Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 252)
Tous les anciens commentateurs et tous les anciens pères ont toujours interprété ainsi ce texte. Saint Basile (livre 2, chapitre 3 sur le baptême), saint Jean Chrysostome (homélie 24 sur la première épitre aux Corinthiens, prés de la fin; homélie 83 sur saint Matthieu, et homélie 45 sur saint Jean), Origène (homélie 2 sur le psaume 37), saint Jérôme (Macchabées, chapitre 1), Theophylactus, Oecumemius, saint Ambroise et Theodoret (chapitre 2 de la première épitre aux Corinthiens), tous ces vénérables auteurs et commentateurs placent le péché, dont parle l’apôtre, en ce que des immondes et des criminels aient osé recevoir le corps très pur du Seigneur.
Et saint Jean Chrysostome ajoute l’exemple de celui qui jette le tente du roi dans la boue. Il n’est pas censé pécher moins que s’il l’avait coupée en morceaux. Theophylacte donne l’exemple de la lumière du soleil, qui nuit aux yeux malades non parce qu’il n’est pas vu, mais parce qu’une trop grande lumière offense des yeux débiles et infirmes. Oecumenius compare ceux qui communient indignement avec ceux qui ont crucifié le Christ, qui n’ont, certes, pas péché uniquement parce qu’ils ne reçurent pas le Christ comme Dieu, mais parce qu’ils lui ont infligé les plus graves injures. Saint Cyprien (dans son sermon sur la cène du Seigneur) dit : « Là où un esprit perfide toucha l’aliment sacré, et où le pain sanctifié entra dans une bouche scélérate »
Saint Augustin (livre 5, chapitre 8, sur le baptême) écrit : « Comme Judas à qui le Seigneur a offert une bouchée, a accordé une place au démon en lui-même, non en recevant quelque chose de mauvais, mais en recevant mal, de la même façon, celui qui reçoit indignement le sacrement, du Seigneur ne fait pas en sorte ce que soit une chose mauvaise parce qu’il est mauvais, ou qu’il n’ait rien reçu parce qu’il ne l’a pas reçu pour son salut. Car, le corps du Seigneur et le sang du Seigneur n’en étaient pas moins présents dans ceux dont l’apôtre dit : celui qui mange indignement mange sa propre condamnation. » Et ( au livre 1, chapitre 25, contre Crescon), que nuit le mauvais usage de choses bonnes, il dit : « Qu’en est-il du corps et du sang du Seigneur, de l’unique sacrifice pour notre salut ? Bien que le Seigneur ait dit : « à moins que quelqu’un ne mange ma chair et ne boive mon sang, il n’aura pas la vie en lui », l’apôtre n’enseigne-t-il pas que c’est dangereux pour ceux qui s’en servent mal, quand il dit : celui qui mangera le corps ou boira le sang du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang de notre Seigneur.
Dans ce passage, saint Augustin dit clairement que les indignes pèchent parce qu’ils reçoivent le corps du Seigneur, l’unique sacrifice de notre salut. Or, il est certain que l’unique sacrifice de notre salut n’est pas le symbole du pain, mais le vrai corps du Seigneur. Le même saint Augustin (épitre 120, chapitre 27 à Honorat), parlant des superbes qui communient indignement, dit : « Et ceux-là sont amenés à la table du Christ, et reçoivent son corps et son sang. Or, ils adorent seulement, et ne sont pas rassasiés, parce qu’ils n’imitent pas. » Il dit, là, que même s’ils communient sans fruit, les superbes reçoivent le corps du Seigneur. » Et, dans l’épitre 162 (dépassé le milieu), il écrit : « Le Seigneur tolère Judas le démon, le voleur et son traître. Il permet qu’il reçoive, parmi les innocents disciples, ce que les fidèles ont connu, notre prix. » Or, il est certain que ce n’est pas un pain ordinaire qui est notre prix, mais la vraie chair du Christ.
Mais Calvin objecte (livre 4, chapitre 17, 34) certains textes de saint Augustin où ce saint docteur semble nier que les impies reçoivent vraiment le corps du Seigneur. Dans le traité 26 sur saint Jean, saint Augustin distingue le sacrement visible de la vertu, ou de la chose du sacrement. Il dit que le sacrement est proposé à tous, soit pour la vie, soit par la mort; et que la chose elle-même l’est, à tous, pour la vie, et à personne, pour la mort. Que par la vertu et la chose du sacrement il n’entende non seulement la grâce justifiante, mais aussi le corps du Christ, Calvin le prouve par l’antithèse entre le visible et l’invisible. Car, le corps du Christ n’étant pas visible dans l’eucharistie, il n’est donc pas compris par le nom du sacrement visible qui est reçu par les bons et les mauvais; mais par le nom de la chose invisible, qui n’est reçue que par les bons.
Je réponds que, par vertu ou chose du sacrement, saint Augustin n’entend pas le corps du Christ absolument parlant, mais la grâce justifiante, c’est-à-dire l’effet de la chair du Christ qui sustente spirituellement. Ce qui apparait avec évidence du fait qu’il dise au même endroit que les pères de l’ancien testament ont, dans la manne tombée du ciel, reçu la vertu et la chose du sacrement, que nous recevons, nous, dans l’eucharistie. Les pères ne recevaient pas réellement la chair du Christ, qui n’existait pas encore, mais ils recevaient son effet, c’est-à-dire la grâce qui était donnée par les mérites de la passion future du Christ.
Et, au même endroit, après avoir dit que les impies ne reçoivent pas la grâce du Christ, il ajoute le mot « spirituellement » : « Et, à cause de cela, celui qui ne demeure pas dans le Christ et dans lequel le Christ ne demeure pas, ne mange certainement pas spirituellement la chair du Christ, ni ne boit son sang spirituellement, même s’il croque avec ses dents visiblement et charnellement le signe du corps et du sang. » Le corps du Christ sans son effet, c’est-à-dire sans la nutrition spirituelle de l’âme, saint Augustin ne le distingue pas du sacrement visible, mais il les comprend les deux ensemble, même si le corps n’est visible que dans l’espèce du pain.
La raison pour laquelle il ne distingue pas le corps de son signe visible est que ne reçoivent pas un plus grand fruit de la communion ceux qui reçoivent ainsi le corps du Christ que s’ils ne recevaient que le seul signe. Et pour que Calvin ne s’étonne pas que nous disions que le Christ est pris pour le nom du signe visible, qu’il pense que tous les scolastiques ont coutume de dire que le corps du Christ est reçu par les impies sacramentalement seulement. Il est pourtant certain que les scolastiques ne nient pas que les impies reçoivent véritablement le corps du Christ. Donc, sacramentellement seulement, ou, comme saint Augustin le dit, dans le signe visible seulement, ces expressions n’excluent pas le corps du Christ, mais l’effet du Corps du Christ.
Mais il nous objecte un autre passage tiré du traité 59 sur saint Jean, où saint Augustin dit que les autres apôtres ont mangé le Seigneur dans le pain, tandis que Judas n’a mangé que le pain du Seigneur. » Et son sermon 2 sur les paroles des apôtres : « Alors sera à chacun le corps et le sang du Christ, si ce qui est reçu dans le sacrement est mangé et bu spirituellement et dans la vérité. » Il nous objecte aussi d’autres passages, mais qui contiennent la même phrase.
Je réponds que, chez saint Augustin, très souvent n’est dit tel et vraiment tel que ce qui a son effet conjoint. Car, la chose est estimée par le fruit. Voilà pourquoi il dit que mangent véritablement le corps du Christ ceux qui le reçoivent utilement. Ne disons-nous pas, nous aussi, que quelqu’un n’a rien mangé parce qu’il a mangé si peu que cela ne suffira pas pour le soutenir; ou bien, parce que ce qu’il mange, il ne le retient pas, mais le rejette aussitôt. Le même saint Augustin (livre 4, chapitre 3 contre Julien) montre que, dans les Écritures, les mots sont souvent pris au sens non du substantif, mais de la qualité ou de l’effet d’une chose. Comme dans 1 Cornélien 15, où il est dit que, après la résurrection les corps futurs seront spirituels, parce qu’ils seront ainsi par rapport à l’effet, non à la substance. Et au même endroit, il est dit : « Le corps et le sang ne posséderont pas le royaume des cieux. » Le mot chair étant pris pour corruption de la chair. Et à 2 Corinthiens 5 : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus ainsi. » La chair ne signifie pas là la substance, mais la mortalité.
C’est ainsi qu’on dit que les impies ne mangent pas le corps du Christ, même s’ils reçoivent le sacrement de l’eucharistie, parce qu’il ne leur est d’aucun profit, et qu’ils n’en sont ni nourris ni fortifiés. Et dans le sermon 2 sur les paroles de l’apôtre, saint Augustin dit : « Manger cela c’est être restauré; boire cela qu’est-ce sinon vivre ? » Donc, comme pour lui le mot manger signifie être restauré, qu’il y a-t-il d’étonnant qu’il dise que ne mangent pas vraiment ceux qui ne sont pas restaurés ?
Mais Calvin insiste, en cirant un autre passage tiré du livre 12, chapitre 25 de la cité de Dieu. Saint Augustin rapporte là l’opinion de ceux qui pensaient que les impies, quels qu’ils soient, devaient être sauvés pourvu qu’ils mangent le corps du Christ non dans le sacrement seulement, mais réellement. Il réfute cette opinion, et il soutient qu’on ne peut pas dire que les impies mangent réellement le corps du Christ mais seulement sacramentellement.
Je réponds que, dans ce passage, saint Augustin entend, par le corps du Christ, le corps mystique du Christ, dont le sacrement est aussi l’eucharistie, comme il le dit lui-même au même endroit. Car, l’opinion qu’il réfutait, entendait ainsi le corps du Christ. Car ils disaient que ne pouvaient pas périr là ceux qui recevaient le sacrement et qui faisaient partie de la vraie église. Parce que, de cette façon, ils ne recevaient pas seulement le sacrement de l’unité des fidèles, mais ils mangeaient aussi le corps du Christ, c’est-à-dire qu’ils étaient incorporés à cette unité. Saint Augustin les a réfutés en disant que les impies ne pouvaient pas, de cette façon, manger le corps du Christ parce qu’ils ne peuvent pas être membres du Christ, puisqu’ils sont les membres d’une prostituée. Il ne nie pas là que les impies ne fassent pas partie du corps du Christ, qui est l’église, mais il nie qu’ils soient des membres vivants de ce corps. L’argument de Calvin s’avère n’être qu’une équivoque.
CHAPITRE 14
On réfute les arguments des adversaires tirés de la parole de Dieu
Il faut enfin réfuter les arguments que les adversaires tirent de la parole de Dieu pour prouver que le corps du Christ n’est pas réellement dans l’eucharistie.
Le premier est tiré du psaume CX111 : « Notre Dieu est dans le ciel » Et Isaïe : LXV1 : «Le ciel pour moi est un siège. » C’est avec ces textes que Pierre le martyr a concocté son argument dans son livre contre Gardinerus, par 1, de la huitième objection : « Après la résurrection, le Christ en tant qu’homme est dans le même siège que son père, parce qu’il siège à droite. Donc, comme Dieu le Père a un siège dans le ciel, et que c’est là qu’il faut aller le chercher, non dans un tabernacle ou une lunule, il en est de même pour le Christ, à moins que nous voulions que le siège de Dieu et le ciel ne soient contenus dans un tabernacle, dans un ostensoir ou dans une lunule. »
Je réponds que cet argument ne prouve absolument rien, ou prouve plutôt le contraire de ce que son auteur s’était proposé. Car, bien que le ciel s’appelle le siège de Dieu, parce que, en ce lieu, Dieu manifeste la gloire de son règne, on trouve cependant Dieu en dehors de ce lieu, puisqu’il est partout. Et il est faux qu’on ne doive chercher Dieu que dans le ciel, puisque, dans les Actes XV11, saint Paul dit qu’on peut chercher et trouver Dieu partout, parce qu’il n’est pas loin de chacun de nous. Car, « c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous existons. » Il en va de même pour le Christ Jésus. Bien qu’il soit dans le ciel, et qu’il siège sur le trône royal, manifestant sa gloire aux anges et aux bienheureux, il peut quand même être, en dehors du ciel, là où il le veut. Nous ne disons donc pas que le ciel est dans un tabernacle ou une lunule, mais que le Christ, qui est dans le ciel, peut aussi être ailleurs.
Mais, dans la réponse à l’objection 48, le martyr nous harcèle avec l’argument suivant : « Le corps du Christ est dans le ciel; le corps du Christ est dans le sacrement. Donc, le sacrement est dans le ciel. Et parce que Gardinerus avait répondu que l’argument était vicieux parce qu’il contenait quatre termes, le martyr réplique en disant qu’il n’a que trois termes, à savoir le corps du Christ qui est dans le ciel, et qui est dans le sacrement. Et il soutient qu’il s’ensuive nécessairement de ces deux arguments que le sacrement soit dans le ciel, si le corps du Christ est dans le ciel, comme l’Écriture le dit , et aussi dans le sacrement, comme nous le disons, nous.
Le second argument est le suivant. « Que le même corps, soit, pendant le même temps, dans le sacrement et non dans le sacrement, cela est une contradiction manifeste. Donc, le corps du Christ sera dans le ciel avec le sacrement; et le sacrement sera, donc, dans le ciel. Car, s’il est dans le ciel sans sacrement, il sera, dans le même temps, avec et sans sacrement. » Le troisième est dans la première figure : « Le corps du Christ entier, ou tout ce qui est le corps du Christ, est au ciel. Or, le sacrement de l’eucharistie est le corps du Christ. Donc, le sacrement de l’eucharistie est au ciel. »
Je réponds que dans le premier argument, il y a vraiment quatre termes, comme Gardinerus l’avait dit. Car, dans la conclusion : « Donc le sacrement est dans le ciel » le sacrement n’est pas pris au sens de existant dans le sacrement, ce qui fut le troisième terme dans les prémices, mais du sacrement lui-même, qui est le quatrième terme. Car, autre est « être dans le sacrement » et autre est « être un sacrement. » Donc, ou l’argument est totalement vicieux, ou on devrait en conclure que le corps du Christ est dans le ciel, et dans le sacrement; et que ce qui est dans le sacrement est dans le ciel. Ou bien, donc, la chose qui existe dans le sacrement est la chose qui existe dans le ciel. Et cela est vrai. Mais, il ne s’ensuit pas de là que le sacrement soit dans le ciel, puisque autre est un sacrement, et autre une chose existant dans un sacrement.
Le second argument ne permet pas de conclure quoi que ce soit. Car, du fait que le corps du Christ est dans le ciel où il n’est pas un sacrement, il ne s’ensuit pas que le corps du Christ soit avec le sacrement, et ne soit pas avec le sacrement. Il s’ensuit seulement que le corps du Christ est dans le sacrement et hors du sacrement. Ou qu’il ne soit pas avec le sacrement, et qu’il soit avec le sacrement, ou sans sacrement, ou qu’il ne soit pas avec le sacrement. Toutes ces choses sont vraies, et aucunement contradictoires, puisqu’elles sont toutes affirmatives. Car, quant aux contradictoires, il faut en affirmer une et nier l’autre.
Nous voyons la même chose dans les semblables. Car, du fait que le même Dieu soit, au même moment, au ciel et sur la terre; que dans le ciel, Dieu ne soit pas avec la terre; et ne soit pas sur la terre dans le ciel, nous n’en déduisons pas : donc Dieu est dans le ciel, et non dans le ciel, ou il est avec le ciel et n’est pas avec la terre. Nous disons seulement : donc Dieu est dans le ciel et en dehors du ciel; il est avec le ciel et sans le ciel. La même chose apparait dans l’âme qui est en même temps dans la tête et les pieds, sans pourtant qu’on puisse dire que les pieds sont dans la tête et la tête dans les pieds.
Le troisième argument est dans la première figure, si on prend le corps du Christ pour un corps naturel et mystique. Mais, alors, la proposition est fausse : le corps du Christ entier est dans le ciel. Car, l’église militante est le corps du Christ, et elle n’est pas dans le ciel. Si on entend par corps du Christ son seul corps naturel, la proposition alors, est vraie, mais elle n’est pas universelle, et l’argument ne peut pas être dans la première figure. Car, la proposition n’est pas universelle si on ajoute « tout » au mot singulier. Car, Pierre et tout Pierre c’est la même chose, si tu ne parles que d’un seul. De plus, cette supposition est fausse, car le sacrement de l’eucharistie est le corps du Christ, tout en contenant le corps du Christ. Le sacrement, en effet, est un signe sensible.
Le second texte allégué est de Matthieu XV : « Tout ce qui entre par la bouche va dans le ventre, et est rejeté dans un endroit retiré. Mais ce n’est pas le corps du Christ qui est rejeté dans un endroit retiré, seulement le pain. Donc, le Christ n’entre pas par la bouche, mais seulement le pain. L’argument est de Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, partie 1, objection 88). Je réponds avec Alger, au début du second livre, que, face à ce genre d’objections il est préférable de se boucher les oreilles et de ne rien répondre. Cependant, à cause de l’importunité des hérétiques, et pour que les petits ne se scandalisent pas, je consens à jouer le jeu brièvement. Je dis donc que, pour les catholiques, c’est une question physique qu’on pose quand on demande ce qui arrive aux espèces corrompues dans l’estomac. Et de cela, nous ne discutons pas. Mais, au sujet du corps du Christ, qui nous intéresse seul ici, il n’y a pas de question à se poser, car il est certain que le corps du Christ entre par la bouche des communiants, qu’il n’est pas rejeté dans un endroit secret, et que, après que les espèces aient été corrompues, il cesse d’exister, sans aucune lésion. Comme, avant la consécration du pain, il n’était pas là, sans pourtant ne subir aucun dommage.
Il ne reste qu’une question au sujet des paroles de notre Seigneur. Comment les deux phrases suivantes peuvent-elles s’accorder : il entre par la bouche, mais n’est pas rejeté dans un endroit secret ? Or, la réponse saute aux yeux. Le Seigneur parle des aliments que l’on prend pour nourrir le corps. Ces aliments parcourent normalement le trajet décrit par le Seigneur. Voilà pourquoi, après la résurrection, le Seigneur a vraiment bu et mangé, comme l’attestent les disciples, au deuxième chapitre de l’évangile, et saint Pierre à Actes X. Et pourtant, il n’a pas rejeté ces aliments dans un lieu secret, parce qu’il n’avait pas mangé pour nourrir son corps, mais pour prouver, par cet acte naturel de manducation qu’il avait un corps véritable et vivant. De la même façon, le corps du Christ n’est pas mangé par les fidèles pour nourrir le corps, mais pour sustenter l’âme, comme saint Ambroise le dit (livre 1, chapitre 4 sur les sacrements.) Il n’est donc pas nécessaire qu’il soit digéré, ni rejeté.
Il appert donc que l’exemple présenté par Pierre le martyr, portant sur le fait que le Christ a mangé après sa résurrection, n’est pas approprié. Car, en Matthieu XV, le Seigneur parlait des hommes mortels qui mangeaient, non des immortels. Et comme il restreint les paroles du Seigneur aux mangeurs mortels, nous pouvons nous aussi les restreindre à la nourriture corruptible, qui ne sera jamais le corps du Christ que nous recevons dans le sacrement. Par contre, notre exemple à nous est tout à fait approprié. Car, si le Seigneur n’avait parlé que de la manducation des mortels, c’est donc d’eux seuls qu’il parlerait parce qu’ils sont les seuls à manger pour se nourrir. Il parlait donc de tous ceux qui mangent pour se mourir, et indirectement. Mais c’est par accident qu’il parle des mortels. Car, si les immortels avaient besoin d’une nourriture, il est certain qu’eux aussi la digèreraient et rejetteraient des excréments. Et vice-versa, quand un mortel mange sans se nourrir, et vomit ce qu’il a avalé, ce qui est entré par la bouche ne va certes pas dans les lieux secrets.
Et, au contraire, quand un mortel mange sans se nourrir, et vomit ce qu’il a avalé, ce qui est entré par la bouche n’est pas rejeté dans un lieu secret. Donc, l’exemple du Christ qui mange après la résurrection est un bon exemple pour démontrer que seul celui qui mange pour se nourrir rejette dans un lieu secret la nourriture qui était entrée par la bouche.
Le troisième texte est celui de Matthieu 24 : « SI on vous dit : le Christ est ici ou là, ne le croyez pas. » Il ne faut donc pas croire quand les papistes disent : « le Christ est sur l’autel, le Christ est dans l’ostensoir ou dans une lunule. » Cet argument est de Pierre le martyr ( livre contre Gardinerus, par 1, objection 9). Je réponds que le Christ nous met en garde contre les imposteurs qui viendront en son nom, car, il ajoute tout de suite après : viendront des pseudo Christ. Mais il décrit ces imposteurs par deux traits qui répugnent complètement à l’eucharistie, et qui rendent tout à fait impossible de voir l’eucharistie dans ce texte. Le premier. Il dit que ces imposteurs viendront en secret, non à découvert, comme on le voit dans ces mots : « Le voici dans le désert, le voici dans un lieu inaccessible. » Voilà pourquoi il oppose à ces pseudo Christ sournois son avènement visible sur toute la terre, qu’il compare aux rayons du soleil. Car, personne ne dit : ceci est le soleil, car, dès qu’il apparait à l’horizon, il remplit tout l’hémisphère de sa splendeur, de façon à ce qu’on n’ait pas besoin d’indiquer où il est.
Il dit, ensuite, qu’ils viendront visiblement, et qu’ils parleront à la manière humaine, et qu’ils traiteront avec les hommes, même dans les endroits retirés et impénétrables. Il dit que ce seront des hommes qui tromperont par des paroles enchanteresses et de faux prodiges. Or, l’un et l’autre trait font défaut dans le cas de l’eucharistie. Car, ce n’est pas dans le désert, ni dans des lieux inaccessibles qu’elle est consacrée et conservée, mais dans des temples achalandés, dans des églises et des monastères que tous connaissent. Et, de plus, bien que l’eucharistie soit conservée et honorée ainsi publiquement, cependant, le Christ n’est pas là visiblement et comme un homme ordinaire. Il ne prêche pas non plus, ni ne fait des miracles, mais, au jugement des sens externes, il est là comme n’y étant pas.
Mais Pierre le martyr insiste. « Même si, dans ce passage, le Christ ne parle pas de l’eucharistie, c’est à bon droit qu’on l’objecte aux papistes qui errent au sujet de l’eucharistie. Car l’intention du Christ, dans ce passage, était d’avertir les fidèles pour qu’on ne les trompe pas en les amenant à croire avec témérité, et pour qu’ils ne reçoivent pas les imposteurs comme s’ils étaient le Christ lui-même. Car le péril n’est pas moins grand s’ils croient que le Christ est dans le pain, et adorent la créature à la place du Créateur.
Or, il aurait du ajouter que le péril est le même si on n’y croit pas. C’est un grand péril qui nous menace si croyons que le Christ est n’importe quel homme qui prêche dans le désert, puisque le Seigneur nous avertit clairement qu’il ne viendrait pas sous la forme d’un prédicateur ou d’un prophète clandestin, mais seulement à la façon d’un juge, et sur les nuées, à la vue de tous. Le Christ n’a jamais averti qu’il ne serait pas dans le sacrement invisiblement. Il a plutôt dit le contraire alors, quand il a dit lui-même : ceci est mon corps, et quand il le dit par l’Église, à laquelle il a commandé que nous obéissions.
Le quatrième texte est de Matthieu 26 : « Vous aurez toujours des pauvres avec vous. Moi, vous ne m’aurez pas toujours. » Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 26) et le Martyr ( livre contre Gardinerus, objection 2) font grand cas de ce passage : « Car, dit le martyr, si le Christ est vraiment dans l’eucharistie, c’est le contraire qui sera vrai : les pauvres, vous ne les aurez pas toujours, mais moi, vous m’aurez toujours. » Nous aurons toujours le Christ avec nous, ici-bas, dans les temples, et pendant l’autre vie, dans le ciel. Et parce que les catholiques pourraient répondre que, dans ce passage, il s’agit du Christ pauvre et qui a besoin du secours des hommes, et que c’est ce Christ que nous n’avons pas toujours, ils prouvent que, au contraire, le Christ s’est distingué des pauvres, quand il a dit : les pauvres vous les aurez toujours, moi, vous ne m’aurez pas toujours. Il ne parle pas là d’un service utile, mais d’un culte et d’un honneur. Car, les apôtres ont murmuré parce qu’ils voyaient qu’un parfum précieux était soustrait aux nécessités des pauvres, et répandu pour un culte et un honneur dont le Christ n’avais pas besoin, et qu’il ne demandait pas. Or, ce culte, nous pourrions encore le présenter au Christ s’il était dans l’eucharistie.
Il est donc nécessaire de conclure ou que le Christ n’est pas dans l’eucharistie, ou que ces paroles sont fausses : vous ne m’aurez pas toujours présent comme maintenant, pour que vous puissiez honorer mon corps avec des choses d’un grand prix.
Le martyr ajoute que, par ces paroles, il a indiqué clairement l’idolâtrie des papistes qui honorent l’eucharistie avec de l’or, de l’argent, de l’encens et des parfums et d’autres choses précieuses. Ensuite, et Calvin et le Martyr confirment leur explication par les paroles de saint Augustin du traité 50 sur saint Jean. Comparant le premier texte (vous ne m’aurez pas toujours) avec cet autre : Je suis avec vous tous jours, il dit que le premier doit s’entendre de la présence de sa chair, et le second, de la présence de sa majesté.
Je réponds que le Seigneur parle de sa présence corporelle et visible, et selon l’état dans lequel il pouvait recevoir des hommes les choses dont il avait besoin. Sainte Marie Madeleine a oint une partie du corps qu’elle voyait. Le Seigneur se comportait donc avec elle comme un être humain. De plus, le Seigneur indique que les pauvres seront toujours avec nous. Car, c’est ce que requiert l’antithèse : les pauvres, vous les aurez toujours, moi, pas. C’est-à-dire de la façon dont vous avez les pauvres, c’est-à-dire visiblement et humainement. Le devoir qu’elle rendit au Christ ne fut pas quelque chose d’uniquement honorifique, mais aussi d’utile et de pratique, si nous tenons compte de l’intention de Marie et de celle du Saint-Esprit qui la poussait à agir. Car, elle fit cela, sans aucun doute, pour revigorer les membres fatigués para les longues marches apostoliques. Or, le Saint-Esprit avait l’intention de signifier, par le ministère de Marie, l’imminence de la mort et de la sépulture du Christ. C’est bien ce que dit le Seigneur : « Elle a oint à l’avance mon corps pour la sépulture. » L’onction du corps n’avait pas seulement pour but d’honorer quelqu’un, mais elle servait aussi à la conservation et à l’embaumement. Donc, selon cette présence de Dieu visible et nécessiteuse, nous n’avons plus maintenant le Christ avec nous. Néanmoins, la privation de cette présence ne répugne pas à la présence de Jésus-Christ dans l’eucharistie, qui est invisible, et n’a besoin d’aucun secours corporel.
Car, si le Seigneur a dit en Luc (dernier chapitre) : « Je vous ai dit cela quand j’étais encore avec vous, » il veut dire qu’il n’était déjà plus avec eux parce qu’il ne demeurait plus avec eux à la façon humaine, même s’il était encore présent réellement et visiblement, à combien plus forte raison pouvons-nous dire que le Christ n’est plus avec nous d’après le « vous ne m’aurez pas toujours avec vous », puisque non seulement il ne demeura pas avec nous comme un homme ordinaire, mais qu’il n’est même pas visible.