Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 248)
On se sert de cet argument pour prouver que le corps du Seigneur est vraiment dans le sacrement. Car le Seigneur n’avait coutume de rendre grâce que quand il était sur le point de faire quelque chose de particulièrement grand et admirable. Car, on voit que le Christ a rendu grâce à son Père seulement à la multiplication des pains (Jean V1, Matth XV) , à la résurrection de Lazare (Jean X1), et à l’institution de ce sacrement. Pareillement, il n’avait pas coutume de bénir des choses insensibles, à moins qu’il n’opère en elles quelque chose d’admirable. On ne voit qu’il ait fait cela que quand il bénit les pains qui allaient être multipliés (Luc X1, Marc V111), et dans l’eucharistie. Et quand il maudit le figuier, il sécha immédiatement. Car, bénir Dieu c’est bien agir. Or, la bénédiction de Dieu n’est pas une demande, mais la production d’un effet. En Genèse 1, quand Dieu fit les animaux il leur accorda la fécondité par une bénédiction.
Ajoutons qu’on ne lit nulle par que le Christ ait béni l’eau, qu’il voulait qu’elle soit le symbole du baptême, mais il bénit le pain, dans lequel il instituait l’eucharistie, parce qu’aucun changement ne se faisait dans la substance de l’eau. Ajoutons enfin, que les pères se servent de ce passage pour prouver ce que nous affirmons maintenant. Saint Ambroise (pour ne donner qu’un exemple) dans le livre de ceux qui sont initiés aux mystères (chapitre 9) dit : « Combien d’exemples n’utilisons-nous pas pour prouver que cela n’est pas ce la nature a formé, mais ce que la bénédiction a consacré. La vertu de la bénédiction n’est-elle pas plus grande que celle de la nature ? Oui, parce que, par la bénédiction la nature est changée. » Présentons, maintenant, chacun des mots de l’institution, et réfutons les opinions des hérétiques citées plus haut.
CECI (cela, en latin)
Le premier est ceci, que les adversaires interprètent de quatre façons. Quelques-uns veulent lui faire dire « ici », comme Carolstad, et c’est la première opinion. D’autres, « toute cette action », ce qui constitue la deuxième opinion. D’autres veulent qu’il soit un démonstratif du pain, de façon à ce que le pain soit le prédicat : mon corps est ceci : c’est-à-dire, le pain. Ce que nous avons appelé la troisième opinion. D’autres veulent que ceci démontre le pain, mais de façon à ce qu’il soit le sujet : cela est ce pain. C’est la sentence la plus commune des adversaires, et la moins absurde.
La première explication est ridicule, et les hérétiques eux-mêmes la trouvent risible. Car c’est en vain que le Seigneur aurait dit à ses disciples « ici est assis mon corps », parce que cela les apôtres le voyaient de leurs dieux, et ne demandait aucune explication. Ensuite, ces mots s’agencent mal avec ceux qui viennent après. En effet, le « car ceci est » donne la raison pour laquelle ils doivent prendre et manger. Et cette raison est : mangez, parce que je réside là.
La deuxième explication est réfutée aussi facilement. Car (pour omettre que c’est un trope inouï), les paroles qui sont dites par saint Luc et saint Paul pour la consécration du calice, nous convainquent aisément, car ils disent : ce calice. Or, il est certain que ce calice ne peut pas signifier toute l’action, car c’est un mot qui désigne une seule chose, bien définie.
On peut réfuter aussi facilement la quatrième. Car, le mot hoc (ceci) est pris comme un adjectif ou comme un substantif. Si c’est un adjectif, il doit concorder avec le substantif : il ne peut donc pas désigner le pain mais le corps. Car, le pain est du genre masculin tant en latin qu’en grec, mais c’est au neutre qu’est le ceci, tant en grec qu’en latin. (Voilà pourquoi on dit cela et non ceci, en latin.) De la même manière, dans l’autre espèce, le vin, en grec, est du genre masculin, et le sang du neutre. Or, le Seigneur n’a pas dit outos, mais touto. En latin, c’est le contraire, le vin est neutre, et le sang est masculin. Et pourtant tous lisent : ceci est le sang, non cela, c’est-à-dire le vin est le sang.
Si c’est un nom, alors le sens sera : cette chose est mon corps. Si le cela signifie cette chose, c’est-à-dire ce pain, ce sera une proposition absurde. Car, on ne peut pas dire cette chose de ce que l’on voit et qu’on connait très bien, à moins que cette chose soit du genre neutre. Car, personne ne dira, en démontrant son frère, cela (cette chose) est mon frère. Ou, en montrant un portrait de César, qui dirait : cette chose est César ? Ce n’est donc pas du pain que les disciples voyaient qu’il a pu être dit : cela est mon corps. Parce que, comme le sujet doit toujours être plus connu que le prédicat, quand le sujet est connu familièrement des auditeurs, on ne doit pas s’y référer par un nom général, mais il ne peut être référé par un nom général que quand il n’est connu que vaguement.
Exemple. Certaines personnes voient quelque chose de loin sans reconnaître ce que c’est, si c’est une pierre, un arbre ou un homme. Pourquoi dirais-je aux autres : cette chose est un homme, et non c’est un homme. Mais s’il s voient un homme, sans distinguer si c’est Pierre ou Paul, ou un autre, je ne dirai pas : celui-là est Pierre, car ils savent que c’est un homme, mais je dirai : c’est Pierre. Donc, quand les disciples virent le pain, et qu’ils n’ignoraient pas que c’était du pain, il aurait parlé absurdement s’il avait dit au sujet de ce pain : cela est mon corps, alors qu’il aurait du dire : ce pain est mon corps. Il ne se peut donc pas que ce mot « cela » démontre le pain en tant que sujet de la phrase.
J’ajoute un argument très solide, tiré de l’Écriture. Car, si cela démontre le pain, il en sera de même dans la consécration du vin. Le ceci, ou le cela en grec, démontrerait le vin. C’est ce qu’ils concèdent, même si c’est tout à fait répugnant. Luc (au chapitre XX11) : « Ce calice du nouveau testament dans mon sang, qui est répandu pour vous ». Le « qui est répandu » ne se joint pas à « dans mon sang », mais avec « ce calice », comme il appert des mots grecs. Saint Luc dit donc que le calice est répandu pour nous. Car, ce n’est pas du vin qui est répandu pour nous, mais un vrai sang. Le calice ne signifie donc pas le calice du vin, mais le calice du sang.
Bèze ne put pas répondre à cet argument sans nier que le texte ait été complet. Car, quand il écrivit sur ce passage, il reconnut que c’était ainsi qu’on le lisait dans tous les livres, même les plus anciens. Mais parce qu’il détruisait sa sentence, il osa affirmer que le texte avait été corrompu dans tous les manuscrits, ou que des notes marginales étaient entrées dans le texte. Si on peut, sans raison valable, rejeter un texte de l’Écriture, pourquoi ne serait-il pas permis de nier toute l’Écriture ?
La troisième explication, qui a aussi ses auteurs, comme nous l’avons expliqué plus haut, est réfutée de la façon suivante. D’après la sentence de nos adversaires, le Christ ne donna pas son corps, mais du pain, quand il dit : prenez et mangez. Il aurait donc du expliquer l’efficacité de ce pain, non de son corps. Il n’aurait donc pas du dire : ceci est mon corps, parce qu’il sustente comme le pain, mais le pain est cela, c’est-à-dire mon corps, car il sustente en signifiant et représentant mon corps. Exemple. Si quelqu’un donnait du pain à manger, il dirait de façon inepte : prends, mange ce pain, car des châtaignes sont du pain, c’est-à-dire nourrissent comme du pain. Mais, il parlerait correctement, si en donnant des châtaignes, il disait : mangez ces châtaignes, car, elles sont, elles aussi, du pain.
Ils diront que le Seigneur a donné à ses apôtres son corps spirituellement à manger par la foi, et qu’on a pu dire de lui : mon corps est cela, c’est-à-dire, du pain . On peut opposer à cela que notre dispute porte sur les paroles du Seigneur. Quand le Seigneur a dit : prenez et mangez, il n‘offrit pas, par ces paroles, son corps à la foi, mais son pain aux mains et à la bouche corporelle, comme ces paroles le montrent : « il prit du pain, le bénit, le rompt et le leur donna en disant, etc. » Il offrit donc du pain à manger, (comme le veulent les adversaires), du pain vrai et naturel, ou comme le veulent les catholiques, un pain converti dans sa chair, les accidents demeurant, et sous la forme extérieure d’un pain. Donc, si c’est du pain qu’il a offert, la raison qu’il donne est des plus ineptes : parce que mon corps nourrit comme du pain.
De plus, cette sentence s’appuie une canne de roseau. Langus la prouve parce que c’est ainsi que le lui a enseigné son professeur de grec, Valentinus Craboaldus. Et, parce que, pour les Grecs, l’article est, dans la proposition, le signe du sujet, dans cette phrase touto esti to sôma mou, ceci est mon corps, l’article se joint au corps, non au pronom. Et dans une chose d’une si grande importance, c’est une grande folie de laisser tomber tous les saints pères et les conciles de l’Église, et d’écouter ce que marmonne dans son petit coin un professeur de gymnastique. Et dans la grammaire grecque, cette loi sur l’article n’est pas universelle. Car, très souvent l’article est placé dans le prédicat pour démontrer, définir une chose, ou pour cause d’énergie. Comme Matthieu V : « Vous êtes le sel de la terre : umeis este to alas. Et au même endroit : vous êtes la lumière du monde : to phôs. Et au chapitre 21 : Voici l’héritier, etc. Et que penser de ce que l’apôtre (1 Cor XX1) n’ait pas dit : touto esti to sôma mou, (ceci est mon corps) mais ait préféré dire, pour confondre l’hérétique : « touto mou esti to sôma (cela de moi est le corps).
Il reste donc que la sentence des catholiques soit la vraie, qui dit que le ceci ne démontrer pas le pain mais la chose contenue sous les espèces du pain. Qui même si, elle était avant du pain, est maintenant le corps du Christ. Il s’ensuit donc que même ce petit démonstratif prouve la réalité du corps du Seigneur dans l’eucharistie.
EST
Nous allons maintenant réfléchir sur le verbe être, au sujet duquel deux hérésies auront à être réfutées, la cinquième et la sixième.
Zwingli prétend donc qu’il faut donner au verbe être le sens de signifier. Ce que disent aussi parfois Calvin, Pierre le martyr et Bèze dans les livres cités, même s’ils pensent qu’il est plus judicieux de placer le trope dans le mot corps que dans le verbe être. Mais les catholiques prennent ce mot au sens propre, le mot être ne signifiant pas autre chose, pour eux, que être. Calvin écrit (livre 4, chapitre 17, verset 20) que les catholiques prennent le mot « est » pour « est transsubstantié », ce qui est un trope inouï dans toutes les nations. Mais c’est une calomnie pure et simple. Les catholiques, en effet, reconnaissent déduire de ce mot la transsubstantiation, mais ils ne disent pas que « est » signifie « est transsubstantié ». Non seulement ils ne le disent pas, mais il serait inconcevable qu’ils le disent, puisqu’ils soutiennent que le pronom « ceci » ne démontre pas le pain qui seul (selon leur sentence) est changé dans le corps du Christ.
Que le verbe « est » signifie « est », on le prouve d’abord, par la raison suivante. Ce mot ne peut pas être pris dans un autre sens que dans le sens propre. Car, il a une signification très simple et commune. De sorte que tous les autres verbes se réduisent à celui-ci, avec quelque chose d’autre. Ainsi en est-il du verbe marcher : un homme marche, c’est-à-dire il est marchant; il rit : il est riant etc. Ce verbe ne peut donc pas être réduit à la signification d’un autre verbe. Car, il pourrait alors être réduit à lui-même et à quelque chose d’autre, ce qui ne peut absolument pas se faire, puisqu’il est le plus simple de tous.
De plus, ce verbe est le lien de toutes les propositions, unissant le prédicat avec le sujet. Il est donc nécessaire dans toutes les propositions. Il ne peut donc pas perdre sa signification pour en revêtir une autre. Ensuite, on ne met les tropes dans les verbes qu’à cause d’une chose ou d’une nature particulière qui est impliquée dans un verbe et non dans un autre. Exemple. Rire est employé au sens figuré à cause du rire qu’il signifie. Or, le mot être ne signifie que l’union de l’un avec l’autre, ou l’être qui est commun à toutes choses. Voilà pourquoi on l’emploie comme substantif, et les autres comme adjectifs. Il ne se peut donc pas qu’il y ait en lui un trope.
De plus, aucun rhéteur n’a écrit qu’on pouvait imaginer un trope dans le verbe être. L’opinion de Zwingli et de ses sectateurs est donc née d’une ignorance crasse. Les sacramentaires ont certes manifesté plus de prudence en mettant le trope dans le mot corps plutôt que dans le verbe être.
Tu diras que, dans l’explication des mots, « est » est souvent pris pour « il signifie », comme aimer est chérir, c’est-à-dire, signifie chérir. Je réponds que cela est vrai, mais que ce n’est pas un trope. Car, dans des phrases de ce genre, le signe est prédiqué du signe, et c’est pour cela que le mot être a le sens de signifier. Car, l’essence du signe est la signification. Donc, même dans ces phrases, est signifie être. Parce que le mot être lui-même est signifier en paroles, voilà pourquoi « est » est expliqué par « signifie » . Dans les autres phrase où ce qui est prédiqué n’est pas un signe formellement, le « est » ne peut pas être expliqué par « il signifie. »
Vient après l’explication de Boquinus, qui est la sixième opinion. Comme nous l’avons déjà dit, il veut que « est » signifie la communication des idiomes naissant de l’union sacramentelle du pain et du corps du Christ. Mais il erre dans tout le cosmos, même s’il est enchanté de sa nouvelle lubie. Car, la communication des idiomes ne nait pas d’une union quelconque, mais seulement de l’union hypostatique, là où il y a un suppôt en deux natures. Cela ressort clairement de l’union naturelle existant, dans l’homme, entre l’âme et le corps, car le même homme est dit corporel et mortel en raison du corps, et spirituel et immortel en raison de l’âme. Cependant, cet exemple nous induit clairement en erreur. Car, en toute rigueur, c’est-à-dire, vraiment et proprement, on ne peut pas dire que l’homme est spirituel et immortel, mais seulement son âme. La communication des idiomes nait donc moins de l’union sacramentelle que de l’union naturelle, puisqu’elle lui est inférieure.
Deuxièmement, la communication des idiomes ne se fait pas entre des natures unies, mais dans le seul suppôt commun. Car, nous ne disons pas : la déité est l’humanité, mais le Verbe est dit homme et Dieu. Or, dans l’exemple de l’homme, l’homme, selon Boquinus, est corporel et spirituel, mais non : le corps est un esprit, et l’esprit est un corps. Donc, on ne peut pas dire en vertu de cette communication : ce pain est un corps, mais seulement : ce sacrement est un pain et un corps. Car, comme Boquinus l’explique lui-même, le sacrement est ce dans lequel se fait une union sacramentelle, comme le Christ est ce dans lequel se fait une union naturelle.
Troisièmement. La communication des idiomes est mutuelle. Or, de l’union sacramentelle ne nait pas un échange mutuel. Car, même si le signe reçoit, entre temps, le nom du signifié, le contraire n’a pas lieu. L’image de César est dite César, mais on ne dit pas que César est une image. Un lierre est un signe du vin, mais ne peut être appelé vin que par représentation. Or, le vin ne peut en aucune façon être appelé lierre. De la même manière, même si le pain peut être dit sacramentalement corps, parce qu’il le signifie, cependant, le Christ ne peut pas être dit sacramentalement pain. On ne peut donc pas expliquer les paroles sacramentelles du Seigneur par la communication des idiomes.
Quatrièmement. La communication des idiomes ne communique pas seulement les noms des natures, mais aussi les propriétés des natures. Car, du Christ, nous disons : cet homme est éternel, tout-puissant, et Dieu a eu faim, a eu soif et est mort. Mais, il n’est pas permis d’attribuer au pain les propriétés du corps du Seigneur, ni non plus d’attribuer au corps les propriétés du pain. Car, tous se boucheraient les oreilles si l’on disait : le pain est animé, il est uni à la divinité etc. Et encore plus si l’on disait : le corps du Seigneur est rond, fait de froment, privé de vie et de sensation. Voilà pourquoi les rêveries de Boquinus sont d’une grande ineptie.
CORPS
Ce mot les adversaires l’expliquent de trois façons. Quelques-uns veulent que, par ce mot, soit signifié le corps mystique du Christ; d’autres, un signe du corps du Christ; d’autres un signe, mais efficace. Voilà donc les trois opinions que nous avions énumérées plus haut, la septième, la huitième et la neuvième.
La première est sans aucune valeur, elle n’est fondée sur aucun texte scripturaire, et elle répugne clairement aux mots qui suivent : « qui a été donné pour vous. » Car ce n’est pas un corps mystique qui a été donné pour nous, mais un corps véritable. Répugnent encore davantage les mots qui sont dits dans la consécration du calice, car ce n’est pas l’Église ou le Christ mystique qui peut être appelée calice du sang ou du testament; et il n’est pas non plus répandu en rémission des péchés.
La seconde explication est réfutée par les arguments suivants. Le premier. Jamais, dans l’Écriture, le corps du Christ n’est pris autrement que comme un corps vrai et naturel ou comme un corps mystique. Comme un signe ou une figure du corps, jamais. Cette explication est donc tout à fait téméraire, puisqu’elle a été introduite sans citer aucun exemple de l’Écriture. On le confirme ainsi. Quand elle emploie improprement le mot corps du Christ, c’est-à-dire pour l’Église, l’Écriture l’explique immédiatement. Colossiens 1 : « J’accomplis ce qui manque à la passion du Christ pour son corps qui est l’Église. » Or, dans ce passage, aucun évangéliste, ni même Paul n’a expliqué que le corps était pris improprement. Il reste donc qu’il doive être pris au sens propre du terme.
Deuxièmement. On le prouve aussi avec ce qui a été dit sur le pronom ceci, Car, si le pronom ceci ne démontre pas le pain , comme nous l’avons montré clairement avant, le fondement de l’opinion des adversaires s’écroule certainement. Car, ils n’ont pas de quoi prédiquer le signe du corps, à moins qu’ils ne veuillent que le corps vrai et naturel lui-même soit le signe de lui-même.
Troisièmement. On le prouve pas les paroles suivantes : « qui est donné pour vous. » Il faut noter qu’on lit un peut différemment dans les codex grecs et latins Matthieu 26, Marc 14, et Luc 22. On peut expliquer ces mots de deux façons. Une première. Toutes ces choses sont dites du corps et du sang comme elles sont dans l’eucharistie, et non comme elles l’ont été, après, sur la croix. Ce qui donne le sens suivant : ceci est mon corps qui est donné pour vous, c’est-à-dire qui est offert, et donné par Dieu le père en sacrifice. Le mot « rompre » ne fait pas obstacle, car, selon la manière de parler coutumière de l’Écriture, rompre signifie manger. Ils veulent que les paroles du calice aient ce sens. Ceci est mon sang qui est répandu pour vous, c’est-à-dire qui est versé et offert à Dieu comme un sacrifice pour vous péchés.
Or, cette explication, si elle est reçue, réfute totalement la sentence des hérétiques sur le corps du Seigneur pris figurativement. Car un pain figuré n’est pas donné pour nous, mais à nous. Ce n’est pas non plus un vin qui signifie du sang qui a été versé dans l’institution de la cène. Ni pour nous, mais à nous. Ni non plus pour la rémission des péchés, comme tous l’admettent.
L’autre explication rapporte toutes ces choses à la passion et à la croix du Seigneur. C’est celle de Pierre le martyr (dans son commentaire du chapitre X1 de la première épitre aux Corinthiens) et de Calvin et des autres (chapitre 27 de saint Matthieu). Elle est vraie aussi, et elle ne milite pas avec la précédente (comme nous l’avons montré dans le livre 1, chapitre 10 sur le sacrifice.) Que cette explication que les adversaires acceptent montre que le corps du Christ ne doit pas être pris figurativement, mais au sens propre, on le prouve de la façon suivante. Ces paroles ajoutées : « qui est donné pour vous », ne semblent pas avoir été mises là pour une autre raison que pour faire la distinction entre le corps du Christ qui était donné aux disciples, et entre l’autre corps qui ne leur était pas donné. Car, comme il avait ajouté « mon » pour distinguer son corps des autres qui n’étaient pas le sien, il ajoute « qui vous sera livré » pour distinguer son corps vrai et naturel de son autre corps, non naturel, le corps mystique de l’Église.
C’est ce qu’indique assez clairement l’article placé devant le nom : touto esti to sôma. Car, comme saint Cyrille l’enseigne (livre 1, chapitre 4, de saint Jean), l’article fait en sorte que le nom reçoive une signification certaine, déterminée et propre. C’est comme quand nous disons : celui-ci est le Pierre qui a reçu les clefs du royaume, nous distinguons ce Pierre des autres du même nom, de la même manière, quand le Seigneur a dit « ceci est le corps qui sera livré pour vous », nous comprenons que le Seigneur distingue son vrai corps de tout autre, et parle précisément de ce corps seulement.
Donc, si c’est son corps véritable et propre que le Seigneur que le Seigneur a livré aux apôtres, cette addition a toute sa raison d’être. Car, le corps qu’il leur a donné à consommer c’est son corps naturel, non son corps mystique. Mais si (comme le prétendent les adversaires) il leur a donné un pain qui était le signe d’un corps, cette addition est faite à contretemps. Car, le pain eucharistique ne peut pas signifier à la fois le corps naturel et le corps mystique. On ne peut pas avoir de doute là-dessus.
Voilà pourquoi dans 1 Corinthiens X, il est dit : « Nous sommes tous un seul pain et un seul corps, nous qui participons d’un seul pain. » Et saint Augustin (traité 26 sur saint Jean) dit : C’est dans les espèces du pain et du vin que l’eucharistie est consacrée, pour signifier l’unité du corps mystique. Car comme le pain est fait de plusieurs grains, et le vin de plusieurs raisins, de la même façon le corps de l’Église est formé de plusieurs fidèles. De plus, le corps livré à la croix et le sang répandu au calvaire sont le corps et le sang du Christ proprement dits, et non au figuré.
Ils répliqueront. Le pain est un signe ou une figure du vrai corps et du sang livré et répandu pour nous. Mais c’est le contraire qui est vrai. Car les mots placés en ligne droite doivent être réunis avec le substantif placé en ligne droit, non de côté. Ils se joignent donc à ce qui est dit corps et sang, non à ces paroles placées de travers, le corps et le sang.
Donc, dans l’eucharistie, où il y a un vrai corps et un vrai sang ou un corps et un sang significativement, c’est-à-dire que c’est le pain et le vin qui sont livrés pour nous à la croix, et à la mort, on ne peut pas imaginer de plus absurde fiction.
Vient ensuite la troisième explication qui, comme nous l’avons dit, est de Calvin. Il estime que le pain de l’eucharistie n’est pas appelé le signe du corps, mais le corps lui-même, parce qu’il est un signe très efficace. Et c’est ce qu’admet aussi Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, à la fin de la troisième partie.) Il déclare, là, que le Christ n’a pas dit ceci signifie ou est mon cœur lui-même, afin de distinguer ce signe de tous les autres vains et stériles, car, quand nous mangeons ce pain de l’eucharistie, nous mangeons en même temps le corps spirituel du Christ.
Il faut se rappeler ce que nous avons dit plus haut au chapitre 1. Calvin n’estime pas que le corps du Christ nous soit réellement donné avec le pain, de façon à ce qu’on puisse dire que le corps du Christ est à ce moment et dans le ciel et avec nous, mais qu’il n’est donné que par une certaine communication de lui-même et de tous ses dons, qui ne requiert pas de présence locale, comme sont donnés parfois des royaumes et des cités à des absents. Il estime que cela se fait par l’instrumentation de la foi. Car, quand nous croyons dans le Christ il devient nôtre avec tous ses biens. Voir ce que nous avons écrit là-dessus au lieu cité.