Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 247)
La neuvième est celle de certains calvinistes, que citent Corneille Jansénius, sans donner de nom (dans son commentaire, chapitre 39, concorde sur ces mots : à moins que vous ne mangiez). Ils enseignent que le mot corps est pris au sens de corps mystique, c’est-à-dire de l’Église. Et que le sens est : Recevez et mangez, ceci est mon corps, c’est-à-dire parce que vous êtes, vous les disciples, le corps du Christ.
La dixième porte sur « mon », que Luther avait cogitée par jeu, en l’an 27, dans son livre « les paroles du Seigneur demeurent solidement. » Pour se moquer des sacramentaires, il a dit que, pour leur faire plaisir, pourrait leur donner une explication encore plus belle de ceci est mon corps. Ceci est le corps fait et créé par moi. Ce que Luther avait proféré par jeu, Jean Campanus le prit au sérieux et même le défendit, comme l’atteste Luther dans sa brève confession de l’année 44.
C’est contre toutes ces explications que combat la doctrine de l’Église catholique qui enseigne qu’il faut entendre ces mots le plus simplement et le plus naturellement du monde, et que, dans ces espèces, est contenu vraiment et proprement le corps vrai et naturel du Christ.
CHHAPITRE 9
Les mots « ceci est mon corps » doivent être entendus au sens propre et non au sens figuré.
Nous allons maintenant prouver la vraie sentence. Nous allons d’abord démontrer qu’il n’est pas probable que le Seigneur ait voulu parler au figuré. Nous expliquerons ensuite tous les mots de l’institution, et nous réfuterons, en même temps, les hérésies de nos adversaires.
Qu’il ne soit pas probable que le Seigneur ait voulu parler au figuré, nous le prouvons par des arguments tirés de la matière dont il s’agit. Ensuite, par les personnes auxquelles le Christ parlait, par le lieu et le temps où il parlait. Troisièmement, par le témoignage unanime des pères. Quatrièmement, par les règles d’interprétation des Écritures.
Le premier argument on le tire de la matière. La matière dont il est question ici c’est un pacte, un sacrement, un testament, une loi et un dogme. Toutes choses qui requièrent des mots pris au sans propre, et non au sens figuré. C’est avec des mots pris au sens propre que Dieu a coutume d’instituer des sacrements. S’en rendra facilement compte quiconque prendra la peine de lire l’institution de tous les sacrements de l’ancienne et de la nouvelle loi. Il est tout à fait certain que dans la Genèse 17 où est instituée la circoncision, dans Exode 12, où est institué l’agneau pascal, et dans tout le Lévitique où tant de sacrifices et d’expiations sont instituées, jamais ne se présente une parole prise au sens figuré. Ainsi en est-il en Matthieu (dernier chapitre), en Marc (dernier chapitre) et en Jean 111, où il s’agit de l’institution du baptême, ou plutôt de la promulgation et du précepte, toutes ces choses sont expliquées par des mots pris au sens propre.
Il importe peu que le Seigneur (en Jean 3) ait utilisé le mot renaissance, qui semble bien être métaphorique. Car, ce mot métaphorique est tout de suite après expliqué par « de l’eau et du Saint-Esprit. » Et de plus ce mot n’appartient pas à l’essence du sacrement, mais à la signification de l’effet. Qui donc peut croire que, en instituant le sacrement principal de notre religion, le Christ ait voulu parler en figures et avec ambiguïté, de façon à ce que même les docteurs de la loi divine n’arrivent pas à convenir entre eux de ce qu’est ce sacrement : du pain ou le corps du Seigneur ?
Ensuite, le nouveau testament a été institué en même temps, comme le montre ces paroles : « Ceci est mon sang du nouveau testament. » (Matth 26, ou bien, comme l’a Luc 17 : « Ceci est le calice, nouveau testament dans mon sang. » Car on n’a rien coutume d’expliquer avec autant de clarté et de précision qu’un testament, pour que la volonté du testateur ne soit pas une occasion de litige. C’est ce que nous voyons dans Exode 24. Quand le testament ancien a été institué, tout a été expliqué en des mots clairs, naturels et propres. Saint Paul se réfère à cette institution (à Hébreux 1X) quand il dit : « Après avoir lu à tout le peuple toutes les prescriptions de la loi, Moïse prit du sang de veaux et de boucs, de l’eau et de l’hysope, et il en aspergea le livre et le peuple en disant : « Voici le sang du testament que vous a envoyé Dieu. »
Et c’est ce que nous voyons qui se passe dans les testaments des humains. Car, dans la Genèse 49 Jacob, en prophétisant, usa de plusieurs figures. Mais, quand il en vint au testament, il parla en termes clairs : « Je veux être réuni à mon peuple. Ensevelissez-moi avec mes pères, dans le champ de l’ Hethaeus Ephron, contre Mambré, dans la terre de Canaan, qu’Abraham a achetée. Il en est de même du roi David (111 Rois 1) et de Tobie, (chapitre 4), et de Mattathias (livre 1, chapitre 11 Macchabées). Ils ont composé leurs testaments dans les termes les plus simples. Pourquoi donc le Christ, n’aurait-il pas composé avec des paroles simples, claires et naturelles, un testament d’une telle importance, qui traitait de la vie éternelle ? Serait-ce parce qu’il admettait que l’ancien testament, qui était une figure et une ombre, devait être écrit dans des mots clairs et propres, et que le nouveau testament devait être obscurci par des figures et des types ?
On le confirme par la coutume humaine, dont l’apôtre lui-même a tiré un argument, aux Galates 3, où il dit que le testament d’un homme doit être ratifié, au point où nul n’ose ajouter ou enlever quelque chose. Et que les testaments humains doivent être interprétés selon le sens naturel des mots, et non autrement, les lois humaines l’enseignent. Et si, par un testament, on laisse à quelqu’une une maison, ou un champ, et si quelqu’un veut contester que la maison n’a pas été donnée, mais décrite, et que je donne une maison veut dire, je donne le signe d’une maison, il n’obtiendrait gain de cause auprès d’aucun juge. Les adversaires peuvent avoir encore moins gain de cause eux qui, contre la coutume de tous les testaments, osent, avec des métonymies, fausser le sens obvie d’un texte.
De plus, les testaments, les traités ou les pactes font partie de ce genre de choses qui sont expliquées en des termes exacts et précis. Or, le testament du Christ fut, en même temps, un testament et un pacte, car c’est un testament conditionnel. C’est ce que nous montre l’ancien testament, auquel répond le nouveau, comme la figure à la chose figurée. Voilà pourquoi Moïse lui donne le nom de pacte (Exode 24), et saint Paul le nom de testament (Hébreux 1X). En effet, il était en même temps l’un et l’autre, car il contenait une donation héréditaire, mais à la condition qu’on persévère dans la religion d’un seul et vrai Dieu.
Vient après une loi ou un précepte. Qu’il y ait dans cette institution un précepte divin, personne ne le nie, comme ces mots nous le montrent : « Recevez, mangez, faites cela. » Car, même si, comme je l’ai déjà dit, ces mots ne contiennent pas un précepte qui obligent tous les baptisés à recevoir l’eucharistie, ils contenaient certes pour les apôtres un précepte qui les obligeait à le recevoir, et aussi un précepte sur la façon de le recevoir. Comme nous l’avons déjà dit, les mots des lois doivent être clairs et précis, pour ne prêter flanc à la prévarication. Voilà pourquoi les préceptes, non seulement ceux du décalogue, mais aussi les autres par lesquels certains rites sont institués, sont, dans l’ancienne loi, expliqués clairement.
Quelqu’un dira : les verbes par lesquels la loi est formulée sont pris au sens propre : « prenez, manges, faites. » Je réponds que cela ne suffit pas. Il faut que soit exprimé clairement et proprement ce qu’est le sacrement, ce que l’on reçoit, ce que l’on mange, ce que l’on fait. Car on a reçoit bien autrement un pain normal et le corps du Christ.
Dans les divines lettres, les dogmes principaux ne sont présentés que dans termes pris au sens propre. Les tropes ont leur raison d’être dans les prophéties, pour obscurcir la chose, dans les louanges, pour embellir la chose, dans les exhortations, pour amplifier les choses, mais non dans les dogmes qui doivent être crus et observés avec précision. Qu’un des principaux préceptes de la religion chrétienne soit contenu dans : ceci est mon corps, personne ne l’a nié jusqu’ici.
À cet argument, Pierre le martyr répond (à la fin de la troisième partie de sa défense contre Gardinerus) que, dans l’Écriture, ne font pas défaut les sacrements, les dogmes et les préceptes expliqués par des tropes. Et il donne comme exemple de ces préceptes Matthieu 7 : « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous en vêtements d’agneaux. » Et en Matthieu XXV1 : « Gardez-vous du ferment des pharisiens! » Et Éphésiens 1V : « Ne contristez pas l’Esprit Saint. » Et Matthieu V1 : « Ne pensez pas au lendemain. À chaque jour suffit sa peine. Et demain prendra soin de lui. » Et il présente comme exemple de dogmes : « Notre Dieu est un feu consumant. » Et : « Tous tant que nous sommes, nous ne somme qu’un seul pain. » Et les autres passages où le Christ dit qu’il est une pierre, un lion, une vigne etc. Et comme exemple de sacrements, il cite : « Le rocher était le Christ, l’agneau était la pâque, la circoncision est l’alliance, et enfin, le calice est l’ancien testament.
Je réponds que nos adversaires n’ont pas parlé de notre argument tiré des mots testament et pacte. Et, en ce qui a trait aux préceptes, il faut distinguer les préceptes proprement dits des exhortations, même si, parfois certains préceptes semblent y être contenus. C’est des préceptes proprement dits qu’on affirme qu’ils doivent être formulés dans des mots clairs et précis pris au sens propre, pour ne pas donner lieu à des tergiversations. Or, dans les exhortations qui ne contiennent pas de préceptes, mais qui ne font que persuader de faire ou de ne pas faire des choses très connues par ailleurs, les tropes sont les bienvenues. Et c’est de cette sorte que sont les exemples allégués. Car, qu’il faut se garder des faux prophètes, tous le savent même sans précepte. Voilà pourquoi le Seigneur n’ordonne pas mais exhorte de faire, en se servant de l’image du loup et des moutons. De même, qu’il faille se garder de l’hypocrisie et de la fausse religion, qui ne le sait ? Voilà pourquoi le Seigneur se sert de l’image du levain, pour exhorter plutôt que pour commander. Qu’on ne doive rien faire qui déplait à Dieu, personne ne l’ignore. Voilà pourquoi l’apôtre ne se contente pas de le dire par écrit, mais pour mieux nous convaincre, il nous dit qu’il ne faut pas contrister l’Esprit Saint. Tous savent, aussi, qu’il faut éviter les soucis inutiles et les préoccupations angoissantes, et c’est pour cela que le Seigneur se sert de tropes.
En ce qui à trait aux dogmes, il faut noter qu’on n’appelle pas dogme n’importe laquelle sentence qui porte sur Dieu, mais celles-là seulement qui comportent une difficulté particulière ou pour croire ou pour agir, comme sont les articles de foi et les canons des conciles. Les autres qui en dérivent directement on ne les appelle pas des dogmes. Dieu est un feu consumant, le Christ est une vigne, une pierre, un lion, ces expressions et d’autres semblables ne sont pas des dogmes, mais des explications de propriétés de Dieu et du Christ qui sont bien connues.
De plus, autant pour les principes que pour les dogmes, il est à noter que quand nous disons que les dogmes et les préceptes doivent être formulés dans des mots pris au sens propre, il faut l’entendre de la façon suivante. Ou qu’on n’utilise que les mots propres, ou dans un lieu des mots propres et dans un autre des tropes. Car, rien n’empêche que ce qui est exprimé clairement et proprement dans un passage ne soit présenté ailleurs plus obscurément. C’est ce que saint Augustin a noté (livre 2, chapitres 6 et 9, de la doctrine chrétienne) : « En ce qui a trait à la foi et les mœurs, rien n’est exprimé obscurément dans l’Écriture qui n’ait été clairement expliqué dans d’autres lieux. »
Car, ce que le Seigneur avait dit obscurément du froment il l’a expliqué clairement un peu après. Car, en Matthieu 16, il ajoute qu’il parle de la doctrine, et non du levain des pains. Et, en Luc X11 : « Gardez-vous du ferment des pharisiens, qui est l’hypocrisie » Et de même le « Christ est la pierre angulaire » se trouve sans trope dans un grand nombre de textes de saint Paul. Et le « nous sommes un seul pain », on le rencontre souvent là ou l’on parle d’un peuple, d’une église, d’une famille de Dieu.
Il en va de même pour « détruisez ce temple », car l’évangéliste explique qu’il est question du corps du Seigneur. Et pour Jean V11 : « des fleuves d’eau vive couleront de son ventre. » Saint Jean a expliqué qu’il s’agissait du Saint-Esprit. Et du dernier chapitre de Jean : « Un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras pas » Saint Jean explique qu’il faut entendre cela de la mort de saint Pierre. Mais le dogme et le précepte spécial et le plus important de l’eucharistie nous ne l’avons jamais en d’autres mots, dans l’Écriture. Nous ne lisons jamais que le pain de l’eucharistie signifie ou est une figure du corps du Seigneur. Voilà pourquoi nous sommes tenus de prendre au sens propre les mots que nous lisons : ceci est mon corps.
En ce qui a trait aux sacrements, nous montrerons un peu après, qu’il n’y a pas de trope dans les exemples allégués. Nous ne noterons qu’une seule chose, en passant. Dans l’exemple cité : le rocher était le Christ (1 Corinthiens X), Pierre le martyr commet trois bourdes. Il prétend que ce rocher, d’où sortait l’eau dans le désert, était un sacrement. Or, cela ne peut être vrai en aucune façon, puisque ce fut une chose temporaire et non une cérémonie de religion qui devait être réitérée dans le peuple de Dieu. Il dit ensuite que ce rocher et même la manne ont été comparés au baptême (1 Corinthiens X). Or, c’est la traversée de la mer rouge que l’apôtre compare au baptême; la manne et l’eau du rocher avec l’eucharistie, comme tous l’enseignent. Il ne les compare pas comme comparant sacrements avec sacrements, mais comme figure de sacrements avec les sacrements figurés.
Troisièmement. Il dit qu’il y a un exemple de trope dans les sacrements dans les paroles suivantes : le rocher était le Christ. Or, pour notre adversaire, le sacrement était le rocher matériel. Or ce n’est pas de lui que parle saint Paul, mais d’un autre invisible qui était en réalité le Christ, en tant que Dieu. Car, c’est ainsi qu’il parle : « Ils buvaient de la pierre qui les suivaient. Cette pierre était le Christ. Il y a, il est il vrai, un trope dans le nom rocher ou pierre qu’on donne au Christ. Mais, on dit que le Christ est un rocher (pierre) comme on dit qu’il est un lion, un agneau, une porte, une vigne, le chemin. Mais, dans les sacrements, on ne se sert pas de ces tropes.
L’autre argument est tiré des personnes avec lesquelles il parlait quand il a dit : ceci est mon corps. Car, il parlait aux seuls apôtres. Même si le Seigneur disait des choses obscures aux pharisiens, parce qu’ils étaient indignes de la connaissance des mystères sublimes, cependant aux apôtres qui étaient des gens simples et frustres, et qu’ils formaient pour qu’ils soient les futurs maîtres de toute l’humanité, il proposait tout clairement, ou il leur expliquait tout de suite ce qui était obscur. De plus, il parlait au moment et à l’endroit où il ne fallait absolument pas parler obscurément, quand les apôtres étaient les premiers participants d’un si sublime sacrement à venir. Car, pour qu’ils le reçoivent avec la révérence due, il était nécessaire qu’ils comprennent parfaitement ce qui leur était donné.
Que le Seigneur, à la cène, n’ait pas parlé en trope, on le déduit de deux choses. La première. Il ne reste aucun vestige d’explication, comme dans d’autres passages. Par exemple, Matthieu X111. Le Seigneur dit, en parlant métaphoriquement : « Le royaume des dieux est semblable à » Et, en Jean X11, où il avait dit : « Je suis la vigne, et vous les sarments », il ajoute en expliquant : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi comme le serment. » Mais, ici, rien de tel.
La deuxième. Tous les narrateurs de cette histoire se servent des mêmes mots. Les évangélistes ont coutume de se suppléer, ou expliquer de façon à ce que ce qu’un avait dit obscurément, l’autre le dise clairement. Exemple. Matthieu X111, le Seigneur dit métaphoriquement. Mais, dans ce cas, ils utilisent tous les mêmes paroles, même s’ils sont quatre, et s’ils ont écrit en diverses époques et en divers lieux. Ce qui prouve que le Seigneur n’a rien dit d’autre.
Troisièmement. On le prouve par le consensus des commentateurs. Car jamais personne n’a expliqué ce passage en prétendent qu’il fallait entendre les mots au sens métaphorique. Nombreux sont ceux qui ont écrit sur les évangélistes. Sur Matthieu, saint Hilaire, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, Theophylactus, Bède et Anselme. Sur saint Luc, Ambroise, Théophylactus, Bède. Sur saint Paul, on ne peut les compter.
Il y en a beaucoup, au contraire, qui avertissent de ne pas prendre ces mots au sens figuré, mais propre. Voir saint Jean Chrysostome, Theophylactus, Cyrille de Jérusalem, (catéchèse 4 mystagogique), saint Ambroise (livre 4 sur les sacrements, chapitre 5), Cyrille d’Alexandrie, (épitre à Calosirius). Eusèbe Emissenus (homélie 5 sur Pâques), Épiphane (dans Inacorato). Tous ces pères enseignent que l’œuvre de foi consistait à croire ce qui est absurdissime aux sens. Or, il est certain que si ce passage était entendu de façon tropicale, il ne poserait aucune difficulté à la foi. Car, quelle difficulté y a-t-il à croire que le pain ne fait que signifier le corps du Christ ?
Enfin, on le prouve par la règle commune à tous de l’explication des Écritures, qui consiste en ceci. On ne doit jamais rejeter le sens propre des mots à moins d’être forcé de le faire par un autre texte de l’Écriture, par un autre article de foi, ou par l’explication unanime de tous les auteurs ecclésiastiques. Car, autrement, c’est mettre la foi en péril, et dans les choses divines, il ne restera que des opinions, et ce sera ouvrir la porte à un nombre incalculable d’erreurs.
On peut le prouver cela par l’exemple que nous donne nos adversaires qui n’ont pas la foi dans ce sacrement, mais seulement une opinion. Car, leur sentence ne se fonde pas sur une parole précise de Dieu, puisque les mots prononcés par le Christ ne sont pas : ceci signifie, mais ceci est mon corps. Jamais ils ne trouveront dans l’Écriture que ceci est mon corps doive être entendu figurativement. Même s’ils sont capables de trouver certains cas où ils pensent rendre le mot est par signifie, ils reconnaissent qu’on ne doit pas rendre être par signifier. Ils ne peuvent pas, en s’appuyant sur la parole de Dieu, affirmer que ces paroles doivent être entendues au sens figuré, tant qu’ils n’auront pas exhibé un passage où il est dit expressément que ces mots doivent être compris au sens figuré. Ce passage, ils ne le trouveront jamais.
Ils n’ont pas non plus d’article de foi qui répugne à l’acception de ces mots au sens propre. Ils ont coutume d’insister sur l’article de l’ascension. Mais ce mystère ne répugne pas à cet autre mystère, car nous croyons, nous, l’un et l’autre : que le Christ est vraiment monté au ciel, qu’il est dans le ciel, et qu’il est, en même temps, dans l’eucharistie. Et parmi tous les catholiques, tous les docteurs, tous les saints, tous les mystiques, il n’est pas possible qu’il n’y en ait pas eu un seul qui ait aperçu cette répugnance. Surtout quand on pense que les docteurs scolastiques connaissaient beaucoup mieux les règles de la contradiction que tous les luthériens qui méprisent la subtilité des disputes.
La même chose apparait clairement du fait que quand le Seigneur enseigne ce sacrement aux apôtres, il n’était pas dans le ciel, mais sur la terre. Il n’était donc pas encore monté au ciel. Nous ne sommes donc pas forcés de prendre ces mots au sens figuré. De plus, cette vérité ne répugne pas plus à l’ascension que ne répugne à l’unité divine la vérité sur la trinité. Car, comme ils disent eux : le Christ est aux cieux, il ne peut donc pas être sur la terre, on peut aussi dire : Dieu est un, il n’est donc pas trine. Nous ne comprenons ni l’un ni l’autre, mais nous reconnaissons l’un et l’autre, parce que nous lisons l’un et l’autre dans l’Écriture, et qu’il n’y pas de répugnance évidente.
Ils ne peuvent non plus invoquer une explication ecclésiastique commune, puisqu’ils ne s’entendent pas entre eux. Ils ne s’appuient donc que sur l’autorité de l’un ou l’autre docteur, et sur de faibles conjectures , qui ne peuvent pas être à l’origine d’une foi, mais d’une simple opinion. De plus, si nous comptons le nombre de sectes qui sont nées pendant ce si petit nombre d’années, et qui naissent de jour en jour pour cette seule raison, qu’ayant rejeté le sens propre des mots de l’Écriture, ils se sont tournés témérairement vers les tropes.
DIXIÈME CHAPITRE
Explication des paroles de l’institution. Réfutation des hérésies.
Venons-en maintenant aux paroles de l’institution. Les évangélistes racontent d’abord que, après avoir pris le pain, le Seigneur rendit grâces à Dieu et bénit le pain. Il faut noter ici que les évangélistes ont employé diversement les mots bénir et rendre grâces : eulogein et eukaristein. Car, quand Marc parle du pain, il se sert du mot eulogèsas; et quand il parle du calice, il dit eukaristèsas. Paul et Luc se servent du même mot dans les deux cas : eukatistèsas. Mathieu, en grec, en latin et en syriaque a : il bénit. Mais dans beaucoup de codex grecs, en rendant grâce.
Quelques catholiques soutiennent que, dans les Écritures, ces deux mots ont la même signification, c’est-à-dire bénir, et rendre grâces. Les hérétiques, par contre, veulent que les deux mots signifient rendre grâce, ou bénir Dieu, de sorte, toutefois, que la bénédiction dont il s’agit ne se rapporte pas au pain. Dans sa concorde, Jansénius semble faire ici une excellente observation : chaque mot conserve sa signification propre, mais comme ils sont prononcés dans une même action, l’action de grâce et la prière, l’un peut être pris pour l’autre. Cela est facile à prouver, puisqu’un évangéliste dit : il bénit, et un autre : il rendit grâce. Nous comprenons par là que l’une et l’autre ont été faites, et que par l’une, les évangélistes ont voulu qu’on entende aussi l’autre.
Jansenius donne l’exemple suivant. L’apôtre (1 Timothée 4) dit : « Il ne faut rien rejeter de ce que l’on prend avec actions de grâces. Cette chose est sanctifiée par la parole de Dieu et la prière. » Par action de grâces, il entend la prière qui sanctifie les aliments. Il faut donc que le mot eukaristein ne signifie pas actions de grâces, mais seulement bénir, ce qui est très dur à accepter, ou signifie actions de grâce, mais aussi, dans cette action, ce qui va toujours avec lui, la prière ou la bénédiction. Voilà pourquoi, dans le canon de la messe, l’Église exprime l’un et l’autre : « Il prit le pain, et levant les eux au ciel vers son Père tout-puissant, te rendant grâces, il le bénit, le rompit etc. »
Que le Seigneur ait béni le pain, on le prouve facilement contre les adversaires. Car, dans 1 Corinthiens X, saint Paul dit : « Le calice que nous bénissons n’est-il pas une communion au sang du Christ ? » En grec, nous avons bel et bien « que nous bénissons » : o eulogoumen. Car, on ne peut pas douter que l’apôtre n’ait utilisé le rite qu’il avait appris du Christ. De même, en Luc X, racontant le miracle des pains, il dit : il les bénit : eulogèsen autous. Ensuite, la façon de parler des évangélistes, et surtout celle de Marc (chapitre 14) indique clairement la même chose. Car, quand il dit : après avoir pris le pain, il le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples, il se réfère à la matière qui était dans les mains. Et c’est à elle que se rapporte le mot bénit.
Ajoutons que, dans sa deuxième apologie, saint Justin réfère le mot eukaristeos au pain qu’il avait appelé nourriture eucharistique, c’est-à-dire un pain sanctifié et béni. Voilà pourquoi toutes les liturgies, celles de Jacques, de Basile de Chrysostome et d’autres ont, dans la consécration tant du pain que du vin « et rendant grâces, il le sanctifia ou le bénit » Et saint Cyprien ((livre 3, épitre 2 à Cécile), il dit que « le pain a été béni par le Seigneur », ce que, cependant, aucun évangéliste n’avait dit expressément.