Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 246)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je réponds que, quelle que soit la façon dont on entende ce passage, la difficulté est la même. Car, si, comme le veulent nos adversaires, il faut l’entendre de la seule manducation spirituelle par la foi, comment les enfants mangeront-ils, eux qui n’ont ni l’usage de leur raison, ni la foi actuelle ? Je dirais même plus. Il serait plus facile de faire avaler aux enfants une parcelle d’hostie ou une goutte de vin, que de les amener à croire. Je dis donc que ce passage ne se rapporte qu’aux seuls adultes qui sont tenus de recevoir de temps en temps ce sacrement réellement s’il le peuvent, ou, au moins par le désir.

Qu’il en soit bien ainsi, on le prouve par la considération suivante. Ce sacrement n’a pas été institué pour donner la vie à ceux qui ne la possèdent pas, comme le baptême. Mais à ceux qui l’ont déjà, pour qu’ils la conservent. Et voilà ce que signifie : vous n’aurez pas la vie en vous. C’est-à-dire, vous ne pourrez pas la retenir, mais vous la perdrez, comme il est dit en Jean 1 : « tout homicide n’a pas la vie qui demeure en lui. » Le sens n’est donc pas : il n’acquiert pas la vie, mais il ne la retient pas, il la perd, il meurt. Voilà pourquoi on ne l’appelle pas régénération, mais manducation. Or, cette conservation n’est nécessaire que pour ceux dont la vie déjà acquise peut diminuer ou se perdre complètement. Ce qui n’est évidemment pas le cas des enfants.

Voilà pourquoi le Seigneur n’a pas dit : si quelqu’un ne mange pas, comme il avait dit du baptême,( si quelqu’un croit pas et n’est pas baptisé,) mais à moins que vous ne mangiez, parlant à ceux qui l’écoutaient, et à d’autres qui leur ressemblaient, qui étaient capables d’observer ce précepte. Et, de plus, quand il parle de la manducation du pain, c’est-à-dire quand il donne le nom de pain à sa chair, il indique assez clairement qu’il ne parle pas des enfants qui ne peuvent pas encore manger du pain.

Enfin ces paroles (à moins que nous mangiez…) sonnent comme un précepte ou un moyen nécessaire au salut. Si c’est un précepte, il ne concerne pas les enfants, puisqu’ils n’en sont pas capables, ou ils en sont dispensés puisqu’ils ne peuvent pas l’observer. Ce qui est commun à tous les préceptes. S’il est un moyen nécessaire au salut, il n’est nécessaire que pour ceux qui peuvent perdre la vie divine, ce que ne peuvent pas faire ceux qui n’ont pas encore l’usage de leur raison.

Le quatrième argument est du même Luther. Saint Augustin (livre 2, contre Julien) enseigne que les enfants mangent la chair du Christ, en communiant par la foi. On doit donc entendre le chapitre 6 comme parlant de la manducation par la foi. On peut ajouter à ce texte d’autres citations des pères qui sont, d’ailleurs présentées par le martyr et d’autres. Car, le même saint Augustin (traité 25 sur saint Jean, chapitre 6) explique spirituellement ce texte au point de dire : « Crois, et tu as mangé ! » Et, au traité 26 : « Croire en lui, c’est-à-dire manger le pain de vie. » Dans son livre 3 sur la doctrine chrétienne (chapitre 16), il dit ces paroles : « À moins que vous ne mangiez la chair du Fils de l’Homme, » ne signifie rien d’autre qu’il nous faut communier à la passion du Seigneur, et méditer suavement sur cette chair du Christ qui a été crucifiée pour nous. »

De plus, Clément d’Alexandrie (livre 1, chapitre 6, pédagogue) voit dans la chair et le sang du Christ dont parle le chapitre 6, « la parole de Dieu qui nous alimente et nous enivre spirituellement ». De même saint Basile (épitre 141) entend par la chair et le sang du Christ la doctrine du Christ et son avènement mystique. Saint Jérôme aussi (dans le psaume 147) interprète les Écritures comme signifiant la chair et le sang. Enfin, saint Bernard (verset 3 du psaume 90) dit que manger la chair du Christ c’est communier à la passion du Seigneur, et imiter sa vie.

Je réponds que le texte de saint Augustin présenté par Luther se trouve dans livre 1 contre Lulien, et non dans le livre 2, comme il le dit. Il faut d’abord se rappeler que saint Augustin a souvent affirmé que les enfants devaient manger la chair du Christ s’ils voulaient être sauvés. Du reste, il ne voulait pas dire que cela devait nécessairement se faire réellement. Car, le même saint Augustin, au même endroit,( et dans son livre 3, chapitre 4 sur le pécheur les mérites et la rémunération, et dans son sermons sur les enfants que cite Bède dans son commentaire de 1 Cor. X) écrit que les enfants communient au corps du Christ dans le baptême, et, par le baptême, accomplissent le précepte de la réception de l’eucharistie.

Il faut noter, en second lieu, que les enfants ne sont tenus ni à la communion réelle, ni à celle de désir explicite, puisqu’ils n’en sont pas capables, mais seulement d’un désir implicite, qu’on les enfants pendant qu’ils sont baptisés. Car, alors, les enfants reçoivent le droit de recevoir l’eucharistie. Et comme celui qui nait désire naturellement la nourriture, les enfants, par le fait même qu’ils sont renés dans le Christ, désirent la nourriture des renés, qui devra être reçue en son temps et en son lieu. Voilà pourquoi les enfants ne communient pas spirituellement, ni sacramentellement dans la espèces réelles, mais sacramentalement dans un vœu implicite. Il s’ensuit donc qu’être baptisés et communier ne sont pas la même chose, puisque l’un vient après l’autre.

Et bien que dans les passages cités, saint Augustin dise que les enfants mangent la chair du Seigneur dans le baptême, il distingue cependant ailleurs être baptisé et manger la chair du Christ. Sermon 11 sur les paroles du Seigneur : « Autre chose est naître de l’Esprit, autre chose est être nourri par l’Esprit. Comme autre chose est naître de la chair, ce qui se fait quand la mère enfante, autre chose être nourri de pain, ce qu’elle fait quand elle allaite un enfant. Et (au livre 1 sur les le pécheur, les mérites et la rémission, chapitre 20), il démontre clairement que ce précepte (à moins que vous ne mangiez) est, même chez les enfants, distinct de celui du baptême.

À l’argument, nous répondrons que saint Augustin voit dans le chapitre 6, une manducation sacramentelle, mais qu’il attribue aux enfants cette manducation sacramentelle non dans la réalité de la chose, mais dans un vœu implicite qu’ils ont dans le baptême, comme nous l’avons déjà dit. Aux deux autres passages de saint Augustin, (traités 25 et 26 sur saint Jean) « Pourquoi prépares-tu le vent et le ventre ? Crois, et tu auras mangé. » Et cet autre : croire en lui c’est manger sa chair, je réponds que ces choses ont été dites par saint Augustin non du sacrement, mais de la foi dans l’incarnation, car il n’était pas encore arrivé au passage de l’évangile où il est question du sacrement. Et cet autre : « celui qui mange avec le cœur, non celui qui croque avec les dents », saint Augustin l’a dit quand il parlait du sacrement non pour exclure la pratique du sacrement, mais pour faire comprendre que la fin de ce sacrement est de nourrir l’âme, non le corps, même s’il est pris avec l’instrument du corps.

Est vraiment revigoré par ce sacrement celui qui le mange avec son cœur, non celui qui le croque avec ses dents seulement. Car, il n’exclut pas l’usage corporel quand il dit, au même endroit, que Judas a mangé seulement avec son corps. Il met seulement la manducation spirituelle avant la manducation corporelle. Car la corporelle sans la spirituelle n’est d’aucun profit, mais peut même être nuisible. Osée V1 a un texte semblable : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. » Car, le Seigneur ne réprouvait pas les sacrifices; mais s’ils sont sans miséricorde, il n’en veut pas.

Aux autres textes des pères, je réponds qu’ils n’ont pas donné une explication littéraire du chapitre 6 de saint Jean, mais mystique. Mais, ils n’ont jamais nié, à aucun endroit, qu’il fallait entendre ces mots de la manducation sacramentelle. Et au sujet de saint Basile, de saint Jérôme et de sain Bernard, nous avons cité plus haut de leurs textes qui vont dans notre sens. En effet, le sens littéral et le sens mystique ne militent pas l’un contre l’autre. Au dernier texte de saint Augustin (livre 3 de la doctrine chrétienne), nous répondons que la figure contenue dans ces paroles se rapporte à celui qui reçoit la chair du Christ, non à la substance de la chose elle-même.

Car, il ne veut pas dire que c’est en figure que la chair du Christ allait être mangée, c’est-à-dire un pain qui signifie une chair, ni qu’une vraie chair sera mangée au figuré, si nous regardons l’essence de la manducation, qui requiert seulement qu’une vraie nourriture passe de la bouche à l’estomac. Ce qu’il veut dire c’est qu’on mange figurativement selon le mode, car le mode ordinaire et propre de manger de la chair est de la couper en morceaux et de l’avaler bouchée par bouchée, après l’avoir fait cuire.

La chair du Christ, elle, est reçue intégralement et invisiblement, et sans avoir été réduite en morceaux, car, ce n’est pas proprement, mais figurativement que la chair du Christ est tuée, et est triturée dans cette manducation. Car, nous représentons la passion du Christ. Que ce soit vraiment ce que saint Augustin a voulu dire, on peut le voir par deux choses. La première. Parce qu’il dit qu’il faut expliquer cela en figure pour ne pas sembler prescrire un crime ou une chose scandaleuse. Ce serait, en effet, un crime de tuer la chair du Christ et de la couper en morceaux. Ce n’en est pas un de recevoir d’une façon spirituelle la véritable chair du Christ dans le sacrement, sans aucune lésion.

Deuxièmement. Parce que lui-même explique ce qu’est le sens littéral, qui semble comporter un crime, c’est-à-dire celui que perçurent les gens de Capharnaüm qui pensaient que la chair du Christ devait être coupée en morceaux, comme on le voit dans les abattoirs, et être distribuée ainsi à chacun. Voir le traité 27 sur saint Jean, et sur le psaume 98. Quand donc saint Augustin dit que, par ce précepte (si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme) on nous demande de communier à la passion du Sauveur, de nous souvenir de lui et de méditer sur lui, il veut dire la même chose que l’apôtre (dans 1 Corinthiens 11) quand il proclame qu’il faut prendre la chair du Christ dans le sacrement en souvenir de la passion et de la mort du Seigneur.

Le cinquième argument est celui de Zwingli, dans son livre de la vraie et fausse religion. « L’aliment dont nous nous nourrissons dans le chapitre 6 de saint Jean, est la foi, car quand le Seigneur a dit : « Ne travaillez pas pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure », les Juifs ont dit : « Que ferons-nous pour opérer les œuvres de Dieu ? » Et le Seigneur répondit : « L’œuvre de Dieu est de croire en celui qu’il a envoyé. » Je réponds que, dans ce chapitre, on traite de beaucoup de choses. Car, il est fait mention d’un triple pain, et l’on passe de l’un à l’autre selon que le requiert le sujet. On parle d’abord du pain matériel que le Seigneur a multiplié. Et pace que les Juifs ne recherchaient que ce pain, le Seigneur leur conseilla de travailler pour un autre pain, c’est-à-dire qu’ils s’appliquent à préparer et avoir.

Puis, il déclare que c’est lui ce second pain, qui est descendu du ciel par l’incarnation. Et c’est de ce pain qu’il dit : « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. » Et : «Mon père vous donne le vrai pain du ciel. » Or, ce pain c’est le Christ incarné que nous devons appréhender par la foi. Et c’est ce que le Seigneur a dit : « Voici quelle est l’œuvre de Dieu : que vous croyez en celui qu’il a envoyé. » Là, la nourriture qu’il faut préparer n’est pas la foi, comme Zwingli le dit, mais le Christ lui-même. La foi étant l’opération par laquelle on acquiert le pain. C’est à partir de là que le Seigneur fit la transition au pain eucharistique quand il a dit : « Le pain que je vous donnerai c’est ma chair. »

Le sixième argument est du même Zwingi, et est tiré des paroles du Seigneur : « Celui qui mange ce pain vivra éternellement. » Or, cela ne peut être vrai que de la manducation spirituelle. Car, beaucoup, en mangeant sacramentellement, non seulement ne vivent pas, mais meurent en le mangeant : « Ceux qui le mangent indignement mangent et boivent leur propre condamnation. »

Je réponds qu’il faut entendre les paroles du Seigneur conditionnellement, c’est-à-dire s’il est mangé dignement. En tant qu’il ne dépend que de lui, ce pain vivifie toujours, et c‘est ce que signifient les paroles du Seigneur. Mais son effet peut être contrecarré par l’indisposition de celui qui le reçoit. Cela est commun à d’autres promesses semblables, et à presqu’à toutes. Luc X1 : « Quiconque demande reçoit », et pourtant, beaucoup ne reçoivent rien parce que (comme l’explique saint Jacques, au chapitre 4) ils ne demandent pas comme il faut. Joël 11 : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Et, cependant, il est dit dans les proverbes : « Ils m’invoqueront alors, et je ne les exaucerai pas, parce qu’ils ont eu des mœurs odieuses. Marc, ultime : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé. » Et, Actes V111 le magicien Simon a péri, après avoir reçu la foi et le baptême. 1 Corinthiens X : « Nous sommes à plusieurs un seul pain et un seul corps, nous qui participons d’un même pain. » Il parle de la façon dont tous voyaient le sacrement. Et il y en a beaucoup qui participent d’un seul pain et qui ne forment pas un seul pain avec nous, et un seul corps, comme tous les hérétiques et les schismatiques, qui célèbrent intégralement le rite de ce sacrement.

Le septième argument est celui de Pierre le martyr (dans sa défense contre Gardinerus par 1, objection 13 ). Si ces mots (le pain que je vous donnerai) appartiennent aux symboles de la cène du Seigneur, pourquoi les papistes ravalent-ils le pain ? Car les accidents seuls ne peuvent pas être appelés pain. Je réponds que le mot pain dans ce passage (le pain que je vous donnerai) ne signifie pas le pain de froment, ni même le corps du Christ au sens absolu du terme, et sans relation avec les symboles, comme l’estime le martyr, mais il signifie toute nourriture. C’est une chose fort commune chez les Hébreux, de donner à toute nourriture le nom de pain. Et dans ce chapitre de Jean, la manne est appelée pain. Et dans le psaume 77, on lit : « Il leur a donné le pain du ciel, l’homme a mangé le pain des anges. » Le sens est donc : la nourriture que je vous donnerai, est ma chair elle-même qui doit être crucifiée et tuée pour le salut du genre humain.

Le huitième argument est celui du martyr (objection 32). Le Seigneur, en Jean 6, ne fait aucune mention d’un pain matériel, d’un calice, d’action de grâces, de fraction du pain, de distribution, de testament, de mémoire et d’annonciation de la mort du Christ. Il ne parle donc pas du sacrement de la cène qui ne peut pas exister sans ces symboles.

Tout ce que cette objection prouve c’est que le sacrement de l’eucharistie n’a pas été institué alors. Mais il ne prouve pas qu’il n’ait pas été promis alors. Car, pour la promesse, il suffisait que le Seigneur exprime l’essentiel, c’est-à-dire son corps et son sang. Ajoutons qu’il a même insinué les symboles futurs quand il a distingué si souvent la chair de son sang, et qu’il les a appelés nourriture et breuvage, pou nous indiquer que c’était sous les espèces du pain et du vin que nous devions les consommer.

Le neuvième argument vient de certains catholiques. Le Seigneur a dit en saint Jean : « Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura plus faim. Et celui qui croit en moi n’aura éternellement plus soif. » Donc, le pain dont il s’agit dans ce chapitre 6 de saint Jean est mangé et bu en croyant. Car le Seigneur affirme que croire c’est boire. Et, sans aucun doute, venir au Christ et croire dans le Christ c’est la même chose. Car, c’est de la foi qu’il parle au même endroit : « Personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire. » Donc le « celui qui vient à moi n’aura plus faim » signifie celui qui vient à moi par la foi, c’est-à-dire qui me mange par la foi, n’aura plus faim.

Les mots cités n’appartiennent pas en propre au sacrement de l’eucharistie, mais à la foi dans l’incarnation. C’est ce qui vient après qui se rapporte à ce sacrement.

Le dixième argument, et presque le seul qui parvient à persuader certains chrétiens que l’Église a beaucoup de difficultés à justifier la communion sous une seule espèce, si on entend les mots suivants à la lettre : « À moins que vous ne mangiez la chair du Fils de l’Homme et ne buviez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. »

Je réponds d’abord que, à cause de la difficulté de la chose, il ne faut pas laisser tomber une vérité connue. Je dis, ensuite, qu’on peut dénouer ce nœud si nous disons (ce qui est la solution commune) que la vertu du précepte ne consiste pas dans la façon de recevoir, mais dans la chose elle-même qui est reçue. Les paroles du précepte me demandent de prendre la chair sous l’espèce du pain, par manière de nourriture, et le sang sous l’espèce du vin, par manière de breuvage. Cependant, la pensée du législateur, par laquelle la loi doit être expliquée, n’obligeait qu’à recevoir les choses elles-mêmes, c’est-à-dire, la vraie chair et le vrai sang. Or, ces choses sont reçues intégralement autant sous une seule espèce que sur deux espèces.

On prouve que telle est la pensée du législateur en disant que les fruits de la réception proviennent des choses perçues, non de la manière de les recevoir. Exemples. Un médicament n’est pas efficace parce qu’il est ingéré en tant que nourriture ou breuvage, mais parce qu’il possède la capacité de guérir. On peut le prouver aussi en rappelant les paroles du Christ au même endroit : « Celui qui me mange vivra pour moi. » Nous voyons là que manger la chair ou boire le sang c’est la même chose que manger le Christ intégralement.

CHAPITRE 8

On présente des explications différentes des paroles du Seigneur : ceci est mon corps.

Vient ensuite le troisième argument qui porte sur les paroles mêmes de l’institution que l’on trouve dans Matthieu 26, Marc 14, Luc 22, et 1 Cornéliens 11. Nous dirons trois choses sur cette institution qui est le fondement principal de toute la controverse, et donc de tout ce sublime mystère. La première. Nous rapporterons les interprétations principales de ces paroles : ceci est mon corps. La deuxième. Nous confirmerons celle qui est la vraie, et nous réfuterons les fausses. La troisième. Nous répondrons aux arguments de nos adversaires.

Quant aux interprétations de nos adversaires, elles sont si nombreuses qu’il est pratiquement impossible de les énumérer toutes. Luther (dans son livre intitulé « les paroles de la cène ont encore toute leur force », dit que, de sont temps, il y avait au moins dix opinions ou sectes des sacramentaires. Récemment, en 1577, est paru un livre dans lequel on énumère deux cent interprétations ou déformations par les hérétiques de ces quelques mots : ceci est mon corps. Cependant, les principales sont au nombre de dix, donc quatre se fondent sur le démonstratif « ceci », deux sur le verbe « est », et trois sur le nom « corps », et un sur l’adjectif « mon ».

La première est celle d’André Carolstad qui a fait un adverbe d’un pronom, c’est-à-dire qui a fait de « ceci » un « ici » ou « là ». Et, au lieu de traduire par : ceci est mon corps, il dit : là est mon corps. Et pour que nous n’ayons aucun doute , il dit, dans son livre publié à Bâle en 1524, avoir appris cette interprétation d’une révélation du père céleste. Voilà pourquoi Luther a intitulé son livre contre Carostald : contre les prophètess scelestes (criminels) au lieu de celestes (célestes).

La deuxième est de Bucer, dans ses rétractations. On l’attribue aussi à Jean a Lasco. Ils ont dit que le « ceci » signifie toute l’action du repas. Et le sens serait : cette action représente le corps du Christ, ou, dans cette action est exhibé le corps du Christ.

La troisième est celle de Jean Lang. Dans son annotation à la deuxième apologie de saint Justin, il voit le pain dans ceci », et, c’est pourquoi il explique le mot pain métaphoriquement. Ceci est mon corps signifierait donc mon corps est cela, du pain, qui nourrit et fortifie les âmes, comme le pain.

La quatrième est la plus commune chez les hérétiques. Par ceci, ils entendent ce pain.

La cinquième est celle de Zwingli qui, dans le livre de la vraie et fausse religion, écrit, au chapitre de l’eucharistie, qu’il faut entendre ces mots au sens figuré, mais que le trope n’est pas dans le mot ceci, mais dans le verbe être, qui est pris pour signifier. Pour inspirer la confiance, Carolstad avait invoqué une révélation du père céleste. Wingli fait la même chose. Il dit que ce sens lui a été communiqué par un esprit dans une apparition pacifiante. Car, dans le livre qu’il a édité en l’an 25, et qu’il a intitulé : un renfort sur l’eucharistie, il rapporte qu’il a disputé deux fois dans le sénat de Tigurinus contre la messe et l’eucharistie, sans avoir pu persuader personne que « est » était employé au sens de « signifie », car un certain scribe lui faisait une forte opposition. Mais, la nuit, pendant son sommeil, s’est approché de lui un inconnu qui l’invita à lire la bible à Exode 12 : « Car c’est la pâque, c’est-dire le passage du Seigneur. » Dans cette phrase, le mot « est » est employé pour signifier. Et le jour suivant, il prêcha sur ce texte au peuple, et il obtint ce qu’il voulait. Bernardin Ochinus a fait sienne cette interprétation, et beaucoup d’autres.

La sixième est celle de Pierre Boquinus qui, dans l’examen du livre de Heshusius, (non loin du début) soutient qu’on a raison de dire que le pain est le corps du Christ, en raison de la communication des idiomes, comme on a raison de dire : cet homme est Dieu. Dans cette interprétation des mots, « est » doit être pris pour « signifie », de la façon suivante. Ceci est mon corps, c’est-à-dire on dit que ce pain est mon corps, à cause de la communication des idiomes.

Il ajoute qu’il y a trois unions desquelles résulte une communication des idiomes. Une naturelle, qui est celle de l’âme et du corps. Une hypostatique, qui est celle de Dieu et de l’homme dans le Christ. Une troisième, qui est sacramentelle, qui est celle du pain et du corps du Christ dans le sacrement.

Explication semblable à celle de Luther (dans son livre sur la captivité de Babylone, chapitre 1) où il dit qu’il est vrai que ce pain est le corps du Christ, comme il est vrai que cet homme est Dieu. Mais la différence qu’il y a entre Luther et Boquin, est que Luther enseigne une union vraie et réelle du pain avec le corps du Christ, de laquelle il veut que procède cette communication des idiomes. Tandis que Boquinus, qui est un sacramentaire, n’admet qu’une union sacramentelle, qui unit des choses distances l’une de l’autre, le pain qui est sur la terre, et le corps du Christ, qui est dans le ciel.

La septième est celle de Jean Oecolampadius, qui ne reconnait pas de trope dans le pronom démonstratif ceci, ni non plus dans le verbe être, mais dans le nom corps. Car il veut que le pain soit dit corps par la figure de métonymie, par laquelle le nom de la chose signifiée est attribué au sige. Le sens de ceci est : ce pain est la figure de mon corps. C’est ce qu’il explique dans son livre sur l’interprétation naturelle de ces paroles.

La huitième est celle de Jean Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 21) qui admet, comme Oecolampadius, qu’il y a dans le mot corps un trope de métonymie. Mais, il ajoute que le pain de l’eucharistie n’est pas une figure nue du corps du Christ, mais qu’il est une figure qui exhibe la chose elle-même. Et c’est pourquoi le Christ n’a pas dit : ceci est la figure de mon corps, mais est mon corps. Dans son livre sur l’une et l’autre nature du Christ, il répète donc ce qu’avait dit Pierre martyr, là où par corps, il entend le sacrement du corps. Car, lui-même (dans sa défense contre Gardinerus, à la fin de la troisième partie,) écrit que le Christ n’a pas voulu dire : ce pain est la figure, ou le signe, ou le sacrement du corps, pour exprimer que ce signe était efficace, et avec lequel la chose elle-même serait exhibée.

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