Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 253)
Ces réflexions ruinent de fond en comble toutes les objections de nos adversaires. D’abord, les deux phrases suivantes ne sont pas des phrases contradictoires, comme le prétend le martyr : les pauvres vous les aurez toujours, moi, pas; et les pauvres vous ne les aurez pas toujours, moi, toujours. Car, si on y voit un mode différent de présence, les deux sont vraies. Est faux, ensuite, ce qu’ils affirment qu’on peut offrir au Christ, dans l’eucharistie, le même service que Marie lui a offert. Car, (comme je l’ai montré un peu avant), son geste ne fut pas seulement un geste honorifique, mais utile. Le Christ ne peut plus maintenant recevoir se genre de service. Et de plus, c’est à un Christ visiblement présent que sainte Marguerite Marie rendit cet hommage, et oignit certains membres. Ce qu’aujourd’hui, on ne peut plus faire.
Bien plus, si l’objection de nos adversaires avait quelque valeur, il s’ensuivrait que, même actuellement, le Christ ne serait pas dans le ciel. Car, dans le ciel aussi, où il est maintenant, nous pouvons l’honorer avec de l’or, de l’argent, des parfums, et d’autres choses précieuses, comme nous l’honorons dans l’eucharistie. Nous ne répandons pas de parfums pour embaumer les narines du Christ, ou de l’or, pour charmer les yeux corporels du Christ, mais nous les employons ces choses pour les espèces du pain et du vin, afin de témoigner notre pieuse affection en leur endroit. Comme nous faisons aussi quand nous ornons les temples, les croix, les images, et d’autres lieux ou instruments, même quand l’eucharistie est absente.
Ce que disait le martyr que le Christ avait désigné l’idolâtrie des papistes qui honorent l’eucharistie avec de l’or. Nous répliquons avec encore beaucoup plus de raison que quand le Christ a loué le geste de Marie, il a montré assez clairement que le culte de son corps devait être placé avant les aumônes aux pauvres. Et Theophylacte (dans le chapitre 14 de Marc) écrit que sont les associés de Judas, et qu’ils sont réprouvés par le Christ, ceux qui disent que le ciboire en or, dans lequel a coutume d’être placé le corps du Christ sur la sainte table, doit être donné aux pauvres, et qu’on doit se servir d’un vase moins dispendieux. Ce qui vaut quand il n’y a pas de disette ou de famine, et quand c’est la seule façon de venir en aide aux nécessiteux.
Et au passage de saint Augustin, je réponds que, par présence de la chair, saint Augustin entend la présence visible du Christ qui demeurait parmi les hommes comme tous les hommes. C’est ainsi qu’il s’explique lui-même : « Vous ne m’aurez pas toujours avec vous, pourquoi ? Parce qu’il avait vécu familièrement avec ses disciples, présent dans son corps, pendant quarante jours, et pendant qu’ils l’accompagnaient, en le voyant, non en le suivant, il monta au ciel » Et plus bas : « L’Église l’eut, selon sa présence charnelle, pendant peu de jours seulement. Depuis qu’elle le tient par la foi, elle ne le voit plus avec les yeux. Il précise, là, qu’on parle de la présence de la chair quand le Christ est vu des yeux, ce que nous n’avons certes pas maintenant. Car, le Dieu que, dans l’eucharistie, nous tenons par la foi, nous ne le voyons pas.
Ajoutons que, au même endroit, saint Augustin n’a pas passé sous silence la présence du Christ dans l’eucharistie. Car, il dit qu’il nous est présent de trois façons différentes : par la majesté, la providence, et la grâce ineffable et invisible. Dans la dernière partie de la phrase, au témoignage même de Calvin, est incluse la présence du Seigneur par l’eucharistie. Mais il la comprend cette présence réelle à sa manière habituelle : par signe, ou appréhension de la foi. En toute vérité, cela répugne à saint Augustin qui écrit plus haut, dans le même traité, que maintenant, le Christ nous est présent par la foi, par le signe du Christ, c’est-à-dire, par le signe de la croix, par le baptême et par l’eucharistie. Il distingue, là, l’eucharistie du signe et de l’appréhension de la foi.
Il faut aussi noter que la foi, le signe de croix, le baptême ne requièrent pas une présence du Christ réelle, comme le requiert l’eucharistie. Car, par la foi, nous appréhendons aussi ce qui est absent. Le signe de croix peut représenter, lui aussi, les choses absentes. Dans le baptême, le Christ est présent en tant que régénérant, car il peut régénérer même s’il est absent de corps. Comme le soleil qui, tout en demeurant dans le ciel, fait pousser les herbes sur la terre. Or, dans l’eucharistie, le Christ est présent, pendant qu’il est mangé, comme aliment nourrissant. Or, un aliment ne peut être mangé et sustenter que s’il est réellement présent.
Le cinquième texte est de Marc (dernier chapitre) : « Il est monté aux cieux, et est assis à la droite de Dieu. » De même, dans les Actes 111 : « Il faut que le ciel le retienne jusqu’au temps de la restitution de tous. » Philippiens 111 : « Notre conversation est dans le ciel, d’où nous attendons le Sauveur. » Voici comment Calvin argumente à l’aide de ces textes (livre, 4, chapitre 17, verset 27.) : « L’Écriture atteste que le Christ est, dans sa nature humaine, monté au ciel, et qu’il y demeurera jusqu’au jour du jugement; et qu’alors, et non avant, il retournera à ces lieux inférieurs. Ce n’est donc pas vrai que, comme le disent les papistes, il descende si souvent dans l’eucharistie.
Je réponds à cet argument que les adversaires considèrent insoluble, et à cause duquel ils nous accusent sans cesse de détruire un article de foi. Mais cet argument n’est pas si redoutable que cela ! Nous reconnaissons, nous aussi, que le Christ est monté au ciel avec sa nature humaine, qu’il est présentement au ciel, qu’il y sera jusqu’au jour du jugement, et qu’il ne descendra pas avant. Mais nous nions la conséquence suivante : donc il n’est pas vraiment dans l’eucharistie. Car, pour être dans l’eucharistie, il n’a pas besoin d’abandonner le ciel, ou de descendre d’un mouvement local. Car, quand il est apparu à Paul et à Pierre et dit à Pierre : « Je vais à Rome pour être crucifié de nouveau », et à d’autres saints, il n’a pas quitté le ciel, mais il s’est simplement rendu présent où et comment il l’a voulu. Il n’est donc pas question ici de l’article de l’ascension, mais plutôt de l’article de la toute puissance, à savoir, est-ce que le Christ peutl se rendre présent en plusieurs lieux et en même temps. Et s’il est tout puissant, pourquoi ne le pourrait-il pas ? De quoi nous discuterons en son lieu et place.
Mais, rétorque Calvin, « celui dont nous avons reçu l’ordre d’attendre la venue du ciel, il ne faut pas le chercher sur la terre. » Je réponds qu’on nous ordonné d’attendre qu’il vienne réformer nos corps avec sa gloire, et juger le monde. Or, cette attente ne s’oppose pas à sa présence invisible qui nous sustente entre temps.
Le sixième passage est celui de Luc 24 : « Touchez et voyez, parce qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’ai. » Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 27) argumente ainsi : « La réalité de la chair, au témoignage du Christ lui-même, se prouve par la vue et le toucher. » Or, dans l’eucharistie, on ne voit et on ne touche que du pain. Il n’y a donc pas là de chair, mais du pain. » Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, à l’objection 123) tire la conséquence suivante : « S’il pouvait se faire que les sens faillent, et que quelque chose du pain soit vraiment de la chair, l’argument du Christ aurait été faible quand il a prouvé qu’il avait une chair parce qu’on pouvait le voir et le toucher. Car, il aurait pu répondre que, pour les sens, il semble être de la chair, mais qu’il est autre chose. »
Je réponds à Calvin qu’on doit tirer une conséquence différente d’une affirmation et d’une négation. En effet, autre la conséquence qu’on tire de : ceci est vu et touché, donc c’est un corps, et autre la conséquence qu’on tire de : ceci n’est ni touché ni vu, donc ce n’est pas un corps. La première conséquence, que le Seigneur lui-même a déduite, est excellente. Car, il ne peut absolument pas se faire qu’une chose invisible soit vue et touchée par les sens corporels, et que les sens se trompent par rapport à leur objet propre. Il est nécessaire, en effet, que ce qui se touche et se voit soit corporel.
L’autre conséquence, qui ne vient pas du Seigneur mais de Calvin, est mauvaise. Car, il peut se faire qu’un vrai corps soit présent sans être ni vu ni touché, parce qu’ il est caché par un autre corps, ou parce que Dieu empêche que les espèces sensibles soient transmises au sens. Comme (en Luc 1V), il s’en alla en passant au milieu d’eux, celui qu’ils voulaient précipiter du haut d’une montagne. Et saint Grégoire de Nysse écrivit dans la vie de saint Grégoire le thaumaturge, et Paulin dans la vie de saint Félix que l’un et l’autre parvinrent à sa cacher de leurs persécuteurs. Bin qu’ils aient été en leur présence et que rien ne les séparait, ils n’ont été ni vus ni détectés. J’ajoute qu’il peut se faire aussi par la vertu divine, qu’un corps devienne invisible comme les esprits, de façon à ne pouvoir être ni vu ni touché. Mais il ne peut pas se faire qu’un esprit existe de façon à être divisé, à la façon des corps. De cela, nous parlerons plus loin. Pour l’instant il suffit d’avoir démontré que la conséquence suivante n’est pas bonne : on ne le voit pas, on ne le touche pas, donc ce n’est pas un corps. Et que l’autre conséquence est excellence : on le voit, on le touche, donc c’est un corps.
Au sujet de Pierre le martyr, je réponds que les sens corporels ne peuvent errer par rapport à leur objet propre. Mais ils peuvent se tromper par rapport à ce qui se cache sous l’objet des sens. Ce qui cependant convient mieux au sens internes qu’externes. Car, il arrive souvent que les peintres induisent en erreur les yeux ou l’imagination des observateurs, quand ils représentent quelque chose à la perfection. Comme ce qu’on raconte de ce peintre qui avait reproduit des raisins avec une telle vérité que les oiseaux accouraient pour les manger, comme s’ils étaient de vrais raisins. Et, dans les Écritures, ceux qui voyaient et touchaient des corps assumés par des anges. Ils ne se trompaient pas moins, quand ils pensaient toucher et voir des corps humains. De la même façon, dans l’eucharistie, nos sens ne sont pas induits en erreur, quand nous pensons que quelque chose est blanc, ou rond ou solide. Ils sont induits en erreur quand ils nous déclarent que la substance du pain est latente sous les espèces du pain. Ce qui n’affaiblit pas, pour autant, l’argument du Seigneur, mais le rend encore plus efficace.
Car la seule chose que le Seigneur a voulu prouver c’est qu’il n’était pas un fantôme ou une ombre, ou un phantasme, comme le redoutaient les apôtres, mais un vrai corps. Et cela, il le prouva excellemment par le témoignage des sens. Que ce corps était humain, vivant, semblable à ce qu’il était autrefois, le Seigneur ne le prouva pas seulement par l’argument tiré du sens du toucher, qui n’était surement pas suffisant, mais par d’autres façons : par la parole, la manducation, le témoignage des anges, le miracle des poissons, les textes scripturaires etc.
Le septième vient de saint Jean V1 : « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert à rien. » Voilà le très puissant fondement de Zwingli (dans son livre sur la vraie et fausse religion, chapitre sur l’eucharistie). Ce passage, il l’appelle un mur d’airain, ou d’acier, inexpugnable. Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, objection 34) se sert également de ce texte, et formule ainsi son argumentation : « Les gens de Capharnaüm pensaient que la chair du Christ devait être mangée corporellement, comme le pensent aujourd’hui les papistes. Mais le Christ réprouva leur erreur quand il dit : la chair ne sert à rien. Le Seigneur veut donc dire que sa chair n’est pas donnée à manger corporellement, mais spirituellement, par la seule foi.
Je réponds que ce mur n’est ni en airain ni en acier, mais tout juste en paille. Car, d’abord, même si le Christ parlait de sa chair, et disait qu’elle ne sert à rien, cela ne nous donnerait pas le droit d’en déduire que sa chair n’est pas vraiment dans le sacrement, et cela, pour deux raisons. La première. Parce que, de la même manière, on pourrait conclure qu’il n’y a pas de pain dans le sacrement. Car, si la chair du Christ n’est d’aucun profit, le pain l’est encore beaucoup moins. La deuxième. Si le Seigneur avait dit cela de sa chair, il n’aurait pas déclaré cela d’une façon absolue, mais seulement si elle est sans l’Esprit vivifiant, comme l’expliquent saint Augustin et saint Cyrille. Car, si la chair du Christ n’était d’aucun profit pour ceux qui la mangent, comment, dans le même chapitre, le Seigneur aurait-il pu dire : « Celui qui mange ma chair a la vie éternelle », et : « Si vous ne mangez pas, vous n’aurez pas la vie en vous » ? Et de plus, c’est une impiété suprême de nier que soit profitable la chair du Christ unie à la divinité à laquelle saint Paul attribue tout notre salut (Colossiens 1), quand il dit que nous sommes « réconciliés à Dieu par la chair du Christ. » Donc, comme nous croyons que, dans le sacrement, ce n’est pas la chair nue du Christ qui existe, mais unie à la divinité, qui est vivifiée et vivifiante par l’Esprit du Christ, le passage cité ne nous contredit en rien.
Mais il y a aussi une autre réponse. Car, le sens véritable et littéraire de ces paroles n’est pas que la chair du Christ, ou la substance du sa chair, ne serve à rien, mais qu’une interprétation charnelle de ses paroles ne sert à rien, comme l’expliquent saint Jean Chrysostome, Theophylacte et Euthymius dans leurs commentaires respectifs de ce texte. Ainsi qu’Origène (dans son livre 3, sur l’épitre aux Romains) expliquant les paroles du chapitre 3 : « Aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi. » Et saint Cyprien (dans son sermon sur la cène du Seigneur) et d’autres. Car, dans ce texte, par le mot chair on entend une pensée humaine ou charnelle, pour la distinguer de la spirituelle ou de celle qui est inspirée par la foi ou par Dieu.
On le prouve d’abord cela en disant que, dans l’Écriture, la chair est presque partout employée en opposition à l’esprit, ou quelque chose de plus sublime. Le mot chair ne signifie pas la substance de la chair mais l’infirmité, la corruption, ou une pensée humaine et charnelle. Tous ces sens signifient finalement la même chose. Cela vient de la corruption que l’homme juge des choses divines d’une façon humaine. Genèse 6 : « Mon esprit ne demeurera pas dans l’homme, car ils sont chair, » c’est-à-dire charnels, infirmes. Matthieu (16) : « Ce n’est ni la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est aux cieux. » Romains V111 : « Ceux qui marchent selon la chair, et non selon l’esprit », et : « Ceux qui sont dans la chair ne peuvent pas plaire à Dieu » et « La prudence de la chair est la mort; la prudence de l’Esprit est vie et paix. » Galates 1 : « Ne cédez pas à la chair et au sang. »
La chair entendue de cette façon n’est d’aucun profit, c’est-à-dire penser et comprendre la manducation de la chair du Christ d’une manière humaine et charnelle, comme si elle devait être hachée en morceaux, cuite et mastiquée, et convertie dans sa propre substance par l’action de la chaleur naturelle.
On prouve la même chose par le contexte. La raison pour laquelle il prononça ces paroles fut l’erreur des gens de Capharnaüm qui non seulement pensaient ce que le martyr dit, que c’était la vraie chair du Christ qui nous était promise, --ce qui est tout à fait vrai- mais, ils pensaient aussi qu’il faudrait la manger de la manière que leur suggérait leur jugement propre, et l’expérience humaine, comme l’expliquent saint Augustin et d’autres, c’est-à-dire comme on mange les autres chairs. C’est à cette erreur que s’applique la réponse du Seigneur, qui ne signifie rien d’autre que : l’homme animal ne perçoit pas les divins mystères.
On prouve la même chose ensuite par les paroles suivantes que le Seigneur a prononcées peu après : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » C’est-à-dire : ce sont des mots qui expliquent et qui livrent des choses divines, spirituelles, qui apportent la vie éternelle. Elles ne doivent donc pas être reçues par le sens humain, mais par la foi et par une intelligence inspirée par Dieu. C’est comme si le Seigneur disait : Il n’est pas surprenant que vous ne compreniez pas, parce que, quand je vous parle de choses divines, vous pensez à des choses humaines. Et en Jean 111, quand le Seigneur parlait du mystère de la régénération, et que Nicodème pensait à une naissance de sein de la mère, le Seigneur l’a repris en disant : « Celui qui est de la terre parle de la terre, celui qui vient du ciel est au-dessus de tous. » C’est-à-dire, tu es un homme terrestre, tu penses et tu parles en homme terrestre. Moi, qui suis venu du ciel, je parle de choses qui surpassent la compréhension des hommes. C’est donc de foi divine qu’on a besoin, non de jugement humain.
On peut déduire la même chose des paroles qui suivent : « Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. » Or, ces paroles ne concordent pas du tout avec l’explication suivante que la chair ne sert à rien : il n’y a aucun profit à manger de la chair dans le sacrement. Quel rapport y a-t-il entre ces phrases : manger la chair dans le sacrement ne sert à rien et il y en a qui ne croient pas. Mais ces deux phrases concordent parfaitement selon notre explication. Car, c’est comme s’il avait dit : la chair ne sert pas pour procurer la foi, mais l’esprit de foi. Donc, quelques-uns parmi vous ne croient pas parce qu’ils n’ont pas l’esprit, mais qu’ils sont tout entiers chair, et qu’ils mesurent les choses divines avec leur compas charnel C’est donc en tirant une conséquence qu’il continue : « Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire. » On voit bien là que le Seigneur parle toujours de la compréhension spirituelle qui est donnée par Dieu à ceux qui croient en ses paroles; et qu’il s’oppose à la pensée et à la sagesse humaine.
Il faut noter aussi que cette phrase : la chair ne profite à rien, est présentée par les hérétiques comme un mur d’airain, parce que, eux aussi, sont chair, et parce que la chair non seulement n’est d’aucun profit, mais qu’elle peut aussi nuire grandement. N’est-elle pas la racine et la mère de toutes les hérésies ? Car, les hérétiques, et surtout les sacramentaires, sont tels parce qu’ils ne veulent pas soumettre leur jugement à la parole de Dieu, mais ils veulent la mesurer avec leur raison humaine. Ils donnent comme prétexte les Écritures, mais toute la question porte sur le sens à donner aux paroles de l’Écriture. Et pour trouver ce sens ils ne veulent pas acquiescer à l’interprétation de l’Église, qui ne s’appuie que sur l’ Écriture, écrite ou transmise. Et ils ne se basent, eux, que sur leur jugement personnel. Voilà pourquoi l’apôtre énumère l’hérésie parmi les œuvres de la chair.
Le huitième est celui de Jean 12 : « Là ou je suis, moi, là seront aussi mes serviteurs. » Or, les saints ne sont pas dans l’eucharistie. Le Christ n’y est donc pas. » Cet argument exprime vivement la pénurie des arguments solides, qui afflige nos adversaires. Car, s’ils étaient capables de présenter quelque chose d’irréfutable, ils ne s’abaisseraient pas jusqu’à présenter ces inepties. Je répondrai quand même. Le Christ n’a pas dit : partout où je suis, mais où je suis, là aussi sera mon serviteur. Il suffit que les saints soient de partout avec le Christ, même s’ils ne sont pas partout où il est. Autrement, tous auraient du être avec lui à la croix. Deuxièmement, il est certain que, par ces paroles, le Christ a promis la participation à son royaume et à sa gloire. Car, c’est ce que le Christ a dit en saint Jean : « Père, je veux que là où je suis eux aussi soient avec moi, pour qu’ils voient ma gloire. »
Mais Pierre le martyr proteste contre cette réponse (dans son livre contre Gardinerus, objection 370 : « Dans l’eucharistie, le Christ est dans la gloire ou du Père ou il ne l’est pas. S’il ne l’est pas, ils agissent en impies ceux qui le font venir avec la gloire du Père dans ces lieux inférieurs. » Je réponds que c’est en sophiste qu’argumente le martyr. Que le Christ, dans l’eucharistie, est dans la gloire du Père, on peut le prouver de deux façons. La première. Pendant qu’il est dans l’eucharistie, sa sainte âme voit Dieu, et est donc dans la gloire de Dieu. Et c’est de cette façon que le Christ dans l’eucharistie est dans la gloire. Car, il n’est jamais ou n’a jamais été privé de gloire. La deuxième façon. Être dans l’eucharistie est pour lui une gloire et une béatitude. Or, de cette façon, il n’est pas dans la gloire, et ces espèces ne sont pas non plus la gloire de Dieu. Car, il n’est pas nécessaire qu’elles soient dans l’eucharistie pour qu’elles soient avec le Christ dans la gloire. J’ajoute ensuite que, selon la doctrine des saints pères, les chœurs des anges sont toujours présents au Christ présent dans l’eucharistie, comme l’attestent clairement saint Jean Chrysostome (livre 4, sur le sacerdoce, et homélie 65 au peuple d’Antioche), saint Ambroise (Saint Luc, chapitre 1, sur ces paroles : un ange lui est apparu), et saint Grégoire (livre 4, chapitre 58 des dialogues).
Le neuvième texte est celui de saint Jean 14 : « Je quitte le monde et je vais au Père. » Et pour que nous ne répondions pas que le Seigneur a laissé le monde visiblement, mais est resté cependant dans le monde invisiblement, accourt le martyr avec son livre contre Gardinerus, objection 3, ainsi que Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 26) qui prouvent qu’on ne peut pas vraiment répondre cela parce que le Seigneur, en un autre endroit, a promis un autre paraclet, c’est-à-dire le Saint-Esprit qui suppléera au défaut de son absence. Or, le Saint-Esprit ne suppléerait pas vraiment au défaut de l’absence du Christ total en tant que Dieu et en tant qu’homme, s’il avait besoin d’un vicaire. Calvin en conclut donc que l’ascension du Christ et la descente du Saint-Esprit seraient antithétiques; et qu’il serait donc nécessaire que le Christ sorte vraiment de ce monde pour que le Saint-Esprit dût lui succéder.
Je répons que le Christ a quitté le monde en tant qu’il a quitté la vie du monde. Car, après sa mort, il n’a pas habité dans le monde à la manière des autres hommes. Cependant, cette absence ne répugne pas avec la présence d’un autre genre, comme nous l’avons dit plus haut, et prouvé avec le texte 24 de Luc : « Je vous ai dit cela quand j’étais encore avec vous. » Ensuite, l’argument qui porte sur la venue du Saint-Esprit, ou je n’y comprends rien, ou il aide notre cause. Car l’Esprit Saint n’a pas été promis pour qu’il supplée à toute présence du Christ. Car, lui-même a dit au même endroit : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous. » Et en Matthieu (dernier chapitre) : « Je suis avec vous jusqu’à la consommation du monde. » Et en Jean 1 : « Il était dans le monde. » Le Saint-Esprit ne devait donc suppléer qu’à la présence du Christ vivant de la vie des hommes. Car, les apôtres allaient être privés de la vue du Christ, de ses enseignements, et de ses exemples. Ils avaient donc besoin d’une plus grande grâce interne, qui suppléerait à la consolation externe, et à l’aide de toute sorte. Et c’est ce que le Christ leur a promis quand il leur a annoncé le Saint-Esprit. Ce qui certainement ne se fait en aucune façon contre la présence du Christ dans l’eucharistie. Car le Christ est présent là de façon à ce que nous ne le voyions pas, ne l’entendions pas, et qu’il ne puisse pas converser familièrement avec nous.
De plus, l’antithèse constituée par l’ascension du Christ et la descente du Saint-Esprit semble se retourner contre Calvin. Car, comme l’Esprit Saint est vraiment descendu, tout en demeurant dans le ciel, le Christ, aussi, est vraiment monté tout en demeurant avec nous, non seulement en tant que Dieu (qui est partout) mais aussi en tant qu’homme, dans l’eucharistie, mais d’une façon spirituelle et invisible.
Le dixième texte est de Jean XX : « Ne me touche pas, je ne suis pas encore monté vers mon Père. » Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 20) met de l’avant ce texte, en disant : « Quand il interdit d’être touché par les femmes jusqu’à ce qu’il monte vers son Père, ce ne sont pas seulement nos yeux qu’il a voulu arracher à la terre, mais tous nos sens. Puisqu’il n’a vu qu’un geste de pieuse vénération dans les baisers de Marie sur ses pieds, pourquoi lui interdit-il de la toucher maintenant jusqu’à ce qu’il soit reçu dans le ciel ? Il n’y a qu’une seule raison : parce qu’il ne voulait pas qu’on le cherche jamais ailleurs.
Je réponds qu’il s’en faut de beaucoup qu’il n’y ait que cette seule raison. Ce ne fut même pas la vraie raison, et on pourrait en donner beaucoup d’autres. Que ce ne soit pas la vraie cause, on le déduit de ce que, un peu après, le Seigneur a permis d’être touché non seulement par sainte Marie Madeleine, mais aussi par les autres femmes (Matth chapitre 28). Comme le note saint Augustin (dans son traité 121 sur saint Jean). Donc, comme Calvin prouve par l’interdiction de le toucher qu’il ne veut être touché et cherché que dans le ciel, nous aussi nous prouvons, par sa permission d’être touché et cherché, qu’il veut être cherché et touché même sur cette terre. D’autant plus qu’il est souvent apparu sur la terre, et avant son ascension, et après.
Qu’on puisse donner plusieurs raisons à sa défense de le toucher, nul lecteur des pères de l’église ne pourra en douter. Saint Jean Chrysostome (homélie 85 sur saint Jean), et Theophylactus disent, dans leur commentaire de ce passage, que Marie a voulu se comporter familièrement avec le Seigneur, comme elle avait l’habitude de le faire. Le Seigneur le lui a interdit pour lui faire comprendre que son corps, glorieux déjà et immortel, exigeait une plus grande révérence qu’auparavant. Et c’est ce que signifient ces mots : « Ne me touche pas etc. » C’est-à-dire : je ne suis pas encore monté, mais je vais monter bientôt. » Car, il a déjà un corps glorieux digne d’une demeure céleste. Mais, un peu après, quand les femmes l’adorèrent et lui baisèrent respectueusement les pieds, on ne lit pas qu’il les ait empêchées de le faire.
Saint Augustin (traité 121 sur saint Jean), et saint Léon (sermon 2 sur l’ascension) disent que Marie était le type de l’Église des Gentils, parce que, à cette église, il ne s’était pas montré pour être vu et touché, mais seulement par la foi, au moyen de la prédication des apôtres après l’ascension. Voilà pourquoi il a dit : « Ne me touche pas, je ne suis pas encore monté vers mon père. » Le même saint Augustin, ailleurs, et saint Grégoire (livre 26, chapitre 29 des Morales) disent que ce toucher fut un toucher de la foi. Parce que Marie ne croyait pas encore que le Christ était égal au Père, c’est pour cela qu’il n’a pas voulu qu’elle le touche. Ce qui voulait dire : dans ton cœur, je ne suis pas encore monté vers mon père. C’est-à-dire, selon ton opinion, je ne suis pas avec le Père.
Saint Cyrille (livre 12, chapitre 50 sur Jean) écrit que le Christ a voulu signifier, par ces paroles, que, dans l’eucharistie, sa chair ne doit pas être touchée, si ce n’est par des hommes purs, et qui ont déjà reçu le Saint-Esprit. Et parce que Marie était le type des pécheurs, le Christ n’a pas voulu être touché par elle tant que, par la venue du Saint-Esprit, elle n’aurait pas été totalement purifiée. Voilà pourquoi il lui dit : ne me touche pas. Saint Bernard (sermon 26 sur les cantiques des cantiques) dit que le sens est le suivant : ne me touche pas, c’est-à-dire n’essaie pas de prouver ma résurrection par le jugement des sens, mais attends l’ascension, et la venue du Saint-Esprit. Car, alors, fortifiée dans ta foi, tu connaitras mieux et plus surement que je suis ressuscité, que tu ne le pourrais maintenant, en me touchant.