Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 251)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À l’aide de ces explications, nous répondrons à toutes les objections. À la première. Je nie qu’il faille faire à chaque jour un nouveau testament, et que celui qui précède ait été révoqué. Car, la célébration de l’eucharistie n’est pas une nouvelle institution du testament, mais sa répétition. C’est comme quand on décrit souvent le même testament, et que cette répétition sert à appliquer un héritage à différents héritiers. Ou comme quand la circoncision était répétée constamment, sans que soit jamais rendue caduque la précédente.

À la deuxième. Je nie que le Christ doive mourir à chaque jour, car sa mort ne fut pas le testament, mais la confirmation du testament. Son unique mort suffit donc pour confirmer son testament, même si elle est répétée des milliers de fois. Au troisième, je dis que, dans ces paroles de Matthieu : ceci est le sang du testament, le mot testament est employé, au sens de la divine promesse : ce calice est le testament. Mais dans les paroles de saint Luc : ce calice est le testament, il est employé au sens d’un instrument de cette promesse. L’un et l’autre sont vrais et sont dits au sens propre. À la quatrième, je réponds que « ce calice est le testament dans mon sang » n’est pas une expression absurde, même si « ce calice » était pris pour le sang qu’il contenait. Car, le mot sang est employé de différente façon dans deux passages. Car, quand on dit « ce calice », on le prend pour le sang qu’il contient, comme il est sous les espèces du vin, et il est un sacrement, et donc un testament.

Quand on dit « dans mon sang », on le prend pour le sang visiblement versé dans le calice, de sorte que le sens soit : ce calice, c’est-à-dire, la chose qui est contenue dans ce calice sous les espèces du vin, est le nouveau testament dédié et sanctionné dans mon sang. Et à l’objection qu’ils font qu’il faille nécessairement distinguer les choses dont l’une est dans l’autre, je réponds que, dans ce texte, le « dans » ne signifie pas le fait de contenir, mais la cause instrumentale. Car, le mot « dans » est placé à la place de « par » pour que le sens soit le suivant : le nouveau testament est sanctionné dans le sang du Christ, c’est-à-dire par le sang du Christ. Comme on dit en Romains 111 que le Christ est propitiateur dans son sang. Et en Romains 5, on dit que nous sommes justifiés dans le sang du Christ. Et, aux Éphésiens 2, : « Nous qui étions éloignés, nous sommes devenus proches dans son sang. »

Et au sujet des conséquences de Calvin, je dis qu’on n’a pas à expliquer Matthieu par Luc, ni Luc par Matthieu, parce que l’un et l’autre parlent au sens propre, et assez clairement. Et même s’il y avait un trope dans ces paroles : ce calice est un testament, il faudrait les expliquer par les paroles de Matthieu qui sont plus claires : ceci est le sang du nouveau testament. On peut quand même concéder à Calvin qu’il est permis de dire : ceci est le sang du testament, c’est-à-dire ce calice est le testament dans mon sang. Et aussi : Ceci est mon corps, c’est-à-dire le testament dans mon corps. Il ne s’ensuit pas que le corps soit pris au sens figuré, car, comme nous avons dit, le vrai corps et le sang du Seigneur sous les espèces du pain et du vin, sont vraiment et proprement le testament.

Le neuvième argument est tiré des paroles suivantes : « Faites cela en mémoire de moi. » Car la mémoire porte sur des choses absentes. Donc, le pain et le vin ne sont pas le corps et le sang, et ne sont pas changés en eux, mais sont de simples symboles d’une chose absente. Le corps et le sang sont pris figurativement pour le signe du corps et du sang du Christ. On le confirme parce que la commémoration de la mort du Seigneur est la fin propre de ces symboles de l’eucharistie, et est une autre fin plus sublime de ce vrai corps. Or, dans l’institution du sacrement, le Seigneur ne parle que de la commémoration. Le corps est donc pris figurativement pour le symbole du corps.

Je réponds que la signification de « en mémoire de moi » a été expliquée par saint Paul (1 Cor 11) en ces mots : « Vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. » Voilà pourquoi on nous demande de prendre l’eucharistie en souvenir de la passion et de la mort du Seigneur qui n’est pas présente, mais qui est absente, bien plus, qui n’est pas, mais qui a été. À la confirmation je réponds que le Seigneur a parlé des deux fins. Car, quand il a dit : ceci est mon corps qui est livré pour vous, et, ceci est le sang qui est répandu pour vous en rémission des péchés, il a indiqué clairement que la fin de ce sacrement est la rémission des péchés. Ajoutons que, au sujet du fruit de ce sacrement, le Seigneur avait dit en Jean 6, qu’il n’était pas nécessaire d’y ajouter beaucoup de choses.

Le dixième argument est tiré des mots : je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu’à ce que je le boive de nouveau dans le calice. Ce ne fut donc pas du sang, sinon figurativement. Je réponds qu’on peut trouver chez Luc les mots qui appartiennent au calice du vin que le Seigneur a donné aux apôtres après avoir mangé l’agneau pascal, avant la consécration des mystères, et que les autres évangélistes n’ont pas raconté. Car, tout d’abord, Luc parle de deux calices, de l’un avant la consécration du pain. Et ce n’est pas du premier qu’il a dit : ceci est le sang, l’alliance dans le sang, comme il l’a dit de l’autre. Du même premier il a dit : « Je ne boirai plus du produit de la vigne ». Luc joint ensuite ces mots : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne avec eux. » Je n’en mangerai plus, c’est-à-dire de la pâque, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. Il est certain que la pâque est appelée ici agneau pascal, « mot » que les trois évangélistes ont employé dans ce sens. Donc, les mots : je ne boirai plus du produit de la vigne, appartiennent à la vigne qu’ils burent quand ils mangèrent l’agneau pascal.

Tu diras que, au chapitre 26, il ne fait mention que d’un seul calice, de l’eucharistie. Donc, quand il dit : je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, ces mots se rapportent au sacrifice de l’eucharistie, non à autre chose. Car il semble tout à fait absurde qu’il ait montré un autre calice dont il n’avait jamais parlé. Je réponds que saint Mathieu n’a montré aucun de ces deux calices, mais seulement celui qui était sur la table, ou qu’ils avaient bu dans la cène. Cependant, de Luc nous déduisons que le Seigneur n’avait pas en vue seulement le vin qu’ils avaient bu, mais aussi une certains amphore que le Seigneur vida à la fin de la cène judaïque, quand il mettait fin aux lois.

Si tu nous objectes encore un texte de saint Augustin (livre 3, chapitre 1, sur le consensus des évangélistes) qui explique que saint Luc n’a pas raconté l’histoire selon l’ordre chronologique, mais qu’il a rapporté par anticipation ce que Matthias et Marc avaient narré au moment où les choses se produisaient, je réponds que saint Augustin n’a pas pris le temps voulu pour traiter cette question avec soin. Il n’a cherché qu’à se sortir rapidement d’une impasse. Saint Jérôme (chapitre 26 de Matthieu), Bède et Theophylactus (chapitre 22 de Luc) parlent distinctement de deux amphores dans la cène du Seigneur. Et c’est de la première coupe qui était celle des Juifs qu’ils entendent ces mots : « Je ne boirai pas du fruit de la vigne. » Ajoutons qu’il est beaucoup plus vraisemblable que ce soient Matthieu et Marc, plutôt que Luc, qui n’aient pas raconté, dans l’ordre, une chose de si peu d’importance. Saint Luc ne racontait-il pas le mystère le plus grand et le plus sublime ?

À supposé même qu’on nous aurait convaincus que les paroles du Seigneur (je ne boirai plus du fruit de la vigne) avaient été dites après la consécration du calice, nos adversaires n’en tireraient au gain. Car, ces mots pourraient et devraient être référés non au calice consacré, mais à celui qui avait été bu avant, comme le fait saint Anselme dans son commentaire de ce texte de saint Matthieu. Car le Seigneur n’a pas voulu dire qu’il ne célébrerait plus l’eucharistie, mais qu’il ne boirait plus à la manière humaine, pour refaire ses forces.

CHAPITRE 12

On prouve la réalité du corps du Seigneur dans l’eucharistie avec des textes de l’Écriture qui contiennent l’usage de ce mystère, et d’abord, le chapitre 10 de la première épitre aux Corinthiens.

Le quatrième argument est tiré des textes de l’Écriture qui décrivent l’emploi de l’eucharistie au temps des apôtres. Il y a deux passages principaux à consulter. Le premier (1 Corinthiens 10) : « Le calice de bénédiction, par lequel nous bénissons, n’est-il pas une communion au sang du Christ ? »

On peut puiser dans ce passage, plusieurs arguments qui nous permettent de prouver la vérité catholique. Le premier. Avec les mots : calice de bénédiction par lequel nous bénissons. Car, ces paroles signifient que la consécration est nécessaire à la confection de ce sacrement. Elle ne serait certes pas nécessaire si ce sacrement ne contenait qu’une figure ou une représentation du sang du Seigneur. Car, la manne, l’eau sortie du rocher et l’agneau pascal étaient aussi des signes et des figures du corps du Christ, et, selon nos adversaires, des sacrements du même genre que notre eucharistie. Et pourtant, pour être des figures ou des sacrements, la manne et l’agneau pascal n’ont eu besoin d’aucune consécration.

Est réfutée en même temps l’explication de Calvin et celle du martyr selon laquelle la bénédiction du calice est une consécration qui fait en sorte que le vin soit un sacrement commun. Car, s’il en était ainsi, ou le sacrement est un signe selon notre bon plaisir, ou il a, de par la nature de la chose, une analogie quelconque à la chose signifiée. Ce n’est pas le premier cas, parce que, pour cela, la première institution a suffi. Ce n’est pas non plus l’autre, parce que, bien qu’elle soit naturelle, cette analogie est dans la chose avant toute consécration. Car, ce n’est pas de la bénédiction, mais de la nature, que le pain et le vin ont le pouvoir de nourrir le corps, et que le corps et le sang du Christ ont celui de nourrir l’âme. Du reste, pourquoi, dans le baptême, aucune bénédiction de l’eau n’est-elle nécessaire pour que le baptême soit un sacrement ? Et pourquoi aussi n’a-t-il pas été nécessaire de bénir la manne, l’eau sortie du rocher et l’agneau pascal ?

Ils ne peuvent pas dire non plus que cette bénédiction du calice soit semblable à celle que nous employons aux repas, pour bénir les mets. Car, cette bénédiction est faite pour ne pas nous montrer ingrats envers les dons du Créateur. Elle est donc utile, mais pas nécessaire, car, sans bénédiction, les mets ont de la saveur et nourrissent. Or, les adversaires eux-mêmes admettent que la consécration est nécessaire pour que le vin soit un sacrement.

Le deuxième argument, ils le tirent de : le pain que nous rompons. Car, dans le mystère de l’eucharistie, la fraction a le même sens que l’oblation ou l’immolation, comme nous le montrent ces paroles de saint Paul (1 Corinthiens 11) : « Ceci est mon corps qui est rompu pour vous. » Car, même un Calvin et même un Pierre martyr réfèrent ces mots à la passion. Calvin dit même : « Être rompu, dans ce texte, est la même chose qu’être immolé. » Donc, dans ce texte aussi, la fraction sera l’immolation. Car, c’est la parole du même auteur, dans la même épitre, et traitant de la même chose.

Et, on le confirme en disant que saint Paul a décrit le calice par les paroles de la consécration, et non pas les paroles de la distribution. Car, il n’a pas dit « le calice que nous offrons à boire par lequel nous bénissons ». Il devait donc aussi décrire le pain par les paroles de la consécration, non de la distribution. Et si rompre est immoler, il s’ensuit nécessairement que le mot pain ne signifie pas le pain pétri, mais le corps lui-même du Christ, qui est le pain super substantiel et céleste. Car ce n’est pas le pain pétri que nous immolons, comme quand on dit on peu plus bas : nous sommes à plusieurs un pain un corps. Non, le pain ne reçoit pas ce nom du pain rompu, mais du pain mystique. C’est-à-dire, comme le dit l’apôtre, un seul corps du Christ.

Là est la preuve que le Christ, que le corps du Christ est vraiment présent dans la cène. Car, nous n’immolons pas le pain rompu, mais le corps du Christ comme il est dans le ciel. Donc, comme et dans cette table sous l’espèce du pain. Ils ne peuvent répondre à cet argument qu’en admettant une double équivoque, une dans le mot rompre, et une autre dans le mot pain. Nous obtiendrons, à tout le moins, que notre explication soit estimée supérieure, puisqu’elle explique Paul par Paul, sans avoir recours à aucune équivoque.

Le troisième argument est tiré des mots suivants : « la communion au sang du Seigneur », et « la communion au corps du Seigneur. » Il faut noter ici que le mot grec koinônia a dans l’Écriture, trois sens différents. Il signifie parfois une distribution, comme dans Romains X11 : « Pourvoyant aux nécessités des saints. » Qu’il faille entendre ce mot dans ce sens, certains sacramentaires le nient, comme Klebitius (dans la réponse au premier argument) pour qu’ils ne soient pas obligés d’admettre que le corps du Christ lui-même est distribué sous les espèces du pain. Mais même s’ils sont des sacramentaires, le martyr et d’autres ne rejettent pas cette explication. Car, ils pensent que, avec leur trope, ils sont suffisamment armés contre tous les arguments. Car, ils disent que le corps du Christ est distribué avec l’espèce du pain, mais significativement et spirituellement seulement.

Le mot koinônia est parfois aussi la société, ou la confédération, comme dans Galates 11 : « Ils on donné à moi et à Barnabée, les droit de société. » Et cette signification, Calvin et le martyr, semblent la mettre avant les autres, obtenant ainsi le sens : le breuvage de ce calice est un signe de la société qui est formée par tous les fidèles, qui sont rachetés et nourris par le même sang, qui est versé spirituellement.

Ils signifient aussi parfois la participation à une chose, comme dans Philippe 1V : « Participant à mes tribulations. » Chez les adversaires, adoptent cette signification Klebitius (au lieu cité), et selon ce même Klebitius, Mélanchton. Il est certain que les trois paraissent probables, et qu’elles tranchent la même chose. Car que koinônia soit une distribution, une confédération ou une participation, saint Paul enseigne que le corps du Seigneur est reçu dans le sacrement. Mais toute la difficulté réside en ceci : le sang et la chair sont-ils reçus corporellement et réellement, ou significativement et spirituellement ? Que ce soit corporellement et réellement, on peut le prouver par tous les arguments avec lesquels nous avons prouvé plus haut qu’il fallait entendre au sens propre les paroles de l’institution : ceci est mon corps. Contentons-nous pour le moment des trois suivants. Le premier. On doit toujours choisir le sens propre et littéral, à mois qu’il soit prouvé qu’il faille faire le contraire. Les adversaires n’ont pas à nous demander pourquoi nous prenons en premier le sens propre des mots. Car cela ressemblerait à quelqu’un qui demanderait à ceux qui sont en chemin pourquoi ils suivent la route publique pavée. Nul homme sain d’esprit ne poserait cette question, ou ne demanderait pourquoi on entre par une porte et non pas une fenêtre.

Deuxièmement, parce que c’est ainsi que l’ont expliqué les anciens saints, et surtout saint Jean Chrysostome, que les autres suivent. Car, dans le commentaire de ce passage, (homélie 24 sur la première épitre aux Corinthiens), il dit, en expliquant ces paroles : « le calice de bénédiction etc » : « Les paroles de cette phrase signifient ceci : « ce qui est dans le calice, c’est-à-dire ce qui a coulé du côté transpercé, nous en sommes nous aussi participants. » Et il ajoute : « Paul n’a pas voulu dire metoxèn, c’est-à-dire participation, mais koinônia, c’est-à-dire communication, pour indiquer que, par ce sacrement, on participe au corps et au sang du Seigneur, pour que le participant et la chose participée deviennent une seule et même chose, en une union intime et véritable, comme sont unis par l’incarnation le Verbe de Dieu et la chair.

Il est certain que la parole de Dieu et la chair ne sont pas unies figurativement, ou seulement par la foi, mas véritablement et réellement. Saint Cyrille ( au livre 10, chapitre 13, sur saint Jean) prouve, avec ce texte, que, par l’eucharistie, le Christ est uni à nous non seulement par la charité, mais véritablement et réellement. Il le prouve, troisièmement, avec l’intention et le but de l’apôtre qui était de détourner les Corinthiens des sacrifices des Gentils, et de l’usage de toutes les viandes immolées aux idoles, comme le contexte le montre. Il les met en garde en montrant la table et le sacrifice de loin plus honorable dont ils peuvent faire usage.

Et saint Jean Chrysostome illustre toute la chose avec une comparaison insigne. Car, si celui qui aime se rend compte que la personne qu’il aime désire des vêtements, ou d’autre chose semblable, il lui offre ses vêtements les meilleurs et les plus chers. De la même façon, quand l’apôtre s’aperçut que les Corinthiens désiraient le sang des sacrifices, et les viandes immolées aux idoles, il leur montra la table du Seigneur où ils ont un sang et une chair sans comparaison plus sublimes et plus excellents. Or, si la sentence des adversaires était vraie, l’apôtre n’y aurait rien gagné. Car, si le vrai corps et le vrai sang du Christ ne sont pas sur l’autel, mais seulement une figure et un signe, le discours de l’apôtre n’aura pas plus d’effet que n’en aurait quelqu’un qui offrirait à la personne aimée l’image d’un vêtement, pour la détourner de convoiter un vêtement véritable et en soie.

CHAPITRE 13

On prouve la même chose avec le chapitre 6 de la première épitre aux Corinthiens

L’autre texte qui porte sur l’emploi ou l’usage de ce sacrement, est le chapitre 6 de la première épitre de saint Paul aux Corinthiens, dont on a parlé plus haut, et qui donne à lire ces mots : «Celui qui mange et boit indignement, en ne discernant pas le corps du Seigneur, mange et boit sa propre condamnation. » Voici quel argument on tire de ce texte. On reproche à certains de recevoir indignement le corps du Seigneur, et on déclare que ce n’est pas la vie qu’ils en tirent mais la condamnation. Or, ceux-là ne recevaient certes pas le corps du Christ en esprit et par la foi, car ils l’auraient reçu utilement s’ils l’avaient ainsi reçu. Ils l’ont donc reçu avec leurs seuls corps. Donc, le corps du Christ est vraiment présent dans l’eucharistie; et ce n’est pas non plus par une bouche corporelle qu’on peut recevoir le Christ tel qu’il est dans le ciel.

Les adversaires tentent de deux façons d’éluder la difficulté que leur apporte ce passage. Ils disent que c’est pour une double raison que ceux qui se présentent indignement à la communion, deviennent coupables du corps du Christ et mangent leur propre condamnation. La première, parce qu’ils ne reçoivent pas vraiment le corps du Seigneur que Dieu leur offre dans ces symboles, ce qui est comme s’ils rejetaient par terre les symboles du corps du Seigneur. Car, les injures faites au symbole ou à l’image s’adressent à celui qui est représenté par un symbole ou une image. Calvin en parle brièvement (livre 4, chapitre 17, verset 33), et plus longuement Pierre le martyr (dans son commentaire de ce passage). Il donne comme exemple la statue d’un prince. Et Pierre Boquinus (paage 164 du livre conre Heshusius), où il donne l’exemple de Théodose qui punit très sévèrement ceux qui avaient traité vilement l’image de son épouse.

Mais aucune de ses raisons n’est solide. Et, pour commencer par une raison a posteriori, l’inconstance des calvinistes suscite notre étonnement. Car, ils ne pensent pas pécher contre le Christ et les saints quand ils démolissent des images. Et ils rient des catholiques qui leur objectent que l’honneur et le mépris apportés à une image retombent sur l’exemplaire. Maintenant, ils veulent que ce soit le plus grand des sacrilèges de prendre indignement la figure du corps du Christ, et que cette injure retombe sur le Christ lui-même. Et Klebitius est si écervelé que, dans la même page, à la solution 7, il s’en prend à ceux qui ne démolissent pas les images du Christ et des saints, là où il avait dit que pèchent ceux qui reçoivent indignement le corps du Seigneur. Parce qu’il pèche contre le roi celui qui l’Injurie dans son sceau, parce que dans le sceau se trouve l’image du roi.

De plus, On ne considère qu’une injure ait été faite à une image que quand quelqu’un viole une image avec l’intention de lui faire injure. Si c’est pour une autre raison que l’image est déchirée, foulée aux pieds ou salie, comme cela arrive souvent dans le cas des images, personne ne dit qu’a été violé celui dont c’est l’image. Or, ceux qui reçoivent le sacrement de l’eucharistie avec la conscience d’un péché mortel, deviennent coupables du corps du Christ, et mangent leur propre condamnation, même s’ils ne se présentent pas à la sainte table avec l’intention de l’injurier. La cause de ce péché n’est donc pas que l’eucharistie serait la figure du corps du Christ.

Si ceux qui reçoivent indignement l’eucharistie péchaient parce qu’elle représente le Christ, il ne serait pas permis à un homme pécheur de regarder ou de conserver une image du Christ peinte ou sculptée, ni d’écouter la parole de Dieu. Car, ces choses représentent et offrent le Christ, elles aussi. On peut même aller plus loin, car, selon l’opinion de nos adversaires, la prédication de la parole de Dieu offre et signifie mieux, pour nous, que le sacrement. Et pourquoi, je le demande, la manne et l’eau sortie du rocher étaient-elles reçues par les bons et les mauvais, les dignes et les indignes, alors qu’on ne disait de personne qu’il était coupable du corps du Seigneur, et qu’il mangeait sa propre condamnation, même si ces choses représentaient le Christ, et étaient offertes de la manière qu’est offerte l’eucharistie, selon nos adversaires.

Si tu nous objectes que, dans l’ancien testament, il n’ était pas permis à un homme souillé de manger des viandes du sacrifice (Lévitique 7), ni des pains de proposition (1 Rois XX1), je réponds que cela fait notre affaire. Parce que, étant des types et des figures du sacrement de l’eucharistie, ces aliments exigeaient une pureté corporelle, pour que nous concevions la pureté spirituelle qu’exige la chose figurée. Si tu objectes que dans le baptême, il y a une eau vraie et naturelle, et non un Esprit Saint sous les espèces de l’eau et que, pourtant, celui qui, dans la baptême, reçoit cette eau sans les dispositions requises, pèche contre le sacrement de Dieu, et donc, contre Dieu lui-même, je réponds qu’il est vrai que pèche celui qui reçoit le sacrement indignement et sans les dispositions requises, parce qu’il met un obstacle à la grâce de Dieu, mais non parce que cette matière signifie ou représente quelque chose de sacré. En ce qui a trait à la réception des sacrements, en plus de la bonne disposition, sont requises, pour que le sacrement ne soit pas reçu en vain, une vénération spéciale et tout à fait singulière, ainsi que la pureté, comme l’indiquent ces paroles de saint Paul : « Il sera coupable du corps du Seigneur; il mange sa propre condamnation. »

On ne lit jamais rien tel d’un autre sacrement. Et personne ne dirait que celui qui traite indignement l’eau du baptême est coupable envers le Saint-Esprit, et mérite la peine que subissaient autrefois ceux qui recevaient indignement le sacrement de l’eucharistie : ils tombaient malades, ou ils mouraient, comme l’apôtre l’atteste : « Parmi vous, plusieurs sont infirmes, ou se sont endormis. » Saint Cyprien rapporte d’autres exemples (dans son sermon sur les apostats) qu’on ne trouve jamais dans le cas du baptême. Dans le cas de l’eucharistie, on avait toujours pris garde qu’aucune parcelle d’hostie ne tombe par terre.

Voici ce que dit Tertullien (dans le couronnement du militaire) : « Nous redoutons anxieusement que quelque chose du calice ou de notre pain ne tombe par terre. » Or, l’eau du baptême, nous la projetons quand nous baptisons. Il ne faut donc pas honorer l’eucharistie uniquement parce qu’elle est un sacrement, ou une figure, ou un signe du corps du Seigneur, mais pour une autre raison beaucoup plus grande : on ne peut pas en imaginer d’autre que parce qu’elle contient vraiment le Seigneur lui-même. Car, les autres sont communes aux autres sacrifices et aux autres figures.

Et l’autre raison qu’objectent nos adversaires pour laquelle saint Paul réprouvent ceux qui reçoivent l’eucharistie indignement, c’est qu’ils ne reçoivent pas vraiment le corps du Seigneur que les symboles sacrés leur offrent. Or, cette raison n’a aucune probabilité. Car l’apôtre ne dit pas qu’ils pèchent parce qu’ils ne reçoivent pas, mais parce qu’ils reçoivent indignement. Il met le crime dans la réception, non dans l’omission de la réception.

De plus ces mots : il mange et boit sa propre condamnation, indiquent clairement que ce qui est reçu par des indignes leur apporte la mort, comme il apporte le salut aux autres. Car, manger sa condamnation c’est prendre quelque chose dont la manducation nous nuit. Ensuite, ces autres paroles : ne discernant pas le corps du Seigneur. Que peut bien signifier ne pas discerner le corps du Seigneur, si ce n’est le prendre comme s’il n’était pas le corps du Seigneur ? De plus, si les impies ne voulaient pas recevoir le corps du Seigneur, ils ne se présenteraient pas à la sainte table. Donc, quand ils se présentent, ils ne pèchent pas parce qu’ils ne veulent pas recevoir le corps du Seigneur, mais parce qu’ils le veulent quand ils en sont indignes.

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