) explique que saint Jean n’a rien écrit sur la cène du Seigneur au moment de son institution, comme avaient fait les autres, car il avait écrit amplement sur elle auparavant. Ensuite, il s’ensuivrait que le Christ n’a jamais expliqué le fruit ou l’excellence de ce sacrement, comme il l’a fait si souvent pour le baptême. Car, dans la dernière cène il ne fit qu’instituer l’eucharistie, sans donner aucune explication.

Et on le confirme avec saint Jean Chrysostome (dans son commentaire du chapitre 26 de saint Matthieu), en faisant remarquer que si les apôtres n’avaient pas été préparés avant, ils auraient été certainement déconcertés et décontenancés en entendant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » Troisièmement, il s’ensuivrait qu’il ne reste aucun précepte divin portant sur la réception de ce sacrement. Car, chez les autres évangélistes, on ne lit que l’institution de ce sacrement, et, que à chaque fois qu’il est reçu on le fasse en souvenir de la mort du Seigneur. Les arguments contraires sont réfutés au chapitre 7

CHAPITRE 6

On prouve la réalité du corps du Seigneur dans l’eucharistie par le chapitre six de saint Jean.

Après avoir posé un fondement très solide, nous pouvons en tirer un argument aussi solide pour prouver la vraie présence du Corps du Seigneur dans l’eucharistie. Car, parlant du pain qu’il allait leur donner dans la dernière cène, il dit : « Le pain que je vous donnerai est ma chair pour la vie du monde. »

On pourrait réfuter cet argument de deux façons. La première. En disant (ce que disent les hérétiques) que, dans ce texte, le mot pain ne signifie que le Christ en lui-même, et non en tant qu’il est présent sous les espèces du pain et du vin. Mais cette réponse a déjà été réfutée par tous les arguments que nous avons proposés dans le chapitre précédent.

La seconde. Si quelqu’un admettait que le pain signifie l’eucharistie, mais ajouterait que ce pain eucharistique est dit la chair du Christ non au sens propre, mais figuré, que le trope soit dans la parole, ou dans le nom chair, on le réfutera plus longuement quand on expliquera les paroles : ceci est mon corps. Pour l’instant, on peut le réfuter de plusieurs façons par les paroles de ce passage, et de façon très convaincante.

La première. Par la comparaison avec le pain multiplié miraculeusement et la manne qui a plu dans le désert. Car le Seigneur affirme que son pain qu’il promettait de donner, serait plus prodigieux que ces deux pains. Or, il est certain qu’un simple pain qui ne fait que signifier le corps du Christ n’est pas supérieur à ces deux des miracles, est même de beaucoup inférieur à la manne céleste, qui signifiait elle aussi le Christ, comme nous l’avons déjà vu. De plus, les Juifs demandaient un signe au Christ, en lui objectant la manne qui, non sans un grand miracle, avait plu du ciel pour leurs pères. C’est alors que le Christ leur dit qu’il leur donnerait le vrai pain du ciel.

Or, il n’y a aucun miracle dans un pain ordinaire qui signifie le Christ; ni, non plus, dans l’appréhension et la manducation du Christ par la foi. De plus, le Christ a promis quelque chose que les pères n’avaient pas; comme eux ont eu la manne que nous n’avons pas. Or, les pères eurent la chair du Christ en figure, ou de façon figurative.

Deuxièmement. À cause du doute des Capharnéens, qui, sans doute possible, comprirent quelle était la vraie chair promise par le Christ. Et aussi à cause de l’indignation des disciples qui avaient compris les paroles du Christ de la même façon que les autres. Or, le Christ ne se rétracta ni ne rectifia leur façon de comprendre ses paroles, mais leur reprocha plutôt leur incrédulité. Et qui peut imaginer que le Seigneur qui avait une si grand soif du salut des hommes, aurait supporté qu’un si grand nombre de ses disciples le quittent, s’il avait pu en un mot les rappeler en leur disant qu’il avait parlé en figure, et qu’il leur avait proposé une choses extrêmement facile à croire ?

Troisièmement, avec ces mots : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang ». Car, dans l’appréhension du Christ par la foi non seulement il n’y a pas de vraie manducation, mais on ne peut concevoir aucune distinction entre le manger le boire, comme nous l’avons dit plus haut. Il promet donc une vraie chair et un vrai sang qui pourront être vraiment mangé ou bu.

Quatrièmement. Avec ces paroles : « Cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l’Homme monter où il était déjà auparavant ? » Ces paroles, on a coutume de les expliquer de deux façons, et l’une et l’autre confirment notre position. La première. Le Seigneur voulait confirmer une chose prodigieuse par une chose plus prodigieuse encore, ou également prodigieuse. Car, quand les Juifs se demandèrent si le Christ pouvait effacer les péchés, il le prouva, cela, en guérissant un paralytique. (Matthieu 1X). Et il fit souvent la même chose ailleurs, comme en Jean 1, avec Nathanaël, et Jean 111, avec Nicomède. De cette explication ressort la vérité de notre sentence. Car, si le Christ n’avait pas promis une vraie chair à donner dans le saint sacrement, il n’aurait pas eu besoin de prouver par son ascension qu’il avait le pouvoir de le faire.

L’autre explication est celle que semble me présenter saint Jean Chrysostome dans son commentaire de ce passage, et qui est très littérale. À savoir que le Seigneur reproche l’incrédulité des disciples, et prédit que, en son absence, ils auront une plus grande occasion de douter qu’en sa présence, s’ils doutent déjà de ce qu’il leur enseigne. Que je veuille donner ma chair à manger, cela vous scandalise ? Que ferez-vous donc quand je monterai au ciel, et que mon corps s’éloignera si loin de vous ? Comment pourrez-vous alors croire que c’est le même corps qui est présent pour vous dans l’eucharistie ?

Cette explication confirme admirablement la vérité catholique. Car, si le Seigneur avait promis seulement que sont corps serait reçu par la foi, ça n’aurait pas été plus difficile ou plus facile pour eux d’y croire que pour ceux qui ont vu son ascension. Car la vue de l’ascension fortifiera la foi des apôtres. Le Seigneur n’aurait donc pas dit : « Qu’en serait-il donc si vous voyiez l’ascension du Fils de l’Homme ? »

CHAPITRE 7

On réfute les objections des adversaires.

À notre second argument sur le chapitre 6 de saint Jean, ils n’ont rien d’autre à répondre que ce chapitre ne porte pas sur l’eucharistie. Solutionnons donc leurs arguments.

Le premier argument est de Luther, et il a été utilisé par Kemnitius et par d’autres. La cène du Seigneur a été instituée la veille de la passion du Christ. Or, le discours que rapporte saint Jean a eu lieu au moins un an avant la passion du Christ. Il n’est donc pas question de l’eucharistie dans ce discours. Kemnitius confirme en disant. Si les papistes veulent réformer la communion parce que Jésus a dit en Jean , au chapitre 6 : « Celui qui mangera ce pain vivra éternellement », ils devraient dire aussi que, dans la cène, il ne faut employer que de l’eau, parce qu’il est dit en Jean, au chapitre 4 : « Celui qui boit de cette eau, n’aura jamais plus soif. »

Nous ne nions pas que l’eucharistie ait été instituée la veille de sa passion, et non un an avant. Nous disons cependant qu’elle avait été promise par le Christ une année avant, et qu’il avait alors expliqué les nombreux fruits de la cène future. Et c’est ce que le Christ a fait dans beaucoup d’autres choses. Car, il a promis à Pierre (en Matthieu 16) de lui donner les clefs du royaume, et il lui a expliqué quelle vertu elles auraient. Or, ces clefs il ne les lui a confiées effectivement qu’après la résurrection (Jean 21).

À la confirmation, je réponds que les catholiques n’ont pas réformé la communion qui a été transmise de génération en génération, comme le veut le mensonge de Kemnitius. Car la communion (Matthieu 26) n’est pas difforme au point d’avoir besoin d’une reformation. Ce que nous disons c’est qu’un texte est très bien expliqué par un autre. Et parce que Jésus a dit en saint Jean 6 : « Celui qui mange ce pain vivra éternellement, » nous en déduisons qu’il suffit de recevoir ce sacrement sous une seule espèce, et que pour obtenir le fruit de la communion, les deux espèces ne sont pas nécessaires.

Il y a une très grande différence entre l’eau, dont parle le Seigneur en Jean 4, et le pain dont il parle en Jean 6. Car, le second texte, tous les interprètes l’appliquent à l’eucharistie, comme nous l’avons montré plus haut. Le premier, aucun. De plus, par l’eau, le Seigneur désignait la grâce du Saint-Esprit. Jean 7 : « Il a dit cela au sujet du Saint-Esprit qu’allaient recevoir ceux qui croyaient en lui. » Au sujet du pain, le Seigneur lui-même a dit qu’il était sa chair : « Le pain que je vous donnerai est ma chair. »

Le second argument est du même Luther. Dans le sixième chapitre, le Seigneur a parlé de la manducation d’un pain céleste qui donne la vie. Mais la manducation spirituelle par la foi est la seule à donner la vie. Ce n’est donc que d’elle qu’il est question ici. Je réponds que cette affirmation est fausse, car la manducation sacramentelle donne aussi la vie. Comme ce n’est pas la seule ablution interne qui, dans le baptême, purifie les âmes, mais aussi l’ablution externe, la première formellement, la seconde instrumentalement. Et comme il est écrit (Actes 15) : « pacifiant par la foi leurs cœurs », il est écrit aussi : (Éphésiens V) « la purifiant par le lavement de l’eau dans la parole de vie ». Il importe peu que la manducation sacramentelle ne porte pas de fruit sans la foi, car cela vient de l’indisposition du récipiendaire, non du sacrement lui-même, qui, de lui-même, est toujours efficace.

Le troisième argument est du même Luther, ainsi que du Martyr (dans sa défense contre Gardinerus par 1 à l’objection 13, page 94). Le Seigneur, en Jean 6, ne dit pas seulement que la manducation de ce pain donne la vie, mais il dit aussi que sans cette manducation, personne ne peut vivre : « à moins que vous ne mangiez etc ». Or, ce précepte strict ne peut s’entendre de la manducation sacramentelle, car, autrement, périraient tous les enfants qui ne peuvent pas manger, mais seulement sucer du lait. Périraient aussi tous ceux qui, bien que baptisés et justifiés, seraient, pour une juste cause, empêchés de communier.

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