Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 249)
Cette opinion, ou plutôt cette imagination, peut être réfutée par deux arguments. Le premier, d’après un principe de Calvin, à savoir, croire dans le Christ n’est pas manger vraiment le Christ. On ne dirait pas non plus que le pain de l’eucharistie est le corps du Christ si « croire » était « manger ». Or, de la sentence de Calvin, il s’ensuit clairement que manger le Christ n’est rien d’autre que croire dans le Christ. Il s’ensuit donc de la sentence de Calvin que le corps du Christ n’est pas vraiment mangé dans l’eucharistie, et que ce pain ne peut pas être appelé corps du Christ.
La majeure est de Calvin lui-même (livre 4, chapitre 17, verset 10) : « Il y en a qui définissent en une seule parole que manger la chair du Christ et boire son sang n’est rien d’autre que croire dans le Christ. Mais il me semble que le Seigneur a voulu quelque chose de plus sublime dans cet illustre sermon ou il nous recommande la manducation de son corps. » Et plus bas : « Comme ce n’est pas la vue mais l’usage du pain qui sert d’aliment pour le corps, de la même manière il convient pour devenir pleinement participant de l’âme du Christ, d’être nourri par sa vertu, en vue de la vie spirituelle. » Dans ce texte, il compare l’acte de foi à l’acte de vision du corps, pour faire comprendre que croire ainsi n’est pas manger, comme voir de la nourriture n’est pas manger.
Il prouve ensuite la mineure. Car, manger est une action, et l’action de celui qui mange, non de la nourriture mangée. Ce qui est évident. Or, dans la manducation du corps du Seigneur, selon Calvin, l’action de celui qui mange n’est rien d’autre que l’acte de foi. Donc manger c’est croire, selon Calvin lui-même. Il prouve la mineure. Car cette union du corps du Seigneur avec nous, qui vient après l’acte de foi, n’est pas une action, mais une relation consécutive à l’appréhension de la foi. Ou, s’il y a une action, ce n’est pas la nôtre, mais celle du Christ. Car, c’est ainsi qu’ils enseignent. Du seul fait que quelqu’un croit il s’ensuit que le Christ se donne et se communique totalement à lui. Ou, selon leur explication, après l’acte de foi, une certaine action que l’homme exerce en devant faire la jonction avec le Christ.
Et il confirme par l’exemple de la manducation corporelle. Dans cette manducation, manger c’est prendre de la nourriture, la porter de la bouche à l’estomac, non une union de la nourriture et de l’homme. C’est donc de la même façon que les choses se passent dans la manducation spirituelle : manger c’est appréhender le Christ, ce qui est un acte de foi, et non l’union du Christ avec nous, qui n’est pas une action, mais l’effet d’une action.
Il confirme cela par un passage de saint Paul que Calvin présente pour illustrer sa sentence. Quand saint Paul dit aux Éphésiens 111 que le Christ habite en nous par la foi, nous ne pensons pas que soient une même chose la foi et l’habitation du Christ en nous, mais que l’un vient après l’autre. C’est la même façon, quand nous disons que le Christ est mangé par la foi. Or, l’habitation du Christ dans l’homme par la foi n’est pas une action de l’homme distincte de l’action de la foi. Donc, manger n’est rien d’autre que croire.
En second lieu, fermant les yeux sur la métaphysique inepte de Calvin, je prouve que ce n’est pas parce que le pain serait dit un signe efficace, qu’il peut être appelé corps. Car tous les sacrements de l’ancienne loi et de la nouvelle ont cette efficacité, le baptême, ainsi que la parole de Dieu, une image peinte ou sculptée du crucifix. Ne serait-il pas un peu idiot celui qui dirait : l’image du crucifix n’est pas une simple image, mais est le vrai Christ qui a souffert pour nous. Également sot celui qui ajouterait : les anciens sacrifices et les anciens sacrements, comme notre baptême ou la parole de Dieu, sont le Christ lui-même, non pas seulement son symbole. Ne serait-il donc pas un peu idiot celui qui dirait que le pain de l’eucharistie est le corps du Seigneur, non son pur symbole, à supposé que soit vraie la sentence de Calvin.
On prouve la majeure. Car Calvin n’attribue à l’eucharistie que d’être un symbole rappelant à la mémoire la passion du Sauveur, et, par le fait même, excitant la foi, comme on le voit dans ses institutions (livre 4, chapitre 17, versets 2 et 5, et ailleurs). Font la même chose les anciens sacrements, le baptême, la parole de Dieu et l’image du crucifié. Toutes ces choses, en effet, représentent la mort du Christ, et excitent donc la foi. Je dirais même, je dirais plus, une image peinte ou sculptée du crucifié représente beaucoup mieux la mort du Christ que la fraction du pain. Et on peut dire la même chose des sacrifices des veaux et des agneaux dans l’ancien testament. Et encore bien plus, de la parole de Dieu qui décrit avec émotions dans tous les détails la mort du Christ.
Dans son livre contre Gardinerus, ( part 1, objection 94), Pierre le martyr a essayé de répondre à cet argument. Il dit que les sacrements anciens n’ont pas été appelés corps du Christ , comme on appelle le pain de l’eucharistie, même s’ils furent des signes efficaces de cette chose, parce que la passion du Christ n’avait pas encore eue lieu. Maintenant, elle a déjà eue lieu.
Mais cette solution ne solutionne rien. Car, quand le Christ a dit : ceci est mon corps, la passion n’avait pas encore eue lieu. Et de plus, que les signes représentent une chose passée ou future, afin de pouvoir par là recevoir le nom de la chose signifiée, c’est quelque chose d’accidentel et de non pertinent. Car, si, quand Dieu révéla que quelqu’un naitrait, comme il l’a révélé de Cyrus, de Jean-Baptiste et d’autres, une image d’eux avait été peinte, cette image n’aurait pas moins pu être dite Cyrus ou Jean que celle qui a été peinte après.
Concédons que cette réponse vaut en partie pour les sacrements de l’ancienne loi. Elle ne veut certes pas pour le baptême dans lequel nous représentons la mort du Christ déjà arrivée, selon saint Paul aux Romains 6. Elle ne vaut pas non plus pour l’image du Christ crucifié et pour la parole de Dieu. Et pourtant, il ferait rire de lui celui qui dirait que la parole ou le baptême est le corps du Christ, et qu’une image peinte n’est pas un simple signe, mais le Christ lui-même qui est mort pour nous.
MON
Il reste encore le dernier mot : mon, auquel se rattache la dernière opinion des hérétiques, et la plus ridicule. C’est celle qui dit que le pain est appelé corps du Christ parce qu’il a été créé par Lui. On peut facilement la réfuter par les mots suivants : « qui est donné pour vous. » et encore plus clairement : «qui est répandu en rémission des péchés. » Car le pain et le vin, même s’ils ont été créés par le Christ, ne nous sont pas donnés en rémission des péchés. 2019 01 23 fin
2019 02 02 début
CHAPITRE 11
On réfute les arguments des adversaires avec lesquels ils prouvent qu’il faut entendre les mots de l’institution au figuré.
Le premier argument est celui dont se servait autrefois Bérenger, au témoignage de Guitmund (livre 2). Ceci est pronom un démonstratif. Or, quand le Seigneur a dit : ceci est mon corps, il n’avait que du pain dans les mains, et c’est ce pain seul qu’il pouvait démontrer. Or, selon l’enseignement des catholiques, le corps du Seigneur n’aurait pas été dans le sacrement quand il a di ceci, mais seulement quand la consécration a été complétée.
Deuxièmement. La difficulté, selon lui, ne fait que s’accroitre par les mots suivants du Seigneur (Matth XXV1) : « Buvez-en tous. » Car, ce « en » ne peut se référer qu’au vin. Comme c’est du vin que le Seigneur leur a ordonné de boire, c’est donc du vin qu’ils burent, et non du sang, sauf en figure. Ou, s’il avait changé soudainement le vin en sang, cela ressemblerait fort à un comportement de magiciens. Il leur aurait d’abord présenté du vin, et quand ils étaient sur le point de le boire, il le leur aurait enlevé.
Troisièmement. Luc et Paul ont dit touto tè poterion : ce calice. Le pronom démontre donc le calice, non le sang. Or, comme ce qui vaut pour le vin vaut aussi pour le pain, il faut donc conclure que ceci est mon corps signifie ce pain est un corps.
Quatrièmement. C’est l’argument de Luther (chapitre 1 de la captivité de Babylone). La langue hébraïque n’a pas de genre neutre. Le Seigneur n’a pas dit : cela est mon corps, mais ceci est mon corps. Il démontrait donc le pain et non le corps.
Cinquièmement. C’est l’argument de Calvin. Ce que le Seigneur a pris, béni, et rompu c’est cela qu’il a donné à ses disciples. Car tous ces verbes sont des verbes transitifs qui régissent le même accusatif. Or, c’est le pain qu’il a pris, béni et rompu. C’est donc le pain qu’il a donné. Le cela (en latin) démontre le pain.
Pour répondre aux objections, et pour clarifier toute la question, il faut noter que, d’après les codex grecs, le pronom touto peut être pris substantivement ou adjectivement. Même si dans Luc XX11 et 1 Cornéliens 6, on lit : touto to potèrion : ce calice (ceci), dans les codex latins, il ne peut être employé substantivement que dans cela est un corps. Car, dans la consécration du calice, tous les codex ont : ceci est du sang ou ce calice, choses qui ne peuvent pas être entendues substantivement. Dans certains codex de Cyprien (livre 1, épitre 3) nous lisons : cela est du sang. Mais les manuscrits les plus corrects ont : ceci est du sang, comme nous avons dans toutes les liturgies latines. Voilà pourquoi, pour accommoder le tout, il est préférable d’employer ce pronom adjectivement, de façon à ce que le sens soit : cela est mon corps. C’est-à-dire cette nourriture est mon corps. Ceci est le sang, c’est-à-dire ce breuvage est mon sang. Ceci est le calice de mon sang, c’est-à-dire ce calice est le calice de mon sang.
Il faut noter ensuite que même si tous les catholiques s’entendent sur le mystère lui-même, ils ne s’entendent pas tous sur la façon d’expliquer ce que démontrent proprement les pronoms démonstratifs ceci ou cela. Une première façon de l’expliquer. Cela démontre le corps, et ceci le sang. Et, à l’argument des adversaires ils répondent par des propositions du même genre, qui signifient ce qui se fait alors. On dit, en effet, que les pronoms démonstratifs ne démontrent pas ce qui est, mais ce qui sera. Et ils donnent les exemples suivant. Quand quelqu’un peint une ligne ou un cercle, il dit : ceci est une ligne, ceci est un cercle. C’est ainsi qu’on doit entendre le pronom démonstratif dans ces paroles du Seigneur en Jean XV : cela est mon commandement. Et : Voici ce que je vous demande. Et en Luc XX11 : « Voilà qu’elles sont les paroles que je vous ai dites, parce qu’il est nécessaire de tout accomplir. » Et c’est ainsi qu’on entend les paroles des prophètes : Voici ce que dit le Seigneur.
Cette explication ne semble pas pleinement satisfaisante pour deux raisons. La première. Parce que même si un pronom démonstratif démontre une chose future quand il ne peut montrer aucune chose présente, comme dans les exemples allégués, cependant, si quelqu’un montre quelque chose avec son index, en prononçant le pronom, ce serait une chose absurde de prétendre que ce pronom n’indique pas une chose présente. Et quand le Seigneur a pris du pain, et en le présentant, a dit : recevez, mangez, cela est mon corps. Il semble donc bien avoir montré le pain. Il importe peu que la phrase n’obtienne son sens plénier que quand elle est complétée. Car, c’est ainsi qu’il en va pour toute phrase. Cependant les pronoms démonstratifs indiquent quelque chose de certain, avant même que ne suivent les autres paroles. Et, dans ces paroles : buvez-en tous, il est bien difficile de penser que n’ait pas été montré ce qui était, mais cela seulement qui sera.
Deuxièmement, pour les catholiques, les paroles sacramentelles ne sont pas des paroles spéculatives, mais pratiques. Car, elles effectuent ce qu’elles signifient. Voilà pourquoi les pères les appelaient des paroles opératoires, comme nous verrons plus loin. Or, si le pronom ne démontre que le corps, les paroles employées seront spéculatives et non pratiques. Car, il est toujours vrai de dire en montrant le corps du Christ : cela est le corps du Christ, que ce soit dit avant ou après la consécration, par un laïc ou par un prêtre. Or, les paroles sacramentelles, parce qu’elles sont opératoires, ne sont vraies que si elles dont prononcées par celui qui est le ministre légitime. Et elles ne sont pas vraies avant que le sacrement ne soit conféré.
Il existe donc une autre sentence, celle de saint Thomas ( 3 par quest LXXV111, articles 2 et 5, et dans le chapitre 11 de la première épitre aux Corinthiens) et de beaucoup d’autres qui pensent comme lui. Le pronom cela ne montre précisément ni le pain ni le corps, mais une substance qui est sous les espèces. De façon, cependant, à ce que ce soient les espèces qui soient montrées. Non pas, cependant, pour que le sens soit : cela, c’est-à-dire ces espèces sont mon corps, mais plutôt : sous ces espèces est mon corps. Comme l’avait expliqué autrefois Guitmundus (livre 11), ceci est mon corps, c’est-à-dire ce qui n’était jusque là que du pain est maintenant mon corps. Tout se comprend, tout s’éclaire. Les sacrements signifient ce qu’ils effectuent. Oui. Mais ce sacrement n’effectue pas que le corps du Christ soit le corps du Christ –car il l’a toujours été- mais que le pain soit le corps du Christ. Cela ne peut jamais devenir. Mais ile sacrement effectue que le corps du Christ soit sous les espèces, sous lesquelles étaient avant la substance du pain. Voilà pourquoi ce « cela » ne démontre ni le pain ni le corps mais ce qui est contenu sous les espèces.
Nous pouvons maintenant réfuter facilement l’argument. Car, ils disent que cela montre le pain, donc le pain est le corps du Christ; et que, comme il ne peut pas l’être réellement, il l’est donc figurativement. Je réponds. Ce cela ne montre pas précisément le pain, mais ce qui est contenu sous les espèces du pain. Et ce qui, avant la consécration, n’était que du pain, commence, par la vertu de ces paroles, à être le corps du Christ.
Je dis la même chose de buvez-en tous. Car, ce « en » ne signifie pas de ce vin, mais ce qui est contenu dans le calice sous les espèces du vin. Ce qui n’était que du vin avant la consécration, ne l’est plus après les paroles consécratoires, mais est le sang du Christ, comme le Seigneur l’atteste, en ajoutant : car ceci est mon sang. Voilà pourquoi, comme les adversaires l’insinuent mensongèrement, le Seigneur, à la cène sacrée, n’a pas ordonné aux apôtres de boire du vin, et ne fit aucun tour de magie. Car, ce qu’ils burent fut vraiment ce que le Seigneur avait dit : son sang. Les prestidigitateurs promettent une chose, et en présentent une autre. C’est plutôt selon eux, que le Seigneur serait comporté comme un magicien. Car, ils disent eux, que le Seigneur avait promis de donner quelque chose, mais ne l’avait pas donné réellement, mais figurativement. Or, le Seigneur a donné vraiment ce qu’il avait promis de donner, même s’il semble ne pas l’avoir fait.
Or, ce qu’on nous objecte au sujet des paroles de saint Luc et de saint Paul, (ce calice) nous est plutôt favorable. Car, par le nom de calice, on entend, comme le veut l’usage, non le calice lui-même, mais ce qui est dans le calice. Excellente est donc l’explication qui, par calice, entend le contenu du calice. Il n’en va pas de même pour le pain et pour le calice, car le pain ne peut signifier que le pain, tandis que le calice signifie généralement ce qui est contenu dans le calice, que ce soit du vin, du sang, ou autre chose.
À l’argument de Luther, je réponds d’abord que comme les Hébreux n’ont pas de genre neutre pour les pronoms, ils n’en ont pas, non plus, pour les noms. Car, le mot corps lui-même, est masculin, en hébreux, et peut donc être montré par un pronom masculin. Deuxièmement. Je dis que les paroles hébraïques du Seigneur ont été présentées par Marc et Luc, et par celui qui a traduit Matthieu en grec qui, hors de tout doute, fut l’auteur le plus ancien, beaucoup mieux que par aucun autre. Quand donc ces auteurs appelèrent le pain arton, mot de genre masculin, ils lui adjoignirent le démonstratif touto, qui est du genre neutre. Je réponds, enfin, que le Seigneur a pris et béni un pain, mais que le pain qu’il leur a donné n’était pas un pain ordinaire, mais un pain béni, et changé par la bénédiction.
Car, entre il prit et il donna, il a placé il bénit, ce qu’il fit pour que tous ces verbes ne régissent pas le même accusatif qui se comporte de la même manière. Ce qui n’est pas quelque chose d’inusité. Car, si quelqu’un dit : il a frappé Pierre, l’a tué, et l’a enseveli. Il n’entend pas que Pierre ait été enterré vivant, même s’il était vivant quand il a été frappé. Ajoutons qu ils seront contraints, eux aussi, de solutionner ce problème de la même façon. Car, ils veulent que le Seigneur ait reçu un pain ordinaire, et ait donné un pain sacramentel.
Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 20) et Pierre le martyr répliquent : « Il n’y a rien de plus absurde que de transférer aux espèces ce qui est dit du pain. Il s’en prenait aux paroles de saint Thomas (3 par question LXXV111, art 2) où il dit que le démonstratif « cela » montre les espèces sensibles du pain, qui seules demeurent dans cette mutation du pain dans le corps du Christ. Or, saint Thomas s’était expliqué (article 5, à 2) en disant que le pronom cela ne montre pas les accidents comme si le sens était : cela, c’est-à-dire ces accidents sont le corps du Christ, (car cela serait absurde, comme Calvin le déplore, en attribuant ce sens aux paroles de saint Thomas), mais démontre la substance contenue sous les accidents. Cette substance qui était avant du pain, et qui est maintenant le corps du Christ. De sorte que le sens est : cela, c’est-à-dire la substance contenue sous ces accidents est le corps du Christ,
Ce sens non seulement n’est pas absurde, mais est nécessaire. D’autant plus (comme nous l’avons montré plus haut) que ce cela ne peut montrer ni le pain ni le corps du Christ. Exemple. Si quand il changea l’eau en vin, le Seigneur avait montré les jarres d’eau en disant : ceci est du vin, il aurait, par ces paroles, changé l’eau en vin. Car, nous ne pourrions pas expliquer cette phrase en disant : cette eau est du vin, puisque ce serait faux. Nin, non plus : ce vin, ou cette chose, en montrant le vin, est du vin. Car la monstration aurait été fausse, puisque le vin n’était pas présent quand il a dit : cela. Voici quel en serait le sens : ceci est un vin, c’est-à-dire, dans ce vase est du vin.
Dans son livre contre Gadrinerus (partie 1, objections 13 et 14), il rit de cette réponse. Et parce que nous disons que ce qui est montré et contenu sous les espèces est une substance qui ressemble à quelque chose de vague et de non individué, il dit qu’une entité vague et indéterminée peut être conçue par la pensée, mais non montrée du doigt. Car, ce que le Seigneur a montré c’est ce qu’il avait dans les mains, c’est-à-dire une chose tangible et perceptible par les sens. Et pour montrer qu’il avait une grande connaissance des scolastiques, il ajoute que, dans l’explication de ces mots, c’est Scot qui a été le père de cette entité vague et indéterminée.
Mais il se trompe dans les deux cas. D’abord, Scot (4 dist 8 quest 2) ne nomme aucune entité vague et indéterminée, là où il traite expressément de ce sujet. Et il n’explique pas cette phrase en soutenant que le pronom cela montre quelque chose d’incertain et de vague. Il dit plutôt que « cela » signifie cet être qui réfère au corps du Christ, ce qui est une proposition précise et déterminée, que nous avons réfuté plus haut.
C’est plutôt Dominique a Soto qui parle d’une vague entité (dans son explication de la sentence de saint Thomas (en 1V, dist 11, quest 1, art 5). Bien que la substance contenue sous les espèces ait quelque ressemblance avec celle qui se trouve dans une vague entité, et ne puisse pas, par elle-même être prédiquée du pain ou du corps, ou pour quelque autre chose, qui demeurerait sous des espèces semblables, cependant, dans cette proposition (ceci est mon corps), cette substance est déterminée par la vertu du verbe est, en lui donnant le sens de corps du Christ. La proposition est donc singulière et déterminée. Et quant à ce qu’il a affirmé qu’une entité vague ne peut pas être montrée, je réponds que, dans cette phrase, des espèces sont montrées qui sont réelles et déterminées, bien que, comme je l’ai dit, non directement mais indirectement. Voilà pourquoi nous ne disons pas cela, c’est-à-dire cette substance ou cette entité, comme Scot, mais voici la substance sous les espèces, le pronom démonstratif se rapportant aux accidents, plutôt qu’à la substance.
Il y a une grande différence entre ces deux ceci ou cela, c’est-à-dire entre cette substance, et cette substance sous les espèces. Quand tu dis : cela, c’est-à-dire cette substance, il est nécessaire que cette substance soit alors présente. Quand on dit cela, sans que soit présent le Christ corporellement, la monstration est rendue fausse. Mais si tu disais cela, c’est-à-dire la substance sous les espèces, il n’est pas nécessaire que cette substance soit présente, mais il suffit que soient présentes les espèces qui sont montrées par le pronom démonstratif cela. Ce qui apparaitra plus clairement si, sans parler de la substance, tu dis : ceci est mon corps, c’est-à-dire sous ces espèces est contenu mon corps. Mais assez de tout cela.
Le second argument est tiré du mot est. Pierre le martyr enseigne (dans son livre contre Gardinerus parag 3, p 658) que les papistes sont forcés de donner au verbe « est » le sens de devient ou est transfiguré. Car, autrement la proposition suivante serait fausse : cela est mon corps. Car, une chose doit exister d’abord avant qu’on dise qu’elle existe. Car, une proposition est vraie s’il en est ainsi, mais, autrement, elle n’est pas vraie. Et cela vaut surtout pour les catholiques qui veulent que ces paroles soient la cause de la conversion du pain dans le corps du Christ, car la cause est toujours antérieure à son effet. Mais, le corps du Seigneur n’est pas dans l’eucharistie avant qu’on dise « est » . On emploie donc faussement le verbe être, à moins de lui donner le sens de devient. De plus, selon les papistes, ces mots sont opératoires, comme le fiat lux. On doit donc donner au mot « est » le sens de « devient. »
Je réponds avec saint Thomas (3 par quest LXXV111 art 2 et 5 d’où Pierre le martyr a puisé ces arguments) que ces paroles consécratoires n’ont une signification parfaite qu’au dernier instant où est prononcé le dernier mot. Car l’esprit est en suspend jusqu’à ce qu’arrive la fin. Or, c’est au dernier instant que se produit l’effet des paroles dans l’être, c’est-à-dire la conversion du pain dans le corps du Christ. Il importe peu que les paroles de dernier instant ne soient pas les dernières, quand elles finissent par un mouvement. Car, même si n’est pas donnée la dernière partie du mouvement, et donc des paroles, le point final est quand même donné. Voilà pourquoi c’est au même moment que sont complétées ensemble la signification entière des paroles, et la conversion du pain dans le corps du Christ. Dans l’ordre de nature, cependant, ces deux se précèdent et se suivent mutuellement. Car, dans la mesure où elles sont la cause de cette conversion, ces paroles précèdent la conversion; et dans la mesure où la vérité de la phrase dépend de l’essence de la chose, la conversion précède la signification.
À cette confirmation je réponds que les paroles sont opératoires même si on ne met pas « est » à la place de « devient », parce que, quand le Dieu qui ne peut mentir dit que quelque chose est, il est nécessaire qu’elle soit. Et si elle n’existait pas avant, il est nécessaire qu’elle soit alors. Dieu dit autrefois : que la lumière devienne, mais le Christ ne dit pas : qu’il devienne mon corps, mais est mon corps. Saint Thomas en donne la raison suivante. Au début de la création, les paroles de Dieu opéraient seulement efficacement, non sacramentalement. Or, les paroles du Christ opèrent de l’une et l’autre manière. Elles doivent donc signifier leur effet dans un être fait. Ce qui se fait par un verbe substantif au mode indicatif, et au temps présent. Mais même si cette cause n’existait pas, qui a imposé une loi au Christ pour qu’il parlât toujours de la même manière quand il faisait quelque chose ? Ne lisons-nous pas dans Luc X111 que le Seigneur a dit : « Femme tu es libérée de ton infirmité ». Et en Jean 1V : « Va ton fils vit ! » Et il est certain qu’il n’a pas moins bien guéri ces malades que cet autre par ces paroles (Jean V): « Prends ton grabat, et marche ! »
Les Zwingliens nous objectent quelques exemples de l’Écriture où « être » semble vouloir dire signifier. Comme : « La semence est la parole de Dieu, le rocher était le Christ. » Mais nous parlerons de cela dans la prochaine dispute, car ces objections sont communes à Calvin, Oecolampadius et d’autres. C’est comme si tu disais : la semence est, c’est-à-dire elle signifie la parole; et la semence est la parole de Dieu, c’est-à-dire est le signe de la parole de Dieu. On peut aussi expliquer ainsi d’autres phrases semblables.