Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 26)
Troisièmement, il présente comme témoin l’empereur Constantin qui, au témoignage de Théodoret (l livre 1, chap 7) a dit : « Les livres évangéliques et apostoliques, ainsi que les oracles des anciens prophètes, nous enseignent complètement sur le sens divin. En conséquence, s’il survient une discorde hostile, tirons des paroles divinement inspirées les réponses à nos questions. » Je réponds qu’il ne faut pas accorder à ce témoignage l’importance que Calvin et Kemnitius veulent lui donner. Car Constantin était un grand empereur mais pas un grand docteur de l’Église, surtout si l’on considère que, selon l’opinion des hérétiques nouveaux et anciens (ariens), Constantin n’avait pas alors encore été baptisé, qu’il n’était qu’un catéchumène, et ne connaissait donc pas les mystères de notre religion.
Mais admettons qu’il ait eu une autorité doctrinale. Les dogmes sur toutes les choses qui se rapportent à la nature de Dieu sont attestés dans l’Écriture; et l’Écriture peut à elle seule nous donner une excellente compréhension de ces dogmes, si nous en saisissons correctement le sens. Mais il n’en est pas moins vrai que le sens de ces Écritures dépend de la tradition non écrite de l’Église. Le même Théodoret qui rapporte ce discours de Constantin, écrit au chapitre 8 qu’on a lu des passages de l’Écriture. Mais comme ces textes de l’Écriture ne parvenaient pas à convaincre les Ariens, parce qu’ils les interprétaient autrement, on condamna les Ariens à partir de paroles non écrites, mais correctement comprises. Et que Constantin ait donné son assentiment à cette condamnation, personne n’en a jamais douté.
Il présente aussi saint Athanase qui dans son discours contre les Gentils, dit, au tout début : « Les Écritures divinement inspirées suffisent pour instruire totalement sur la vérité ». Car, il ne parle pas ici de tous les dogmes, mais seulement des deux qui sont le sujet des deux livres qu’il a écrits à Macaire, à savoir que les idoles ne sont pas des dieux, et que le Christ est vraiment Dieu et vraiment homme. De ces deux dogmes nous avons dans l’Écriture des témoignages certains. Ce même saint Athanase ajoute après que l’Écriture suffit pour témoigner de ces deux dogmes, mais non sans l’explication des pères. Et comme leurs livres ne sont pas à la disposition de tous, il a voulu écrire ce qu’il avait appris de ces pères.
Il cite ensuite saint Basile, dans son sermon sur la foi : « Ce fut une preuve d’infidélité et un signe certain d’orgueil de vouloir rejeter les choses qui ont été écrites, et d’en introduire d’autres qui ne le sont pas.». Il dit la même chose dans sa somme morale (t2, chap 1 et 22). Je réponds que saint Basile parle ici de ceux qui ajoutent des dogmes différents et contraires, qui répugnent à l’Écriture. Car, dans le même sermon sur la profession de foi, il déclare que, en disputant avec les hérétiques, il s’est souvent servi de paroles non écrites, mais conformes aux Écritures. Et que saint Paul n’a pas reçu des témoignages seulement de l’Écriture mais aussi des philosophes, quand ils n’étaient pas contraires à l’Écriture. J’ajoute que saint Basile parlait de ceux qui, non contents des paroles écrites, en inventaient d’autres de leur cru.. Cela, oui, c’est un signe certain d’orgueil, Il parle donc des traditions qui ont été imaginées par des hommes privés, non de celles qu’il a reçues des apôtres par la succession des évêques catholiques
Il cite un autre passage de saint Basile (épitre 80) : « Nous ne pensons pas qu’il soit équitable de considérer comme une loi et un canon de vraie doctrine ce qui a été reçu par la tradition. Tenons nous en donc à l’arbitrage de l’Écriture inspirée par Dieu. » Je réponds que Kemnitius a omis les paroles qui étaient au milieu, et qui le contredisent. Car la chose dont il était question était la suivante. Faut-il dire qu’en Dieu il y a trois hypostases et une nature ? Quelques-uns disaient qu’il ne fallait pas employer ces mots, et ils invoquaient pour raison la coutume de leurs pays qui n’en connaissait pas l’usage. Saint Basile répondait à ceux qui raisonnaient ainsi, qu’en d’autres pays la coutume autorisait l’emploi ordinaire des mots hypostase et nature. Et il ajoutait que s’ils ne voulaient pas accepter la coutume de ces pays, ils ne devaient pas non plus prétendre imposer leur coutume comme une règle qui vaut pour tous; mais qu’ils devaient s’en tenir à l’arbitrage de l’Écriture, que personne ne peut rejeter ». Tu vois donc qu’il ne s’agit pas de traditions acceptées par l’Église, mais de coutumes particulières. La raison pour laquelle saint Basile les a détournés des traditions pour les renvoyer à l’Écriture était donc, qu’à partir de traditions contraires, on ne peut rien statuer de certain.
Il cite de saint Jean Chrysostome son homélie 1 sur saint Matthieu, son homélie 3 sur 2 Thess, et son homélie 13 sur la Genèse, qui dit que l’Écriture est utile, et claire dans les choses nécessaires. Mais quelles sont ces choses ? Il le cite aussi dans son homélie 49 sur saint Matt, dans lequel il explique le passage : « alors que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ». Il dit là que, en temps d’hérésie, il n’y a pas d’autre façon de trouver la vérité que par l’Écriture. Mais ce témoignage ne vient pas de saint Jean Chrysostome, mais de l’auteur de l’œuvre imparfaite qui était d’un arien, ou qui a été corrompue en plusieurs endroits par les ariens. Car dans l’homélie 49, il dit que sont hérétiques les fauteurs du consubstantiel, et c’est contre eux qu’il parle presque tout le temps dans l’homélie 49. Et c’est pourquoi ce passage inséré par les ariens a été enlevé des testes épurés. Il cite un autre passage de saint Jean Chrysostome tiré de son homélie sur le psaume 95, vers la fin : « Si on dit quelque chose sans l’Écriture, la pensée des auditeurs boite, tantôt approuvant, tantôt hésitant. A la vérité, un témoignage qui vient de la sainte Écriture confirme la parole du prédicateur, et fortifie l’âme de l’auditeur ».
Je réponds que quand, dans les paroles qui précédaient immédiatement, saint Jean Chrysostome a dit qu’il ne faut jamais rien dire sans témoins,, nous devons comprendre : par la seule pensée de notre âme. De la même manière, quand il ajoute tout de suite après : si on dit quelque chose sans écriture, il veut dire : par la seule pensée de l’âme. Ainsi le sens de ses paroles est le suivant. C’est comme s’il disait : on ne peut pas facilement persuader par l’invention personnelle; mais on le peut si ce que l’on dit peut être confirmé par le témoignage de l’Écriture.
Il apporte un autre exemple tiré de son homélie 13 sur l’épitre 2 de saint Paul aux Corinthiens : « Comme nous avons une balance, un cadran solaire, une règle très exacte pour toutes choses, pour l’assertion même des lois divines, je vous prie de laisser tomber ce qui semble bon à l’un et à l’autre, et de vous enquérir de toutes choses auprès des Écritures ». Je réponds qu’il ne parle pas ici des dogmes obscurs de la foi ou des mœurs, mais de l’opinion des charnels qui place la richesse avant la pauvreté, alors que l’Écriture affirme explicitement que la pauvreté est de loin plus utile au salut. Saint Jean Chrysostome ne dit donc rien d’autre, dans ce texte, qu’ il faut croire plus à l’Écriture qu’à l’opinion des hommes.
Il cite, comme dernier passage de saint Jean Chrysostome, son commentaire sur saint Matt. Chjap 22 : « Ce que l’on cherche en vue du salut, tout cela est déjà contenu dans les Écritures ». Je réponds que saint Jean Chrysostome parle ici des remèdes pour les vices; et il enseigne qu’il n’y aucun vice pour lequel l’Écriture n’offre pas un remède salutaire. Et c’est ce qu’enseigne saint Basile dans son oraison sur le psaume 1. Mais en quoi ces choses s’opposent-elles aux traditions ?
En septième lieu, il présente Épiphane qui dit à l’hérésie 61 : « Pour trouver une réponse à chacune de ces questions, nous ne faisons pas confiance à nos propres raisonnements, mais nous recourrons à l’Écriture ». Je réponds qu’Épiphane ne dit pas qu’il se sert des seules Écritures, car il a dit en toutes lettres ailleurs qu’on ne peut pas tout tirer de l’Écriture, et que la tradition est nécessaire. En huitième lieu, il cite saint Cyrille qui, dans son livre à la reine sur la foi droite, dit ceci : « Il nous est nécessaire de suivre les lettres divines, et de ne nous éloigner en rien de tout ce qu’elle prescrit ». Je réponds qu’il n’enseigne pas qu’il n’est pas permis de dire ce qui n’est pas dans l’Écriture, mais qu’il n’est pas permis de parler contre les Écritures. C’est ce que veut dire ne pas s’éloigner des prescriptions de l’Écriture, et c’est ce que nous pratiquons nous-mêmes. Car nous ne soutenons jamais des traditions qui s’opposent à l’Écriture.
Il cite aussi un passage de son homélie 5 sur le Lévitique : « Je pense que, dans cet espace de deux jours, on peut voir les deux testaments, dans lesquels il faut aller chercher et découvrir toute parole qui se rapporte à Dieu, et desquels ils faut tirer toute la connaissance des choses ». Je réponds d’abord que ces homélies sur le Lévitique ne sont pas de saint Cyrille, mais d’Origène, ou d’un auteur quelconque, qui détruit souvent la lettre pour y voir un sens mystique de son invention. Ces homélies ne sont pas d’une grande autorité. J’ajoute que, dans ce passage, l’auteur de l’homélie n’exclut pas la parole de Dieu non écrite, mais seulement une troisième écriture, une écriture humaine, qui se veut divine.
En neuvième lieu, il cite Théophyle dans son livre 2 sur Pâque : « C’est le propre d’un esprit diabolique de penser que quelque chose puisse être divin en dehors de l’autorité des saintes Écritures ». Je réponds qu’il parle de livres apocryphes que quelques uns considéraient comme divins. C’est un procédé inepte, pour ne pas dire davantage, de détourner le sens d’un passage vers autre chose.
Il cite en dixième lieu Apollinaire qui, selon Eusèbe (histoire ecclésiastique, livre 5, chapitre 15) dit qu’il a depuis longtemps cessé d’écrire contre l’hérésie de Montan, de peur de paraître ajouter quelque chose à la parole évangélique de Dieu. Je réponds d’abord que ces paroles ne se trouvent pas dans tous les codex. Je réponds ensuite qu’il ne parle pas de la parole évangélique écrite. Enfin, qu’il pense à l’addition d’un nouveau dogme contraire. Car, au même endroit, il reproche à Montan de ne pas avoir conservé la doctrine qu’il avait reçue de la tradition et de la succession apostolique.
Il cite en onzième lieu Tertullien, qui dans son livre contre Hermogène, chap 22 dit : « J’adore la plénitude de l’Écriture. Si cela a été écrit, que l’enseigne l’officine d’Hermogène. Si cela n’a pas été écrit, qu’elle redoute ce qui ne sert qu’à ceux qui ajoutent ou enlèvent des choses. » Je réponds que Tertullien ne parle ici que d’un seul dogme, que Dieu a créé toutes choses à partir du néant, et non d’une matière préexistante, comme le rêvait Hermogène. Et comme ce dogme est clairement contenu dans l’Écriture, Tertullien dit qu’il adore la plénitude de l’Écriture en ce qui a trait à ce dogme. Et il ajoute qu’Hermogène qui ajoutait à l’Écriture un dogme qui lui était contraire et qui lui répugnait, tombait dans cette malédiction qui nous interdit d’ajouter ou d’enlever quoi que ce soit à l’Écriture, pour ne la modifier en rien.
Il cite en douzième lieu saint Cyprien, qui parle ainsi dans son épitre à Pompée : « D’où est cette tradition ? Descend-elle de l’autorité dominicale et évangélique, ou vient-elle des commandements ou des lettres des apôtres ? Car, qu’il faille observer les choses écrites Dieu l’atteste et l’expose à Jésus Nave en disant : « Que le livre de cette loi ne s’éloigne pas de ta bouche. Il faut observer une sainte tradition si elle est prescrite dans l’Évangile, ou si elle est contenue dans les lettres ou les actes des apôtres. » Je réponds que saint Cyprien a écrit cela quand il voulait défendre son erreur. Il ne faut donc pas se surprendre qu’il raisonnait alors à la façon de ceux qui errent dans la foi. Saint Augustin a donc eu raison de réfuter cette lettre dans son livre 5 contre les donatistes, chap 23 et suivants. De plus, si saint Cyprien rejetait cette tradition sur le baptême parce qu’il la croyait contraire à l’Écriture, il ne rejetait pas pour autant les autres traditions qui, non présentes dans l’Écriture, ne la contredisaient pas.
En treizième lieu, il cite la parole célèbre de saint Jérôme au chapitre 4 de l’épitre à Titus : « Il ne faut prêter foi à aucun bavardage qui ne s’appuie pas sur l’autorité des Écritures. ». Et au chapitre 25 de Matt : « Ce qui ne tire pas son autorité de l’Écriture est méprisé avec la même facilité avec laquelle on le prouve ». Et cet autre dans son chapitre sur Aggée : « Le glaive de Dieu transperce tout ceux qui, sans l’autorité et les témoignages de l’Écriture, trouvent ou inventent quelque chose comme venant de la tradition apostolique ». Ensuite dans son commentaire sur le psaume 86 : « Le Seigneur parlera dans les écritures de peuples et de princes qui furent en elle. Remarquez, dit-il, qu’il a dit qui furent et non qui sont. De sorte que, en dehors des apôtres, tout ce qui est dit après est retranché et n’a pas d’autorité. »
Je réponds à la première citation, qu’il a faussé le texte. Car voici ce que dit saint Jérôme : « Sans l’autorité des Écritures, ce bavardage n’est pas crédible, à moins qu’une doctrine perverse ne semble être démontrée par des témoignages divins ». Il n’appelle donc pas bavardage ce que l’on va chercher en dehors de l’Écriture, mais il dit que les hommes bavards ne sont crus par personne à moins de confirmer leurs erreurs par l’Écriture. Je réponds au deuxième texte présenté qu’il l’a mal cité, celui-là aussi. Car saint Jérôme ne dit pas, comme s’il s’agissait d’une règle générale, « ce qui ne tire pas son autorité des Écritures ». Mais il parlait plutôt d’un fait particulier qu’ils essayaient d’établir à partir d’un livre apocryphe, à savoir que le Zacharie qui avait été tué entre le temple et l’autel a été le père de saint Jean le Baptiste. Il dit donc : « Parce que cette chose n’a pas l’autorité de l’Écriture, elle est rejetée aussi facilement qu’elle est prouvée. » Et le sens en est donc qu’on rejette ou qu’on méprise facilement ce qui s’appuie sur un livre apocryphe, plutôt que sur un livre canonique. La réponse arrive facilement à la troisième citation. Il ne parle que de ceux qui inventent des choses et qui veulent que leur imagination passe pour une tradition apostolique. Je réponds à la dernière citation que, dans ce passage, saint Jérôme rejette les choses qui sont étrangères à la doctrine apostolique, c’est-à-dire qui sont contraires aux Écritures et qui leur répugnent.
Finalement, ils citent des témoignages de saint Augustin. D’abord, dans le livre 2, chap 9 de la doctrine du Christ : « Dans les choses qui sont ouvertement présentées dans les Écritures, on trouve contenu tout ce qui se rapporte à la foi et aux mœurs ». Je réponds qu’il parle des dogmes qui sont contenus dans le symbole des apôtres et dans le décalogue. C’est pourquoi le même saint Augustin dit dans le livre des mérites des pécheurs et de la rémission des péchés, au dernier chapitre : « Je crois que l’autorité de ces préceptes resterait pleine et entière même si, sans la dispensation du salut promis, il n’était pas possible à l’homme de les ignorer ». Et, en plus de ceux-là, il y en a beaucoup d’autres que nous n’avons que de la tradition, comme plusieurs citations de saint Augustin nous ont permis de le montrer.
Il cite ensuite saint Augustin dans son livre 3 contre les lettres de Petilien chapitr 6 : « Si quelqu’un ajoute au Christ, ou à son Église quelque chose qui appartient à la foi et à votre vie, ce n’est pas moi qui le dis, mais saint Paul : si un ange du ciel vous annonçait autre chose que ce que vous avez reçu dans la loi et les évangiles, qu’il soit anathème ». J’ai déjà répondu (traité 98) que ce qui est « autre » ici signifie ce qui est « contre ».
En troisième lieu, il cite un passage de la cité de Dieu, livre 19, chap 18; traité 2 dans son épitre de saint Jean; l’épitre 63, dans son livre sur les pasteurs, chap 14, et dans son livre 6 des confessions, chap 5. Mais dans tous ces textes qu’il cite, il n’y a rien contre les traditions. Saint Augustin dit seulement que c’est à partir des Écritures qu’il faut prouver les dogmes, si on y trouve des témoignages; qu’il faut croire dans les Écritures, et qu’il ne faut rien dire qui leur soit contraire, et des choses semblables. Tout cela est très vrai, mais c’est bien en vain qu’on présente ces choses comme contraires aux traditions, ou pour prouver que les Écritures se suffisent à elles seules, puisque saint Augustin ne dit rien là de tel,
Quatrièmement, il tire ce passage du bien du veuvage chap 1 : « Que t’enseignerais-je de plus que ce que nous lisons dans les lettres de l’apôtre ? Car c’est la sainte Écriture qui fixe la règle de notre doctrine, pour que nous n’osions pas savoir plus qu’il ne faut. Que t’enseigner ne soit donc pour moi rien d’autre que t’exposer les paroles du docteur. » Je réponds que saint Augustin ne parle pas ici de tous les dogmes, mais seulement de la profession du veuvage, que saint Paul a suffisamment présentée dans 1 Cor 7. Et c’est pourquoi saint Augustin affirme qu’il lui suffit d’exposer les paroles de l’apôtre. Le principe général de saint Augustin (c’est l’Écriture qui a fixé la règle de notre doctrine, n’osons pas en savoir plus qu’il ne faut), s’applique à ceux qui, de leur propre mouvement, inventent de nouveaux dogmes, qui ne sont pas conformes à l’Écriture.
Cinquièmement, (livre 5, chap 14 contre Maximin) : « Mais, pour le moment, afin de ne rien préjuger, il ne me faut pas, moi, faire mention du concile de Nicée, ni toi, de celui d’Ariminium. J’ignore pour le moment quelle est son autorité, et toi, fais de même. Que notre cause soit débattue exclusivement par les autorités des Écritures, non celles que chacun séparément reconnait pour authentiques, mais celles que nous acceptons tous les deux. Chaque chose, chaque cause, chaque raison ne sera débattue qu’à leur lumière. » De même dans le psaume 37 sur : « Les pécheurs sont étrangers à la foi. Qu’on les expulse de notre assemblée, qu’on apporte le codex de Dieu, Écoute ce que dit le Christ, écoute la Vérité qui parle ». Il dit des choses semblables au sujet de l’unité de l’Église, chapitres 3, 8, 10, 16.
Je réponds que dans ces textes on peut penser qu’il parle contre les conciles, mais pas contre les traditions. Mais il est facile de démontrer que saint Augustin n’a jamais cherché à parler contre les conciles. Car il est certain que ce n’était pas l’intention de saint Augustin d’écarter les conciles pour ne s’en tenir qu’à la seule parole de Dieu, comme s’il ne croyait pas en l’autorité des conciles légitimes. C’était plus tôt pour aller plus vite. Car s’il avait voulu tirer un argument des conciles, il aurait fallu d’abord prouver qu’il fallait recevoir les conciles, ce qui aurait pris trop de temps. Cette raison valait surtout contre les ariens qui n’admettaient en aucune façon le concile de Nicée. Et, pour ces dogmes trinitaires, il existe dans l’Écriture des témoignages très clairs qu’il faut faire passer avant les décrets des conciles. Ce qui s’imposait surtout quand il discutait de l’Église avec les donatistes. D’ailleurs, le même saint Augustin (dans ses épitres 118, 162, 165, 166, et dans son livre sur le baptême), renvoie souvent aux conciles et aux traditions, et même aux réponses des papes et des empereurs.
Sixièmement, ils citent son livre sur la punition des pécheurs et la rémission des péchés livre 2, chap 36 : « Quand la discussion porte sur une chose très obscure, ne pas chercher l’aide de textes clairs et certains de la divine Écriture doit être imputé à la présomption humaine, car on n’a rien à gagner à regarder ailleurs ». Je réponds que les questions très obscures dont il parle sont, par exemple, l’origine de l’âme. On ne peut, en dehors de l’Écriture, trouver rien de certain qui puisse jeter de la lumière sur ce sujet. Il n’y a rien, dans tout cela, qui se rapporte aux traditions qui sont corroborées par le consensus des anciens et de toute l’Église. Il enseigne, au contraire, fortement cette vérité, et surtout dans son livre contre Crescon livre1, chap 33. où il dit : : « Nous tenons la vérité de l’Écriture quand nous faisons ce qui plait à l’Église universelle, même si rien n’est écrit là-dessus ».
Septièmement, dans son livre sur l’enseignement aux illettrés, chapitres 3, 6, il dit qu’il faut présenter aux catéchumènes un bref résumé de la doctrine tirée des Écritures; et qu’il faut les baptiser quand ils diront qu’ils y croient, et quand ils promettront de les observer. Kemnitius veut faire dire à ce texte que suffit à un chrétien ce qui se trouve dans les Écritures. Je réponds que cela suffit pour qu’un catéchumène soit baptisé, mais que cela ne suffit absolument pas pour l’Église de Dieu. Autrement, il faudrait conclure que le symbole des apôtres suffit, et que tout le reste est superflu.
Voilà donc les témoignages des Anciens cités par les hérétiques. Nous pouvons, à leur sujet, noter trois choses. Nous avons cité plusieurs textes qui vont en sens contraire. Nos témoignages enseignent expressément qu’il faut recevoir les traditions non écrites. Et cela est si vrai que, ne pouvant le nier, les hérétiques n’ont pu répondre que par le blasphème. Les citations qu’ils présentent ne portent pas sur les traditions proprement dites, mais sur les mauvaises conclusions que les hérétiques en tirent. Il arrive parfois que, convaincus par nos preuves irréfutables, nos adversaires ne trouvent rien d’autre à dire que certains pères s’y sont opposés. Mais quant à nous, rien ne nous forcera jamais à admettre qu’un père, un seul, ait écrit contre les traditions.
CHAPITRE 12 : Réponse aux objections des adversaires
Il reste encore à traiter d’un troisième type d’arguments, ceux qui viennent de la raison. Voici quelle est la première objection. Il semble impossible de conserver longtemps des traditions non écrites, si on tient compte de tout ce qui les combat : l’oubli, l’incapacité, la négligence, la perversité, toutes choses qui ne font jamais défaut dans le genre humain. A cause de quoi sont complètement disparus les dogmes de Lycurgue et de Pythagore et d’autres auteurs semblables, qui enseignaient sans écrire.
Je réponds que non seulement il n’est pas impossible de conserver des traditions, mais qu’il est pratiquement impossible de ne pas les conserver. Car ce soin n’incombe pas d’abord aux hommes, mais à Dieu, qui régit l’Église. Comme Dieu a conservé jusqu’à aujourd’hui la vraie Église contre tant de persécutions de la part des empereurs, des philosophes, des Juifs, et des hérétiques, comme il a pu conserver, pendant deux mille ans, les traditions qui vont d’Adam à Moïse, et comme il a pu conserver les Écritures pendant trois mille ans et plus, de Moïse à Jésus, il a également pu, cela est certain, conserver pendant mille cinq cents ans les traditions qui vont du Christ jusqu’à nous. Car, en plus de la providence qui en est la cause principale, quatre autres causes viennent en aide.
La première est l’Écriture. Car bien que les traditions ne soient pas écrites dans les livres saints, elles le sont quand même dans les documents des anciens, et dans les livres ecclésiastiques. La deuxième est l’usage continuel. Car la plupart des traditions sont observées constamment, comme les rites pour l’administration des sacrements, les jours de fête, les époques de jeûne, la célébration de la messe et des offices divins, et autres choses du même genre. Comme sont conservées par un usage continu les langues vulgaires qui n’ont ni dictionnaire ni grammaire. Comme a été conservée la langue hébraïque dans le peuple de Dieu, pendant trois mille ans, depuis Adam jusqu’à la captivité de Babylone. C’est de cette façon, que les traditions peuvent être conservées sans écritures.
On trouve la troisième cause dans les monuments externes qui durent un très long temps, comme les églises les plus anciennes, et les autels qui s’y trouvent, ainsi que les fonds baptismaux, les images des saints, les croix, les statues, les chemins de croix et les livre ecclésiastiques. Le flamand Baleoli m’a raconté l’histoire suivante en 1571, quand j’allai visiter son pays. J’ai appris du curé de ce lieu, me dit-il, qu’un pasteur hérétique était parvenu à persuader au peuple que l’érection d’autels en pierre était une innovation de date récente, d’environ cent ans. Les paroissiens commencèrent donc à démolir leur autel, Mais quand ils se mirent en frais d’accomplir leur dessein, ils remarquèrent qu’il y avait, gravées dans la pierre, des lettres qui semblaient fort anciennes. . Ces lettres indiquaient l’année de la dédicace de l’autel. Ils comprirent alors que cet autel avait été érigé plusieurs siècles avant la date présumée par le pasteur. Ce fut donc le monument de pierre qui réfuta l’hérétique, et qui conserva la tradition ecclésiastique.
La quatrième cause est l’hérésie. Dieu se sert admirablement des ennemis de l’Église pour la conserver. Car à chaque siècle sont apparus de nouveaux hérétiques qui combattaient différents dogmes de l’Église; et à chaque siècle se sont trouvés aussi des hommes doctes qui, en résistant aux hérétiques, ont scruté plus attentivement la doctrine de l’Église et les traditions antiques, et qui les ont transmises doctoralement aux générations futures. Celui qui possède longtemps en paix ses biens perd facilement les documents et les lettres qui expliquent d’où viennent ces biens, et à quel titre il les possède. Celui, au contraire, qui doit toujours lutter, les garde avec soin, et ne les laisse détruire pour aucune raison.
La deuxième objection. Les lettres divines ont été écrites pour que nous ayons une règle et une norme de foi et de mœurs, comme l’enseigne saint Augustin dans le livre 19, chap 18, de la cité de Dieu, et dans le livre 11 contre Faustus, chap 5, à « les œuvres de Dieu sont parfaites ». L’Écriture est une règle parfaite pour notre foi, et adéquate. Or, tout ce qui est dans l’Écriture est de foi, et ce qui n’est pas dans l’Écriture n’est pas de foi. La foi seule est donc nécessaire et suffisante à la conservation de la foi. Je réponds de deux façons à la majeure. La fin propre et principale de l’Écriture n’a jamais été d’être une règle de foi, mais un utile rappel en vue de la conservation de la foi reçue de la prédication. Que la fin principale de l’Écriture ne soit pas d’être une règle de foi on le prouve ainsi. Car elle devrait alors contenir tout ce qui se rapporte de soi à la foi, et uniquement ce qui s’y rapporte, comme le symbole des apôtres qui a été composé pour être une sorte de règle de foi. Or, dans les Écritures, il y a beaucoup de choses qui, d’elles-mêmes, ne se rapportent pas à la foi, des choses qui n’ont pas été écrites parce qu’il faut nécessairement y croire, mais parce qu’il est nécessaire de croire qu’elles ont été écrites, comme c’est le cas de beaucoup d’histoires de l’ancien testament, de plusieurs histoires aussi de l’Évangile, des actes des apôtres, des salutations de Paul dans ses épitres, etc.
Qu’il faut croire beaucoup de choses qui ne sont pas écrites, nous l’avons abondamment démontré plus haut. La fin principale de l’Écriture n’est donc pas d’être la règle de foi, mais de nous aider, dans ce pèlerinage terrestre, par toutes sortes de documents, d’exemples, d’exhortations, tantôt en nous effrayant, tantôt en nous instruisant, en menaçant, en consolant. Car l’Écriture n’est pas un tout continu comme devrait l’être une règle de foi, mais elle contient différentes œuvres, des histoires, des discours, des prophéties, des chants, des épitres etc. C’est de cette fin-là que parle saint Paul aux Romains 15 : « Tout ce qui a été écrit l’a été pour notre instruction, pour que par la patience et la consolation qu’apportent les Écritures, nous ayons bon espoir ». Et 2 Pierre 1 : « Je trouve qu’il est juste, tant que je suis dans ce tabernacle, de vous rappeler à mon souvenir ». Et au chapitre 3 : « Voici la deuxième lettre que je vous écris. Dans les deux lettres je vous ai incités à vous souvenir de moi en toute sincérité. »